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JEAN CALVIN
TOME Ier
La jeunesse.
LAUSANNE - IMPRIMERIE GEORGES BRIDEL & O
JEAN CALVIN
s hommes et les choses de son temps
PAR
E. DOUMERGUE
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE DE MONTAUBAN
TOME PREMIER
La jeunesse de Calvin.
Ouvrage orné de la reproduction de 157 estampes anciennes, autographes, etc.
et de 113 dessins originaux
PAR
H. ARMAND-DELILLE
LAUSANNE GEORGES BRIDEL & O ÉDITEURS 18 99
Tous droits réservés.
Au
Dr Albert Doumergue.
Sans toi je n'aurais pas entrepris cette œuvre : il est juste que je t'en offre les premières pages. Avec plaisir , je l'espère, tu y retrou- veras ces vues et ces portraits que tu as collectionnés avec un goût si exercé, avec une patience si infatigable, ou bien que nous sommes allé chercher ensemble dans tant de courses et de voyages d'un intérêt, d'un charme inoubliables.
Mais ni l'un ni l'autre, en ce moment, nous n'avons envie d'oublier que si nous avons pu nous rencontrer ainsi dans une même admira- tion et dans un même amour pour notre vieille Eglise réformée et pour son grand fondateur, nous le devons aux parents dont la foi vraiment évangélique et dont la vie vraiment calviniste ont su nous communiquer ces sentiments .
Avec une égale reconnaissance, apportons donc ce volume à celui qui n'est pas seulement un des doyens de nos pasteurs de France, mais qui, dans sa verte vieillesse, nous apparaît comme un des types les plus vénérables et les plus accomplis du pasteur huguenot.
Ton frère,
E. DOUMERGUE
AU LECTEUR BIENVEILLANT
uelques explications sur la méthode que j'ai suivie seront utiles. On ne manquera pas, en
effet, d'être un peu étonné, pour dire le moins, des « digressions » longues et nombreuses de ce volume. Or ces digressions me paraissent non seulement légitimes mais nécessaires.
En racontant la jeunesse de Calvin, mon désir a été d'écrire, en même temps, une introduction à sa vie et à son œuvre.
Sans doute j'aurais pu procéder autrement, diviser mon volume en deux parties plus ou moins inégales, et consacrer la première à une introduction générale, au sens usuel de ce mot. J'aurais alors essayé de tracer un tableau de l'état des esprits à ce moment, j'aurais montré les aspirations des âmes, la préparation de la Réforme, l'apparition successive des principaux acteurs du drame qui allait se jouer, bref, j'aurais énuméré les éléments antérieurs ou contemporains, et compté les fils prêts à entrer dans la trame de la nouvelle histoire ; puis, sur ce fond plus ou moins coloré, je me serais efforcé de dessiner un portrait de Calvin, prenant le Réformateur à son berceau, et sans interruption, — sans digression, — le conduisant jusqu'à sa tombe.
C'est la méthode ordinaire, et je n'en méconnais pas les avantages précieux d'ordre, de sim- plicité, de logique. Elle me paraît seulement avoir un défaut capital, c'est une méthode abstraite ; elle ne respecte pas les mouvements et les réalités de la vie.
A la naissance de chaque grand homme, l'histoire n'est pas coupée en deux parties très nettes, comme un parchemin est coupé en deux par un coup de canif : une partie qui est la préparation du nouveau-né, l'autre qui est son histoire. Au contraire, rien n'est moins remarquable, ni moins remarqué, que la naissance d'un individu, même s'il va être baptisé sous le nom de Jean Calvin, ou de Martin Luther, ou d'Ulrich Zwingle. Son enfance elle-même, que dis-je ? sa jeunesse, se déroulent le plus souvent sans attirer l'attention du public. Ce qui est applaudi ou critiqué, ce n'est pas le futur grand homme, ce sont les institutions ou les personnes qui l'entourent. Lorsque Calvin est au collège de La Marche, l'homme important du collège, c'est M. Cordier. Lorsque Calvin est à Montaigu, tout le monde pense à Béda. Les villes où Calvin se rend ont une phy- sionomie particulière; elles ont des cathédrales où la foule se presse, des professeurs que les étudiants écoutent. Calvin traverse ces villes presque inconnu du grand public, qui pense aux Melchior Wolmar, aux Alciat, aux L'Estoile, aux Danès.
Ce n'est pas lui qui agit sur ces milieux, sur ces hommes et sur ces choses; ce sont ces hommes et ces choses qui agissent sur lui, insensiblement, successivement.
VIII
AU LECTEUR BIENVEILLANT
Séparer ces milieux et celui qu'ils forment et façonnent, décrire les milieux dans une introduc- tion, et puis fixer ses regards sur Calvin, comme s'il était seul et tout: quelle étrange abstraction!
C'est le procédé anatomique. On tue un être vivant. Puis on prend une des parties de son organisme, et on l'étudié toute seule.
Cela fait une monographie, dont il ne faut pas contester l'utilité historique, scientifique. Seule- ment où est la vie?
Un homme ne vit, de toute sa vie, par conséquent de sa vraie vie, que plongé dans son milieu social, comme le poisson ne vit que dans l'eau, et l'oiseau dans l'air. Or, précisément mon but est de reconstituer la vie si ignorée, si méconnue, si dénaturée de Calvin, de ce Calvin qu'on déclare être une abstraction faite homme. Pour constater sa vie, pour la sentir dans son exacte réalité, en même temps que pour la comprendre et la juger dans sa vérité vraie, j'ai pensé qu'il fallait, autant que possible, la vivre à mon tour, et essayer de la faire vivre à mes lecteurs, c'est- à-dire la replacer et nous replacer nous-mêmes dans son milieu, dans les milieux successifs où elle s'est formée et développée. Anciennes gravures, vieux plans, quartiers de villes, maisons encore debout depuis des siècles, portraits des hommes, amis ou ennemis, qu'il prit pour maîtres ou qu'il combattit avec ardeur, autographes où se révèlent tant de sentiments, vieux livres restés intacts depuis le jour où ils sont sortis de la rue Saint- Jacques ou de Genève, j'allais dire : air que respiraient les habitants de l'Université de Paris, ou les étudiants de Bourges, d'Orléans, tout cela fait un tout indivisible ; tout cela, ensemble et non séparé, constitue la vie des esprits, la vie des cœurs, presque la vie des corps et des choses au temps de Calvin, la vie de Calvin. Encore une fois, disséquer, diviser, séparer, abstraire, c'est tuer.
Dans mon premier volume, Calvin occupe la place qu'il occupa dans le monde, depuis sa naissance jusqu'à sa sortie de France. Souvent on le perd de vue. Ce n'est pas ma faute, s'il n'est pas visible. Seulement, à mesure que nous avancerons, il prendra une place de plus en plus grande, jusqu'à ce qu'il finisse par remplir les derniers volumes, comme il finit par remplir Genève et son époque.
Il peut très bien se faire que je n'aie pas réussi à appliquer, comme il le fallait, cette méthode, que je n'aie pas su garder exactement les justes proportions. Cela ne prouverait pas que la méthode soit fausse. Un mauvais calculateur ne suffit pas pour déconsidérer l'arithmétique, et un ouvrier maladroit ne suffit pas pour démontrer que son outil ne vaut rien.
Quant à mon travail lui-même, je me hâte de dire que j'ai été beaucoup aidé. Dans la dédi- cace de ce volume j'ai reconnu mes premières dettes : cela ne me dispense pas de reconnaître les autres, grandes et nombreuses.
Ma reconnaissance va tout d'abord à ce savant unique, à l'auteur de cette Correspondance des Réformateurs français, M. A.-L. Herminjard, qui, avec un intérêt vraiment paternel, m'a accom- pagné tout le long de ma route, me prodiguant ses conseils, et ne reculant pas devant la fatigue de lire et de corriger mes épreuves. Il a poussé la bonté jusqu'à relire et corriger même les bonnes feuilles.
Des circonstances indépendantes de sa volonté m'ont privé, presque dès le début, du concours de M. Théophile Dufour. Mais ses premières indications m'ont été très utiles pendant tout le reste de mon travail, et je le remercie en particulier de l'obligeance avec laquelle il m'a permis de profiter des richesses de la Bibliothèque de Genève.
AU LECTEUR BIENVEILLANT
IX
Je dois aussi mentionner tout spécialement M. Damagnez, pasteur à Asnières-les-Bourges, qui s'est donné tant de peine pour me procurer des renseignements, des documents et des photogra- phies ; — M. Guitton, pasteur à Poitiers, qui m'a envoyé de vrais paquets de notes, et ne s'est pas lassé de répondre, avec autant d'amabilité que de compétence, à toutes mes questions; - M. le professeur Bernus, de Lausanne, qui m'a fourni des notes dont la précision rivalise avec celle de M. Herminjard, et qui, dans le cours de l'impression, a bien voulu me rendre, si souvent, les plus précieux services; — M. Vielles, directeur du séminaire de Montauban, qui a mis à ma disposition son érudition et sa bibliothèque, également riches ; — M. Weiss, qui, outre maints renseignements utiles, m'a donné toutes les facilités possibles pour user de la Bibliothèque du Protestantisme et faire prendre de nombreux fac-similés; — M. le pasteur Paul de Félice, qui m'a communiqué non seulement des livres rarissimes, mais le chapitre inédit de l'un de ses futurs ouvrages ; — M. le pasteur Wheatcrott, d'Orléans....
Je n'ai pas besoin de dire — puisque tout le monde peut le voir — ce qu'a été la direction artistique de M. Eug. Burnand. Je lui exprime toute ma sincère reconnaissance. Mes vifs remer- ciements aussi à mes collaborateurs permanents, à M. H. Armand-Delille, l'habile artiste auquel sont dus tous les dessins autres que les fac-similés, et à MM. Bridel, des éditeurs qui ne m'ont refusé aucune dépense. Ils n'ont épargné ni leur talent ni leur peine, pour réaliser, l'un avec sa plume, les autres avec leurs presses, l'idéal que j'avais entrevu.
J'ai indiqué dans le cours du volume les personnes qui ont bien voulu me rendre des services particuliers : qu'il me soit permis de nommer encore ici M. le pasteur Lauriol, M. le comte de la Villestreux, M. le pasteur Dupin de Saint-André, qui ont pris pour moi un grand nombre de vues photographiques. Et si, dans la foule de mes collaborateurs, j'oublie en ce moment quelqu'un, qu'il me le pardonne. Personne ne regrettera plus que moi cette ingratitude involontaire.
Malgré tous ces secours — aucun critique ne le dira aussi vivement que je le sens — nom- breux sont les défauts de l'ouvrage que je présente avec grande crainte au public. Je commence en effet à trop bien connaître mon sujet pour ne pas savoir quelles en sont les difficultés presque insurmontables.
Tel qu'il est cependant, malgré ses lacunes et ses erreurs, si ce livre servait la cause de la vérité, de cette vérité que l'homme est condamné à atteindre peu à peu et comme par approxi- mations successives, s'il taisait mieux connaître Calvin tel qu'il fut, s'il augmentait le respect et la sympathie, non pas seulement pour un grand homme, mais pour un grand croyant, et surtout s'il servait en quelque mesure la cause de la loi évangélique, et, comme disait Calvin, de « l'honneur de Dieu, » tous mes efforts seraient plus que récompensés et tous mes désirs seraient comblés.
Montauban, janvier 1899.
E. DOUMERGUE
Dans l'un des volumes suivants, le lecteur trouvera une étude critique des portraits connus sous le nom de « portraits de Calvin. » Celui que nous publions ici est, chronologiquement, le premier.
vre premier
LA FAMILLE
CHAPITRE PREMIER Les origines.
I. La race picarde. — II. Pont-l'Evêque et le grand-père Cauvin. — III. La statue de Noyon. — IV. La maison de Calvin. — V. Noyon au XVI<= siècle. — VI. Gérard Cauvin et Jeanne Le Franc. — VII. La famille de Calvin. — VIII. L'évangéliaire de la cathédrale.
I
PRES avoir traversé de grandes prairies, et un peu avant d'arriver à Noyon, le train, qui vient de Paris, fait halte à côté d'un hameau : c'est Pont-l'Evêque. {Page 4.)
Notre époque s'efforce avec une curiosité péné- trante de découvrir, dans le milieu primitif, les germes dont le développement naturel doit former le caractère , le génie des grands hommes : com- mençons donc ici notre étude. Car c'est de ce petit hameau picardjqu'est sortie la famille de Calvin. Laissons tout de suite parler un Picard, un Noyonnais, un descendant de la famille maternelle de Calvin, M. Abel Lefranc1.
« 11 n'est point de race, dit-il, qui ait poussé plus loin la préoccupation de l'émancipation et de la liberté, et où l'on ait plus travaillé dans ce sens. Nul peuple, partant, ne se prête mieux à la révolte et à l'action. C'est un ermite picard dont la parole enflammée a soulevé l'Europe au temps des Croisades,
1. Actuellement secrétaire du Collège de France. Après avoir vivement attiré l'attention du monde lettré par son étude sur La jeunesse de Calvin (1888), M. Lefranc a bientôt publié deux volumes non moins importants et non moins remarqués: l'Histoire du Collège de France (1893) et Les dernières poésies de Marguerite de Navarre (1896). Le lecteur verra de quelle utilité nous ont été ces trois belles publications.
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LA FAMILLE
pendant qu'à la même époque les villes de la vaillante et colérique Picardie, Laon, Amiens, Soissons, Saint-Quentin, Noyon, par une série de courageuses revendications, appuyées souvent par l'émeute, donnaient le branle au mou- vement communal. Ce sont des paysans picards qui ont commencé la Jacquerie, personnifiée dans l'un d'eux, ce terrible Grand Ferret, l'ennemi acharné des nobles aussi bien que des Anglais. Tout l'esprit de la race est là. Ces tempéra- ments sanguins sont d'impitoyables redresseurs de torts. Ils ont l'enthousiasme et l'indignation également faciles. Il ne faut pas s'étonner de les voir tour à tour dans les camps opposés. C'est une remarque curieuse que les deux mouvements
contraires, la Réforme fran- çaise, et ce qui la combattit avec le plus d'acharnement, la Ligue, sont nés dans le même pays. On dirait que le Picard, avide de controverse, éprouve le besoin de battre en brèche, dès qu'elles sont admises, les idées qu'il a lui- même avancées. C'est avant tout un opposant. La rage de discussion l'emporte malgré lui. Il n'est cependant ni sceptique, ni ergoteur. C'est le besoin du mouvement qui anime ces hommes, justement appelés les méridionaux du Nord, par Michelet, qui était lui-même de leur race. Tout ensemble hardis et novateurs, sincèrement épris de justice et de vérité, ils en arrivent vite aux allures de sectaires. Leur clair et enthou- siaste génie s'assombrit. Ils deviennent alors aussi austères que convaincus; mais qu'on y prenne garde, cette apparente rigidité n'est qu'une conséquence de leur première ardeur. C'est leur désir de voir triompher les causes qu'ils croient justes, leur soif de réformes, qui les y a conduits »
Pour illustrer cette très curieuse page de psychologie ethnographique, il suffira de citer les noms de quelques-uns de ces Picards : au moyen âge, Roscelin, le prince du Nominalisme, qui révolutionna par sa libre pensée la phi- losophie, la théologie et même la politique ; clans les temps modernes, Saint- Simon, Condorcet, Camille Desmoulins, Babœuf, Michelet; entre ces deux époques, au XVIe siècle même, Le Fèvre, né à Etaples, le premier des réforma- teurs, Roussel, né à Vaquerie près d'Amiens, Vatable, né à Gamaches, Olivétan, né à Noyon même, l'initiateur de Calvin, Ramus, né au petit village de dits, à deux lieues de Noyon, Laurent de Normandie, Crespin, J. Macard, etc., etc. — Ajoutons enfin les Tournaisiens (l'évêché de Tournai resta uni à celui de Noyon jusqu'en 1 146 et les étudiants de Tournai faisaient partie, dans les universités,
1. La jeunesse de Calvin, par Abel Lefranc, p. 23, 24.
Pont-l'Evêque.' (p. 4)
LES ORIGINES
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de la nation picarde): Baudoin, le jurisconsulte, ami et puis ennemi de Calvin, La Forge, le marchand qui fut son hôte à Paris, Michel d'Arande, bientôt disciple de Le Fèvre... !
Quand la poussée est si drue, c'est que le sol est singulièrement propice.
Il
Or, si ces qualités et ces défauts de la race picarde s'étaient quelque part concentrés et comme renforcés, ce devait être dans le cœur et clans le cerveau de ces Picards de Pont-l'Evêque, population de mariniers sur l'Oise, parmi lesquels nous trouvons les Cauvin.
« Cette profession force à voyager beaucoup, à voir le monde. Généralement ceux qui 1 exercent se distinguent par un esprit ouvert et indépendant, que les occupations sédentaires donnent plus rarement. On s'en rend bien compte par l'esprit d'aventure qui se retrouve chez tous les Cauvin. Le grand-père est le dernier qui reste fidèle à la tradition de la famille1. »
Malheureusement les renseignements nous manquent. Voici en effet tout ce que dit un document rapporté par Drelincourt, et qui doit remonter à la fin du XVIe siècle : « Nous ne savons rien de ses majeurs [de Calvin], sinon que le bruit est que son grand-père estoit tonnelier au Pont l'Evesque, où il a encore quelques-uns de ses parens : mais qui ne le touchent pas de fort près. Mais il n'y en a aucun qui ayt retenu le nom de Cauvin 2. »
La maison du grand-père de notre réformateur était située, paraît-il, sur le chemin de Noyon, à droite, près d'une auberge3. A la fin du XVIe siècle, on n'en trouvait plus que des « vestiges. » C'est alors qu'elle reçut (1598) la visite du futur pape Léon XI, Alexandre de Médicis. « Passant auprès du dit Pont- l'Evêque, en son voyage de Vervins, où il fut présent au traité de paix entre la France et l'Espagne [comme légat a laierc du pape Clément VIII], il sortit de sa litière, et mit pied à terre, et fut voir ceste chommière \ » On semble avoir cru à ce moment que c'était la maison où était né Calvin5 lui-même.
i. A. Lefranc, o. c, p. i. — « Son grand-père fut marinier » [mvictilarius), dit Papire Masson, Papirii Massonis Elogiontin pars secundo, 1638, p. 408. Sur Papire Masson, voir l'Appendice I : Quelques historiens de Calvin. Après avoir cité ce témoignage, Le Vasseur ajoute : « On tient à Noyon qu'il fut tonnelier. » Annales de l'Eglise de Noyon, jadis dite de Vermand, ou le Troisième livre des antiquité^, Chroniques ou plutôt Histoiic de la cathédrale de Noyon, par M. Jacques Le Vasseur, docteur en théologie de la Faculté de Paris, doyen et chanoine de la dite Eglise. A Paris, 1633, p. 11 51. Nous donnons le titre de l'exemplaire dont nous nous sommes servi, et qui appartient à M. le pas- teur P. de Félice. L'exemplaire de la bibliothèque de Genève a un titre différent : Annales de l'Eglise cathédrale île Noyon, par M. Jacques Le Vasseur, docteur en théologie, doyen et chanoine de la dite Eglise. A Paris, 1633. — 2. La défense de Calvin contre l'outrage fait 11 sa mémoire dans un Livre qui a pour litre : Traité qui contient la méthode la plus facile et la plus asseurée pour convertir cens qui se sont sépare^ de l'Eglise, par le cardinal de Richelieu. Par Charles Drelincourt. A Genève. Pour Jean Ant. et Samuel De Tournes. MDCLXV1I. Avec approbation et privilège, p. 36. — 3. A. Lefranc, p. 3. — 4. Le Vasseur, o. c , p. 1 151. Il emprunte ce détail aux notes, ajoutées au livre de Papire Masson par son frère : Papire Masson, o. c, p. 439. — o. Nous appelons tout de suite Jean Cauvin du nom sous lequel il est connu. A propos de ce changement de nom et des divers autres noms de Calvin, voir l'Appendice VIII : Pseudcnymie de Calvin.
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LA FAMILLE
Le temps a redressé cette erreur et emporté les derniers restes de cette maison. De tout le passé qui nous intéresse, il ne subsiste plus qu'un témoin: c'est, il est vrai, le plus important, l'église.
Je me hâte de m'y rendre. Tout est fermé, l'église, le cimetière, la cure, qui est à côté. Mes coups à la porte n'attirent personne. Enfin, dans une chaumière, semblable, sans doute, à celle qu'habitait le grand-père Cauvin, je découvre la clef de tous ces sanctuaires, et une brave femme vient me les ouvrir.
— Vous n'avez donc pas de curé, lui dis-je, tandis que nous arrivons.
— Oh! il y a longtemps, me répond-elle. Paraît qu'y en a plus, on dit! Quel n'eût pas été le tressaillement du grand adversaire des curés, du grand
hérésiarque, s'il avait entendu cette parole : plus de curés. Je m'assure cepen- dant que s'il avait appris comment ils avaient été chassés, non par l'Evangile, mais par l'incrédulité, il aurait été saisi d'une immense tristesse, et songeant à tous ses efforts pour sauver l'Eglise de cette ruine, il aurait murmuré tout bas : « Je suis innocent de l'âme de ces hommes ! »
Nous voilà dans l'église {Page 27) : un monument très curieux dans sa vétusté, bien qu'il ait été restauré il n'y a pas longtemps. C'est une église de village remarquable, romane, solide, avec des piliers simples, courts, épais, sans base. Il y a trois nefs : les deux collatéraux sont très petits, très étroits. Tout cela est simple, sans prétention, mais vigoureux. Le chœur est du gothique primitif.
Ici donc sont venus prier, écouter le prône, se confesser, le grand-père et la grand 'mère de Calvin. Là ils se sont agenouillés. Devant ce bassin de pierre ils ont été baptisés et ont fait baptiser leurs enfants, celui qui fut le père de Calvin, et l'on n'a que deux pas à faire si l'on veut voir où ils ont été couchés pour dormir leur dernier sommeil. Car le cimetière entoure l'église, et dresse ses pierres et ses croix, toujours renouvelées, toujours les mêmes, à la môme ombre protectrice des mêmes murs et du même clocher.
Théodore de Bèze ajoute : « Il est certain que dans ce village [et par consé- quent dans cette église], Jean Calvin lui-même, avant de quitter la France, fit quelques discours au peuple1. »
Le grand-père Cauvin eut, dit-on, trois fils: Richard, qui alla s'établir comme forgeron ( faber ferrarius) à Paris, près de Saint-Germain-l'Auxerrois ; Jacques, qui suivit son frère 2(?) et exerça le même métier dans la rue du Renard, près de Saint-Merry ; Gérard, qui, le premier de la famille, abandonna les métiers manuels et se fixa à Noyon, un peu avant 148 1 : ce fut le père de notre réformateur.
1. Opéra, XXI, 121. Nous désignerons par ce mot Opéra la grande édition des œuvres de Calvin publiée par les théologiens de Strasbourg : Joannis Calvini Opéra quae supersunt omnia. Ediderunt Guilielmus Baurn, Eduardus Cuniti, Eduardus Reuss. Ce splendide monument élevé à la gloire de notre réformateur, commencé en 1863, sera bientôt achevé. Il y aura cinquante-huit volumes. — Sur les Vies de Calvin par Th. de Bèze, voir l'Appendice I : Quelques historiens de Calvin. — 2. On trouve aux manuscrits de la Bibliothèque nationale à Paris (collection Dupuy, vol. 761, f° 176) une page présentant la Jobannis Calvini genealogia. (Elle a été imprimée par Henry. Das Leben J. Calvins, 1844, III, Beilage 16, p. 174.) Les spécialistes ont une grande confiance dans les documents ainsi recueillis, dès la première moitié du XVIIe siècle, par les frères Dupuy, qui passent pour avoir été très bien renseignés. L'écriture de la généalogie est de la fin du XVIe siècle. Mais cette généalogie semble avoir été simplement dressée
LES ORIGINES
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III
De Pont-l'Evêque, que Desmay appelle « faubourg de Noyon, » jusqu'à la ville, par l'ancienne route, il faut, à pied, une petite demi-heure. Noyon se dresse avec ses clochers et ses tours, après la verdure des prairies, dans la verdure de quelques arbres. Au second plan, on voit de petites collines : c'est un tableau tout fait et qui séduit le regard. {Page 12.)
Noyon ! Le chanoine Le Vasseur s'écrie : « O théâtre, amphithéâtre, domicile, sanctuaire d'innocence, de candeur et d'intégrité que la ville de Noyon ! Qualifiée saincte des saincts, pieuse des pieux, noble des nobles! Elle est saincte par tant de sainctes reliques qu'elle possède 1 »
Noyon, disons-nous tout simplement, la cité de Calvin !
On arrive à l'entrée de la rue principale, par une belle et vaste promenade, qui vient de la gare. Ce qu'on rencontre tout d'abord c'est une statue.
Ah ! la ville a eu raison de vouloir placer là son grand homme, comme pour être salué par tous les étrangers qui arrivent. D'abord, on ne le voit que de dos. Mais, sur le socle, on lit de loin : « Souscription publique. » Et nous voilà en face.
C'est la statue de... Sarrazin !
Jacques Sarrazin ! Qui est Jacques Sarrazin ? Les inscriptions du socle nous disent que ce fut un peintre et un sculpteur, né à Noyon en 1592 et mort au Louvre en 1660. Mais ces deux mots et ces deux dates (que quelques-uns con- testent) nous consolent mal de notre déception.
Les Noyonnais avaient le choix entre Jean Calvin et Jacques Sarrazin. Vou- lant élever une statue à celui qui a illustré leur pays, ils ont choisi Jacques Sarrazin !
d'après les renseignements de P. Masson. Cet auteur déclare avoir eu des entretiens avec Jacques Cauvin, qui exerçait encore son métier de forgeron à Paris, en 1583 (« qui nunc anno scilicet supra millesimum quingentesimo octuagesimo tertio eandem artem exercet. » P. Masson, o. c, p. 411). Cette attestation si précise soulève une diffi- culté. A supposer que Gérard Cauvin n'ait eu que vingt ans quand nous le trouvons greffier à Noyon en 148 1 (d'après un acte cité par Le Vasseur, p. 1170), Jacques Cauvin, son aîné, aurait eu près de cent-vingt-cinq ans en 1583. Il faudrait donc admettre que Gérard a été, au contraire, l'aîné, et au moins d'une vingtaine d'années. Alors en 1583, Jacques aurait été à peu près centenaire (?). Cette hypothèse n'est guère admissible. Faut-il donc penser que le texte de P. Masson contient une erreur, et devons-nous lire, comme nous le suggère M. Th. Dufour fiUoque ejus au lieu de fratrique ejus} Dans ce cas le grand-père Cauvin aurait eu non pas trois fils, mais deux, Richard et Gérard. Richard, établi à Paris, aurait eu pour fils Jacques. Les dates pourraient concorder. Une expression de P. Masson nous dispose à accepter cette correction. D'après lui Gérard Cauvin recommanda son fils allant à Paris, à Richard, son frère, et « au frère de celui-ci, fratri ejus, Jacques. » Le tour de phrase est bizarre. Pourquoi n'a-t-il pas dit à ses deux frères? Il est plus naturel de lire : à Richard son frère et à son fils, Jacques. Cependant toutes les difficultés ne disparaissent pas et il reste un peu étrange de recommander un cousin de quatorze ans à son cousin du même âge.
i. Le Vasseur, p. 1185.
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LA FAMILLE
Derrière viennent les rues désertes, silencieuses. Noyon est une ville morte. On croirait sentir la punition de cet incroyable reniement.
Mais c'est utile à notre dessein. Puisqu'ici le présent n'est rien, le passé est tout. Or, c'est le passé que nous cherchons.
IV
Allons d'abord à la « maison de Calvin. »
Au coin de la place au blé, entre une rue modeste, la rue Fromentière1, et une très petite ruelle, dont l'entrée n'a guère plus d'un mètre, la ruelle des Porcelets2, se dresse un massif de maisons {Page 10, fig. II), sortant un peu les unes des autres, avec des toits distincts, des façades différentes de hauteur et d'alignement, qui laissent apercevoir, clans l'intérieur du massif, d'autres cons- tructions et d'autres toits.
De ces maisons, celle qui est aujourd'hui Y Hôtel de France, est généralement indiquée comme la maison de Calvin. Mais elle n'est pas du XVIe siècle, et du reste elle porte loyalement sa date : 1 683. Un café la dépare. Toutefois, telle que nous la montre une ancienne lithographie3, elle ne manquait pas d'une certaine élégance.
Avant cette maison bâtie au plus tôt à la fin du XVIIe siècle 4 se dressait « la maison du Cerf5 » qui elle-même avait succédé à la maison de Gérard Cauvin. Car celle-ci, nous dit Desmay, fut « dégradée et rasée entièrement, » sans doute au moment de la Ligue, par haine du réformateur.
Et cependant la Providence avait semblé vouloir la conserver. En 1 55a, en effet, un incendie allumé par les Espagnols, ravagea toute la ville : il respecta la maison de Calvin : « En attendant, écrit le réformateur à son ami Blaurer, ce que je n'aurais jamais cru possible, je vis, survivant à ma patrie. La ville où je suis né vient d'être totalement dévorée par un incendie, et chaque jour nous sommes réduits à apprendre les horribles malheurs de toute la Picardie 6. » Et quelques jours après, il complète ces renseignements, en analysant le récit qu'il a reçu. Un ami, dont le nom s'est perdu, lui a raconté que « parmi les ruines de
1. Depuis peu de temps, rue Calvin. — 2. Porcelet, d'après Littré, est le nom d'un jeune porc. Mais le patois picard donne le nom de porchin à un petit sentier. Eu fait d'étymologie on peut choisir. — 3. Lithographie qui se trouve dans la collection Labouchère (Biblioth. du prot. français) et qui a été reproduite par le Bulletin LXII, 1888. p. 45. — 4. « Cette maison, dit Vitet, doit avoir été reconstruite vers le commencement du dernier siècle, car elle ne porte aucun caractère d'une époque plus ancienne. » {Monographie de F Eglise Notre-Dame, de Noyon, p. 17.) — "j. Desmay et Le Vasseur disent que Calvin est né « dans la place où est bastie présentement la maison du Cerf, )) « où pend à présent l'enseigne du Cerf. » Voir sur Desmay l'Appendice I : Quelques historiens de Calvin. Nous y expliquons pourquoi nous citons Desmay de deux façons, tantôt directement et tantôt d'après la réimpres- sion des Archives curieuses de l'histoire de France, par Cimber et Danjou. Première série, 1835, tome V. — G. Opéra, XIV, p. 412. (Calvin à Blaurer, 19 nov. 1552.)
LES ORIGINES
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sa ville un étrange spectacle s'est offert à lui : la maison de son père restait intacte au milieu de toutes les autres incendiées. » Son correspondant ajoutait : « Je ne doute pas que Dieu n'ait voulu laisser ce tesmoignage contre tous ceux de vostre ville, lesquels, huit ou dix jours auparavant, avoyent bruslé en peincture Monsieur de Normandie, et le reste l. »
Nous nous bornons à noter ici, au passage, la tristesse émue avec laquelle Calvin parle des malheurs de sa ville natale : sa patrie, comme il dit, dans le langage de l'époque. Après de nouveaux malheurs, il répandra de nouvelles plaintes. Ayant connu la prise de Saint-Quentin, il écrira : « Il n'y a pas de Saint-Quentin une pleine journée de marche jusqu'à Noyon, située dans une région plate et exposée au pillage des ennemis. Si le bruit qui court est vrai, je serai déjà deux fois survivant à ma patrie "2. »
Il faudra se rappeler ces soupirs quand nous parlerons du patriotisme qu'on a voulu dénier à notre réformateur.
Mais ce que n'avaient pu les étrangers les plus hostiles, aidés par les éléments les plus dévastateurs, les concitoyens du réformateur l'avaient accompli. Desmay nous raconte à quel point en était arrivé leur fanatisme. Après avoir dit que la maison de Calvin avait été rasée, il ajoute « qu'un certain d'Artois la fit r'édifier. Mais tout ainsi que la malédiction de Dieu tomboit sur ceux qui r'édifioient le Temple de Hierusalem sous Julien l'apostat, de qui le Sauveur du monde avoit prophétizé, il ne demeurera pierre sur pierre, ainsi tomba-t-elle sur ce misérable d'Artois, qui vouloit honorer ce que Dieu avait en horreur et abomination, car un an après qu'il l'eut fait rebâtir, il y fut pendu devant la porte3. »
Seulement on peut se demander si Desmay lui-même n'a pas été une curieuse victime de ce fanatisme qu'il nous atteste4. N'a-t-il pas encore exagéré ses effets?
La maison de Gérard Cauvin fut « dégradée, dit-il, et rasée entièrement. » Entièrement ? Cet adverbe est-il lui-même entièrement exact ?
C'est contestable.
Un Noyonnais qui s'est beaucoup occupé de la question a communiqué d'inté- ressantes indications au Bulletin du protestantisme 3. Elles ont paru à M. Lefranc
1. Opéra, XIV, p. 476. (Calvin à un inconnu, 15 février 1553.) — 2. Opéra, XVI, p. 604. (Calvin à Mélanch- tlion, 9 septembre 1557.) Voir Opéra, XIV, p. 458, lettre de Blaurer à Calvin, et XVII, p. 304, lettre de Macar à Calvin, 26 août 1558. — 3. Desmay, p. 2, 3. Voir Lefranc, p. 5. — 4. Ce fanatisme ne s'est pas encore calmé. Au moment où il apprit que le Conseil de la ville voulait donner le nom de Calvin à la rue Fromentière, l'organe du parti clérical, L'ami de l'ordre, publia un article intitulé Calvin, jamais ! On y lisait : « Il serait bon de faire observer que Calvin n'a été au fond qu'un très grand criminel qui a causé les guerres civiles de religion, par lesquelles plusieurs provinces ont été ruinées, mises à feu et sang. De plus Calvin n'a absolument rien fondé de durable, puisqu'il ne reste plus un calviniste au monde, mais des protestants, c'est-à-dire des partisans de Luther, ennemi
acharné de Calvin ! Calvin n'est en somme qu'un moine défroqué C'est une honte et non pas un honneur pour
Noyon d'avoir engendré Calvin. .. Le premier ouvrier venu est un homme plus estimable que Calvin, et mérite mieux que lui de donner son nom à une rue. » La rédaction du journal ajoute: « On ne saurait mieux dire.... Calvin est un nom que l'on voudrait pouvoir effacer de notre histoire. Calvin n'a rendu aucun service à qui que ce soit ; il a causé partout des maux. Vouloir aujourd'hui l'honorer, ce serait une honte pour Noyon. Dans notre histoire locale, on peut trouver bien des noms glorieux. Celui de Calvin, jamais ! » — S. Bulletin, 1897 • La maison de Calvin, p. 37 1-376.
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assez probantes pour qu'il modifiât lui-même sa précédente manière de voir. En voici le résumé.
U Hôtel de France actuel constitue seulement une partie de l'immeuble qui, au XVIe siècle, appartenait au père de Calvin. Cet immeuble se composait de trois parties : d'abord, Y Hôtel de France; puis, tout à fait en retrait, le restau- rant Jacquelin, et enfin, ados- sée à ce dernier corps de bâtiment, une cour, entourée de trois côtés par de curieuses et pittoresques constructions.
Cette cour et ces con- structions existent encore, donnant accès aux deux autres maisons. Donc, la mai- son de Gérard Cauvin n'a pas été « entièrement » détruite.
Maintenant, voici ce qu'il y a d'extrêmement intéressant. La tradition, une tradition constante, nous assure-t-on, veut que ces constructions aient précisément renfermé les appartements de la famille Gérard Cauvin '.
Serait-ce vrai ? Est-ce vrai- ment ici le sanctuaire authen- tique et comme le saint des saints en fait d'archéologie calvinienne ?
Ce n'est pas sans quelque émotion que je pénètre par la petite porte de la ruelle des Porcelets actuellement de l'Arc.
Je me trouve dans une très petite cour {Page 11), bien vieille, où rien n'a changé depuis le XVIe siècle. Les murs, dont les pans étroits sont recouverts d'ardoises, forment un pittoresque enchevêtrement de minuscules bâtisses, avec des mansardes qui s'étagent, à toutes les hauteurs, sur le toit en pente raide. Aux deux coins, au fond, deux cages d'escalier, en saillie, l'une à droite, dont le bas seul est ouvert, et laisse voir un escalier étroit en bois, qui monte ensuite
i. M. Weiss écrit au sujet des bâtiments : « La cour et la maison qu'on a devant soi, quand on y pénètre, sont évidemment du XV1-1 siècle, et n'ont subi aucune transformation essentielle, » et au sujet de la chambre de Jeanne Le Franc: « Il paraît qu'autrefois les voyageurs qui descendaient à l'hôtel de France, demandaient souvent à occuper cette chambre. » Bulletin, 1897, p. 37.).
I. Chambre de Jeanne Le Franc. — II. Bâtiment dit, aujourd'hui, maison de Calvin, (p. 10)
Noyon. Maison de Calvin, cour intérieure, (p. Il)
LA FAMILLE
comme clans une sorte de tour carrée; l'autre, à gauche, beaucoup plus petite, avec balustrade, et qui, par quelques marches en pierre (le dessin montre les deux premières) me conduit à la fameuse chambre : la chambre de Jeanne Le Franc {Page 10, fig. I), la chambre où elle mit au monde Jean Calvin.
La chambre est grande, surtout si on enlève par la pensée une paroi moderne; et elle n'a pas mauvais air, avec sa porte et ses deux fenêtres, fermant, c'est- à-dire glissant de bas en haut, à l'ancienne mode, et son plafond à petites pou- trelles soutenues par une poutre énorme.
Vue de Noyon en i6ii, d'après un dessin inédit de Jo: ;
Là, dans quelque berceau, le réformateur de Genève, l'auteur de V Institution chrétienne?
Est-ce bien sûr? est-il sûr que la chambre vraie est celle qui n'a pas été détruite, et non pas une de celles qui n'ont pas été conservées?
En tous cas, ici, clans ce milieu pittoresque et étroit, dans cette cour, dans ces escaliers, dans ces chambres, jouait avec ses frères et ses sœurs, sous les regards affectueux de Jeanne, travaillait sous les regards orgueilleux de Gérard, le petit Capette, le petit Calvin.
Ici est le cadre des premières scènes de l'enfance, et de la vie de famille de notre réformateur.
LES ORIGINES
[3
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C'est dans cette maison que nous trouvons Gérard Cauvin installé, entre la cathédrale, qui n'était pas loin, et l'église Sainte-Godeberte qui était tout près, sur la place, aujourd'hui vide, mais alors un des quartiers les plus agréables et les plus animés de la cité.
Le Picard qui sentait circuler dans ses veines le sang des mariniers de Pont-
Duviert. Bibl. nat. Estampes Vx. 23, fol. 165. (p. 12)
l'Evêque, devait se trouver ici dans son vrai milieu. « Nulle ville, en effet, n'a été plus pleinement picarde que Noyon. Aucune n'a mieux réalisé qu'elle ce mélange d'esprit frondeur et de dogmatisme obstiné qui est la caractéristique du pays.... C'était une ville de clercs et de moines, toute peuplée d'églises et de couvents, ce qui lui valut alors le surnom significatif de Noyon-la-Sainle.... Mais rarement l'évêque et le chapitre vécurent en parfaite harmonie. Ils ne s'entendaient guère que pour lutter contre les bourgeois. Ceux-ci, en revanche, montrèrent constamment, vis-à-vis de l'élément ecclésiastique, une sorte d'hos- tilité sourde.... Peu de municipalités furent aussi nettement laïques. C'était une opposition de tous les instants.... Au reste, tout ce monde d'hommes de plume
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et de procureurs, que les corporations religieuses entretenaient, favorisait de toutes manières l'esprit processif. Il résultait de cet état de choses, surtout de cette opposition de l'élément ecclésiastique et de l'élément laïque, une vie muni- cipale des plus intenses1. »
C'est cette vieille histoire, qui nous est racontée et attestée par les monu- ments de l'époque encore existants. Leur voix fait admirablement revivre, au milieu de la mort et du silence actuels, le passé avec tout son bruit et sa pitto- resque agitation. Il n'y a qu'à savoir écouter.
Voici d'abord la Maison de ville {Page i5), où Gérard Cauvin, où Jean Le Franc, son futur beau-père, furent reçus bourgeois. Elle date de i486, et fut agrandie en 1 523. Il faut considérer de près cette façade (dont on n'a guère renouvelé que la porte et le fronton), sobre au rez-de-chaussée, luxuriante au premier étage, avec ses nombreuses fenêtres, entourées et surchargées de sculp- tures, de frises, de dais ouvragés. C'est une profusion excessive et charmante : évidemment, les maîtres de céans ne devaient pas être très misérables, encore moins devaient-ils être très modestes.
Il ne faudrait pas, en effet, prendre le change : l'élégance de l'architecture n'empêchait pas la rudesse des sentiments. Sur la place qui servait de « grand marché » était le beffroi, sorte de petite citadelle bien défendue, et dont les deux cloches servaient à convoquer les bourgeois, soit pour les assemblées où l'on discutait, soit pour les émeutes où l'on résistait.
La Maison de ville est en bas; l'église est en haut, comme il convient, sur la colline, dont elle a couvert toute la surface. C'est vraiment un monde qui s'étale ici et se groupe : cathédrale, évêché, chapelles, sacristies, bibliothèque, chapitre, cloître, sans oublier la prison. Et tout cela est presque intact, comme aux jours de Gérard Cauvin.
Donc, après la citadelle laïque, la citadelle ecclésiastique, et nous voici en face de la grande entrée de la cathédrale {Page 16), avec ses deux puissantes tours carrées, flanquées chacune à leurs quatre angles d'épais et robustes contreforts, couronnées, non de flèches légères, mais d'une toiture ramassée, sombre, sans ornement. « Mâle jusqu'à la rudesse, et robuste jusqu'à la lourdeur, cette façade produit une impression très vive et peu ordinaire2. » Elle dit nettement que si l'Eglise c'est la religion, cette religion prétend être la force.
A l'abri de ces tours {Page 17), et dans une rangée circulaire, étaient les demeures des chanoines. On les voit encore sous la dernière forme qu'elles avaient revêtue, avec leurs huit lourdes et grandes portes cochères. La Révo- lution en chassa définitivement les derniers possesseurs 3.
L'intérieur de la cathédrale fait (Page 18) un heureux contraste avec l'extérieur. Proportions justes, apparence de souplesse et de grâce, parfait mélange de roman (le style du clergé et des moines) et de gothique (le style des communes et des laïques), tout justifie le jugement de Vitet : « Le génie de la transition semble
1. Lefranc, p. 25, 32, 26. — 2. Vitct, p. 154. — 3. lbid., p. 6.
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planer sous ces voûtes aussi robustes que hardies, mais avant tout harmo- nieuses1. »
Qu'est-ce que cela signifie ?
La commune de Noyon ne conquit pas ses franchises par une violente et sanglante insurrection. L'évêque Baudry, qui était sur le siège épiscopal au commencement du XIIe siècle, prélat sage, clairvoyant et de bonne foi, prévint la révolte, et, en 1 108, octroya spontanément les libertés nécessaires.
Quand on bâtit la cathédrale, vers 1 1 5o, la commune était éta- blie, et l'autorité épiscopale respectée. L'architecture cano- nale ou romane, et l'architecture com- munale ou ogivale, combinèrent leur style comme les deux pouvoirs combinèrent leurs influences. Et ce fut la cathédrale de Noyon 2.
Mais cet accord politico-ecclésias- tique ne dura pas, et, du reste, cette cathé- drale elle-même nous révèle un autre con- flit, non moins grave, au sein de l'Eglise elle-même. N'est-ce pas curieusement symbolique que la cathédrale sépare, comme deux puissances rivales, le chapitre et l'évêché ? Et, en effet, ce n'était pas trop de toute l'épaisseur du sanctuaire pour empêcher ces frères ennemis d'en venir aux mains.
A gauche de l'entrée principale de la cathédrale, une porte donne entrée dans un magnifique cloître. (Page 19.) Trois côtés ont malheureusement disparu, le quatrième seul reste avec ses larges baies si bien divisées et subdivisées par de gracieux meneaux. Quand, du jardin, on contemple cette galerie, l'œil est ravi. Quel beau promenoir avaient là les chanoines !
C'est précisément dans cette partie du cloître que se trouve la porte de la
Noyon. Hôtel-de-Ville. (p. 15)
1. Vitet, p. 9. — i. Ibid., p. 122-129.
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salle capitulaire 1 {Page 21), une salle admirable, dont la voûte est supportée, au milieu, par quatre colonnettes minces, hautes, n'arrêtant ni le jour ni la vue. Tout cela est d'une hardiesse svelte, d'une décoration pure et fine, « modèle d'élé- gance, a-t-on dit, sans recherche, et de richesse sans profusion, » qui rappelle les
plus célèbres salles
capitulaires par exem- ple celle de Saint- Martin des Champs à Paris 2, attribuée à l'architecte même de la Sainte-Chapelle.
C'est que le chapitre de Noyon était un cha- pitre antique et puis- sant, avec des droits nombreux et des pré- tentions particulières. Les chanoines, au nombre de 57, étaient appelés Messeigneurs. « Messeigneurs, je de- viens votre homme, » tel était le début du serment prêté par chaque tenancier du chapitre. Et, au com- mencement du XVe siècle (1404), un con- cile des chapitres de la province Rhémoise dé- cida: «Aucun chanoine ne pourra chevaucher hors la ville, au delà d'une lieue, sans deux chevaux et un valet convenable. »
De grands seigneurs, ainsi pénétrés de leur importance, avaient voulu une salle cligne de leur puissance et symbole de leur orgueil.
Cathédrale de Noyon. Façade, (p. 14)
l. « Les historiens n'ont vu qu'une salle capitulaire et un cloître bâtis à grands frais, nous ne savons trop pour- quoi, dans le XIIIe ou le XIVe siècle, puisque les chanoines de Noyon étaient alors sécularisés ; et ils ne se sont pas aperçus que toute cette partie, au nord de l'église, conservait encore tous les bâtiments conventuels de l'ancienne vie canoniale. Ils n'ont pas vu qu'à côté de cette salle était la cuisine, communiquant avec l'immense grenier qui est au-dessus et avec la basse-cour; qu'au-dessous de ces bâtiments était une vaste et magnifique cave, dont l'escalier
LES ORIGINES
17
C'est donc ici que s'est déroulée en grande partie l'histoire ecclé- siastique de Noyon, et l'on peut dire la plus grande partie de l'his- toire familiale des Cau- vin. Ici paraissait Gérard; ici on accorda des béné- fices à ses enfants ; ici « lecture fut faicte par Jean Calvin des statuts et serments par luy prestés suivant la cou- tume, » lorsqu'à l'âge de douze ans il fut mis « en réelle possession » de son premier bénéfice ; ici on dis- cuta maintes fois le sort du fils aîné Charles; ici Charles réclama absolution pour le cadavre de père ; tout cela entre les grandes Lissions avec la corporation des bouchers, au sujet du droit qu'avait le chapitre sur certaines épaules de mouton, et les débats non moins mémorables rela- tifs à la barbe de l'évêque Jean de Han- gest.
Le rival du chapitre c'était, en effet, l'évêque. Le chapitre est à gauche de la cathédrale, l'évêché est à droite, séparé encore de la nef par un assez grand jardin. (Page 22.) On voit, branlante et menaçant ruine, la chapelle particulière des évêques, car ils avaient besoin d'une chapelle à eux, à quelques pas de l'église des autres. Quant à l'évêché lui-même il n'en subsiste que des fragments, mais pleins de
Cathédrale de Noyon. Tours, (p. 14)
dérobé, pour aller chercher la boisson journalière, venait répondre dans le cloître, précisément à côté de la porte de la cuisine ; que le puits de la communauté était au milieu du préau ; qu'en face de ces bâtiments, à l'orient, étaient d'autres pièces conventuelles, à deux pas du revestiaire et du trésor, et qu'enfin, au-dessus de ces deux pièces, était le dortoir. » Antiquités de Noyon, par Moèt de la Forte-Maison, 1845, p. 355. « On divisa la salle en deux parties inégales pour avoir une cuisine et un réfectoire. On voit encore dans cette cuisine l'endroit où était la cheminée, qui a été démolie, car les deux consoles ou jambages, et les corbeaux de bois qui soutenaient le manteau de cette cheminée, à la hauteur de six pieds, existent toujours. » Id., 379, 381. — 2. Aujourd'hui la bibliothèque du Conser- vatoire des arts et métiers.
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3
l8 LA FAMILLE
caractère {Page 23) : deux fenêtres du premier étage, et surtout la fenêtre de l'étage au-dessus, qui font si bien apprécier la richesse de tout l'édifice.
Le fondateur de ce palais (en r 5 1 5) était Charles de Hangest, neveu du
célèbre archevêque de Rouen, Georges d'Am- boise, et renommé entre tous les évêques de Noyon par ses vertus et ses ta- lents. Il conserva l'épis- copat du 2 octobre i5oi au Ier août i525. Alors il
neveu, Jean de Hangest.
Mais, par un nouvel acte (8 septembre), Char- les redevint vicaire géné- ral de Jean, « d'un vicariat si absolu et de telle esten- due qu'il ne différoit en rien quant au pouvoir de celuy de l'évesque lui- mesmel » Quelle « mani- gance! » pour nous servir d'un mot que Le Vasseur appliquera tout à l'heure, moins à propos. Charles mourut en i528.
Jean est dépeint par Le Vasseur comme « un homme sçavant et qui n'ignoroit son mérite, pourquoy il en fit plus le renchery et monstra tout d'un coup les dents au chapitre 3. » — « Si ce prélat, dit un autre chroniqueur, Colliette, ne fut pas inté- rieurement infecté des
mêmes erreurs j protestantes], il usa, durant tout le cours de son épiscopat de 52 ans, d'un silence et d'une tolérance qui, eu égard à sa place, le rendent extrê- mement suspect dans sa foi et odieux à l'Eglise et à l'Etat '\ »
i. L'acte de résignation a été rédigé par « Gérard Caavin et Jean Maupin, notaires apostoliques. » Le Vasseur, p. iii6. — ->. Le Vasseur, p. 1 1 1 6, 1117. — :(. Ibid. p. 1122. — i. Bulletin du protestantisme, VIII, p. 415.—
céd;
sa charge à son
Cathédrale de Noyon. Intérieur, (p. 14)
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Ce fut lui qui eut avec le chapitre la mémorable discussion à laquelle nous avons fait allusion. Il portait toute la barbe. Le chapitre lui demanda de revenir à la règle et de se « mettre en estât décent, c'est-à-dire, cum rasura decenti; alias que l'entrée du chœur et les ornemens luy seront déniez1. » Le prélat refusa et se présenta, le icr avril 1 533, avec la barbe longue, prêt à entrer, ou plutôt « à enjamber par-dessus toute ordonnance. » Le doyen ferma la porte du chœur.
Cathédrale de Noyon. Cloître, (p. 15)
Pour prendre sa revanche, en novembre 1 534, ^es processions générales ayant été ordonnées en France, et celle de Noyon ayant été fixée par le chapitre à un mardi, l'évêque arrive le lundi soir, fait mettre le crieur « en un cul de fosse, » et renvoie la procession au jeudi. Le peuple qui n'est pas averti se rassemble, murmure et processionne le mardi. L'évêque excommunie le chapitre. Procès. L'évêque est condamné2, et il quitte la ville, laissant le champ libre aux agita- teurs, et à l'hérésie qui commençait à faire des prosélytes3.
Si l'on veut non seulement voir, mais sentir, comme en s'y mêlant, la vie de ce passé, et les complications si pittoresques de sa piété, de sa superstition, de sa
Collictte, antiquaire du milieu du dix-huitième siècle, a écrit des Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique , civile et littéraire de la province de Vermandois. (Cambrai, 1 77 1 , 1772.)
1. Ne nous imaginons pas que cette bouffonne tragi-comédie se soit jouée à Noyon seulement. On vit même la majesté royale intervenir. Henri II écrivit une lettre au chapitre de Troyes lui demandant de recevoir son évêque « sans que premièrement il ait fait sa barbe »... vous priant « que vous ne veuillez arrêtera cela, mais l'en tenir, en faveur de nous, pour exempt. » Voir de Saint-Foix. Essais historiques sur Paris, VII, p. 164. — De même encore l'évêque de Chartres, Charles Guilard, ne fît son entrée dans sa bonne ville qu'après avoir obtenu du chapitre la permission de conserver sa longue barbe. France protestante, ir<? édition, V, p. 389. — "2. Le Vasseur, p. 1123, 1 1 2 5 , 11 31. — 3. Lefranc, p. 36.
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brutalité, il suffit, pour terminer, de faire lentement le tour de la vieille cathé- drale, partant de la façade, longeant le chapitre, suivant la rue Corbeau, {Page 24) de plus en plus étroite, bordée d'un côté par le mur extérieur et crénelé du cloître, longeant la prison [Page 25), et sa tour étroite, passant sous l'arceau qui semble fermer la ruelle comme une porte, contournant la Librairie 1 et ses sculptures en bois, pour aboutir à l'autre portail de l'église, enfoncé entre l'abside et la chapelle de l'évêché. {Page 26.) Au milieu de cette solitude, peuplée de pierres, d'ogives, de statues, de colonnes, d'ombres et de lumières datant du moyen âge, si un opulent et orgueilleux chanoine apparaissait, si un évêque se dressait mitre en tête et crosse au poing, si un procureur, affairé et empressé, vous heurtait en courant, on croirait se réveiller d'un rêve, revenir à la réalité, et l'on saluerait respectueusement Mgr de Hangest, ou l'on causerait familièrement avec Me Gérard Cauvin.
VI
Voilà Noyon au XVIe siècle. Quel champ ouvert aux ambitions et aux espé- rances du Picard habile et désireux de parvenir! Gérard était fait pour Noyon, comme Noyon était fait pour lui. Aussi, au bout de quelques années, il n'y eut pas de Noyonnais plus authentique. En lui s'incarnaient toutes les vertus, toutes les passions, tous les intérêts de ses concitoyens.
Les documents nous le représentent, en effet, comme doué d'une grande intelligence des affaires et d'une activité infatigable.
Voici le portrait de Gérard par Desmay : « Il estoit homme cauteleux, d'un esprit fin et rusé, bien entendu en chicane, mais grand fripon, qualité qui lui faisoit négliger ses affaires domestiques et peu ménager la fortune où son esprit le pouvoit avancer, estant fort employé par messire Charles Dangestes et messire Jean Dangestes, oncle et nepveu evesques de Noyon2. » Le Vasseur de son côté, le dépeint ainsi : « Esprit ardent et des mieux entendu en la plus fine pratique et algèbre des procez, il se fourra partout et brigua grandement les affaires, les- quelles le cherchèrent et chargèrent en la fin, chacun désirant se servir d'un homme si luré en telle escrime, qui ne manquoit de diligence non plus que d'invention : Il devint doncques Notaire apostolique, Procureur fiscal du comté, Scribe en cour d'Eglise, Secrétaire de l'évesché et Promoteur du chapitre. » Ce fut un « praticien à cinq parties. » « Bref, il en embrassa tant qu'il s'embar- rassa pour toute sa vie 3. »
l. C'est une construction fort originale, beau spécimen de l'architecture en bois de la fin du moyen âge. On voit bien, en 1422, Raoul de Coucy faire don au chapitre d'un cours de droit civil, en cinq volumes, à la charge de faire construire une bibliothèque. Mais le bâtiment n'était ni achevé, ni même peut-être commencé avant 1506, et bien que joliment sculpté, dans le goût de la fin du XVe siècle, il appartient au milieu du régne de Louis XII (Vitet, p. 147, 148). Autrefois, il était plus original encore qu'aujourd'hui, avec son grand et large toit, recouvrant bien le premier étage, mais sans rez-de-chaussée : les piliers, libres de toute maçonnerie permettaient de circuler à l'abri du soleil et de la pluie, comme dans un pittoresque promenoir. — 2. Desmay, p. 2. ■ — .'!. Le Vasseur, p. 1151,1155.
LES ORIGINES
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Si des ennemis habitués à toutes les calomnies tiennent ce langage, on recon- naîtra la vérité dans le sobre jugement de Théodore de Bèze : « Girard Calvin, était un homme de bon entendement et conseil et pour cela fort requis ès maisons des seigneurs circonvoisins1. »
Gérard Cauvin était donc le conseiller du clergé et de la noblesse.
Reçu bourgeois en 1497 2> après une vingtaine d'années de séjour continu, il acheva de s'établir par son mariage avec Jeanne Le Franc.
Le Franc était un ancien hôtelier de Cambrai, qui, après avoir fait fortune, s'était retiré à Noyon, où il avait été reçu bourgeois en 1498. Il entra au Conseil de ville et devint bientôt un des principaux notables, beaucoup plus riche naturelle- ment que Cauvin. Celui-ci était taxé à 14 sous, tandis que Le Franc était taxé à quatre livres, près du double de la moyenne des impositions.
Sa fille Jeanne n'avait pas seulement du bien : elle était belle et pieuse. Desmay rapporte qu'on se souvenait encore d'elle au commencement du dix-septième siècle, comme de l'une « des plus belles femmes de son temps 3. » Et en dépit du timide essai de calomnie tenté par le chanoine Le Vasseur, c'était une tradition à Noyon qu'elle s'était distinguée pendant sa vie par sa dévotion 4.
Voilà bien le milieu que décrit exactement de Bèze avec sa brièveté accou- tumée : « La maison estoit honneste et de moyennes facilitez3. » Ici on constate la différence entre Luther et Calvin.
« Je suis le fils d'un paysan, aimait à répéter le réformateur allemand; mon père, mon grand-père, mes aïeux étaient de vrais paysans. » — « Mes parents ont d'abord été très pauvres, et ma mère, pour nous élever, a souvent porté son bois sur le dos. Ils ont fait ce que personne ne ferait aujourd'hui 6. » — Et c'est bien dans ce milieu que devait naître le rude lutteur, celui qui eut pour mission de commencer l'attaque et, par ses coups terribles, d'étourdir et de renverser le colosse romain.
La maison du réformateur français, nous est-il raconté au contraire, était
1. Opéra, XXI, p. 29. — 2. Lefranc, p. 2. — 3. Desmay, p. 2. — 4. « Le Vasseur a voulu souiller ce beau visage par une calomnie recherchée et qui n'a point de fondement : « Belle femme, dit-il, mais d'assez mauvais bruit. » Drelincourt, p. 194. Le Vasseur, p. 11 52. — 0. Opéra, XXI, p. 29. — 6. Luther, sa vie et son œuvre, par Félix Kuhn, I, p. 19, 22.
Cathédrale de Noyon. Salle capitulaire. (p. 16)
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LA FAMILLE
« honneste et de moyennes facilitez. » Et c'est bien dans ce milieu que devait naître l'organisateur de la Réforme, celui qui, en relation avec les plus nobles comme avec les plus humbles, avec les gouvernements comme avec les Eglises, eut pour mission d'exceller dans le droit et dans la politique, non moins que dans
la théologie et dans la piété.
VII
Un dernier fait n'est pas le moins important à noter, si l'on veut con- naître exactement le milieu préparé pour recevoir notre réforma- teur. Sa famille, si clé- ricale par ses apparences et par ses fonctions, fut extrêmement anti- cléri- cale par ses actes et par son esprit.
Grâce à ses relations si diverses et à ses char- ges si multiples, Gérard Cauvin était bientôt parvenu non seulement à l'honnête aisance, mais à l'indépendance du bourgeois. La situation secondait son carac- tère. Et, par exemple, le 5 août i524, nous le voyons paraître devant le chapitre, et demander raison aux chanoines d'un emprisonnement, selon lui illégal1. Tel père, tels enfants.
Gérard et Jeanne avaient quatre fils et deux filles : Charles, Jean, Antoine 2 et François, qui mourut jeune ; ensuite Marie, et une autre fille dont on ne sait pas le nom 3. Il faut seulement nous occuper ici de Charles.
Il fut à Noyon chapelain de l'autel de la Gésine, et puis de la Madelaine et curé de Roupy. Naturellement Le Vasseur et Desmay n'ont pour lui que mépris et haine. « Charles fut d'un entendement grossier, » dit le premier; et le second: « Charles Cauvin, frère aîné de Jean Calvin, estoit d'un esprit lourdaut, d'une
1. Lefranc, p. 7. — 2. Opéra, XXI, p. 53. C'est évidemment par erreur qu'il est parlé d'un second Antoine, né après le premier et mort en bas âge. — 3. Celle-ci se maria à Noyon. Marie paraît avoir quitté cette ville de bonne heure. Une lettre de Calvin, alors à Paris (1532, date donnée par M. Herminjard, II, 398, et les Opéra X, p. 16), à son ami Daniel, d'Orléans, se termine par ces mots: « Tu auras soin de faire remettre mes lettres à ma sœur Maria Paludana. » C'était sans doute le nom latinisé de son mari. Plus tard elle devait suivre son frère à Genève. Nous aurons à reparler d'Antoine. Il est appelé par P. Masson, mercator cdligarius (fabricant de bottines, cordonnier).
(P- 17)
LES ORIGINES
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mauvaise vie et indigne du caractère de Tordre qu'il portoit1. » Mais dans « cette mauvaise vie » remplie, semble-t-il, de crimes épouvantables, Desmay lui-même ne trouve à noter que ces deux actes : des paroles insolentes et injurieuses
adressées à un appariteur, qui lui signifiait un man- dement de Messieurs du Chapitre (i i février i52o/2), et une querelle dans laquelle il battit un certain clerc de l'Eglise (i3 février i53o3). Evidemment c'est trop de vivacité. Comme l'Eglise cependant eût pu s'estimer heureuse si aucun de ses chanoines n'avait jamais eu sur la conscience de plus grave peccadille ! Charles soutint qu'il n'a- vait point failli et déclara qu'il ne se souciait guère de telles excommuni- cations. Desmay ajoute que « non obstant cette rébellion, il ne laissoit d'avoir des amys en Chapitre qui le soutenoient '\ » Il fut même promu en ses ordres tout excommunié qu'il était : ce qui lui valut l'interdiction de l'entrée du chœur. 05 sept. 1 53 1.)
Jusqu'ici c'était bizarre : désor- mais c'est mystérieux. Le 6 mai 1 534, nouvelle plainte, mais évidemment d'un autre genre. Le chapitre or- donne une enquête « s'il y a matière de plainte et d'action contre le mesme Cauvin. »
N'avons-nous pas l'explication de l'énigme dans les mots suivants de Desmay, textuellement reproduits par Le Vasseur : « Ce Charles... stupide d'esprit et injurieux, fut facilement emporté aux erreurs qui commen- çoyent à pulluler en ce temps-là, aymant le chemin de liberté et mes- prisant l'Eglise3. »
Noyon. Restes de l'évêché. (p. 18)
1. Desmay, p. 3. — 2. là., p. 9. — 3. Id., p. 10. Cette date et la précédente sont dans ce qu'on appelle le Vieux Style, par opposition au Nouveau Style. Le vieux style est l'usage qui fait commencer l'année à Pâques ; le nouveau style est l'usage qui la fait commencer au 1er janvier. Voici ce qu'on lit dans Y Art de vérifier les dates (1818), T. I., p. 15 : « Un usage très commun sous la troisième race de nos rois, était de ne commencer l'année qu'à Pâques, trois mois environ après nous. On trouve des indications comme celle-ci : « Le samedi saint » de Pâques, après la bénédiction du cierge, le « Ier avril de l'an 1363. » Cette attention de marquer, après la béné- diction du cierge pascal, qui anciennement se faisait la nuit du samedi au dimanche, nous indique, pour ainsi dire,
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LA FAMILLE
C'était là son vrai crime.
« Il tenoit des propositions scandaleuses des sacremens de l'Eglise. » On lui fait faire une admonition « le plus secrettement qu'il sera possible, pour savoir
s'il entend soutenir la proposition erronée, par luy mise en avant, afin d'adviser ce qui sera de faire1. » — « Nonobstant toutes ces remontrances, Charles demeure éfronté pécheur, et comme un homme plongé dans le profond de l'iniquité, néglige toute occasion de revenir à soy, il continue ses scandales. » Le 4 novembre 1 534 ? on Ie pleure, en Chapitre, « comme une âme per- due et désespérée. » Toutes les tentatives de le ramener échouent. « On ne gagne rien. Il se montre réprouvé en tout, et met à nonchaloir les remèdes qu'on luy procuroit pour sauver son âme. Il s'éleva contre Dieu même, blas- phémant contre le saint sacrement de l'autel. — Enfin, il devint malade en 1 536 2 (?) Et comme
Noyon. Rue Corbeau, (p. 20)
le premier instant de la nouvelle année. Elle commençait avec, ou immédiatement après cette cérémonie. On ne peut marquer précisément le temps où cet usage a commencé de s'établir en France. Mais nous savons qu'il a duré jusqu'à l'édit de Charles IX, donné au mois de janvier 1563 (V. S.), dont le 39me article ordonne de dater les actes publics et particuliers en commençant l'année au Ier janvier. » Les deux styles (V. S. et N. S.) n'amènent donc de différence que pour les trois premiers mois de l'année, ou plus exactement pour le temps qui va du Ier janvier à Pâques. Du 1er janvier à Pâques, le millésime du V. S. est en retard d'une année sur le millésime du N. S. Nous donnerons les dates telles que nous les trouverons dans les auteurs, nous bornant à les accompagner d'une indica- tion, seulement quand cela sera utile. — 4. Ibid., p. 10. — S. Ibiil., p. 9, et Le Vasseur, p. 1165-1167.
i. Le Vasseur, ibid. — 2. D'après Le Vasseur « il décéda le dernier jour d'octobre 1537, ainsi que le porte la conclusion capitulaire du mesme jour et fut formée opposition à sa sépulture par Ja. Luydet et P. Billoré qui se opposiicruut nomine Fabrica. L'information de M. de Mesle fait foy que le dit Charles se sentoit fort de l'hérésie.... »
LES ORIGINES
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en sa vie il avoit abandonné Dieu, il fut aussi abandonné en sa mort, comme une âme damnée. Il refusa de recevoir les saints sacremens de l'Eglise : à l'occasion de quoy, après sa mort, son corps fut porté entre quatre piliers d'une
potence, qui est le lieu patibulaire de Noyon , » — « et ce nuitamment, pour éviter le scandale, n'estant son hérésie notoire »
Le bon Drelincourt fait suivre les récits, que nous venons d'abréger, de ces réflexions: « Nous n'avons garde d'ex- cuser toutes les actions de sa vie ; aussi cela n'est-il point de notre sujet. 11 ne peut estre assez blâmé... de ce qu'ayant quelque connaissance de la vérité, il n'eut pas le courage d'en faire une profession ouverte, et de suivre Calvin à Genève, comme fit son frère et l'une de ses sœurs. Mais je ne saurois assez admirer la grâce que Dieu luy fit à l'heure de la mort. Car ce qu'il refusa de recevoir le sacrement de l'Eglise romaine est un témoignage infaillible, qu'il ne croyoit point que le Prestre, qui le luy présentoit, eust le vray corps de Jésus Christ entre ses mains et qu'il le luy pût fourrer en la bouche.... Que si, en haine de cette résolution chré- tienne,... le corps de ce Bienheureus a esté enterré au lieu où Ton fait mourir les malfaiteurs, ce luy a esté, à mon avis, beaucoup d'honneur et de gloire, d'avoir eu à cet égard quelque conformité avec notre Seigneur, qui a esté crucifié sur le Calvaire entre deus brigands.... Notre Charles a esté enterré de nuit, et en cachette. Si c'eust esté quelque scélérast, l'on n'y eust pas fait tant de fassons 2. »
Evidemment, le frère de notre réformateur, qui avait peut-être commencé par être un simple frondeur, avait fini par être un hérétique, un hérétique convaincu.
Noyon. Prison de la rue Corbeau, (p. 20)
1. Desmay, p. 12, 13. — 2. Drelincourt, p. 238-239.
JEAN CALVIN I
I
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LA FAMILLE
VIII
Telles furent les origines de Calvin. — Telle fut la race qui l'avait préparé, la ville où il allait naître, la famille qui devait l'élever!
Ainsi, nous ne sommes pas encore arrivé même à sa naissance, et il semble que notre récit pourrait s'arrêter, avant de commencer. Nous n'avons rien dit, et
Noyon. Chapelle de l'évêché. Abside de la cathédrale. Librairie, (p. 20)
nous savons tout. En effet, Calvin sera-t-il autre chose qu'un vrai Picard, un vrai Noyonnais, un vrai Cauvin ?
Il sera de plus un vrai protestant évangélique.
L'évangile !
Dans le trésor de la cathédrale, une relique mérite d'attirer l'attention de celui qui recherche les origines de la Réforme ; cette relique est un évangéliaire.
Il est dans l'armoire de la sacristie aux vieilles et belles portes en bois sculpté, témoin de ces époques terribles où les Northmans apparaissaient, brûlant et pillant. C'est un volume de 26 cm. de haut, de 20 cm. de large, dont les feuilles en parchemin sont reliées avec deux planches de chêne, épaisses, recouvertes de peau, de cuivre, et d'un placage de corne entrelacée d'ivoire avec de petites reliques enchâssées. Sur les pages se trouvent les plus curieux dessins, et, comme illustration de l'évangile, on voit la fable du renard et du corbeau, la flore et la faune du pays, les Francs du IXe siècle, tels qu'un dessinateur contemporain a
LES ORIGINES
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pu les surprendre dans leur vie ordinaire. « La valeur de ce volume, nous est-il dit, est inappréciable : il contient des lumières immenses pour une partie presque inconnue de l'histoire des arts, et demeure comme la seule épave de tout un genre de livres que le temps a dévoré1. »
Mais le savant abbé, qui a si bien célébré les mérites de cette rarissime relique, nous intéresse davantage encore, quand il ajoute : « Les livres possédaient alors une valeur immense : ils étaient la gloire des Trésors. Des chaînes de fer les retenaient à des pupitres. L'excommunication frappait le criminel qui osait les ravir, les évangéliaires surtout. Ils apparaissaient comme une incarnation du Verbe. »
Comment ne pas penser à cet autre évangéliaire, retenu en effet par une chaîne de fer, dans la bibliothèque du couvent d'Erfurt, et que Luther feuilleta?
La chaîne de fer n'était là que pour préserver le précieux volume contre les vols sacrilèges. Soit. Et cependant est-ce un tort si cette chaîne de fer est devenue le symbole même de l'esclavage dans lequel le despotisme jaloux de l'Eglise voulait retenir la Parole de Dieu ? Est-ce un tort si les excommunica- tions dont l'Eglise frappait ceux qui voulaient voler les évangéliaires et non les lire, ne rappellent plus aujourd'hui que les excommunications dont l'Eglise frap- pait ceux qui voulaient tout simplement lire ces évangéliaires et non les voler ?
En dépit des explications, même les plus historiques et les plus authen- tiques, l'Eglise catholique du moyen âge conservera pour emblème une Bible enchaînée, la Bible d'Erfurt, ou l'Evangéliaire de Noyon : et les Réformateurs resteront de glorieux briseurs de chaînes !
Oui, l'Evangile, voilà l'élément que nous n'avons pas encore signalé dans l'étude de ces origines, et cependant c'est le plus important ; voilà l'élément, qui, jeté par Dieu lui-même dans ce milieu, comme le semeur jette un grain de blé dans le sillon entr'ouvert, fera d'un Picard, d'un Noyonnais, et d'un Cauvin, Jean Calvin le Réformateur.
1 Evangéliaire de la cathédrale de Noyon, par M. l'abbé Mullcr, 1870.
Eglise de Pont-l'Evèque. (p. 6.)
CHAPITRE SECOND L'enfance.
I. Naissance et baptême. - — II. L'horoscope de Calvin et l'astrologie au XVIe siècle. — III. L'avertissement contre l'astrologie. — IV. Le collège des Capettes et la famille des Montmor. — V. Les bénéfices : chapelle de la Gésine, cures de Martinville et de Pont-l'Evêque. — VI. L'abbaye d'Ourscamp et le Traité des reliques. — VII. Le départ pour Paris.
I
'ANNEE même où Le Fèvre d'Etaples publiait clans la préface de son Psautier cette déclaration : « Déjà dans le lointain une lumière brillante a frappé mes regards, » Jean Calvin, second fils de Gérard Cauvin et de Jeanne Lefranc, naissait, le 10 juillet 1509, à Noyon ; et c'est dans cette ville qu'il passa son enfance jusqu'à l'âge de quatorze ans (i5oç]-i523).
Le Vasseur raconte qu'il tient un fait curieux de trois dames des plus honorables de la ville (parmi lesquelles figure une « damoiselle Jeanne de Bure »), et qui le tenaient elles- mêmes de leurs mères. Au moment où Calvin naquit, un essaim de grosses mouches, sortant du sein de sa mère, remplit la chambre : « présage non douteux qu'il devoit estre un jour un mesdisant et calomniateur parfait, repré- senté par la mousche, qui se fourre en tous lieux, et fait son ordure partout, n'espargnant pas le cristal des plus luisans miroirs ; de là elle entre dans les temples, s'eslance sur les autels et sur ce qui est de plus sacré. » Et, après avoir invoqué Phèdre et ses fables, Le Vasseur conclut : « Sois juge, mon cher Lecteur, si Calvin espargna escarlatte ny pourpre, mitre ny couronne,
l'enfance
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dignité d'Eglise ny autre, sur laquelle il n'ait fait son ordure, sale mouche qu'il fut*. »
On peut juger par ce début de la confiance que mérite l'esprit critique du chroniqueur, si volontiers cité par les catholiques.
Noyon. Eglise Sainte-Godeberte -. (p. 30.)
L'enfant fut tout de suite baptisé à Sainte-Godeberte, qui s'élevait au milieu de la Place au blé, à côté de la maison des Cauvin et de celle des Lefranc. Il eut pour parrain un chanoine, Jean des Vatines. « A ce propos, nous raconte Bèze, parlant de son Baptesme, et monstrant qu'il faloit distinguer et séparer ce qui estoit là de la tradition des hommes, d'avec ce qui est de l'ordonnance de
l. Le Vasseur, p. 11 57. — 2. Bibliothèque nationale. Manuscrits, collection Beaucousin, N° 8809.
3o
LA FAMILLE
Dieu et de nostre Seigneur Jésus-Christ ; il disoit volontiers : Je renonce le cresme, et retien mon Baptesme1. »
L'église Sainte-Godeberte a disparu (Page 29.) La maison des Gauvin a été oubliée. Et ici il faut noter un curieux contraste. Pour Luther, on peut voir à Eisleben la maison solide dans laquelle il vint au monde, et l'église où il fut baptisé, et le baptistère même dont on se servit, et puis la maison où il mourut. Les chambres qu'il a occupées sont presque intactes à Wittemberg, à la Wartbourg, à Cobourg, et son corps repose à Wittemberg dans une tombe soigneusement conservée.
De même pour Zwingle. A Wildhaus, dans le haut Toggenbourg, le rustique et solide chalet qui abrita les premières années du Réformateur suisse, en face des mêmes montagnes et des mêmes forêts, est toujours enveloppé par le même air pur des montagnes et de la liberté. Et si le poirier historique, ou le monu- ment de granit, indiquent seulement à peu près l'endroit où tomba le vaincu de Cappel, on conserve, à Zurich, non seulement son cabinet de travail, mais le drapeau et l'épée qu'il portait dans la funeste bataille.
Tout cela est précis, réel, matériel. Tout cela se voit, se touche et parle éloquemment à l'imagination populaire.
Pour Calvin aucun monument n'indique le lieu où il a été enseveli, et les Noyonnais eux-mêmes discutent encore sur le lieu où il naquit. Il semble que l'homme se soit complètement évanoui, pour que rien ne détourne l'attention de son œuvre.
C'est plus sublime, mais c'est plus abstrait. Et qui dira l'importance que cette différence a eue pour décider du sort de ces trois grands héros, dans la sympathie des peuples et jusque dans le jugement de la postérité?
II
Nous en aurions fini avec la naissance de Calvin s'il avait vu le jour à notre époque. Mais, au XVIe siècle, le récit des premiers moments d'un grand homme est régulièrement, naturellement, accompagné d'une autre mention : celle de son horoscope.
Florimond de Raemond2 nous a conservé celui de Calvin. (Page 3i.) Il consiste en une figure cabalistique et en une explication dont le galimatias est plus cabalistique encore: « ... La lune, dit-il, s'entre-regardant d'un aspect sextil, et Saturne estant en la maison de Mercure, montrent la beauté de son esprit.... La lune avec l'œil du Taureau a bien descouvert ce naturel vicieux..., le Mars au neuvième lieu, n'estant pas en sa maison, toutefois Seigneur de l'ascendant, monstroit qu'il seroit sacrilège3.... »
1. Bèze, Vie de Calvin, 2e édition. Opéra, XXI, p. 53. — 2. L'histoire de la naissance, progrès et décadence de l'hérésie de ce siècle, divisée en huict livres, par Florimond de Raemond, conseiller du Roy en sa cour de parlement de Bordeaux. A Rouen, chez Jean Berthelin, dans la cour du Palais. MDCXXIII, p. 880. Voir Appendice I: Quelques historiens de Calvin. — 3. De bonne heure Calvin semble s'être occupé de cette étrange science. Alors qu'il était
l'enfance
3i
Certes il serait difficile de rien imaginer de plus baroque. Et cependant l'historien qui, sous les faits, cherche surtout les mœurs et l'âme d'une généra- tion, aurait bien tort de se contenter de rire. C'est ici, au contraire, qu'il s'agit de constater et de comprendre. Le XVIe siècle croyait à l'astrologie, et y croyait d'une façon qui nous paraît incroyable aujourd'hui.
Le Dr Friederich, l'ami bien connu de Dollinger, a écrit un livre curieux intitulé « Astrologie et Réformation, ou les astrologues, prédicateurs de la Réformation et initiateurs de la guerre des paysans l. » Il y a clans ce livre de l'exagération et du parti pris. Cependant, comment ne pas être frappé qu'un savant comme Friederich ait pu écrire: « Pour moi, je suis arrivé à la conviction que, pour apprécier justement les événe- ments du XVIe siècle, il ne suffit pas de consulter consciencieusement tous les documents, toutes les archi- ves : il faut arriver à examiner et à préciser exactement l'influence de l'astrologie. » Et encore : « Ce n'était plus la parole révélée de Dieu qui dirigeait les événements publics, c'étaient les astres. »
Friederich nous montre, en effet, la papauté adonnée à l'astrologie. En 1418, le pape Nicolas V, efTrayé par une éclipse, rédige une liturgie et nomme des cardinaux. En 1456, le pape Calixte III, effrayé par deux comètes, fait dire des prières pendant plusieurs jours. Paul II parle comme un astrologue plutôt que comme un prêtre; cardinal, il apporte au conclave des prédictions, et pape, il gratifie d'une belle prébende l'astrologue qui lui prédit une longue vie. Paul III est l'ami et le jouet des astrologues. Le cardinal d'Ailly cultive de plus en plus l'astrologie, et le concile de Trente siège un 16 mars, parce que ce jour est un jour astrologiquement favorable.
Naturellement, les laïques imitaient les prêtres. Les princes avaient à leur service des astrologues et c'est sur leurs indications qu'ils décidaient souvent de
encore étudiant, nous le voyons écrire à son ami Daniel : Invideo libi Frisium asirologum, ce qui signifie, je t'envie ton exemplaire de l'astrologie de Frisius. Il s'agit sans doute de Laurentus Frisius qui venait de faire paraître (1528) un traité sur les planètes : Traclalus singularis de polesiate planetarum. Voir Herminjard, II, p. 280. Du reste le Com- mentaire de Clementia prouve que Calvin avait déjà, au moment où il l'écrivit, des notions assez justes en astronomie.
1. Dr Johann Friederich, Docent der Théologie an der Ludwig-Maximilians-Universitàt, in Mùnchen : Astrologie uni Reformation, oder die AstroJogen als Prediger der Reformai ion und Urbeber des Bauern Krieges. Voir chapitre II : Der Einfluss der Astrologie um den Beginn der Reformation, p. 16-44. l-e chapitre VI : Das Verhàltniss Luther's zur Astrologie, est particulièrement faible.
Horoscope de Calvin, (p. 30)
32
LA FAMILLE
graves événements. L'empereur Frédéric III consultait lui-même les astres. Maximilien Ier avait pour secrétaire un astrologue, et consacrait à l'astrologie une de ses cinq règles de gouvernement.
Si telles étaient les pensées des chefs spirituels et des chefs temporels du peuple, quelles devaient être les pensées du peuple lui-môme, des bourgeois, des paysans, des serfs ?
On sait enfin que Mélanchton croyait à l'astrologie. Ni les attaques de Pic de la Mirandole, ni les railleries de Luther ne l'ébranlèrent. A propos du mariage malheureux de sa fille, il regrettait de ne pas avoir mieux consulté les astres: une conjonction aurait dû le faire réfléchir. Et peut-être que la prédiction d'un certain astrologue ne fut pas tout à fait étrangère à son refus de passer en Danemark, ou en Angleterre.
Cela dit, notons un fait. Friederich lui-même qui essaie, assez vainement semble-t-il, d'interpréter certaines paroles de Luther et de Bèze comme une adhésion aux superstitions astrologiques, ne nomme même pas Calvin.
III
Mais ce n'est pas assez que Friederich se soit tu et n'ait pas osé ranger Calvin parmi les partisans de l'astrologie. Il aurait dû, au contraire, parler et reconnaître que, voyant cette superstition menacer tous les intérêts de la foi et de la piété, Calvin avait écrit un traité, un de ses plus populaires, pour la com- battre. De telle sorte que dans ces pages curieuses1 nous avons la bonne fortune de trouver la description exacte de la maladie, en même temps que nous pouvons admirer jusqu'à quel point notre réformateur sut se préserver de ses atteintes2.
Voici d'abord comment il constate le fait : « Il y a eu de longtemps une folle curiosité de juger par les astres de tout ce qui doit advenir aux hommes, et d'enquérir de là et prendre conseil de ce qu'on avoit affaire.... C'est une super- stition diabolique.... Aujourd'huy, elle se remet au-dessus, en sorte que beaucoup de gens qui s'estiment de bon esprit , et aussi en ont eu la réputation , y sont quasi ensorcelez »
Or, après la double renaissance « des sciences humaines » et de « la doctrine céleste », ne méritent-ils pas « d'estre chastiez au double » ceux qui « sont si
1. L'horoscope porte que Calvin naquit le 10 juillet 1509, à 1 heure 27 minutes de l'après-midi. Mais il est bien évident que c'est là une exactitude toute... horoscopique. — 2. Advcrtissement \ contre \ laslrologie qu'on appelle judiciaire \ et autres curiosité^ qui régnent aujourd'huy au monde, 1549. — Bèze (Vie de Calvin, 2me édition) met la composition de ce livre en 1548 : mais il ne parut qu'en 1549. Calvin le dicta à son secrétaire, François de Viliers. (Vilierus était un pseudonyme de François Hotman). Celui-ci le traduisit en latin et dédia sa traduction à Laurent de Normandie, en l'appelant un livre petit (non magnum), mais d'or (certe aureolum). Il ajoutait que c'était un livre « très nécessaire à beaucoup, » parce que « à travers presque toutes les nations cette curiosité s'était étendue comme une maladie et une contagion. » Opéra, VII, p. XXXVII-XXXIX.
L ENFANCE
33
hébétez ou plustost abestiz d'appliquer toute leur estude à un abus frivolle, où ilz ne font que se tourmenter sans nul profit 1 ? »
Notre auteur distingue deux astrologies : « l'astrologie naturelle » (que nous appelons aujourd'hui astronomie), et « l'astrologie judiciaire » (que nous appelions aujourd'hui astrologie). L'astrologie naturelle a pour but de remonter aux causes des phénomènes constatés.
Mais il ne faut pas que cette astrologie veuille franchir ses limites : « Si les estoilles nous sont en signes pour nous monstrer la saison de semer ou planter, de saigner ou donner médecine, coupper le bois, ce n'est pas à dire pourtant qu'elles nous soyent signes pour savoir si nous devons vestir une robbe neuve, traffiquer en marchandise le lundy plustost que le mardy, et choses semblables qui n'ont nulle correspondance avec les astres 2. »
Les comètes elles-mêmes n'ont pas de « prédictions certaines. » Quant à l'autre astrologie, « l'astrologie bastarde, » qui « estend sa judicature plus avant », et veut prédire le sort des hommes et la date de leur mort, « il n'y a que pure témérité, et pas un seul grain de raison. »
A cette folie, il faut d'abord opposer le bon sens. Dans les batailles il meurt au môme moment, de la môme manière, des milliers de soldats. Et, cependant, leurs horoscopes étaient différents, puisqu'ils étaient séparés « en nativité quant au regard des astres. »
« Ainsi en telle multitude, Capricorne et le Mouton et le Taureau s'en- treheurtent tellement des cornes, que tout y est confuz. Aquarius jette son eau en telle abondance que c'est un déluge. La Vierge est d.... L'Escrevice va au rebours. Le Lyon donne de la queue par derrière, sans qu'on s'en soit apperceu. Les Gémeaux se meslent en sorte que c'est tout un. L'Archer tire en trahyson. La Balance est fausse. Les Poissons se cachent sous l'eau, si qu'on n'y void plus goutte 3. »
Mais c'est surtout l'argument moral et religieux qui est décisif. Au milieu de tous ces événements déterminés par la conjonction, ou le cours des astres, que deviennent la liberté de l'homme et la liberté de Dieu ? Ce sont « nos péchez qui meurissent les punitions de Dieu. » Or « l'impiété des hommes et leurs trans- gressions proviennent-elles des astres4? » C'est notre responsabilité qui est compromise : « Il y a puis après, que les hommes, vagans entre les estoilles, n'entrent plus en leur conscience pour examiner leur vie, cognoissant qu'ilz portent en eux la matière de tous maux, et que leurs péchez sont le boys pour allumer l'ire de Dieu dont proviennent les guerres, les famines, les mortalitez, les gresles, les gelées et toutes choses semblables 5. »
Conclusion : « Quel remède donc pour obvier à telz inconvéniens ? C'est que la sobriété que sainct Paul nous recommande nous soit comme une bride pour nous tenir en la pure obéissance de Dieu : et pour ce faire, que chascun advise bien de garder ce thrésor inestimable de l'Evangile en bonne conscience [« qui est par
1. Opéra, VII, p. 516. —
JEAN CALVIN I
2. Ibid., p. 529. — 3. Ibid., p 522. — i. Ibid., p. 525. — 5. Ibid., p. 527.
5
34 LA FAMILLE
manière de dire, le vray coffre, pour le tenir en bonne garde et seure, » dit Calvin un peu plus loin.] Car il est certain que la crainte de Dieu sera un bon rempar pour nous munir contre tous erreurs. Ainsi, que nous ayons tous ceste reigle générale, de sanctifier noz corps et noz âmes à Dieu, et le servir sans feintise. Après, que chascun regarde à quoy il est appellé, pour s'appliquer à ce qui sera de son office. Que gens de lettres s'addonnent à estudes bonnes et utiles, et non point à curiositez frivoles, qui ne servent que d'amuse-folz. Que grans et petis, savantz et idiotz, pensent que nous ne sommes point naiz pour nous occuper à choses inutiles, mais que la fin de noz exercices doit estre d'édifier et nous et les autres en la crainte de Dieu. De fait, quand on aura bien regardé de près, qui sont ceux qui nous amènent ceste Astrologie erratique, sinon ou gens outre- cuidez, ou des espritz extravagans, ou gens oysifz, qui ne savent à quoy prendre leur ébat, ou de quoy deviser? comme sont protonotaires damereaux, ou autres muguetz et mignons de court. Non pas qu'ilz y soyent savantz (si toutes fois il y pouvoit avoir science en folie et mensonge), mais ce leur est assez de voltiger ou fleureter par dessus : et cependant ilz enveloppent beaucoup de povres gens en leurs tromperies. Voylà pourquoy j'ay dit qu'il nous faut arrester aux choses solides : car quiconque, en premier lieu, s'adonnera à craindre Dieu, et estudiera à savoir quelle est sa volonté, s'exerçant surtout à la practique de ce que l'Escriture nous enseigne : puis secondement appliquera son esprit à ce qui est de sa voca- tion, ou pour le moins à choses bonnes et utiles : n'aura point le loisir de se transporter en l'air, pour voltiger entre les nues, sans toucher ne ciel ne terre1. »
Entre Fl. de Raemond tirant l'horoscope de Calvin vers 16002, et Calvin répudiant les niaises superstitions de l'astrologie en 1549, quel abîme! Et nous commençons à pressentir l'immensité de l'effort qu'il faudra pour le franchir et nous le faire franchir, c'est-à-dire pour démolir tout un monde, l'ancien, et pour construire tout un monde, le nouveau. Or voilà précisément l'œuvre qui atten- dait notre réformateur.
IV
Gérard Cauvin partageait sans doute l'erreur de son époque, mais il était animé d'une véritable passion pour la science. Instruire ses fils fut sa grande préoccupation.
Il les envoya donc au collège des Capettes. On sait que cet établissement se trouvait sur la route de Pont-l'Evôque, en face de l'église Saint-Maurice : voilà tout.
1. Opéra VII, p. 540. — 2. Le 18 mars 1538 eut lieu à Paris un débat qui montre jusqu'à quel point cette question de l'astrologie judiciaire était confuse. L'Université intente un procès à un savant qu'elle accuse d'avoir professé l'astrologie judiciaire, interdite par les constitutions de l'Etat. Ce savant, c'est Servet. Or voici ce qui se passe: on n'est pas d'accord sur ce que c'est que l'astrologie judiciaire. Servet proteste qu'il ne l'a pas professée. Il n'a enseigné que ce qui doit être enseigné. Et qu'est-ce qui doit être enseigné légitimement, utilement ? Ecou-
l'enfance
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A l'origine, c'est-à-dire au XVe siècle, c'était une sorte d'hospitium, où des boursiers, au nombre de vingt environ, trouvaient, grâce à des fondations pieuses, logement, nourriture, vêtement, instruction l. Une bourse s'appelait une capetterie, et ce nom de capette provenait du petit manteau, cappa, que portaient les écoliers.
Charles, Jean et Antoine fréquentèrent donc tour à tour le collège. « Jean étudia en sa première jeunesse dans le collège des Capettes, dit Desmay, » et tout de suite il attira sur lui l'attention. Il se montra « de bon esprit, d'une prompte naturelle à concevoir et inventif en l'étude des lettres humaines "2. » Et P. Masson rapporte de son côté qu'il dépassa bien vite tous les autres écoliers, « grâce à une mémoire tenace et à un esprit des plus vifs 3. »
En même temps le petit Jean était comme adopté par la famille de Montmor, branche de la famille des Hangest, une des premières du pays par sa noblesse et son influence C'est là que le jeune Calvin reçut sa première éducation (a prima puerilia ediicatus) 5. « Le père, nous dit Bèze, estoit fort requis ès maisons des seigneurs circonvoisins. A raison de quoy son dit fils fut tant mieux et libé- ralement nourri, aux despens toutes fois de son père, en la compagnie des enfans de la maison de Montmor 6. »
Cet événement eut une grande importance pour le reste de la vie de notre héros. Dieu le préparait ainsi à jouer dignement son rôle au milieu des grands, des princes et des rois. Un catholique, qui est allemand, en a fait la remarque : « Ainsi, dès ses jeunes années, avec les premiers éléments du savoir il s'assimi- lait une certaine finesse de mœurs, et cette distinction de manières qui font un si frappant contraste avec celles du réformateur allemand 1 . »
Oubliant la remarque très nette de Bèze, d'après laquelle Calvin fut toujours nourri « aux despens de son père, » on a essayé de dépeindre les Cauvin comme une famille de misérables et de mendiants. « Gérard Cauvin était pauvre, dit
Audin Quand l'hiver était trop rigoureux, que le pain était cher... alors tous
les Calvin, père, mère, enfants, se réfugiaient sous l'aile de cette autre provi- dence qui leur donnait du pain et des vêtements. »
Le dernier biographe de Calvin, M. Lefranc, a eu raison de répondre : « Il
tons : « Il n'a jamais parle que de l'astrologie qui concerne les choses naturelles, et qu'il estoit nécessaire aux médecins de la scavoir, dont aucuns médecins, qui fortassis sttnt ignari aslrologiae, en ont grandement saigné et en leurs leçons publiques ont grandement scandalisé le dit Villanovanus (Servet). » Du Boulay, Historia universitaiis parisiensis , VI, p. 232. — Un vers de Marguerite de Navarre nous montre que cette princesse, si sage, si éclairée, partageait aussi les superstitions relatives à l'astrologie judiciaire. Parlant des planètes, elle dit que leur nature est peu connue, « Mais leurs effeetz des corps humains se sentent — Qui, plus qu'à Dieu, à elles se consentent. » (Abel Lefranc, Les dernières poésies de Marguerite de Navarre, 1896. Les Prisons, p. 147.)
i. Les rues de Noyou, par M. l'abbé Muller. p. 38-39. — 2. Desmay, Archives curieuses, p. 388. — 3. P. Masson, p. 409. — 4. Pour éclaircir les rapports, un peu compliqués, que Calvin a eus avec différents membres de la famille des Hangest-Genlis, et avec celle des Hangest-Montmor, nous donnons dans l'Appendice II, une courte généalogie de la famille des Hangest. — 5. Bèze, Vie de Calvin, édition, Opéra XXI, p. 121. — 6. Ibid., p. 54. — 7. Johann Calvin, seine Kirche uni sein Staat in Genf, von F.-W. Kampschulte, o. c. prof. d. Gesch. a. d. Universitàt, Bonn, 1869, p. 222. Le premier volume seul a paru. Voir Appendice I : Quelques historiens de Calvin.
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faut en finir avec la légende trop longtemps accréditée, présentant Calvin comme une sorte d'enfant pauvre, élevé et poussé par charité. C'est se faire une idée tout à fait fausse de la situation sociale de Gérard et de son esprit indépendant1. »
Malheureusement nous ne sommes pas ici en face d'une erreur, mais bien en face d'une calomnie, et après avoir fait de Calvin un pauvre, qui doit tout aux Montmor, on en fait un ingrat qui ne se souvient de rien : c'est du reste là qu'il s'ao-issait d'en venir.
« On voudrait, continue en effet Audin, que Jean, quand il s'essaie aux lettres humaines, se rappelât avec plus d'attendrissement ses bienfaiteurs.... Il oubliera la manne de Noyon, et la main qui la distribuait ; il damnera quiconque aura adoré Baal, c'est-à-dire le Dieu qu'invoquait son protecteur, et cet asile de cha- rité ne sera plus à ses yeux qu'un nid affreux de papistes"2. »
Or voici les faits :
Le premier volume que publia Calvin, il eut soin de le dédier à la famille Montmor : « Au très saint et très sage prélat, Claude de Hangest, abbé de Saint- Eloi, de Noyon. » Audin cite ce titre, et ajoute : « C'est tout. »
Non, ce n'est pas tout. Calvin rappelle modestement l'humilité de ses ori- gines : il est iinas de plèbe homuncio « un petit compagnon de la populace3, » traduit le chanoine Le Vasseur, et a pleine conscience de son manque de noblesse (ignobilitatis meœ conscientid)k . Il énumère ensuite les qualités du prélat, son esprit vif et libéral, son jugement pénétrant et sûr, sa mémoire riche et solide, et ses études, et ses connaissances. Le jeune littérateur ajoute encore :
« Ces commentaires, tu les recevras comme les prémices de mes productions (frngum nostrarum primitias)\ ils te sont consacrés, dédiés, de droit et à juste titre ; non pas seulement parce que je me dois à toi tout entier, avec tout ce que j'ai, mais plus encore parce que, enfant élevé dans votre maison, initié avec toi aux mêmes études, il est naturel que je rapporte à votre très noble famille cette première connaissance de la vie et des lettres que j'ai reçues de vous3. »
La reconnaissance émue qu'Audin regrette de ne pas trouver dans la préface de Calvin, elle y est donc. La calomnie est on ne peut plus flagrante.
Ajoutons enfin que, loin d'être repoussés par les prétendus anathèmes de leur ancien protégé, les membres de la famille de Montmor furent presque tous attirés par sa solide et toujours séduisante amitié. « Coïncidence digne de remarque, note M. Lefranc, plusieurs des membres les plus considérables de cette famille adhérèrent aux doctrines de Calvin, et figurèrent parmi les chefs
1. Lefranc, p. 12, 13. — M. Weiss, ayant fouillé aux Archives nationales les débris du tabellionage noyonnais, a découvert deux actes de vente, l'un du 15 avril, l'autre du 11 ma}' 1529. Par le premier, Gérard Cauvin vend << une maison, grange, jardin, » autre que celle qu'il habitait. Il en possédait donc deux. Le second acte indique que Gérard Cauvin était apparenté à un procureur en cour d'Eglise. « En un mot, comme l'avait déjà démontré M. Lefranc, Calvin est sorti d'une famille très honorablement posée... » Bulletin, 1897, p. 376. — 2. Audin, Histoire de la vie, des ouvrages et des doctrines de Calvin, 6me édition, 1856, I, p. 5. — 3. Le Vasseur, p. 1153. — 4. Dans la préface des Commentaires sur les Psaumes, Calvin parle de ses « petis et bas commencemens. » Opéra, XXXI, p, 22. — S. Opéra, V, p. 5, 8.
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protestants les plus en vue, au moment des guerres de religion. Il semble que l'influence personnelle du réformateur n'ait pas été étrangère à leur changement de croyance, puisque l'un d'eux alla le retrouver plus tard à Genève1. »
Il s'agit ici du plus jeune des fils Montmor, dont on ignore le nom2 . Après une jeunesse orageuse (comme nous disons), ou (comme disait Calvin), « s'estant desbauché en follies de jeusnesse par cy devant, » il s'était converti (comme nous disons), ou (comme disait Calvin) « Dieu luy avoit donné sa congnoissance. » Il écrivit en 1547 >d son ancien condisciple lui annonçant son désir de se fixer auprès de lui, à Genève. Le réformateur l'accueillit à cœur ouvert, et pensant toujours aux bienfaits qu'il avait reçus des parents, il chercha à assurer la situa- tion du fils, en le mariant. Il se hâta d'écrire son projet à M. de Falais, et de lui recommander celui, disait-il, « avec le quel j'ay esté nourri en mon enfance, » déclarant que c'était « un jeusne homme, de bonne nature, fort humain et docile 3. »
Voilà ce qu'était, après quarante ans, la reconnaissance de l'humble fils de Gérard Cauvin devenu le glorieux réformateur de Genève. Evidemment, une seule mémoire peut, dans de pareilles circonstances, conserver cette touchante fidélité : celle du cœur.
V
Une preuve que Gérard Cauvin n'entendait nullement abandonner à d'autres les dépenses nécessitées par l'instruction de ses fils, c'est le zèle qu'il mit à leur procurer des bénéfices. Voici comment Jean obtint le premier4.
« Le 29 de may i52i, Me Jaques Regnard, secrétaire de révérend père en Dieu messire Charles de Hangest, Evesque de Noyon, raporta en chapitre que les vicaires généraus de mon dit seigneur avoyent donné à Jean Cauvin, fils de Gérard, alors âgé de douze ans, une portion de la chapelle de la Gésine, vacante par la pure et simple résignation de Maitre Michel Courtin5. » Avant d'appar- tenir à Michel Courtin, ce bénéfice, nous l'avons dit, avait appartenu à Charles Cauvin.
A l'entrée du chœur de la cathédrale0, se trouvait l'autel de la Gésine : de là
d. Lefranc, p. 187. — 2. C'est par erreur que les Opéra en font le frère de Claude : il en était le neveu. Voir Appendice II: Généalogie des Hangest et des Montmor. — -i. 10 sept. 1547, Opéra XII, p. 586. — 4. Tout en disant que la Gésine fut le premier bénéfice de Calvin, Desmay (et Le Vasseur qui le répète) lui en attribue un autre qui l'aurait précédé, la chapelle de Saint-Jean de Baiencourt, fondée en l'Eglise Saint-Quentin à l'Eau, au faubourg de Péronne. Cependant aucun texte ne justifie cette assertion. Lefranc, p. 11. — 5. Gésine, c'est-à-dire « qui est au nom de la nativité de notre Seigneur, que le peuple appelle de la Gésine ou autrement de nostre Dame accouchée... qui est à main gauche devant le crucifix, contre le pulpitre entrant au choeur de la grande Eglise. » Desmay, p. 4. — D'après Vitet (o. c. p. 144) et l'abbé Laffineur {Une visite à Notre-Dame de Noyon, 1858), la chapelle de saint Nicolas, la première précédemment à gauche du chœur, était jadis divisée en trois chapelles. La plus rapprochée du chœur devait être la chapelle de la Gésine. Aujourd'hui le souvenir même de cette appellation est complètement perdu, et le sacristain n'a jamais entendu parler d'une chapelle de la Gésine. — 6. P. Masson, p. 410.
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LA FAMILLE
une chapellenie dont le revenu était divisé en quatre parties. C'était une de ces parties, la moins considérable semble-t-il, qu'obtint Calvin. Elle lui rapportait trois muids de blé à Voienne, et la récolte en blé de vingt setiers de terre à Eppe- ville. — Et c'est évidemment en souvenir de ce premier revenu que, entre autres pseudonymes, Calvin usa de celui de Charles d'Eppeville ou d'Espeville. C'est
Fac-similé du pseudonyme de Calvin '.
l'un de ses plus anciens noms d'emprunt, et dont l'origine, inconnue jusqu'ici, a été expliquée par M. Lefranc ~. Il faut remarquer que ce revenu était encore diminué par le traitement que l'enfant devait faire à un prêtre pour dire une messe tous les deux jours après matines.
A ce moment, sans doute, eut lieu le seul acte qui aurait pu engager plus tard Calvin, s'il l'avait voulu, dans les ordres ecclésiastiques. Pour posséder un bénéfice, il fallait être tonsuré : l'enfant reçut la tonsure. Mais cet acte fut et resta une simple et vaine formalité 3.
Le vendredi 27 septembre 1527, Calvin obtint encore, son père le remplaçant, la cure de Marteville, «village à 8 lieux de Noyon4. »
Le dernier jour du mois d'avril 029, il résigna la chapelle de la Gésine, qui fut donnée à son frère Antoine. Quelques mois après, lundi 5 juillet i52g, il per-
i. Calvin à M. de Falais (23 déc. 1547). Bibl. de Genève. Ms. F. 194. f. 71 v. — 2. Lefranc, p. 10. — 3. Bayle, Dictionnaire, Calvin, note A. — 4. « N'estant promeu à aucun ordre sacré, observe Desmay, n'ayant que simple tonsure et en un aage incompétante, n'ayant encore que dix-huit ans. » Archiv. air. p. 389.
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muta sa cure de Saint-Martin de Marteville avec l'église paroissiale de Pont- l'Evêque1. Il avait été présenté par Claude de Hangest, abbé de Saint-Eloi. Du reste tout se faisait « par procuration » : Calvin étant absent2. C'étaient, au fond, des questions d'intérêt réglées par son père avec le chapitre. « Ainsi, dit Desmay, il fut receu curé du Pont l'Evesque, paroisse où son grand Père faisoit sa demeu- rance, et où son père Girard fut baptisé. Ainsi bailla-on les brebis à garder au loup. Trop jeune curé en toute façon : alors il n'avoit encore que vint ans3. »
Enfin, le 26 février i53i, Antoine résigna sa chapelle de la Gésine et Jean la reprit. — Manigance et maquignonnage, s'écrie le bon chanoine Le Vasseur. Et il n'a pas tort. D'autant plus que Calvin, tout en étant devenu deux ou trois fois curé ou bénéficiaire, n'était pas prêtre : il n'avait pas même été enfant de chœur '\
Seulement, à qui la faute ? sinon à l'Eglise elle-même, à tous ces chanoines, à tous ces abbés, à tous ces évêques qui trouvaient ces nominations et ces échanges parfaitement réguliers ?
Avant le XVIe siècle, on avait connu des papes de dix-huit ans (Agapet II), même de dix à douze ans (Benoît IX), un archevêque de Reims de cinq ans. Et ces prodigieuses licences ne choquaient plus personne.
En i5o2, Jean de Lorraine était créé évêque de Metz à quatre ans; en 1 5 1 7, Léon X créait un cardinal de huit ans, et, en 1 533, Odet de Chastillon, le frère de Coligny, devenait cardinal à onze ans5. Parmi les personnages qui jouent un rôle particulier dans notre histoire, nous voyons un Briçonnet, Denys, succéder à son frère Guillaume, lorsque celui-ci devient évêque de Meaux. Il succède aussi à son père (marié avant d'entrer dans les ordres) dans l'évêché de Saint-Malo, tandis que son cousin hérite du cardinal l'évêché de Nîmes. Après quoi, en i520, Denys échange l'évêché de Lodève contre l'abbaye de Cormery6. Mais l'exemple le plus scandaleux de ces trafics et de ces cumuls, fut le cardinal Jean de Lor- raine. Il posséda successivement, ou à la fois, trois archevêchés, onze évéchés et cinq abbayes" !
Et enfin, à Noyon même que voyait, de ses propres yeux, Gérard Cauvin ? L'évêque Charles de Hangest avait été promu aux bénéfices par une bulle de dispense (1476), qui lui avait « permis de tenir à quinze ans toute sorte de bénéfices compatibles et incompatibles, séculiers, réguliers, etiam tria curata. » Il cumula
1. Le Vasseur (p. 1170) nous apprend qu'à la cure de Pont-l'Evêque appartenait « une pièce de terre et pré contenant deux muids, séante au terroir de Muyrencourt, » à charge de payer annuellement deux sols parisis à l'Eglise et au curé du dit Muyrencourt. — 2. C'est tellement vrai qu'on le lui a reproché. Le 16 janvier 1526, le 6 mai 1527, Calvin est déclaré, par le chapitre de Noyon, « contumace. » Et Desmay d'ajouter : « Puisqu'il y a de la contumace, il est facile à juger que desja ce petit vipereau commençoit à ronger le ventre de sa mère saincte Eglise, de laquelle il recevoit sa nourriture. » (Arcb. cur., p. 389.) — « Le 7 janvier 1533, Mc Aubin Ploquin dresse plaintes que depuis quinze mois il descharge Me J. Cauvin des messes de sa chapelle et que depuis ce temps là, il n'avoit receu aucune nouvelle de luy. Charles, frère et procureur, consent que le gros du bénéfice soit arresté et vendu jusqu'à la concurrence des deniers deuz au dict, et est ordonné que le cellérier doresnavant satisfera pour les charges de la chapelle. » Ibid., p. 394. — .3. Ibid., p. 392. — 4. Ibid., p. 387. — 5. Drelincourt, p. 13-22. — 6. Graf, Faber^Stapiilemis,\y. 15. — 7. Henri Martin, Histoire de Fiance, 4me édition, VIII, p. 342.
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ainsi le canonicat de Rouen, les archidiaconats du Vexin-Normand, et de l'Eglise d'Evreux, l'archipresbytérat rural de Chatelleraut et l'abbaye de Notre-Dame de Prières, sans parler de son évêché l. Et le chanoine Le Vasseur, qui nous raconte le fait, est obligé de s"écrier : « Il faut advouer que le droict commun... s'est veu relasché en luy, et semble qu'à ceste playe difficilement puisse estre en appliqué emplastre qui la puisse totalement guarir. » Et puis, après la « mani- gance » par laquelle Charles donna et retint son évêché, que vit-on encore? Jean reçut le 7 avril 1 525 une nouvelle dispense l'admettant « à la dite administration l'an 19 de son aage pour estre sacré évesque après qu'il aura atteint les 27 ans'-. »
Pourquoi Gérard Cauvin eût-il été plus catholique qu'un archevêque, qu'un cardinal ou qu'un pape ? Il trouva tout naturel de profiter d'un usage courant « pour subvenir à sa famille qui estoit nombreuse, et fournir honnestement aux études de celuy de ses fils qui estoit de la plus haute espérance. »
Les catholiques ne sont pas mieux placés pour trouver que le jeune bénéfi- ciaire « rendait si peu de devoirs à ses charges. » En vérité, comment l'aurait-il fait, puisqu'il n'en avait pas même le droit? Dire la messe, administrer les sacrements? mais, pour cela, il faut être prêtre, et Calvin ne l'était pas : il n'était pas même en âge de l'être, puisqu'il se défit de sa dernière cure à 25 ans, l'âge canonique pour devenir prêtre.
En réalité, nous touchons du doigt un des grands scandales de l'Eglise, au XVIe siècle, ce trafic honteux, en vertu duquel le titulaire recevait une charge, qui aurait entraîné son excommunication s'il avait voulu l'exercer lui-même. Par un second sacrilège, il était obligé de louer, à prix d'argent, ce qu'il avait acheté par un premier sacrilège.
L'éducation du futur réformateur se continuait.
VI
Voici qui ne dut pas peu contribuer à l'avancer encore : nous voulons parler d'une querelle, dont on a dit qu'elle résumait toute l'histoire de Noyon au XVe siècle, la querelle relative aux reliques de Saint-Eloi 3. Qui possédait le véritable corps du ministre de Dagobert ? le Chapitre de la cathédrale, ou l'abbaye de Saint-Eloi ? La lutte fut aussi acharnée que longue. Pendant un procès de soixante ans, tandis que les enquêtes succédaient aux enquêtes et les arrêts aux arrêts, toute une population en fut réduite à se demander où étaient les faussaires. Etaient-ce les chanoines ou les moines ? Il est facile de deviner l'ébranlement des croyances, la diminution de respect, l'excitation donnée à l'esprit de critique, d'examen et de doute
Le Parlement eut beau donner raison au Chapitre, la discussion continua et
L Le P. Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France, 1730. II, p. 419-420. — 2. Le Vasseur, p. 11 17, 11 18, 1120. — 3. Lefranc, p. 33.
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les reliques vénérées, sinon authentiques, provoquèrent encore de belles rixes pour le plus grand scandale de l'Eglise.
La mère de Calvin ne paraît pas en avoir été émue : elle conservait sa piété et l'inspirait à son fils, voué tout de suite, par son père, à l'Eglise. « Dès que j'estoye jeune enfant (me tenellum adhuc puer uni), mon père m'avoit destiné à la théologie, » dira plus tard Calvin. Et ainsi commençaient ces années qu'il a caractérisées par ces mots : j'étais « obstinément addonné aux superstitions de la papauté1. »
Ici se place la fable ridicule de Le Vasseur, racontant qu'aux processions on voyait le petit Jean porter une épée au lieu d'une croix, pour « témoigner en l'œuf quel devoit estre un jour le poulet , » c'est-à-dire « qu'il seroit un grand persécuteur de la saincte croix et qu'il planteroit sa fausse religion avec le glaive ~. »
Ce qui est certain, c'est que Jean participait pieusement à toutes les cérémonies du culte romain. Il allait aux processions. Il visitait les reliques. C'est lui-même qui nous l'apprend : « Il me souvient de ce que j'ay veu faire aux marmousetz de nostre parroisse, estant petit enfant. Quand la feste de sainct Estienne venoit, on paroit aussi bien de chappeaux et afficquetz les images des tyrans qui le lapicloient (car ainsi les appelle-on en commun lan- guage) comme la sienne. Les povres femmes, voyant les tyrans ainsi en ordre, les prenoyent pour compagnons du sainct, et chascun avoit sa chandelle 3. »
Non seulement il visitait les reliques de Noyon, mais, avec sa mère certaine- ment, il allait visiter les reliques du voisinage, en particulier celles d'Ourscamp.
Il vaut la peine de l'y accompagner, et même d'y faire une halte.
Nous repassons par Pont-l'Evêque, et, au bout de deux ou trois heures de marche, nous arrivons à l'abbaye d'Ourscamp
On traverse des prairies de plus en plus humides, à mesure qu'on se rap- proche de l'Oise elle-même, et sur la rive gauche voici la vieille abbaye, admira- blement située dans la verdure et dans la fraîcheur de ces belles herbes, au milieu desquelles se promènent, ou se reposent, des troupeaux de vaches tran- quilles.
L'abbaye, fille de celle de Clairvaux, fondée au XIIe siècle, est devenue une
1. Préface des Psaumes. Opéra XXXI, p. 22. — 2. Le Vasseur, o. c, p. 1171. — 3. « Advertissement tresutile du grand proffit qui reviendroit à la Chrestienté s'il se faisoit inventoire de tous les corps sainetz et reliques qui sont tant en Italie qu'en France, Allemaigne, Hespaigne et autres Royaumes et pays » (1543). Opéra, VI, p. 452. Les églises de Noyon devaient fournir encore d'autres documents à la critique du réformateur. Lui-même nous parle de « quelque lopin » de la tête de Jean-Baptiste qui se montrait « fort authentiquement. » (Advertissement,, p. 436.) Et voici ce que nous lisons dans les Recherches historiques sur Noyon et le Noyonnais, par de la Fons, baron de Mélicocq (1839), p. 62: « 13 16. Les femmes avaient alors la plus grande confiance en la représentation d'un saint, appelé saint Agrapart, placée à l'entrée de la cathédrale, et l'invoquaient lorsqu'elles étaient en couches.... Nous devons aussi dire que l'église de la Magdeleine croyait posséder de la manne que Dieu fit pleuvoir dans le désert, un morceau des trois pains dont Jésus-Christ rassasia 5000 hommes dans le désert, et une dent de notre Seigneur- Cette dernière relique a donné lieu à plusieurs savantes dissertations. » — 4. Ourscamp est aujourd'hui la station qui précède la halte de Pont-l'Evêque, quand on vient de Paris. L'abbaye est à un quart d'heure de la station.
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manufacture de velours, avec des maisons d'ouvriers, des ateliers immenses, un château, un parc : la porte est entourée de fossés.
Et cependant le présent n'a pas encore complètement détruit le passé. Il y a une salle, la salle des morts, parfaitement conservée, à trois nefs égales, soute- nue par des colonnes sveltes, le tout cependant si simple qu'on n'hésite pas à reconnaître le gothique primitif.
Puis, tout à coup, dans l'isolement d'un bois, formé de grands arbres, voici des ruines : celles du chœur d'une immense église. (Page 43.) Difficilement on trouverait quelque chose d'aussi pittoresque. Plus de voûte, seulement les colonnes, et au-dessus quelques arcs formerets : un squelette de chœur gothique, immense, s'étendant dans l'air. Et là-haut, à une hauteur effrayante, seul, dans le ciel, s'élance Tare triomphal qui fermait le chœur, bravant le silencieux ron- gement du temps et les coups bruyants de l'orage, par un prodige d'équilibre et de solidité. Quelques pierres seules indiquent encore l'endroit où s'élevait la façade.
Quel immense sanctuaire, bien fait pour recevoir la foule qui se pressait autour des reliques !
Voilà Calvin qui défile avec sa mère : « Et, entre autres, dit-il, il me souvient que j'ay baisé une partie du corps de sainte Anne, mère de la vierge Marie, en l'abbaye d'Ourscamp, près Noyon, dont on faict grand festin "2. »
Ici encore, l'œuvre de nos réformateurs a si complètement réussi que nous ne pouvons presque plus arriver à reconstituer, — même par l'imagination, — le milieu qui la rendit nécessaire. Et cependant, cette superstition des reliques, inséparable des indulgences accordées à ceux qui les visitaient, fut une des causes secondaires, mais directes, de la réformation elle-même. L'église de Wittemberg, à la porte de laquelle Luther afficha ses o,5 thèses, était un vrai musée de reliques. Elle en possédait plus de 5ooo, et combien curieuses ! De même, sans invraisemblance, on a pu attribuer à l'affaire des reliques de Noyon l'inspiration d'un des traités les plus célèbres de Calvin 3.
Asseyons-nous donc un moment sur une de ces vieilles pierres moussues, dans quelqu'une de ces absidioles. Où serions-nous mieux placés pour feuil-
1. « Ce magnifique monument, si bien conservé, le seul qui subsiste intact des bâtiments de l'ancienne abbaye d'Ourscamp, accuse une construction civile de la première moitié du XIIIe siècle, postérieure à l'époque de transi- tion du plein cintre a l'ogive. Les bandeaux des croisées furent alors disposés dans la forme légèrement arquée qu'on emploie encore aujourd'hui dans les constructions en cercles. » Histoire de Y abbaye de Noire-Dame d'Ourscamp, par Peigné-Delacourt (1876), p. 93. — 2. Advertissement, p. 442. « Le 26 mai 1490, le chef de Sainte-Anne fut apporté en grande pompe en l'église d'Ourscamp par Thibaut de Luxembourg, au milieu d'une foule innombrable de specta- teurs, en présence de l'évêque de Noyon et de plusieurs abbés. Cette relique, qui attirait un concours considérable de pèlerins à Ourscamp le mardi de Pâques, a été sauvée de la Révolution, et se trouve aujourd'hui à Chiry. » Moèt de la Forte-Maison, o. c, p. 453. — 3. Il existe une curieuse traduction allemande (par J. Eysenberg) de ce traité de Calvin : Johannis Caivini Vermanung von der Papisten Heïligthumb dem Christlichen Léser \u gâte verdeudschet. Gedruckt zu Wittemberg durch Georg Rhawen Erben. Anno 1557. Le volume est illustré par des images repré- sentant les six cruches d'eau a Cana, la coupe dont Christ s'est servi pour distribuer la sainte cène, l'épée de Pierre, véritable yatagan, etc. (Bibliothèques de Genève, de Strasbourg.)
Ruines de l'Abbaye d'Ourscamp. (p. 42)
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leter l'histoire de ces « rogatons, » et la description de « la foyre villaine et deshonneste ? » Le grand silence d'aujourd'hui nous aidera à entendre le bruit tumultueux d'autrefois.
L'énumération des principales reliques de la chrétienté commence par celles de notre Seigneur :
Les cruches de Cana. « Les unes ne tiennent point plus de cinq quartes de vin, tout au plus haut ; les autres encore moins, et les autres tiennent environ un muys. Qu'on accorde ces fleuttes, si on peut. ...A Orléans, ilz se disent avoir du vin, lequel ilz nomment de l'architriclin. Car pource que S. Jehan, récitant le miracle, parle de l'architriclin, qui est à dire maistre d'hostel, il leur a semblé advis que c'estoit le nom propre de l'espousé : et entretiennent le peuple en ceste bestise. Une foys l'an, ilz font lescher le bout d'une petite coullière à ceux qui leur veulent apporter leur offrande, leur disant qu'ilz leur donnent à boire du vin que nostre Seigneur feit au banquet ; et jamais la quantité ne s'en diminue, moyennant qu'on remplisse bien le gobbelet1. » — Le bois de la croix : « Si on vouloit ramasser tout ce qui s'en est trouvé, il y en auroit la charge d'un bon grand bateau2. » — Les trois clous : 11 y en a « quatorze de compte faict3. » — Le fer de la lance : « Il faut dire que il est passé par les fourneaux de quelque alchumiste : car il s'est multiplyé en quatre1. » — La cou- ronne d'épines : « Il faut dire que les pièces en ont esté replantées pour reverdir : autrement, je ne say comment elle pourroit estre ainsi augmentée5. » — Le sang: « En un lieu il s'en monstre quelques gouttes, comme à la Rochelle en Poictou, que recueilla Nicodeme en son gand comme ilz disent1'. »
La plupart de ces reliques ont été apportées d'Orient par des rois, comme saint Louis. Mais ces bons rois avaient plus de zèle que de connaissance : « Il y avoit bien une dévotion et zèle tel quel d'augmenter la chrestienté : mais si on leur eust monstré des crottes de chièvres, et qu'on leur eust dit : voylà des pate- nôtres de nostre Dame, ilz les eussent adorées sans contredit, ou les eussent apportées en leurs navires par deçà, pour les colloquer honnorablement en quelque lieu. Et de faict, ilz ont consumé leur corps et leur bien, et une bonne partie de la substance de leur pays, pour rapporter un tas de menues folies dont on les avoit embabouinés, pensant que ce fussent joiaux, les plus précieux du monde7. »
On a môme des reliques du Christ après sa résurrection : « Un morceau du poysson rosty que lui présenta sainct Pierre, quand il s'apparut à luy sur le bord de la mer. Il faut dire qu'il ayt esté bien espicé, ou qu'on y ait fait un mer- veilleux saupiquet, qu'il s'est peu garder si longtemps8. »
Après le Christ, la Vierge : « Le reste qu'ilz ont des reliques de nostre Dame est de son baguage. Premièrement, il y en a une chemise à Chartres, de laquelle on fait une idole assés renommée : et à Aix en Allemaigne, une autre. Je laisse
i. AJvcrtissement, p. 417. — 2. Id., p. 420. — .'). Id., p. 421. — 4. Id., p. 421. — 5. II., p. 422. — 0. Id., p. 415. — 7. Id., p. 429. — 8. Id., p. 429.
l'enfance
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là comment c'est qu'ilz les ont peu avoir ; car c'est chose certaine que les apostres et les vrays chrestiens de leur temps n'ont pas esté si badins que de s'amuser à telles manigances. Mais qu'on regarde seulement la forme, et je quitte le jeu, si on n'aperceoit à l'œil leur impudence. Quand on faict la monstre, à Aix en Allemaigne, de la chemise que nous avons dict estre là, on monstre, au bout d'une perche, comme une longue aulbe de prestre. Quand la vierge Marie auroit esté une géante, à grand peine eust-elle porté une si grande chemise. Et pour luy donner meilleur lustre, on porte quant et quant les chaussettes sainct Joseph, qui seroyent pour un petit enfant ou un nain. Le proverbe dit : qu'un menteur doit avoir bonne mémoire, de peur de se coupper par oubly. Hz ont mal gardé ceste reigle, quand ilz n'ont pensé de faire meilleure proportion entre les chausses du mary et la chemise de la femme1. »
La conclusion vient fort naturelle : « Tout y est si brouillé et confus qu'on ne sauroit adorer les os d'un martyr que on ne soit en danger d'adorer les os de quelque Brigand ou Larron, ou bien d'un asne, ou d'un chien, ou d'un cheval. On ne sauroit adorer un aneau de nostre Dame, ou un sien pigne, ou ceincture, qu'on ne soit en dangier d'adorer les bagues de quelque paillarde2. »
En vérité, quelle époque que celle où les plus savants cultivaient l'astrologie, où les plus pieux adoraient les reliques, et où l'Eglise, bataillant à coup d'ana- thèmes, et à coup de poings, au sujet de la barbe de Mgr de Hangest et des pré- tendus os de saint Eloi, confiait ses bénéfices à des enfants de douze ans et trafi- quait d'une charge de chapelain, comme on trafique aujourd'hui d'un titre de rente, ou d'une obligation au porteur !
I. Adverlissement, p. 433. — 2. Id., p. 452. — « Il existe dans la littérature du XIIe siècle une œuvre absolument unique, tant par le sujet qu'elle traite que par l'esprit qui l'anime... et qui marque une date vraiment importante dans l'histoire de l'évolution intellectuelle du moyen âge. Je veux parler du traité de Guibert de Nogent, intitulé : De pignoribus sanctorum, — Sur les gages ou les reliques des saints — dont le seul titre suffit à indiquer les visées audacieuses. » « Une autorité a sûrement contribué à procurer à Guibert, si je puis dire, l'assurance nécessaire pour aller à l'encontre de tant de pratiques superstitieuses et des puissants intérêts matériels qui s'y rattachaient. Cette autorité n'est autre que saint Augustin, qui, coïncidence vraiment singulière, fournira aussi plus tard à Calvin non seulement le point de départ de son Traité des reliques, mais encore toute une série de textes cités avec complaisance par le réformateur genevois, heureux d'en étayer ses arguments. » « Pour découvrir un ouvrage susceptible d'être rapproché de celui de Guibert, groupant comme le sien des éléments nombreux de discussion, basé sur des principes de critique sérieuse et inspiré par des préoccupations d'ordre général, il faut descendre jusqu'à l'époque de la Réforme, en plein XVIe siècle. Un autre Picard, le fondateur et le chef du protestantisme français, Jean Calvin, né à quelques lieues à peine de l'abbaye où vécut Guibert, a le premier donné un pendant à l'œuvre de l'auteur du De pignoribus sanctorum. Il put y ajouter naturellement des aperçus nouveaux que rendaient faciles les progrès réalisés dans l'intervalle. Mais, au fond, le point de vue est le même, et souvent aussi l'argumentation se ressemble étran- gement, bien qu'aucun rapport ne puisse être établi entre les deux traités, puisque celui du moine était demeuré manuscrit et qu'il n'en existait très probablement qu'un seul exemplaire. Ces deux hommes, si éloignés par le temps, se sont ainsi rencontrés sur le terrain de la critique historique, se fondant sur les mêmes invraisemblances, usant des mêmes autorités, citant les mêmes textes et les mêmes reliques.... Il est telle plaisanterie, celle relative aux deux chefs de saint Jean-Baptiste, par exemple, qui, rapprochement singulier, se retrouve mot pour mot dans le Traité des reliques du réformateur noyonnais. » Le traité des reliques de Gnibeil de Nogent, et les commencements de la critique historique au moyeu âge, par Abel Lefranc dans Etudes d'histoire du moyen a'ge, dédiées à Gabriel Monod, 1896, p. 285, 297, 305.
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LA FAMILLE
VII
Telle était l'Eglise, au sein de laquelle Calvin venait de passer son enfance.
On était ainsi arrivé au mois d'août 1 5 23 . La peste, qui depuis plusieurs années, régnait à l'état endémique à Noyon, redoubla de violence. Les chanoines commencèrent à s'enfuir. « Girard Cauvin, raconte Desmay, qui aimoit son fils Jean Calvin, pour ce qu'il le voyoit de bon esprit, d'une prompte naturelle à concevoir, et inventif en l'estude des lettres humaines, luy procura un congé 1 de s'absenter et sortir de la ville, tel qu'on avoit accordé en chapitre aux chanoines, ainsi que nous voyons au chapitre tenu le 5 d'aoust ID23, auquel requeste se voit présentée par Girard, à ce que son fils Jean Calvin obtint congé d'aller où bon lui sembleroit durant la peste sans perdre ses distributions, ce qui luy fut accordé jusques à la feste de Sainct-Remy suivant2. »
Ce n'était pas la crainte seule de la peste, qui avait dicté à Gérard Cauvin sa requête. Les jeunes Montmor allaient à Paris pour y continuer leurs études. Gérard voulait profiter de cette occasion admirable pour avancer l'instruction de son fils. Jean partit donc avec ses amis :i. 11 avait quatorze ans.
i. Le 17 août 15 19, G. Cauvin avait demandé une semblable permission, pour son fils Charles, aussi « à cause de la peste qui couroit. » Desmay, p. 8. — 2. Desmay. Archives curieuses, p. 388. — 3. Il est probable que la mère de Calvin était déjà morte à ce moment, et peut-être depuis plusieurs années, ce qui explique pourquoi Calvin, dans sa correspondance, ne parle jamais d'elle. Son père se remaria. « Après le décès de Jeanne Le Franc, Gérard convola en secondes nopces et prit une vefve qui ne luy donna aucun enfant. » Le Vasseur, p. 11 52.
N ï S l V T
Fleuron placé par Farel en tête de ses ouvrages.
Livre second
ANNÉES D'ÉTUDES
CHAPITRE PREMIER
Paris.
Développement intellectuel et moral de Calvin.
I. L'Université de Paris. — II. L'étudiant au seizième siècle. — III. Calvin au collège de La Marche et Mathurin Cordier. — IV. L'esprit de M. Cordier. — V. La langue française et la réforme de M. Cordier. — VI. La recon- naissance de Calvin et la fin de M. Cordier. — VII. Calvin à Montaigu. — VIII. Calvin a-t-il reçu le surnom de dénonciateur ? — IX. A-t-il manqué de sociabilité ?
I
N peut dire que l'Université de Paris se trouvait organisée dès le commencement du XIIIe siècle1. Elle grandit en luttant contre le despotisme de l'Eglise, despotisme incarné dans l'Ecolâtre, c'est-à- dire dans le chanoine directeur de l'école épiscopale de Notre-Dame, lequel avait réuni en sa personne tous les droits et tous les privilèges scolaires. Un demi-siècle plus tard l'Université était devenue, vers 1252 2, la plus pure gloire de la France au moyen âge. D'autant plus qu'au XIIIe siècle, dit M. Thurot, « la papauté et l'Université étaient considérées comme deux institutions corré- latives. Un seul pape pour maintenir l'unité de l'autorité religieuse, une seule
1. En 1200, Philippe-Auguste pourvut à la sûreté des maîtres et des écoliers par des privilèges dont chaque prévôt de Paris dut désormais jurer l'observation, dès les premiers jours de son entrée en charge. « C'est le plus ancien acte qui subsiste, émané de la puissance royale en faveur de notre université, dit Crevier (Histoire de V Uni- versité de Paris, I, p. 288). » Seulement cet acte, exagérant le pouvoir de l'écolâtre aux dépens du prévôt, déchaîna la lutte. — 2. 1252 (30 mai) est la date à laquelle Innocent III accorda à l'Université de Paris un sceau particulier, et par suite la reconnut tout à fait indépendante du chancelier du chapitre de Notre-Dame. Il était définitivement vaincu. (Tarsot. Les écoles et les écoliers îi travers les âges, 1893, p. 76.)
JEAN CALVIN I 7
5o années d'études
Université pour maintenir l'unité en matière de doctrine : telle était l'opinion du temps *. »
Ce fut l'époque où, réduisant au silence G. de Champeaux, l'Aristote de la France, Abélard attirait la foule des étudiants, et donnait ses leçons en plein air, sur les terrains vagues qui couronnaient la montagne de Sainte-Geneviève. Alors enseignèrent Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaventure, Hugues de Saint-Victor, Duns Scot, etc., etc. Il n'y a peut-être pas un savant du moyen âge qui n'ait étudié ou professé à Paris2: docteurs subtils, docteurs séraphiques, anges de l'école, Italiens, Espagnols, Allemands, qui tantôt enchaînaient les âmes dans les mailles serrées de leur scolastique, et tantôt les emportaient dans le troisième ciel de leur mystique.
Mais peu à peu la grande école finit par exercer un despotisme égal à celui dont elle avait commencé par triompher. Elle devint un corps fermé, hostile à tout progrès, ayant sa langue à part, une langue barbare comme ses idées et ses sentiments. Et au XVIe siècle, « ce n'était plus qu'une institution surannée, objet des moqueries méritées des Erasme, des Rabelais, des Montaigne3. » Il faut lire le tableau qu'en trace, le 22 juin 1 5 18, l'humaniste suisse Valentin Tschudi, alors à Paris. « La jeunesse française, dit-il, est plongée dans les ténèbres. Cette sophistique est une bête malfaisante; j'ai voulu dire une peste; mais va pour une bête; ces hommes sont de vraies bêtes féroces, et des plus cruelles.... Dix vieilles femmes ne babilleraient pas autant qu'un seul de ces sophistes. C'est à croire que même dans leurs prières, ces gymnosophistes étalent leur sophistique et essaient de convaincre Dieu à coups d'arguments4. »
Un autre humaniste suisse, Glareanus, qui tenait, en 1 5 17, un pensionnat à Paris, raconte une discussion de la Sorbonne, à laquelle il a assisté. Il y eut de grands applaudissements, comme au théâtre. Lui avait grand'peine à étouffer ses rires : mais eux étaient sérieux : « On discutait énergïquement sur un poil de chèvre5, » et on montrait une grande colère contre notre premier père, parce qu'il avait mangé une pomme et non une poire6!
A cette porte vermoulue, Calvin vint frapper en i523.
L'organisation de l'Université était ce qu'elle fut de 1252 à 1792, avec ses sept « ordres » ou corporations : i° la Faculté de médecine; 2° la Faculté de droit; assez insignifiantes l'une et l'autre. La vraie Faculté de médecine du moyen âge fut Montpellier, et la vraie Faculté de droit, Bologne. 3° la Faculté de théologie, la plus importante, et de beaucoup. Ces trois facultés étaient dites « supérieures. » Venaient ensuite : 40 la nation de France, qui comprenait les étudiants de tout le midi de la France et de l'h;urope; 5° la nation d' Allemagne, qui comprenait les étrangers du Nord; 6° la nation de Normandie, pour les Normands seuls; et 70 la
1. Thurot. De l'organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris au moyen âge, p. 207. — 2. Feret. Faculté de théologie de Paris, 1. m. — 3. L. Tarsot, p. 86. — 4. Lettre à Zwingli, à Einsiedeln, 22 juin 1518. Herminjard, I, p. 38, 39. — S. En latin : de lana caprina. Les dictionnaires traduisent : « pour un rien, » ou « sur des vétilles, » et c'est évidemment le sens. On nous pardonnera si, ici et ailleurs, nous n'avons pu nous résigner à ces expressions équivalentes, dont la fadeur contraste si fort avec la saveur de l'original. — 6. Herminjard, I, 32.
PARIS. DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL ET MORAL DE CALVIN
5i
nation de Picardie. Ces quatre nations constituaient la Faculté des arts. Les sept ordres votaient dans « les comices et les conseils de l'Université1. »
A la tête du sénat, ou conseil public, est le recteur, « chef de toute l'Univer- sité. » Il est toujours choisi parmi les membres des nations; il est nommé par les maîtres ès arts, et aucun membre des trois Facultés supérieures ne peut être élu recteur, ou participer à son élection. Le rectorat est trimestriel"2.
Les trois Facultés supérieures ont à leur tête un doyen ou syndic, et les nations ont un procureur 3.
Lefèvre d'Etaples, Melchior Wolmar furent procureurs à Paris. Calvin fut procureur à Orléans. Quels étaient les droits des procureurs?
Ils président leur nation ; ils convoquent ses assemblées ; ils assistent au conseil de l'Université; ils n'admettent aucun étudiant au gracie de maître ès arts qu'après lui avoir fait prêter serment d'obéissance au recteur et à eux. C'est à eux aussi que prêtent serment les officiers « mineurs » de l'Université, censeurs, questeurs ou receveurs, examinateurs, messagers. Chaque nation les nomme selon ses règlements particuliers''. — Les procureurs sont donc des doyens.
Et quelle hiérarchie admirablement compliquée depuis le recteur jusqu'au bedeau ! Bornons-nous à un rapide dénombrement de cette armée innombrable d'officiers universitaires : officiers communs majeurs et primaires , chanceliers, conservateurs; officiers secondaires et mineurs, procureur général ou syndic, scribe, questeur, conseillers jurés, patrons, notaires, messagers, libraires, pape- tiers, parcheminiers, relieurs, enlumineurs; puis les officiers spéciaux et propres, qui sont de deux espèces, les uns primaires et majeurs, doyens et syndics de Facultés, procureurs des nations; les autres sont mineurs et secondaires. Mais ceux-ci à leur tour sont de deux espèces : les uns sont officiers proprement dits, et intermédiaires entre les officiers supérieurs, censeurs, scribes, questeurs et les officiers infimes, serviteurs, appariteurs ou bedeaux....5!
A l'origine, renseignement des lettres était donné par la Faculté des arts, sise rue du Fouarre (Feurre = paille), une des voies sombres et humides qui avoi- sinaient la place Maubert. Les élèves logeaient dans le quartier, où et comme ils pouvaient, en général très mal. Ils étaient pauvres, « pauvres à faire pitié aux truands de la cour des miracles °. »
Les Bons Enfants orrez crier : Du pain ! N'es veuil pas oublier !
disait un distique du XIIIe siècle. Les logeurs étaient avides. En conséquence, les jeunes gens étaient souvent entassés dans des bouges, sans air, sans lumière. C'était un véritable grouillement d'êtres humains, où la promiscuité exerçait sa plus redoutable contagion. A la fin du XVe siècle, en 1493, la Faculté de méde- cine fut obligée de louer la maison contiguë à celle de l'Ecole, parce que c'était simplement une maison de débauche. Les chroniques racontent pis encore.
i. Du Boulay, VI, p. 558. — 2. Ibid., p. 572. — 3. Ibid., p. 577. — 4. Ibid., p. 572-577. — o. Ibid., p. 579. — 6. Tarsot, p. 94.
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ANNÉES d'ÉTUDES
Dès six heures du matin, en hiver, le jeune étudiant1, une lanterne à la main, descendait avec précaution son escalier, tirait les lourds verrous de la petite porte et s'avançait vers la rue du Fouarre. Il entrait dans la salle des cours, sorte de puante écurie. Un escabeau pour le professeur, trois ou quatre chan- delles, quelques bottes de paille jonchées sur la terre nue, composaient tout le mobilier. Accroupi, il se mettait à écrire sur ses genoux.
C'était affreux pour les corps, dedans ; c'était plus dangereux encore, dehors, pour les âmes.
On fut conduit à supprimer autant que possible les rapports entre les jeunes gens et la population qui les entourait. On interna les élèves dans des collèges, où les maîtres se rendirent pour donner leurs leçons.
Les collèges existaient depuis longtemps (le plus célèbre était celui que fonda en 1253, Robert Sorbon, le chapelain de Saint-Louis), mais uniquement pour des jeunes gens pauvres : c'étaient des hospices de charité. Maintenant ils deve- naient ce qu'ils sont restés, des écoles pour l'étude. En même temps, on instal- lait dans les collèges mêmes des pédagogies, c'est-à-dire des groupes d'élèves qui habitaient, mangeaient et travaillaient sous la direction spéciale d'un péda- gogue. Ce serait dans une de ces pédagogies qu'aurait été un moment Calvin, si l'affirmation de la seconde édition de La vie de Calvin, par Bèze : « il demeura aussi en chambre sous un précepteur Espagnol, » n'avait pas été corrigée par la troisième2.
Bientôt toute la montagne de Sainte-Geneviève fut couverte de ces établisse- ments. Le plan de Paris de 1 552, dit plan de Baie, en compte 49; et la rue du Fouarre devint déserte. En i5oy, on répara encore les barrières de bois, qui en fermaient les deux extrémités, pour interdire le passage des voitures, et, ajoute l'historien : « depuis que les leçons, transportées dans les collèges, ont entiè- rement cessé dans les écoles de la rue du Fouarre, les barrières sont devenues inutiles, et non seulement l'usage, mais le souvenir s'en est perdu3. » — Ramus connut le dernier maître qui avait donné les dernières leçons rue du Fouarre.
II
Dans l'Université, l'étudiant. Précisément Rabelais nous a laissé son portrait exubérant de vie. C'est Panurge, très instruit, sachant une foule de langues, mais « malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur, s'il en estoit à Paris, au demeurant le meilleur nlz du monde, et toujours maschinant quelque chose contre les Sergeans et contre le Guet. »
1. Alfred Franklin. La vie privée d'autrefois. — Ecoles et collèges, 1892, p. 1 6- j S . — 2. Bèze. Vie de Calvin, 2mc édit. Opéra, p. 52 et 3mc édit., p. 121. La seconde édition dit : « Depuis, le dit Calvin demeura aussi au collège de Mont-Aigu sous un précepteur en classe, Espagnol de nation ; et aussi en chambre sous un précepteur Espagnol qui depuis a este docteur en médecine. » La troisième édition ne parle que du premier docteur. — 3. Crevier. Histoire de l'Université de Paris, V, p. 68.
PARIS. DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL ET MORAL DE CALVIN
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Contemplons cette peinture aux vives couleurs : « A l'une foys, il assembloit trois ou quatre bons rustres, les faisoit boire comme templiers sur le soir : après les menoit au dessoubz de Saincte Geneviefve, ou auprès du colliège de Navarre, et à l'heure que le Guet montoit par la... luy et ses compaignons prenoyent un tombereau, et lui bailloyent le bransle, le ruant de grande force contre la vallée, et ainsi mettoient tout le pauvre Guet par terre, comme porcs, puis fuyoient de l'aultre cousté.... »
Encore moins que le guet, notre étudiant épargnait les « pauvres maistres ès Ars. Quand il rencontroit quelc'un d'entre eulx par la rue, jamais ne failloit de leur faire quelque mal,... leur attachant de petites quehues de regnard ou des oreilles de lièvres par derrière, ou quelque autre mal.... » Tantôt avec « un petit Cousteau affilé comme l'aguille d'un peletier, il couppoit les bourses ; » tantôt il jetoit de « Taisgret [verjus] aux yeulx de ceulx qu'il trouvoit. » Une autre fois il tirait d'un tas de cornets « des pulces et des poux » qu'il avait empruntés s des guenaux [gueux] de Saint-Innocent, et les gettoit avec belles petites cannes ou plumes dont on escript, sur les colletz des plus sucrées damoi- selles qu'il trouvoit, et mesmement en l'esglise.... » Il avait aussi « deux ou trois mirouers ardens dont il faisoit enrager auculnes fois les hommes et les femmes et leur faisoit perdre contenence à l'esglise. »
« Item, en un aultre, il avoit une petite guedoufle [petite bouteille recouverte de cuir] pleine de vieille huile, et quand il trouvoit ou femme ou homme qui eust une belle robbe, il leurs engressoit et guastoit tous les plus beaulx endroictz, soubz le semblant de les toucher et dire; « Voicy de bon drap, voicy de bon satin, bon » tafetas, madame, Dieu vous doint ce que vostre noble cœur désire ! vous avez » robbe neufve, novel amy : Dieu vous y maintienne ! » Ce disant leur mettoit la main sur le collet, ensemble la maie tache y demouroit perpétuellement :
Si énormément engravée
En l'ame, en corps, en renommée,
Que le diable ne l'eust ostée.
Puis à la fin leur disoit : « Madame, donnez-vous garde de tumber, etc. 1 »
Certainement, le lecteur se récriera et traitera ce portrait de plaisante cari- cature. Erreur, erreur absolue ! Ces traits ne sont pas de ceux que l'on invente : on sent bien qu'ils sont pris sur le vif.
Et puis il suffit de se rappeler ce que nous avons appris des moeurs du Quar- tier avant le XVIe siècle. Le moyen âge arrivait à sa conclusion. Pourquoi la fin aurait-elle mieux valu que le commencement ?
Et puis nous avons les documents les plus authentiques, qui nous énumèrent les tours pendables, c'est-à-dire dignes de la pendaison, joués par les Panurge, les Villon, et tous les « mauvais garçons » du quartier : vols qualifiés, batteries avec bâtons et épées, rixes sanglantes, assassinats, que, par un désordre mental, plus inexplicable que tous les autres, l'Université essayait d'innocenter !
i. Œuvres de Rabelais (édition Jannet), liv. II, ch. xvi.
années d'études
Nous pouvons du reste invoquer les déclarations précises de deux étudiants de cette époque, qui nous ont laissé des lettres et des mémoires, et dont l'un au moins fut directement mêlé à l'histoire de Calvin.
Voici d'abord un fragment de lettre de Jacques1 Dryander, de son vrai nom Enzinas, mort martyr à Rome en 1546. Venu à Paris pour y étudier, il raconta ses impressions (la lettre n'est pas datée) à Georges Cassandre, professeur à Bruges.
« En partant pour Paris, je me promettais monts et merveilles d'une si grande Académie. Hélas! Une fois arrivé, quand j'ai connu de près l'ignorance, l'orgueil, l'extrême arrogance qui y régnent, j'ai tristement déploré mon infor- tune. J'étais désillusionné, frustré de toutes mes espérances, et rien ne répondait moins à mon attente que cette Babylonie (il vaut mieux l'appeler ainsi plutôt qu'Académie). Des précepticules (prœceptorculi), des magistricules (magistellï), j'en voyais partout des troupes étonnantes. Ils entreprennent avec la plus grande impudence d'expliquer tous les meilleurs auteurs, et ils trompent le misérable troupeau (popellum) des étudiants avec leurs ineptes et minuscules remarques {annotatiunculce). Tantôt ils corrigent ces anciens si savants qu'ils ne compren- nent pas; et tantôt ils les maltraitent (vellicant) et tantôt, à toute heure, au gré de leur ignorance ils les tournent et les retournent. S'ils tombent sur un passage plus obscur, dont ils ne peuvent trouver le vrai sens, ce qui arrive souvent, ils veulent paraître fins (argutuli) et ils s'efforcent de persuader chacun de leur explication, pure rêverie! Le nombre des étudiants est infini; mais ils semblent ramassés dans la boue de tout l'univers (ex omnibus fœcibus totius mundî) : pas de volonté, pas de mœurs dignes d'hommes libres. Et je ne veux pas ici rappeler combien dans cette ville tout est cher! Quelles dépenses! La location d'une chambrette (cubiculum) sale et étroite coûte plus que toute la vie à Louvain, même si tu veux t'y traiter magnifiquement. Je passe sous silence l'esprit perfide, fourbe de ces gens rusés (vevsipelles) qui ont une seule préoccu- pation : tromper les étrangers de quelque façon, par quelque ruse que ce soit.... Ni les rhéteurs, ni les philosophes, ni même les théologiens (s'ils sont dignes de ces grands noms) ne se préoccupent de l'utilité publique. Avant tout, leur intérêt privé! Et comme des lions ravisseurs, ils ne respirent que proie et gain, corrompant tout ce qui est profane ou sacré 2. »
Après la lettre de Dryander, les Mémoires de Platter, le futur éditeur de ^Institution chrétienne et le futur réformateur de l'enseignement bâlois : nous le retrouverons à la fin de ce volume. En citant tout de suite, ici, quelques traits de sa jeunesse, nous ne voulons pas confondre la capitale de la France, où étudiait régulièrement Calvin, et les petites villes de l'Allemagne, à travers lesquelles vagabondait Platter. Supposons au contraire que nous ayons ainsi les
1. C'est le frère de François Dryander, qui fut correspondant de Calvin, et traducteur de la Bible en espagnol. — 2. Illustrium et clarorum virorum Epistola... scripta vel a Belgiis veJ ad Belgas. Lugd. Batav. 1617, p. 60-61.
PARIS. DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL ET MORAL DE CALVIN
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deux extrêmes opposés de la civilisation et des mœurs scolaires au XVIe siècle: ce qu'il y a de curieux et de significatif, c'est que ces deux extrêmes ont l'air, à chaque instant, de se toucher et de se confondre.
Après être resté quelque temps dans son village, et chez un instituteur qui « le battait d'une manière affreuse » il nous raconte comment il partit avec son cousin pour les écoles.
« Nous étions huit ou neuf en tout, à savoir trois béjaunes et les autres grands bacchants : ce sont les noms qu'on donne aux vieux et aux jeunes écoliers ; j'étais le moins âgé et le plus petit des béjaunes. Quand je ne pouvais plus me traîner, mon cousin Paulus se plaçait derrière moi, armé d'un bâton ou d'une pique, et m'en donnait des coups sur mes jambes nues, car je n'avais point de chausses et seulement de mauvais souliers 2. »
Platter va ainsi, mourant de faim et couchant à l'écurie, ayant des aventures avec des brigands. Il séjourne quelques semaines à Naumbourg :
« Ceux d'entre nous béjaunes qui savaient chanter parcouraient la ville 3 : pour ma part, je mendiais et ne mettais jamais le pied à l'école. On voulut nous contraindre à y aller. Le magister intima l'ordre à nos bacchants de se rendre en classe, sinon qu'il se saisirait d'eux et les y conduirait de force. Pour toute réponse, Anthonius [un des bacchants] lui dit qu'il n'avait qu'à venir. Dans le nombre des écoliers se trouvaient quelques Suisses qui, pour nous empêcher d'être surpris à l'improviste, nous informèrent du jour qu'on devait s'emparer de nous. Nous, béjaunes, nous portons des pierres sur le toit ; Anthonius et les autres gardent la porte, et quand le magister arrive avec toute sa séquelle de béjaunes et de bacchants, nous les recevons à coups de pierres et les faisons battre en retraite. Avertis que plainte est portée à l'autorité, nous profitons de ce qu'un voisin allait célébrer les noces de sa fille, et avait, à cette occasion, engraissé des oies dans son écurie, pour lui en voler trois pendant la nuit. Nous nous rendons dans un faubourg situé à l'autre extrémité de la ville, où les Suisses viennent banqueter avec nous, puis nous partons pour Halle en Saxe 4. »
Notre jeune héros continue son odyssée à travers les écoles « pleines de vermine qu'on entend grouiller dans la paille, » se nourrissant d'oignons crus avec du sel, de glands rôtis, de pommes et de poires sauvages, et plus d'une fois torturé par la faim.
« Nos bacchants forçaient mon compagnon à se rincer la bouche, et à
1. Vie de Thomas Platter, 1499-1582, etc., traduite de l'allemand par Edouard Fick, seconde édition avec notes, index et préface, de M. le professeur Auguste Bernus, p. 47. — 2. Ibid., p. 51. — .3. Tout le monde sait comment Luther chantait et mendiait à Eisenach. C'était une coutume reçue. A Strasbourg, en 1500, le magistrat essayant, non de supprimer, mais de régulariser cet abus, limita à 100 le nombre des élèves des quatre écoles latines, auto- risés à mendier. Ils devaient porter un signe distinctif, une plaque en métal, et ne pas être âgés de plus de 16 ans. Puis, en 1522, une ordonnance autorisa 100 élèves, âgés de moins de 15 ans, à mendier trois jours par semaine. Ch. Engel, L'école de Strasbourg au XVIe siècle. Revue internationale de l'enseignement, 15 mars 1896, p. 222. — 4. Vie de Thomas Platter, p. 57.
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années d'études
cracher ensuite dans un plat rempli d'eau ; ils voyaient alors s'il n'avait point pris de nourriture. Le trouvaient-ils en faute, ils le jetaient sur un lit, lui met- taient un coussin sur la figure pour étouffer ses cris, et le battaient cruellement jusqu'à ce qu'ils n'en pussent plus....
» Ils enlevaient le moisi [du pain] et nous le donnaient à manger. J'ai eu maintes fois grand'faim et grand'froid quand je rôdais jusqu'à minuit, chantant dans les ténèbres pour obtenir du pain.... Parfois môme, la faim me tourmentait tellement que je poursuivais les chiens pour leur arracher un os, que je me mettais à ronger1. »
Heureusement que les Ursula Cotta n'étaient pas trop rares et sauvaient de la mort quelques Luthers.
« Je n'oublierai pas une pieuse veuve qui vivait à Ulm avec ses deux filles déjà grandes, mais pas encore mariées ... En hiver, cette brave femme me réchauffait les pieds en les enveloppant dans un morceau de fourrure qu'elle avait mis auparavant derrière le poêle %. »
Après cinq ans de cette vie, l'écolier revint dans son pays, ayant tout vu, ayant tout appris, sauf... « Une longue pratique m'avait rendu maître dans l'art de mendier et de plaire à force de gentillesse ; aussi les bacchants ne me laissaient pas le loisir d'aller à l'école, préférant m'employer à leur profit, de sorte que je ne savais pas seulement lire. » A dix-huit ans, « il ne savait rien, pas même le Donat 3. »
Voilà jusqu'à quel point Rabelais et Platter sont d'accord. Voilà quelles étaient les mœurs et la vie de la jeunesse des écoles, au commencement du XVIe siècle.
N'est-ce pas une révélation ?
Certes, ce devait être singulièrement pittoresque. Lorsque dans ces rues
1. Vie de Thomas Plalter, p. 68. — 2. Ibid., p. 68. — 3. Ibid., p. 67, 77. Cette extrême rudesse de mœurs qui caractérise le XVIe siècle et qu'il ne faudra pas oublier pour juger les hommes, — les théologiens, — de cette époque, est mise en une singulière lumière par les lignes suivantes : « Au printemps, dit Platter, je quittai le pays en compagnie de deux de mes frères. Quand nous prîmes congé de notre mère, elle se mit à pleurer. — « Que Dieu » aie pitié de moi, s'écria-t-elle, faut-il que je voie mes trois fils courir à leur perte! » Je n'avais jamais vu pleurer ma mère; c'était une femme laborieuse, au cœur viril, mais de manières rudes. Après la mort de son troisième mari, elle resta veuve et fit tous les travaux d'un homme pour élever les enfants issus de son dernier mariage; elle fauchait, battait le blé, etc. Lors d'une grande peste, elle mit elle-même en terre trois de ses enfants, les fossoyeurs coûtant trop cher. Elle nous traitait durement, nous autres, les aînés, aussi nos séjours chez elle étaient-ils rares et courts. Une fois, j'étais resté cinq ans sans retourner au pays; la première parole que ma mère me dit en me revoyant fut : « Est-ce le diable qui t'amène céans? » — « Eh non, mère, répondis-je, ce n'est pas le diable, mais » bien mes jambes; d'ailleurs je compte ne pas vous être à charge longtemps. » — « Tu ne m'es pas à charge, » répliqua-t-elle, mais je m'indigne de te voir vagabonder à droite et à gauche, parce que tu n'apprends rien. » Prends plutôt l'état de défunt ton père, car tu n'arriveras jamais à la prêtrise : Je ne suis pas assez bénie du ciel » pour avoir mis au monde un prêtre.... » Je pourrais citer bien d'autres exemples de sa rudesse. Elle était du reste femme franche, probe et pieuse : en ce point, tous s'accordaient pour lui rendre justice. » Ibid , p. 79, 80. Pour être exact, n'oublions pas de noter qu'il s'agit ici d'une rude montagnarde dont le pays, le Valais, n'était pas encore très civilisé. Ecrivant à Calvin (mars 1538), S. Grynée distinguera précisément entre « le climat, la nation, le lieu » où est né un pasteur bernois Kunz, c'est-à-dire « le cœur des Alpes » et la France où a été élevé Calvin lui-même. Oj fia Xb, p. 159.
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étroites qui entourent la place Maubert, et dont il reste encore de curieux échan- tillons, rue du Fouarre, rue Galande, lorsque la procession de l'Université s'avan- çait, bedeaux et massiers en tête, recteur et professeurs, drapés, chamarrés et enrubannés, véritable flot compact de velours, d'hermine, de soie, de rouge, de cramoisi, de jaune, de vert, de violet, d'or, lorsqu'on allait ainsi au lendit de Saint-Denys, criant, buvant, jouant, à cheval, enseignes déployées, tambours battant, dépensant une sève intarissable; c'était une fête éblouissante. Et plus d'un, échappé à tous ces dangers, oubliant ces horribles misères pour ne se sou- venir que des folles joies de sa jeunesse, répétait, en rencontrant plus tard un ancien compagnon d'études et d'équipées : « nous fûmes ensemble in Garlandia, » (quartier de la rue Galande).
Mais, d'un autre côté, comment pourrions-nous désormais être étonnés de la rudesse, de la violence que nous allons trouver chez les acteurs de notre drame ?
Les faibles, physiquement ou moralement, succombaient. Seules les constitu- tions particulièrement fortes résistaient. La délicatesse, c'était la mort.
Sans doute, nos héros auront du caractère : ils en avaient puisqu'ils avaient triomphé, et la lutte l'avait encore accru, c'est-à-dire durci. Mais il sera impos- sible que tous les survivants à cette effroyable lutte pour l'existence ne mêlent à leurs admirables qualités d'énergie, de résistance, d'opiniâtreté, d'intégrité morale, les défauts même de ces qualités, la tension, la rudesse, la dureté et même le dédain de la vie, qui choque si profondément nos mœurs améliorées et efféminées. Ce sera une rude époque.
III
L'Université (qui comprenait alors ce que nous appelons aujourd'hui l'ensei- gnement secondaire et l'enseignement supérieur) comptait dans son sein : i° des boursiers proprement dits ; 2° des ccmvicteurs ou portionistes, que nous appelle- rions pensionnaires ; 3° des carriéristes , jeunes gens riches qui travaillaient sous la direction d'un pédagogue en chambre particulière ; 40 des martinets ou externes libres; et 5° des galoches ou externes amateurs, étudiants de dixième et de ving- tième année. Ils portaient des patins ou galoches pour se conserver les pieds secs à travers les boues du quartier latin 1 .
Habitant chez son oncle, Richard le serrurier, tout près de Saint-Germain l'Auxerrois, Calvin se mit à suivre, en qualité de martinet, les leçons du collège de La Marche. {Page 67.) Et comme il avait à peine un avant-goût du latin 2 (gustatis duntaxat latinœ linguœ rudimentis), il débuta en quatrième. Le collège ne jouissait pas d'une célébrité particulière. Au contraire; jusqu'en i52o l'ensei-
1. Quicherat. Histoire de Sainte-Barbe, 1860, I, p. 76. — mentaire sur la première épître aux Thessaloniciens, 1550.
JEAN CALVIN I
2. Opéra, XIII, p. 525. Dédicace à Cordier du Com-
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années d'études
gnement y resta très incomplet. On n'y comptait que deux régents de gram- maire, outre trois régents ès arts l.
Heureusement que l'un de ces régents se trouva être Mathurin Cordier.
Mathurin Cordier fut non seulement le premier pédagogue de son temps, mais le fondateur de la pédagogie moderne. « Esprit fin et sagace, a dit M. Lefranc, éducateur patient, dépourvu de préjugés, il entreprit et effectua sans
Fac-similé de l'écriture et de la signature de Mathurin Cordier"2.
bruit, dans une chaire de petit collège, toute une série de réformes fécondes, qui font de lui le véritable fondateur de l'instruction secondaire 3. » Ce fut le « Lho- mond du XVIe siècle 4 » dit M. Egger. Ce fut « l'idéal du professeur, » ajoute M. Quicherat5. Mais, pour achever de le caractériser, il faut se hâter de citer encore le jugement de Senebier : « Les hommes qui font le bien, et qui le font constamment, sont comme les beaux jours dont on jouit sans en parler. » C'était un grand modeste.
1. Quicherat, o. c, I, p. 206. — 2. On ne trouve pas de portrait de Mathurin Cordier. Nous sommes obligé de nous borner à donner un fac-similé de son écriture C'est la fin de la lettre écrite par lui de Neuchâtel au Conseil de Genève, qui aurait voulu le faire revenir en même temps que Calvin, en 1 541 . Cette lettre de Cordier est scellée d'un cachet circulaire portant ses initiales, un M et un C liés par un entrelacs, avec quatre petites croix à l'entour. (Archives de Genève. P. h. N° 1263.) — 3. Lefranc, p. 60. — 4. Revue chrétienne, 1875. Mathurin Cordier. A propos d'une soutenance à la Sorbonne, par Massebieau, p. 761. — 5. « Entre 1525 et 1530 le but auquel on aspirait depuis si longtemps fut atteint. Le véritable enseignement classique prit possession de toutes les chaires. Cordier fut l'idéal du professeur élémentaire. » Quicherat, I. p. 152.
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Né vers 1477, dans le Perche, à moins qu'il ne soit né en Normandie Cordier se destina d'abord à la prêtrise, et, après ses études à l'Université de Paris, il desservit comme prêtre l'Eglise Notre-Dame des bonnes nouvelles, à Rouen. Mais il finit par céder à son impérieuse vocation, et se voua à l'instruction des enfants.
Il enseigna avec un égal succès dans les collèges de Reims, de Sainte-Barbe, de Lisieux, de Navarre, sans compter celui de La Marche2, où nous le rencon- trons. Et l'on fit un proverbe latin, qui passa comme exemple dans les grammaires du temps : « Partout où enseigne M. Cordier fleurissent les belles lettres. »
Précisément au moment où Calvin entrait au collège de La Marche, M. Cor- dier venait d'y accomplir un acte qui révèle bien son caractère. Il avait jusque-là enseigné, et avec éclat, la rhétorique dans la première classe. Cette fonction aurait pu le conduire au rectorat. Mais voyant ses élèves « formés uniquement pour la montre et gonflés de vent, sans rien de solide au fond, » il en éprouva « un si insurmontable ennui » qu'il descendit en quatrième pour ne pas avoir toujours « à refaire de fond en comble leur instruction. »
La quatrième classe, c'était la dernière. Elle venait immédiatement après celle des abécédaires, où Ton apprenait à lire en latin et en français 3.
C'est à ce dévouement extraordinaire que Calvin, (duquel nous tenons du reste ces détails) entrant en quatrième, dut le bonheur de rencontrer Cordier. « Tel avait été ton 4 dessein, écrivait-il plus tard, mais par un singulier bienfait de Dieu, c'est à moi que profita le début de cet enseignement 5. »
1. Voir Appendice III. Oit est né Cordier? — 2. M. Quicherat a cru pouvoir affirmer que Calvin avait étudié, sous Cordier, au collège de Sainte-Barbe, et non au collège de La Marche. Son principal argument est que Bèze parle du collège de La Marche dans une édition de sa Vie de Calvin, et du collège de Sainte-Barbe dans une autre. Or, dit M. Quicherat, il faut suivre évidemment les indications de la Vie écrite la dernière, « attendu que les changements introduits dans la seconde rédaction d'un même ouvrage ont toujours passé pour des corrections. » (Quicherat, o. c, I. 206.) Le principe est excellent, et il n'y a qu'à l'appliquer, en rectifiant l'erreur de M. Quicherat. C'est dans la première édition, et non dans la seconde que Bèze fait étudier Calvin au collège de Sainte-Barbe (J. Bonnet, Bulletin du Prot... Calvin fut-il barbiste? XVII, p. 555-558). Même, les textes exactement examinés sont encore plus décisifs. Dans la première édition Bèze parle de Cordier, non pas quand il raconte la vie de Calvin à Paris, mais seulement, en passant, dans une parenthèse, à propos des dédicaces faites par le Réformateur. « Le semblable est de ses commentaires sur la première aux Thessaloriciens à M. Cordier son régent au collège de Sainte- Barbe à Paris, en sa première jeunesse.» (Bèze, Vie de Calvin, XXI, p. 36.) Mais dès la seconde édition {Opcra XXI p. 51), quand le sujet est traité chronologiquement, nous lisons, à propos de Paris : « Là entre autres personnages il eut pour son commencement au collège de La Marche, M. M. Cordier... » Et dans la troisième édition (Opéra XXI p. 121) « prasceptorem habuit in gymnasio Marchiano Mat. Corderium. » Il est étonnant que Quicherat ait commis une pareille erreur, et que Bonnet ne l'ait pas réfutée plus péremptoirement. M. Lefranc pense que Cordier enseigna aux deux collèges « en même temps. » (O. c, p. 63.) Mais le texte de Cordier dit seulement qu'il enseigna dans l'un et dans l'autre. « Parisiis primum eo munere fungi coepi, cum in aliis gymnasiis tum in Rhemaesi, sanctae Barbarae, Lexovicnsi, Marchiano, etc. » (Colloquiarum Prafatio.) Il s'agit évidemment d'enseignements successifs et non simultanés. — 3. Bulletin, XXXI, p. 41. — i. Nous traduisons ton, et non pasvotre; et cette traduction exige un mot d'explication. Calvin tutoyait-il Cordier? Non, sans doute. Nous savons qu'il ne tutoyait pas davantage Farel. En effet, la lettre de Calvin à Farel, du 27 octobre 1539, est sluvie d'un postscript um moitié latin, moitié français. En latin, Calvin dit tu ; en français, il dit vous : « Vous m'avez mandé, etc. » « Ce dernier post-scriptuni, dit M. Herminjard (VI, p. 118, N° 51), biffé par Calvin lui-même, a pour nous une certaine valeur : c'est l'unique post-sa iptum français adressé par Calvin à Farel, et il prouve que les deux réformateurs ne se tutoyaient pas. » —
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années d'études
IV
Pour savoir ce qu'était cet enseignement, il nous suffit d'écouter Cordier dans la préface du premier livre qu'il publia.
Il s'est souvent demandé, dit-il, pourquoi, les étrangers arrivant à l'Université peuvent facilement s'entretenir avec les savants, tandis que nos jeunes gens parlent si mal latin. Entre eux, ils bavardent toujours en français {Gallice semper garriunt).
C'est la faute des maîtres, de leur négligence, et surtout de leur manque de piété : « Dans les gymnases de cette cité Christ est si négligé ! Il y a si peu de souci de la parole divine! Combien peu de maîtres exhortent leurs élèves, soit dans la chambre, soit dans la classe, à l'amour de Dieu, à l'étude des choses divines ! Combien ne préfèrent pas un enfant lettré et écrivant bien à un enfant probe et vivant bien ! Quel gymnasiarque place la charité avant le gain ? »
Voilà pourquoi les écoles gâtent les écoliers. « N'avons-nous pas honte de renvoyer tout à fait perdus {perditissimos) ces jeunes gens que nous avons reçus tout à fait innocents (innocentissimos)! Pour me servir d'un proverbe, «pourquoi ces enfants arrivent-ils dans nos écoles anges, et en sortent-ils démons ? »
Il faut donc changer le système d'éducation et ne pas osciller entre trop d'indulgence et trop de sévérité. Ici le bon Cordier laisse parler son cœur tout entier.
« Ces flagellations quotidiennes et assidues détournent tellement les jeunes gens honnêtes de l'étude des lettres, qu'ils haïssent les écoles plus que la mor- sure d'un chien ou d'un serpent, et qu'ils croient vivre dans une galère ou
Autre preuve : « L'histoire de la vie et mort de feu M. Jean Calvin, etc., à Genève, de l'imprimerie de François Perrin, MDLXV, est suivie de deux lettres « familières » de Calvin à « ses deux grands amis, M. Guillaume Farel et Pierre Viret, » lettres ajoutées par l'éditeur « afin que quelques pages ne demeurassent blanches, » lettres traduites par Th. de Bèze : le ta latin y est remplacé par le vous français. On peut donc très bien soutenir, comme le fait M. Herminjard, que la traduction du tu latin par le tu français n'est pas » historique. » — Cependant voici un ou deux faits qui ont bien leur importance. Lorsque Calvin traduisit, de sa propre main, son Institution, il conserva, dans la lettre adressée à François Ier lui-même, le tutoiement. Cette excessive familiarité disparut dans les éditions postérieures, elle n'en est que plus significative dans la première. — D'autre part, nous voyons Amyot conserver dans ses traductions l'antique tutoiement.... Nous nous sommes décidé à conserver le ///, pour la même raison qui nous a fait traduire : disputer de laua caprina par : disputer sur un poil de chèvre, et non : disputer pour un rien. Quand nos réformateurs parlaient français, ils s'exprimaient d'une façon; quand ils parlaient latin, ils s'exprimaient d'une autre. Notre traduction a pour but d'indiquer, non pas ce qu'ils auraient dit s'ils avaient parlé français, mais ce qu'ils ont dit, quand ils ont parlé latin. Or il est incontestable qu'ils se sont écrits en latin et qu'ils se sont tutoyés. En introduisant le « vous » dans notre traduction, nous aurions, semble t-il, trahi en quelque sorte le génie de la langue dont ils se servaient et enlevé quelque chose à la familiarité dans laquelle ils ont, en fait, vécu. — .*>. Opéra. XIII, p. 525. M. Lefranc commet donc une légère erreur en croyant que Cordier changea ainsi de classe à cause de Calvin et des Montmor qu'il trouvait trop peu avancés pour suivre son cours avec profit. Ce changement était déjà accompli. « Eo anno descenderas, » dit Calvin. (Lefranc, p. 61.)
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dans une prison ; tandis que les anciens, dans leur sagesse, se servaient de préférence du mot jeu pour désigner le lieu où Ton enseigne.... Pour moi je pense qu'il faut plutôt les inviter par de petites récompenses (prœmiolis). Il faut non les traîner, mais les amener, et les amener de telle façon que non seulement ils aiment la langue latine, mais qu'ils s'en délectent....
» Pourquoi forces-tu ? Pourquoi frappes-tu, ou même tortures-tu ?... Veux-tu instruire très facilement ? Commence par les mœurs. Débute par Dieu et les choses célestes. Enseigne aux enfants, non pas livrés à eux-mêmes, mais soutenus par le secours divin, enseigne-leur, dis-je, à aimer le Christ, à respirer le Christ, à avoir le Christ à la bouche. Le nom de Jésus-Christ ! Verse-le comme goutte à goutte dans l'âme de tes élèves; introduis-le, fais-le pénétrer en elle. Inculque- leur si assidûment la parole de Dieu qu'ils soient du moins touchés de quelque étincelle de l'amour divin. Eloigne le faisceau de ces verges, et approche le tison et les petites flammes de la piété... *.
» Pourquoi si peu font-ils des progrès dans les bonnes lettres et dans les bonnes mœurs, sinon parce que Christ ne règne pas dans les gymnases? Mais, dis-tu, je désespère de pouvoir persuader ces choses aux enfants. Ils ne sont pas encore capables d'une si haute science. En vérité, nous cherchons des sub- terfuges et des excuses dans nos péchés. Nous avons honte de disputer dans le cercle de l'école sur la piété, sur la religion, sur le Christ. Nous avons peur, je pense, que les enfants se moquent de nous et nous appellent {appellitent) prêcheurs.... Pourquoi, je t'en prie, désespères-tu, ou te défies-tu, homme de peu de foi ? si c'est en vain qu'on parle aux enfants du Christ et de la piété, pourquoi le Christ lui-même a-t-il dit : Laissez venir à moi les enfants. »
Et la préface se termine par une supplication {obsecratio) adressée aux enfants et aux jeunes gens : « Je vous supplie, enfants très bienveillants (benevolentis- simi) et vous jeunes gens honnêtes (ingenui), au nom de Jésus-Christ, notre commun précepteur et Sauveur, adonnez-vous d'abord aux bonnes mœurs, puis aux bonnes lettres... 2. »
Evidemment ces pages d'une piété si naïve, si touchante, si pénétrante ne nous renvoient cependant qu'un écho affaibli de l'enseignement de Cordier, de l'enseignement que Calvin entendit pendant des mois, tous les jours ; quelle impression ne dut pas ressentir son âme jeune, si bien ouverte précisément à une pareille influence 3 !
1. Voici le texte de ces lignes intraduisibles dans leur affectueuse délicatesse: « Tam saspe instilla, immitte, ingère nomen Jesu-Christi, tam assidue inculca verbum Dei, ut saltem aliquam scintillam divini amoris concipiant. Summitte virgarum fasces, adhibe pietatis faces et igniculos. » — 2. Math. Corderii de corrupti sermonis emendatione, liber nunc primum per authorem editus. 1531. — Ces derniers mots indiquent que la première édition, de 1530, avait été publiée sans nom d'auteur, comme il est dit dans Yadmonilio ad lectorem. — Nous nous sommes servi de l'exemplaire de M. Herminjard. — 3. Dans le célèbre discours que Calvin préparera pour son ami Cop, et qui sera le premier manifeste de la Réforme calviniste, on lit : « Nostra oratio illum (Christum) laudet, illum sapiat, illum spiret, illum référât. » Opéra, Xb p. 31. Et Cordier avait dit, nous venons de le voir : n Doce pueros Christum dili- gere, Christum spirare, Christum in ore habere. » De corr. serm. emendatione. Est-ce un ressouvenir? Parlant de ses
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On a beaucoup trop négligé, ce semble, le rôle que Cordier a ainsi joué dans la préparation pieuse de notre réformateur.
Il est vrai que jusque-là Cordier n'était pas ostensiblement entré dans les rangs du parti évangélique. C'est lui-même qui, à la fin de sa carrière, le raconte dans ce langage qu'on ne se lasse pas d'écouter, et qui révèle si ingénument le fond même de son âme :
« Il y a pour le moins cinquante ans, qu'ayant pris la charge d'enseigner les enfans, j'ay tousiours eu ce désir de faire par tous moyens à moy possibles qu'ils conjoignissent la piété et les bonnes mœurs avec l'estude des lettres. Car combien que lors je commenceay à Paris à faire ceste charge (et entre les autres collèges en celuy de Reims, de Sainte-Barbe, de Lixieux, de La Marche et de Navarre) je ne fusse point encore illuminé de la vraye clairté de l'Evangile, ains fusse plongé aux profondes ténèbres des superstitions, si est-ce toutes fois que j'exhortoy tousiours mes disciples, non seulement à l'estude d'humanité, mais aussi à craindre et servir Dieu (si toutes fois il faut nommer service de Dieu les fausses ordonnances de la fausse église, les quelles j'avoye apprinses dès mon jeune aage, et les quelles je cuidoye estre agréables à Dieu) l. »
Ce fut Robert Estienne qui servit d'instrument à sa conversion : « le plus grand ami que j'eusse, dit de lui Cordier, lequel m'avoit premièrement instruit en la cognoissance de l'Evangile. »
Nous serions disposé à croire que cette conversion eut lieu vers 1 528. A ce moment, en effet, on voit Cordier au collège de Navarre se faire recevoir dans le séminaire théologique. Bientôt il délaisse cette théologie et continue à s'adonner à ses anciennes études2. Que signifient ces tentatives, ces recherches théolo- giques ?
De plus, il nous dit lui-même qu'il n'était point « illuminé de la vraye clairté de l'Evangile, » tant qu'il enseigna à Paris, et c'est seulement « depuis que Dieu Père très doux, ayant pitié de luy, eut illuminé son entendement, » qu'il pour- suivit « beaucoup plus ardemment » sa double entreprise : amener les enfants à l'amour des lettres et de la piété. « Ce qu'a expérimenté, ajoute-t-il, l'escole de Nevers et, un peu après, celle de Bordeaux (où je m'estoye retiré, estant chassé de Paris à cause de l'Evangile). » Or, c'est précisément en i52o,-i53o qu'un compte de dépenses nous montre Cordier appelé de Paris à Nevers. On lui alloue 54 florins et 4 sols tournois. Très mal payé, il est obligé par la misère de quitter son école. Il est rappelé en 1 53 1 - 1 532 : « à maistre M. Cordier principal des escolles 12 livres tournois, affin de luy donner couraige et
élèves, Cordier s'exprime ainsi : « Un principalement me vient en la pensée d'entre ceux que j'ay enseignez à Paris, c'est à scavoir ce grand personnage Jehan Calvin, le quel je nomme par honneur. » Les colloques de Maturin Cordier en latin et en français, etc. Pour la vefve de Jean Durant. MDXCVIII. — Préface.
1. Colloques. Préface. — 2. Le texte de Launoy ne dit pas expressément qu'il abandonna, puis reprit la classe de grammaire. Le voici : « in theologicum Navarœ sodalitium admissus est.... Relicto theologiœ studio, quam ante spartam nactus fuerat hanc excolere atque exornare perrexit. » De Launoy. Regii Navarra gymnasii Hisloria, 1677, II, p. 700.
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le mander de venir continuer la bonne œuvre par luy encommancée es dictes escolles. » Il revint; c'est alors qu'il dicta à ses élèves la traduction française des Distiques attribués à Caton. Il en expédia le manuscrit, avec une lettre1, à Robert Estienne, le 12 février i53q.
Mais la réaction cléricale qui suivit l'affaire des placards (octobre 1 534) déter- mina son départ pour Paris, où il ne fit qu'un très court séjour. En janvier i535, il est marqué avec Caroli, Couraut, Marot, sur la liste des principaux hérétiques de Paris : « adjournez à comparoir en personne, coulpables et accusés d'hérésie ; et furent faits les dits adjournemens à son de trompes par les carrefours de Paris 2. » Il était déjà à Bordeaux.
Et Cordier alla ainsi, portant avec lui son heureuse et féconde méthode 3, recommandant la tolérance, s'il arrive que des bonshommes accompagnent les devoirs d'écriture, quand ceux-ci sont du reste satisfaisants ; prenant garde de mettre obstacle chez les enfants à la manifestation de la pensée4; pardonnant volontiers un élève qui fait l'aveu de sa faute ; supprimant les habitudes de déla- tion 5 ; voulant que les élèves internes puissent sortir seuls en ville et s'habituent à la liberté... méthode protestante, qui cherche à développer l'homme pour déve- lopper le chrétien, et qui cherche à développer le chrétien pour développer l'homme ! L'homme! Et jusque dans son dernier livre, au moment où il professe la morale calviniste, Cordier saura se dépouiller à tel point de toute rancune et de toute étroitesse, il saura tellement rester humain, que son ouvrage sera employé pendant deux siècles dans les écoles catholiques, sans autres modifications que quelques retranchements dans la préface. Voilà bien celui « qui, dans ses Epitres chrétiennes, reprochait à une partie de ses frères de croire avoir la foi, quand ils avaient déclamé contre l'antechrist. Ce qu'il faut, ajoutait-il, c'est changer de vie. La vraie foi « besongne par chanté 6. »
1. Disticha moralia nomine Catonis inscripta cum gallica interpretatione, etc. MDLXXXV. Ce petit livre précéda, avec avantage, les Epitome, les Selectae, les De viris, et eut de fréquentes réimpressions. Ce qui nous y intéresse, ce sont les corrections faites aux préceptes païens. Exemple : « Aime les autres de telle sorte que néant moins tu t'aimes principalement toymesme. C'est la doctrine des Payens et idolâtres. Mais voici qui est commandé aux chrestiens. Tu aimeras ton prochain comme toy mesme. Ton prochain, c'est tout homme, dit saint Augustin. » (P. 22; voir p. 31 et 41.) Il va plus loin quand il parle de l'inutilité de l'encens : « Apaise Dieu par de l'encens : Pas même par de l'encens. Quelques-uns conservent encore cette coutume instituée dans l'Ancien Testament.... Le vrai encens ce sont les prières faites avec une foi non feinte, d'un cœur pur, avec une bonne conscience.... » (Cette observation est en latin dans le texte, p. 109.) — C'est ainsi, sans prodiguer ses réflexions, que Cordier laisse deviner qu'il n'aime pas la messe, qu'il a foi en la Bible, et surtout qu'il regarde la piété comme le premier des biens. (Voir : Bulletin, XXXI, p. 39, 40.) — Nous nous sommes servi de l'exemplaire de la Société du Protestantisme. — 2. Bul- letin, X, p. 39 ; XI, p. 253. — 3. Elle ne réussit pas moins à Bordeaux qu'ailleurs : c'est du collège de Bordeaux que sortirent les Scaliger, les Montaigne, les La Boétie. — 4. Quicherat, L, p. 235. — o. De corr. serm. etnend. Préface. — 6. L. Massebieau. Les colloques scolaires du XV fc siècle et leurs auteurs (1480-1570). 1878. Mathurin Cordier, p. 205-243. — Revue chrétienne, 1876, p. 105-111. Nouvelle communication sur Mathurin Cordier, par Massebieau.
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Mais Calvin ne fut pas seulement soumis, d'une manière générale, à l'influence de Cordier, de ses conseils, de ses conversations : il reçut aussi de lui, au moins en grande partie, quelque chose de particulier, ce qui devait être une de ses plus grandes forces, son style. Voici comment. Le langage traversait alors une crise redoutable. Le latin devenait de plus en plus langue morte, et les écoliers le traitaient avec un mépris croissant. Mais le français ne s'émancipait qu'avec peine. A un mauvais latin correspondait un français qui n'était pas encore bon. « Aujourd'huy, disait Olivétan, l'ami de Calvin et l'un des fondateurs trop méconnus de notre langue, pour la plus part le Françoys est meslé de Latin et souvent de motz corrompus. » Et quand il voudra traduire la Bible, il ajoutera : « le languaige Françoys n'est que barbarie, » et il comparera son travail à celui de l'homme qui voudrait « enseigner le doulx rossignol [c'est-à- dire le grec et l'hébreu], à chanter le chant du corbeau enroué » [c'est-à-dire le français '].
Les livres de Cordier nous montrent jusqu'à quel point ces jugements étaient justes. Voici quelques spécimens du jargon qu'ils s'efforcent de corriger, et qu'ils commencent par citer :
« Parvus garsonus bavât super sese ; — capis me pro uno alio ; — vadamus ad pormenandum nos ; — quando ego veni de ludendo, ego bibi unum magnum vitrum totum plénum de vino, sine deponendo nasum de vitro ; — tu habes tortillon [tort] ; — Faciemus hodie bonum cherubim [chère, bombance] ; — Comedi unum grossum boudinum ; — In prandendo non facit nisi lichare suos digitos ; — Ipse comedit tantum quod se crevât... »
Rabelais, avec sa grosse verve, a composé dans ce style tout un discours, où les solécismes, les barbarismes, le français et le latin se mêlent et se heurtent avec une vérité et un comique parfaits. C'est Janotus, le vieux tousseux, qui est délégué par les Parisiens afin d'obtenir la restitution des cloches de Notre- Dame :
« Si vous nous les rendez à ma requeste, je y guaigneray six pans de saulcices et une bonne paire de chausses, que me feront grand bien à mes jambes ; ou ilz ne me tiendront pas promesse. Ho ! par Dieu, Domine, une pair de chausses est bon, et vir sapiens non abhorrebit eam. Ha, Ha, il n'a pas pair de chausses qui veult. Je le scay bien, quand est de moy. Advisez, Domine. Il y a dix-huyt jours que je suis à matagraboliser ceste belle harangue : Reddite quœ sunt Cœsaris Cœsari, et quœ sunt Dei Deo. Ibi jacet lepus. Par ma foy, Domine, si vous voulez souper avecques moi in caméra, nos faciemus bonum cherubim. Ego occidi unum porcum et ego habet bon vino. Mais de bon vin on ne peult
i. Opéra III, p. xxiv.
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faire maulvais latin. Or sus, de parte Dei, date nobis clochas noslras. Tenez, je vous donne de part la Faculté ung sermones de Utino que utinam vous nous baillez nos cloches. Vultis etiam paradoxos ? Per diem vos habebitis et nihil poyabitis l. »
Et ce n'était pas seulement le latin de cuisine : c'était le style macaronique le plus détestable qui s'intronisait.
Pour comble de malheur, ceux qui fuyaient ce ridicule tombaient dans un autre. Sous prétexte de ne se servir que de mots français, ils ne se servaient que de mots latins francisés ou, comme le dit encore Olivétan « de termes sauvaiges emmasquez et non accoutumez, lesquels sont escorchés du latin 2. » Quelques lignes de Rabelais encore vont nous faire comprendre de quoi il s'agit. C'est un étudiant qui raconte sa vie à Paris :
« Nous transfrétons la Sequane au dilucule et crépuscule ; nous déambulons par les compites et quadriviers de l'Urbe, nous despumons la verbocination latiale, et, comme verisimiles amorabonds, captons la bénévolence de l'omnijuge, omni- forme, et omnigene sexe féminin... ; puis cauponisons es tavernes méritoires de la Pomme de Pin, du Castel, de la Magdaleine et de la Mulle3. »
Tel était l'état de la langue française au moment où Calvin étudiait au collège de La Marche.
La grande réforme de Cordier fut de séparer le français et le latin. Il se sert du français, mais pour que les enfants comprennent ses explications sur le latin; pour qu'ils se rendent mieux compte du génie de la langue latine, et ne s'habi- tuent pas à défigurer ce latin qu'ils ne savent pas encore.
Et naturellement cette réforme fut très utile au français, d'autant plus que Cordier maniait cette langue en maître, avec un charme pénétrant. On a eu tort de le contester.
Mais on a eu tort aussi de contester 4 que Cordier obtint ce résultat presque sans le vouloir. Ce dont il se préoccupe, c'est uniquement du latin, du latin vrai, du latin pur et classique. Il le dit au début de sa carrière : « Que les enfants aient honte, même avec leurs mères, de se servir de la langue nationale, « pernacula5. » Et il le répète à la fin de sa carrière, dans le colloque suivant :
« Combien d'ans a ton frère? — Cinq ans. — Que dis-tu? il parle desja latin. — Pourquoi en es-tu esmerveillé ? Nous avons tousjours à la maison un pédagogue et docte et diligent : il nous apprend tousjours à parler latin ; il ne dit rien en
1. Rabelais, Liv. I, ch. XIX. — 2. Opéra, III, p. xxiv. — 3. Rabelais, Liv. II, ch. 6. — 4. E. Berthault. Malhurin Cordier et l'enseignement che\ les premiers calvinistes, p. 21. — J. Bonnet force aussi un peu la note quand il écrit : « Cordier osa le premier enseigner en français, et, par un système de rapprochements ingénieux, il sut mettre en lumière les rapports et les contrastes des deux langues qu'il avait profondément étudiées. » Bulletin, XVII, 452. Ce fut le résultat, ce ne lut pas le but : quelque chose de plus ou moins analogue à ce qui se passe aujourd'hui dans le midi de la France, à propos du Provençal. Les Félibres, comme le frère Savinien, directeur des écoles chrétiennes d'Arles, demandent « l'enseignement du français par le provençal, » et prétendent que par ce contact et cette confrontation les deux langues s'épureraient l'une l'autre. (Congrès tenu à Avignon en septembre 1896.) Voir aussi la thèse de M. Puech : Un professeur du seizième siècle, M. Cordier. Montauban. 1896. — o. De corr. serin, entend.
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françois, sinon pour déclarer quelque chose, voire mesme nous n'osons parler à nostre père sinon en latin. — Ne parlez-vous donc jamais françois? — Seulement avec nostre mère, et ce à certaine heure, quand elle commande qu'on nous appelle à soy. — Que faites-vous avec la famille [les domestiques] ? — Nous ne parlons guère et souvent avec eux, dans la maison, et encore seulement en pas- sant, et toutefois les serviteurs mesmes parlent à nous en latin. — Et les cham- brières ? — Si quelquefois le besoin et la nécessité requiert que nous leur parlions, nous usons du langage françois, comme nous avons coustume de faire avec nostre mère. — O que vous estes heureux, qui estes enseignez si diligem- ment *. »
Hélas! dirons-nous au contraire, pourquoi donc faut-il que l'homme le plus supérieur à son époque, lui reste encore attaché par quelque endroit ? Le doux, le tendre Cordier a des paroles dures pour les mères ! Il met les mères sur la même ligne que les servantes. Il sacrifie l'amour de la mère à l'amour du latin.
Ce n'est donc pas à Cordier que Calvin emprunta l'usage de la langue fran- çaise pour s'adresser au peuple de France. Mais il reçut de lui cette élégance latine, que ses ennemis n'ont jamais niée. A lui il dut de pénétrer dans le génie latin, de s'en emparer, et de le faire pénétrer à son tour dans la langue française, telle qu'il l'écrivit, cette langue si nette, si forte, si pleine, si sobre, et si ample2. Le jugement de M. Lefranc reste donc vrai : « Qui sait si ce prodigieux talent littéraire, qui fut pour son œuvre de réformateur une arme si puissante, se fût développé à ce point sans l'initiative de ce profond éducateur3? »
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Personne n'avait mieux le sentiment de ce qu'il devait à Cordier, que Calvin lui-même. Aussi, en témoignage de sa profonde gratitude, le réformateur dédia à son ancien maître son Commentaire de la première Epître aux Thessaloniciens (20 mars i55o). Il faut voir avec quelle fraîcheur de souvenir, avec quelle vivacité de sentiment, au bout de trente ans, il parle encore de son trop rapide passage au collège de La Marche :
« Lorsque enfant, ayant à peine goûté aux rudiments de la langue latine, mon père m'eut envoyé à Paris, tu me fus donné par Dieu [divinitus) pour très peu de temps (exiguum tempus) comme précepteur : assez pour m'enseigner la
1. Colloques, p. 186-187. Colloque 50. « Qu'il se faut exercer de jeunesse en la langue latine. » — 2. Il faut noter ici la déclaration contenue dans l'Ordre et manière d'enseigner en la ville de Genève au Collège : « On instruit ordinairement les enfans ès trois langues les plus excellentes, c'est a scavoir en Grec, en Ebreu et en Latin : encore sans compter la langue francoyse : laquelle touteffoys (selon le jugement des gens scavans) n'est pas du tout à mespriser. » Ce programme fut rédigé, selon M. Herminjard, en décembre 1537, et publié en latin le 12 janvier 1538. « Il fut sans doute composé par Antoine Saunier, principal du collège, et revu par Calvin et Malhurin Cordier. » (Herminjard, IV, p. 455). La traduction se trouve dans un opuscule publié chez Jean Gérard, le 12 janv. 1538, et reproduit par Bétant dans sa Notice sur le Collège de Rive. — 3. Lefranc, p. 61.
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vraie méthode d'apprendre et me permettre ensuite de mieux profiter — Grâce à la préparation, j'ai été aidé de telle sorte que, à juste titre, je te rapporte tous les progrès que j'ai pu faire dans la suite. Et j'ai voulu en rendre témoignage devant la postérité : si elle retire quelque utilité de mes écrits, qu'elle le sache : c'est en partie à toi qu'elle le doit1. »
Et on a accusé Calvin d'avoir ignoré la reconnaissance! Et on a écrit : « Cœur froid, qui ne garde la mémoire que d'une injure'2 ! » Il fit plus.
Cordier était à Bordeaux, au moment où Calvin s'efforçait de fonder à Genève un collège digne de la Réforme. L'ancien élève de La Marche pensa tout de suite à son ancien maître et l'envoya chercher. « Et pour ce que M. Courderius estoit homme expérimenté en telles choses, (nous raconte Froment), et comme l'on dict le plus apte et convenant à exercer Escolles que homme de nostre temps aye esté en la langue francoyse, fust envoyé quérir en France en une ville qu'on appelle Bourdaux dans la quelle estoit Regent et amena beaucop de gens scavans avec luy '\ »
Bientôt après il suivit Calvin et Farel dans leur exil. Accueilli à bras ouverts par les Neuchâtelois, il dirigea leur collège pendant sept ans. Puis en 1 545 , il s'établit à Lausanne, et y enseigna pendant douze ans. Quoiqu'il dirigeât l'école, et eût le titre de directeur (ludi magister), il régentait, non pas la première classe, mais sa classe de prédilection, la cinquième5.
Après s être retiré de l'enseignement, il resta quelque temps encore à Lau- sanne6; puis, en i55c), voyant l'académie de Genève inaugurer ses cours, il ne put résister à la tentation d'aller finir ses jours dans la capitale de la Réforme. « Dieu, dit-il, père très bénin, m'y a ramené pour la seconde fois, ayant pitié de ma vieillesse... comme en un port très asseuré après plusieurs travaux et infinis dangers. » Le i3 octobre, il présenta une requête pour obtenir un logement dans la maison de Rive, ce qui lui fut accordé ; et quatre mois après, il était logé dans la maison de Saint-Aspre, à côté de l'Hôtel-de-Ville, immeuble appartenant à la seigneurie, où demeurait Viret « lequel l'eut pour
1. Opéra, XIII, p. 525. — 2. Audin, o. c, p. 15. — 3. Histoire de Paris avec la description de ses plus beaux monuments, dessinés et gravés en taille douce par F. N. Martinet. 1779-1780. — 4. Froment. Les actes et gestes mer- veilleux de la cité de Genève, éd. Revillod, p. 234. — o. France protestante, 2« édition. M. Cordier, p. 66. — 6. Il y habitait une maison, qu'il avait achetée « située à la bandière de la cité, prez le grand Temple. » France protestante, id., p. 686.
Cour du collège de La Marche (en 1779) 3. (p. 57)
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bien agréable. » Mais comme l'illustre pédagogue était dans le plus complet dénuement, on fit une collecte en sa faveur, et la seigneurie donna 10 florins. — Enfin, le 16 février i562, la classe de cinquième étant devenue vacante, Cordier y fut nommé à l'âge de 82 ans1.
Ainsi, à mesure que la vieillesse le courbait vers la terre, il se rapprochait toujours plus de ses plus petits disciples, et avant de mourir il mêlait en souriant sa chevelure blanche à leur chevelure blonde. Deux ans après, en 1564, il publia ses célèbres Colloques, qui pendant trois siècles devaient passer d'école en école et être réimprimés même de nos jours. Souvent ses amis l'avaient pressé « de mettre quelque chose en lumière pour le profit des enfants. » Et il avait écrit divers opuscules. Mais il ne trouvait pas le temps de les revoir : « D'autant que (ce que j'ay toujours fait) je m'addonnoye tellement à mes escoliers que je ne me laissoy pas seulement les heures qu'on a de relasche libres. » « A la parfin, » il rencontre un homme selon son plaisir, qui l'aide à enseigner; il prend en main son vieux manuscrit, et « comme si je l'eusse reveillé d'un long dormir, il m'a semblé bon de le revoir le matin (c'est à dire au temps que je n'enseignoy point). » Un dernier mot résume ce nouvel ouvrage et toute cette vie : « J'ay tous jours principalement désiré, et j'ay mis peine que les enfants s'y soient exercés tout le temps que j'ay eu ceste charge, c'est assavoir pour conjoindre la piété et bonnes mœurs avec l'élégance des lettres. » C'est signé : « A Genève, ce 6 de Feb. l'an de nostre salut i5642, et de mon âge le 85. »
Il fit une dernière fois sa classe. Trois jours après, il plut à Dieu « de l'appeler de ce monde et l'alloger en repos qu'il a préparé à tous ses fidelles3, » (Calvin l'avait à peine devancé de quatre mois), et l'on écrivit sur les registres de la Vénérable Compagnie : « Le vendredi 28 sept. 1 564 , mourut le bon homme Corderius, en grand âge, heureusement, et ayant servi jusques à la fin, en sa vocation d'enseigner les enfants et conduire la jeunesse, en toute sincérité, simplicité et diligence, selon la mesure qu'il avait reçue du Seigneur4. »
Calvin resta peu de temps au collège de La Marche. On sépara le maître et l'élève également incomparables. Pourquoi ? Calvin nous le dit en ces mots : « parce qu'un homme inepte (stolidus) dont la volonté, ou plutôt le caprice, dirigeait nos études, nous fit tout de suite avancer d'une classe. » Il s'agit du
i. A. Bétant, o. c, p. 16, 17. — 3. La France protestante fait paraître les Colloques en 1563. Il faut, ce semble, citer une phrase de M. Massebieau (p. 242) : « Barbier signale une édition de Genève, de 1563. Ce ne peut être que fautivement, puisque la date de la préface porte 1564. » — 3. Testament de Cordier, du 27 septembre 1563, conservé aux archives de Genève. Cordier léguait à sa fille unique Suzanne, sa bibliothèque, sa maison de Lausanne, et ses deux lopins de terre de Cossonay, France protestante, 2« éd. — 4. « Comme on était alors en temps de peste, on hésita sur la manière dont il serait enterré ; mais comme il fut constaté qu'il n'était pas mort de maladie conta- gieuse, le Conseil décida qu'il ferait honneur à son convoi. » (A. Bétant, o. c, p. 17.)
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précepteur des enfants de Montmor. En même temps, ou bientôt après, Calvin changeait non seulement de classe, mais de collège, et allait à Montaigu. Peut- être que, bénéficiaire de plusieurs cures, ses directeurs trouvèrent bon de le placer dans une école d'un caractère plus ecclésiastique, où il pourrait se préparer visiblement à posséder les bénéfices, qui lui avaient été confiés avant l'âge *.
Cordier avait été le premier maître de Calvin. Montaigu fut le second.
Cordier, c'était l'avenir ; Montaigu, c'était le passé !
Cordier, c'étaient les temps modernes, avec leurs promesses de progrès, de douceur et de libéralisme ; Montaigu, c'était le moyen âge, avec l'obstina- tion de sa routine, de sa dureté, de son étroitesse.
Cordier, c'était le commence- ment de l'éducation protestante ; Montaigu, c'était la fin de l'éduca- tion catholique.
Ainsi la Providence faisait par- courir à son élève prédestiné tous les stades d'une évolution qu'il devait finir par diriger.
Fondé en 1 3 14 par l'archevêque de Rouen, le juge faible et terrible des Templiers, Gilles Aiscelin, le collège de Montaigu avait reçu son nom de son second fondateur, Pierre de Montaigu ( 1 388), évêque de Laon, et sa consti- tution de son troisième fondateur, le vrai, Jean Standonch2. Celui-ci était né en Brabant. Après une enfance passée dans la pauvreté, il vint à Paris, où, pour subsister, il fut obligé de remplir les plus vils ministères dans la maison de Sainte-Geneviève. La nuit, il montait au clocher pour économiser la chandelle, et étudier au clair de lune. Grâce à cette énergie, il devint maître ès arts, bachelier en théologie, principal du collège de Montaigu (1483), et recteur de l'Université (1485).
Quand il entra au susdit collège, tout était en ruine. La maison n'avait plus que onze sous de rente. Il construisit des logements, une chapelle, une biblio- thèque et rassembla 84 boursiers : enfin, en i5o2, il rédigea et fit sanctionner son règlement.
Quatre traits caractérisent pour nous l'esprit de ce célèbre collège de Mon- taigu, qui incarnait lui-même l'esprit de tout l'enseignement, aux premières années du XVIe siècle.
D'abord Y ascétisme.
L'article troisième du règlement ordonnait le silence, « depuis la fin des complies, jusques au son de la messe du lendemain. »
i. Quicherat, I, p. 213. — 2. Plusieurs écrivent : Standouth.
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Le quatrième réglait le costume. Les théologiens, prêtres et étudiants en philosophie, devaient être vêtus de noir, avec des manteaux sans plis, « et des chaperons en teste à la façon d'un camail, sinon qu'ils sont cousus devant et derrière, et n'y a ouverture sinon pour passer la teste, ainsi que les portent les frères convers de Saint-Germain des Prez. »
Plus important encore est l'article relatif à la nourriture : « 11 est défendu de boire vin et de manger chair, excepté les théologiens et prestres d'avoir une pinte de vin à trois, composée de trois demi-sextiers de vin et d'un demi-sextier d'eau, en considération de leur âge viril et de leur labeur aux études. Pour la pitance, ils auront tous à l'entrée de table chascun la trentiesme partie d'une livre de beurre, des pommes cuites, des pruneaux ou quelque chose équivalent. Plus le potage de légumes (qui sont poix, febves, et autres semblables grains issus de terre), ou de bonnes herbes. Pour la portion des jeunes capettes auront chascun la moitié d'un harenc ou un œuf. Les théologiens et prestres auront deux fois autant, c'est scavoir deux oeufs chascun, ou un harenc ; pour le dessert un morceau de fourmage ou quelques fruits, si la saison et les moyens y sont. »
Evidemment le principal qui a rédigé ce prospectus avait du sang d'Har- pagon dans les veines. Mais il n'était pas le seul, dans le bon vieux temps, et nous avons les plaintes d'un écolier du XVIIe siècle, qui disait encore : « J'estois gros et gras quand le malheur voulut me constituer prisonnier de ces ennemis de la nature : mais à peine y eus-je demeuré trois jours, qu'il fallut envoyer mes chausses et mon pourpoint au tailleur pour les estressir l. »
Et cependant, les pauvres capettes de Montaigu, avaient beau habituellement ne pas manger, ils avaient encore des jours dits jours de jeûne.
La maigre pitance était compensée par d'abondantes fouettées : c'est le second trait caractéristique de l'éducation de cette époque en général, et de Montaigu en particulier.
Le fouet était le grand instrument d'éducation, sinon Tunique. On fouettait tout le monde, toujours. Marguerite de Valois avait été fortement fouettée. D'Au- bigné avait été fouetté. En 1544, un recteur de l'Université recommandait encore aux maîtres de ne pas ménager les verges à leurs élèves et même de les rouer de coups2. (Acerrime vapulent!) Le portier était le fouetteur en titre. Mais le principal ne dédaignait pas souvent d'y mettre la main. Rabelais nous a conservé précisément le souvenir du principal Tempeste, un des successeurs de Standouth, « le grand fouetteur d'écoliers au collège de Montaigu. » Et Montaigne s'écrie : « Au lieu de convier les enfants aux lettres, on ne leur présente à la vérité que horreur et cruauté; ostez-moi la violence et la force... cette police de la plus part de nos collèges m'a tousjours depleu.... C'est une vraye geaule de jeunesse captive.... Arrivez-y sur le poinct de leur office: vous n'oyez que cris, et
1 . Tarsot, p. 117. —
2. Franklin. La vie privée d'autrefois. Ecoles et collèges, 1892, p. 139.
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crenfans suppliciez, et de maistres enyvrez en leur cholère... les guidant d'une trongne effroyable, les mains armées de fouets *. »
Comme la réputation de Montaigu 2 l'emportait sur toutes les autres, il n'est pas étonnant que ce collège ait fini par apparaître comme l'idéal de la maison de... correction : « Tellement, raconte encore un historien du XVIIe siècle, que quand il y avoit quelque père ou mère à Paris molestez et attediez de leurs enfans mal vivans et incorrigibles, on leur conseilloit de les enfermer à Montaigu afin de les ployer, adoucir dessous la verge d'humilité, et de les réduire à la voie de vertu, de laquelle ils estoient esloignez par mauvaise compagnie et trop grande liberté 3. »
Troisième trait : une saleté indicible. Bornons-nous à constater que d'une manière générale les collèges interdisaient à leurs élèves de porter les mains à la tête pendant le repas. C'était trop dangereux. Et laissons parler deux capettes illustres de Montaigu, Erasme et Rabelais.
D'où viens-tu, demande un interlocuteur des colloques d'Erasme ? ■ — Du collège de Montaigu. — Tu nous reviens donc chargé de littérature ? ■ — Bien plutôt de poux 4.
Rabelais, lui, nous dépeint son héros arrivant chez son père, après quelques- unes de ses aventures extraordinaires, et se mettant en train de se coiffer. Il prend son peigne « qui estoit grand de cent cannes, appoincté de grandes dents de éléphants toutes entières.» A chaque coup de peigne il fait tomber d'énormes boulets, qui lui étaient restés clans les cheveux. « Ce que voyant, Grangousier son père, pensoit que feussent poulx et luy dist : Dea, mon bon filz, nous as-tu aporté jusques icy des esparviers de Montagu ? Je n'entendoys que là tu feisses résidence. — Adonc Pornocrates respondit : Seigneur, ne pensez pas que je l'aye mis au colliège de pouillerie, qu'on nomme Montagu : mieulx l'eusse voulu mettre entre les Guenaux de sainct Innocent, pour l'énorme cruaulté et vilenie que j'y ay congnue. Car trop mieulx sont traictés les forcez [forçats] entre les Maures et Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voir certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malautruz au dict colliège. Et si j'estoys roy de Paris, le diable m'emport si je ne metoys le feu dedans, et faysoys brusler et principal et régents, qui endurent ceste inhumanité davant leurs yeulx estre exercée5.»
Enfin, quatrième trait : le travail, un travail aussi exagéré que la saleté, la barbarie et la famine. On se demande où les élèves prenaient les forces. En tout
l. Essais de Montaigne. Liv. I, ch. XXV. — 2. En 1522, dans son traité De Conscribendis litteris, Erasme, parlant des Béda et des Quercu, qui enseignaient à Montaigu au moment même où s'y trouvait Calvin, écrit : « Ce roussin d'Arcadie, vêtu de la peau du lion, trop ignare pour se faire écouter avec plaisir de ses disciples, trop grossier pour aimer ou être aimé, bourelie les malheureux qu'il ne saurait rendre lettrés, puis qu'il est lui-même sans lettres. Il les assourdit de cris et d'insultes... Si tu ne peux te passer de faire le maître, va épouvanter de ta grosse voix les bœufs et les ânes. » Cité par Massebieau. Mathurin Cordier. A propos d'une soutenance à la Sorbonne, Revue chrétienne, 1875, p. 762. — 3. Tarsot, p. 113. — 4. Ibid., p. 114. — o. Œuvres de Rabelais, Liv. I, ch. 37.
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cas le programme que voici va nous montrer qu'ils avaient besoin d'en avoir beaucoup.
A 4 heures du matin, lever. Un élève de philosophie, chargé des fonctions d'éveilleur, parcourait les chambres, et en hiver y allumait les chandelles. De 5 à 6 heures, leçon.
A 6 heures, messe. Puis premier repas, composé d'un petit pain. De 7 à 8 heures, récréation. De 8 à io heures, leçon.
De io à ii heures, discussion et argumentation.
A 1 1 heures, dîner, accompagné d'une lecture de la Bible, ou de la Vie des saints. Le chapelain disait le Benedicite et les Grâces, auxquelles il ajoutait une exhortation pieuse. Le principal prenait ensuite la parole, adressait des éloges ou des blâmes aux élèves, annonçait les punitions, les corrections méritées la veille.
De midi à 2 heures, revision des leçons, travaux divers. De 2 à 3 heures, récréation. De 3 à 5 heures, leçon.
De 5 à 6 heures, discussion et argumentation. A 6 heures, souper.
A 6 heures et demie, examen du travail de la journée. A 8 heures en hiver et à 9 heures en été, coucher.
Ainsi condamné au jeûne et au travail forcés, plus d'un capette succombait.
Erasme réunit tout ces traits dans le tableau suivant : « J'ai vécu il y a trente ans, dans un collège de Paris où l'on brassait tant de théologie que les murailles en étaient comme imprégnées ; mais je n'en ai pas rapporté autre chose que des humeurs froides et une multitude de poux.... Les lits étaient si durs, la nourriture si chétive, les veilles et les études si pénibles, que maints jeunes gens de grande espérance, dès la première année de leur séjour dans ce collège, devenaient fous, aveugles ou lépreux, quand ils ne mouraient pas.... Plusieurs chambres à coucher, étant situées près des lieux d'aisance, étaient si sales et si infectes qu'aucun de ceux qui y ont demeuré n'en est sorti vivant, ou sans le germe d'une grave maladie. Les punitions, consistant en coups de fouet, étaient administrées avec toute la rigueur qu'on peut attendre de la main du bourreau.... Le principal du collège voulait faire des moines de nous tous, et, pour nous apprendre à jeûner, il nous privait absolument de viande. O combien d'œufs pourris j'ai mangé là ! que de vin moisi j'y ai bu1. »
Au moment où Calvin entra à Montaigu, le Principal était le fameux Noël Béda, qui avait été appelé par Standonch lui-même, dès avant i5o2. Un instinct sûr avait rapproché les deux hommes. Noël Béda, avec qui nous ferons bientôt plus ample connaissance, « l'esprit le plus mutin et le plus factieux de son temps2,»
1. Traduit par M. Stapfer, Rabelais, 3e éd., p. 220. — 2. Histoire ecclésiastique pour servir de continuation à celle de Monsieur VàbM Fleury, XXVI, p. 242.
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finit par être tellement occupé aux procès qu'il intentait ou qu'on lui intentait, que, en 1524, il se fit aider par un sous-directeur, Pierre Tempête, et, en i528, par Jean Hugon1.
Calvin fut donc élève de Béda et de Tempête, et il profita de Montaigu comme il avait profité de Cordier.
Au collège de Montaigu, nous dit Bèze, il eut pour maître un Espagnol, qui ne manquait pas de science. « Son esprit déjà très fin (acerrimus), fut encore poli par lui. Il fit de tels progrès, que, laissant ses camarades à l'étude de la grammaire, il passa à l'étude de la dialectique et de ce qu'on appelle les autres arts2. »
Cordier l'avait préparé à écrire, Montaigu le prépara à discuter.
« On dispute avant le dîner, écrivait Vivès en i53i, on dispute pendant le dîner, on dispute après le dîner, on dispute en public, en particulier, en tous lieux, en tous temps. » — « On discute à la fin de savoir si le porc qu'on mène au marché pour le vendre est tenu par l'homme ou par la corde3. »
La discussion, l'art formel de la discussion, c'était tout ce qui restait à l'édu- cation du moyen âge. Calvin le lui prit : se réservant de verser le vin nouveau de l'Evangile dans ces outres vides, mais solides, de la scolastique.
VIII
En même temps que ce développement intellectuel, se poursuivait le dévelop- pement moral. Arrivé à Paris, âgé de quatorze ans, Calvin allait en partir âgé de dix-neuf ans. L'enfant était devenu un jeune homme au caractère presque définitivement formé.
Savons-nous ce qu'était ce caractère ?
Calvin, nous répond Kampschulte , l'historien catholique, remplissait ses devoirs religieux et autres avec une exactitude scrupuleuse (lebendiges Pflicht- gefiïhl, grosse Geipissenhaftigkeit) ''. Voilà un bel éloge, et qui pourrait nous suffire, si l'historien, plus asservi qu'on ne l'a dit aux préjugés de ses coreligion- naires, ne s'était pas hâté d'amasser, autour de cet éloge, toutes les critiques de la légende catholique. Et nous ne saurions même pas le féliciter complète- ment d'en avoir au moins écarté ce qu'elle a de plus manifestement calomnieux. Car, en la rendant plus vraisemblable, il l'a seulement rendue plus dangereuse.
D'après Kampschulte, Calvin, à Paris, avait un caractère « renfermé en lui- même; »... quelque chose « de sévère, de dur; »... il menait une vie « silen- cieuse, retirée, » « fréquentait peu de personnes; »... son caractère « sévère, raide, et cependant timide et retenu »... ne semble pas « l'avoir fait beaucoup aimer. » Au contraire, « il semble qu'il ait indisposé contre lui presque tous ses
1. Du Boulay, VI, p. 964. — 2. Bèze. Vie de Calvin, 3= éd., Opéra, XXI, p. 121. — 3. Tarsot, p. 125. — 4. Kampschulte, p. 224.
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camarades ».... « Si l'on peut ajouter foi à des indications postérieures, on faisait de ce petit incommode Picard, la cible de réflexions railleuses, et on lui donnait un surnom peu flatteur1.... »
Ce triste portrait a été reproduit par les historiens français. Citons seulement ceux dont l'impartialité semble la mieux établie. Quicherat, après avoir affirmé que Jean Calvin fut l'incarnation de « l'esprit de secte, » ajoute : « Il n'eut jamais les goûts ni l'abandon de l'enfance. Mélancolique et réfléchi... l'indulgence ne fut jamais dans sa nature2. » M. Jourdain, dans Paris à travers les âges, de Hofbauer, déclare que Montaigu et sa discipline fortifièrent encore dans « l'impitoyable sectaire, la dureté de caractère dont il donna plus tard des preuves si tristement célèbres 3. » — Or précisons les faits.
Après avoir raconté ses succès et ses progrès, la seconde édition de la Vie de Calvin, par Bèze, continue : « Quant à ses mœurs, il estoit surtout fort conscien- cieux, ennemi des vices, et fort adonné au service de Dieu qu'on appelloit pour lors4. » — Et la troisième édition ajoute : « Son père l'avait dès le commence- ment destiné à l'étude de la théologie : il avait compris qu'il y inclinait naturel- lement, en voyant que dès son âge le plus tendre, il était religieux , d'une manière admirable, et censeur sévère (severus censor) de tous les vices chez ses compa- gnons. C'est ce que je me rappelle avoir entendu dire, même par des témoins catholiques autorisés, bien des années après, alors que son nom était célèbre5. »
Un adolescent très pieux, dont la piété a comme trait distinctif la moralité, une moralité sévère : tel était Calvin, à Paris, et voilà le grand éloge que les catholiques eux-mêmes lui ont rendu.
La légende catholique a transformé l'éloge en critique : voici comment.
Le Vasseur, qui, nous le savons, accepte contre notre réformateur toutes les accusations, même les plus niaises, raconte (en s'appuyant assez vaguement0 sur Baudoin, un grand calomniateur, qualifié pour la circonstance de « homme de bien et modeste ») que ses camarades l'avaient appelé accusativus, accusatif. — La transformation est opérée: Ce qui était une vertu, l'austérité, est devenu un vice, la dénonciation.
Kampschulte cite très exactement Le Vasseur, mais ne se donne pas la peine de vérifier sa prétendue citation, et parle plus vaguement encore que lui d'une notice de Baudoin. Avec une de ses restrictions habiles, dont les historiens catholiques sont trop coutumiers, il ajoute : « Si l'on peut ajouter foi à des indi- cations postérieures. » Si ! Mais qui donc doit décider si l'on peut ajouter foi à cette indication postérieure? le lecteur ou l'auteur? Et puisque Kampschulte ignore la valeur de l'accusation, pourquoi la répète-t-il ?
Puis vient Audin, « l'inepte pamphlétaire » : malheureusement pour la légende. Car il a fourni à Quicherat (peu suspect) l'occasion de mettre le pied sur la calomnie et de l'écraser définitivement : « Il aurait été de plus un
\. Kampschulte, p. 224, 225. — 2. Quicheratj I, p. 205, 211. — 3. Hofbauer, Paris à travers les âges, Le petit Châtelet et l'Université, p. 19. — 4. Opéra, XXI, p. 54. — S. Ibid., p. 122. — 6. Il met en marge: Fr. Bald. Apol. 2. contra Cal. Le Vasseur, p. 11 58.
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délateur infatigable, au dire de M. Audin, qui rapporte à cet égard que les cama- rades du jeune Calvin l'avaient surnommé X accusatif , et qu'ils disaient de lui : « Jean sait décliner jusqu'à l'accusatif. » Mais on voudrait savoir où le passionné biographe a ramassé ce trait. Il dit que c'est dans la seconde apologie du juris- consulte Baudoin. Nous ne connaissons de Baudoin qu'un ouvrage auquel cette indication puisse convenir, c'est la diatribe intitulée : Responsio altéra ad Johan- nem Calvinum, et l'anecdote rapportée par M. Audin ne s'y trouve pas1. »
Peut-être nous est-il permis d'indiquer plus précisément la source de cette calomnie légendaire. Le Vasseur a tout simplement appliqué à Calvin ce que Calvin rapporte du cousin de Baudoin, Antoine, « le quel pour la grande subtilité qu'il avoit à desrobber, ses compagnons d'escole nommèrent ablatif2.» Embrouil- lant l'ablatif avec l'accusatif, et Baudoin avec Calvin, Le Vasseur écrit : « Les camarades l'avaient appelé accusatif; pour le bien louer, disait-on, qu'il scavoit décliner jusques à l'accusatif et rien davantage2 \ » Ce dernier trait montre la sottise de l'allusion appliquée à un élève qui toujours dépassa merveilleusement ses condisciples.
IX
Voilà qui est bien. Malheureusement pour M.Quicherat lui-même, Calvin fut aussi peu un ermite qu'un dénonciateur. La vérité est au contraire que son exis- tence à Paris s'écoula au milieu de relations très nombreuses et très agréables.
Nous connaissons déjà les trois jeunes Montmor, Joachim,Yves et Claude, ses amis d'enfance, avec lesquels il conservait sa familiarité.
A ces compagnons, il faut tout de suite joindre les fils du célèbre Guillaume Cop, venu de Bâle pour être premier médecin des rois Louis XII et François Ier. Les jeunes Cop étaient au nombre de quatre1. Calvin fut étroitement lié avec Nicolas, le troisième, qui avait quatre ans de plus que lui. En i53o, Nicolas était professeur de philosophie au collège Sainte-Barbe, et son amitié pour notre réformateur en fit le héros de l'aventure du 10 octobre 1 533. Le quatrième des frères était Michel : son amitié pour Calvin l'attira plus tard à Genève, où il fut longtemps pasteur5.
On voit que Jean Calvin était en bonne et haute société, entre la famille des Montmor-Hangest, dans laquelle se trouvaient réunis pour le moment l'office du grand échanson de France, et le siège épiscopal de Noyon, et la famille Cop,
1. Quicherat, I, p. 212. — 2. Briefve Epislre de M. Jean Calvin, mise au devant de la response de Th. de Bè%e aux injures de François Balduin, Apostat Eeebole. Recueil des opuscules, c'est-à-dire Petits traicte\ de M. Jean Calvin. Genève, Baptiste Pinereul, MDLXVI, p. 19 19. — 3. Le Vasseur, p. 11 58. — 4. On discute pour savoir si Calvin resta aussi lié avec l'aîné des Cop, Jean, devenu chanoine de Clery-sur-Loire, près d'Orléans. D'après M. Herminjard (II, 348, n. 12), c'est à lui que Calvin aurait adressé les lettres dont il parle à son ami Daniel. M. Doinel le conteste. (Bul- letin du protestantisme, XXVI (1877), p. 176.) — 5. France protestante, 2° éd., article Cop., IV, 615-617.
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dont le chef était l'un des membres les plus anciens et les plus glorieux de l'Université de Paris
Sans aucun doute, Calvin dut encore avoir des relations avec son compagnon Jean Fernel de Montdidier, venu la même année que lui à Paris, l'illustre savant dont la France s'honore2; — ■ et avec Nicolas Durand de Provins, neveu d'un chanoine de Noyon, et plus tard célèbre sous le nom de Villegagnon. Ce fut le triste héros de l'expédition envoyée par Coligny au Brésil, en i555. Après l'avoir odieusement fait échouer, il rentra en France et clans le catholi- cisme, d'où il n'aurait jamais dû sortir, — et avec le chanoine de Noyon, alors professeur au collège de Bourgogne, Antoine de Mouchy. Au moment où nous sommes, il est adversaire ardent de la scolastique ; il appelle ses maîtres « des débitants de fumée à trois liards la portion, des idolâtres de la niaiserie et de l'aberration. » Plus tard il changera d'idée et de nom, et devenu Democharès, confident et familier du cardinal de Guise, commissaire au procès d'Anne du Bourg, pourvoyeur de la chambre ardente, il sera une des gloires les plus odieuses de l'inquisition. Grâce à lui « les catholiques triompheront à Noyon du clan protestant 3. »
Tous ces Noyonnais, tous ces Picards, et d'autres encore faisant partie de la même nation, suivaient les mêmes règlements et vivaient d'une vie presque commune.
Que de relations pour un jeune ermite, sauvage et grincheux ; et surtout que d'amitiés profondes, inaltérables, pour ce cœur froid et sec, d'où ne s'échappaient que des rancunes et des délations ! Mathurin Cordier rejoindra Calvin à Genève. Les Montmor suivront Cordier. Les Cop suivront les Montmor. Une fois que l'on a approché ce censor severus, on ne peut plus s'en séparer. La séduction est irrésistible.
Ecoutons M. Lefranc constater ce fait étonnant : « Les sympathies qu'il inspira dès ce moment dans son entourage, parmi ses maîtres aussi bien que parmi ses condisciples, témoignent assez qu'il savait allier à un grand sérieux, à une excessive application au travail, une affabilité qui lui gagnait tout le monde. Nous aurons l'occasion de constater ce fait plus explicitement, pour
1. C'est sans doute à ce moment que Calvin lit la connaissance de François de Connan, fils d'un maître de la chambre des comptes, qu'il devait retrouver à Orléans, et qui fut un de ses plus intimes amis. (Herminjard, II, p. 315, N° i.) — 2. Lefranc, p. 68. — 3. Ibid., p. 69. Des actes du 10 octobre 1539 l'appellent « l'athlète sorbon- nique très invincible. » Il fut recteur, cette même année, et mourut en 1574 rassasié de jours. (Du Boulay, p. 919.) — Mézerai, signalant les terribles persécutions qui suivirent l'édit de novembre 1559, dit que le peuple appela les espions de Mouchy : mouchards. Cette étymologie a été acceptée par Elie Benoit, et l'on s'est demandé si Mouchy n'avait pas précisément changé de nom pour éviter la honte de ce sobriquet. (Bulletin, X, p. 111,439 et XI, p. 115.) Quelques lignes suffiront pour montrer les sentiments de Democharès vis-à-vis du calvinisme. Elles sont extraites de « PEpistre de M. Antoine Democharès, docteur et chanoine de Noyon, mise devant son petit œuvre De verilate Christi... Ckricis et Laicis, Novio. Anno 1570, tertia februarii ex sorbonico collegio. » Le calvinisme c'est « la sentine très puante de tous les vices et de toutes les erreurs; » les dogmes de Calvin sont « les poisons d'un serpent. » « Il n'est pas de région que n'ait mordue et infectée de sa rage et de sa morsure vipérine ce chien de Calvin. » (Le Vasseur, p. 1179.)
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les années passées à Orléans et à Bourges et pour le second séjour à Paris. Le ton même des lettres qui nous sont parvenues touchant cette période montre Calvin sous un jour tout à fait différent de celui sous lequel on est accoutumé à le considérer. »
Et, déchirant les pages de ce qu'il appelle un pur roman, M. Lefranc conclut : « Peu de jeunes gens ont été au contraire, en ce temps, plus recherchés et plus
répandus que le futur réformateur Tout ce que Ton sait de cette période de
sa vie, démontre qu'il ne fut ni si triste, ni si morose qu'on a bien voulu le dire. Entouré d'amis sympathiques et attachés, il connut l'indulgence et le sourire1. » Que reste-t-il de la légende catholique sur l'adolescence de Calvin ?
1. Lefranc, p. 70, note, p. 71.
Marque (moyenne) de Robert Estienne.
Pour toutes les marques, voir le dernier Appendice : Les imprimeurs de Calvin,
CHAPITRE SECOND Le protestantisme fabrisien.
I. Le Fèvre humaniste et son Psautier quintuple. — II. Le Commentaire de 15 12 ou le premier livre protestant. — III. Le premier disciple de Le Fèvre : Farel. — IV. Progrès du protestantisme. — V. Quercu et Béda. — VI. Le Fèvre, et le biblicisme protestant. — VIL Béda, et l'anti-biblicisme catholique. — VIII. Timidité de l'évêque et héroïsme des martyrs.
I
"APRES Théodore de Bèze, c'est à Paris que Calvin aurait été « averti » de la vraie religion , aurait « gousté quelque chose de la pure religion. » Ces expressions du XVIe siècle, traduites en français du XIXe, signifient que Calvin aurait été initié, pendant son séjour à Paris, au protestantisme.
Le fait est contesté, et toutes les objections se ramènent à celle-ci : ce n'est pas vraisemblable.
Nous sommes conduits à examiner cette question: à ce moment-là, à Paris, le protestantisme existait-il? Et nous répondons : il y avait en ce moment, à Paris, un protestantisme, un protestantisme très authentique, quoique d'une nature particulière, le protestan- tisme fabrisien, que nous appelons ainsi pour le distinguer des protestantismes ultérieurs, protestantisme luthérien et protestantisme calviniste.
Le protestantisme « fabrisien1 » avait pour fondateur Jaques Le Fèvre (Fabri)2. {Page 79.) Né vers 1435 3 à Etaples *, en Picardie, de petite maison5, il vint à Paris, conquit ses grades, voyagea en France et hors de France6, fut professeur de mathématiques et de philosophie au collège du cardinal Le Moine.
1. Ce mot de fabrisien n'est pas de nous. Nous l'empruntons au XVIe siècle lui-même, au grand adversaire de Le Fèvre, à Béda. « Si, disait-il, la secte des malheureux luthériens eût pris comme il convenait, le nom de son
LE PROTESTANTISME FABRISIEN
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Bientôt ses nom- breuses et savantes publications mirent cet homme, un des plus petits de son époque par sa taille1, au rang des plus grands par l'influence, à côté de Reuchlin et d'Erasme. Ce fut lui qui, en France, eut la gloire de vaincre la scolas- tique et la Sorbonne. Bèze l'atteste en ces termes, qui ont l'élan d'un chant de triomphe et l'exactitude d'une chronique historique : « Vrayement la provi- dence de Dieu est ad- mirable ! Car qui eust estimé qu'un seul homme de peu d'ap- parence eust peu chas- ser la barbarie hors de la plus fameuse université du monde, en la quelle, par l'es- pace de beaucoup d'années elle reposoit seurement ? Si est-ce que Jacques Lefèvre, personnage de petite maison et d'un lieu peu renommé (assavoir
Lefèvre d'Etaples (d'après les Icônes de Bèze). (p. y£
premier chef, je ne sais si on l'eût appelée luthérienne, dr nom de Luther, ou fabrisienne du nom de Faber. Annotationes in Fabium et Erasmum (1526), cité par Douen, Bulletin, XLI, 1892, p. 72. — 2. C'était une forme très usitée : Ruffi, Caroli, etc. — 3. Voir Appendice IV. A quel âge mourut Le Fèvre? — 4. Etaples est environ à cinq heures de Boulogne. Voir: Essais sur la vie et les écrits de Jacques Le Fèvre d'Etaples par Graf, 1842 ; Jacobus Faber Stapulensis dans la Zeitschrift, f. d. historische Theol., par Graf, 1852. Encyclopédie des sciences religieuses, VIII, article de Lutteroth, p. 69-77. — o. Bèze est exact. Fl. de Rnemond est, selon son habitude, malveillant quand il dit de Le Fèvre : « Pauvre enfant sans berceau et sans aveu. » Le Fèvre avait un petit bien (quantulum id cunque erat) qu'il abandonna à ses frères et à ses neveux, pour être délivré de tout souci matériel et se livrer entièrement à l'étude. Graf, Faber Stapulensis, p. 5. — C. En 1488- 1489 (d'après Clerval, De J. Clichtovei Vita et Operibus, p. 4) et non en 1492, il est en Italie, visite Pic de la Mirandole, Hermolaus Barbarus, patricien de Venise. Dans cette ville il voit les célèbres imprimeurs, rivaux des Estienne, les Aide. II fait connaissance de Marsile Ficin, d'Angelus Politianus. Il va à Florence, à Rome. En 1503, il est à Orléans, dans le couvent de Saint-Amans. En 1509 il visite l'Allemagne, traverse Mayence, Cologne. En 1506 il est avec la cour à Bourges. (Graf, Faber Stapulensis, p. 9, 17, 18, 19.)
1. Tous les contemporains insistent sur sa très petite taille. Ils l'appellent homunculus (petit homme), « très modeste (perhumilis) d'apparence et de taille. » Sa taille, disent-ils encore, était au-dessous de la moyenne (supra
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d'Etaples, port de mer non fréquenté en Picardie) mais au demeurant l'un des plus nobles hommes de la terre, si l'on considère son érudition, sa piété, sa générosité et, ce qui est le plus esmerveillable, ayant esté eslevé au milieu de la barbarie mesme : icelui, dis-je, est venu about d'une si haute entreprise et a fait desloger l'ignorance. Car c'est lui qui, de vive voix, et par très doctes escrits, a remis sus en l'Université de Paris la vraye logique d'Aristote et les Mathé- matiques, au lieu de la Sophisterie qui y régnoit auparavant »
« Tu es le plus philosophe des philosophes (tu philosophissime Faber), » lui écrivait Reuchlin2 (3i août i5i3); et Erasme déclarait qu'un homme « si pieux, si bon, si savant, ayant rendu de si grands services aux études et à tous les lettrés mériterait de ne jamais vieillir. » (i5 février 1 5 1 7.) Le vœu d'Erasme s'accomplit dans la mesure du possible. Le Fèvre vieillit, mais il vieillit long- temps, puisqu'il devint centenaire.
Du reste une gloire plus grande était réservée au restaurateur de l'huma- nisme, et, dès 1509 (l'année où naquit Calvin), on voit un changement s'opérer en lui. Briçonnet, abbé de Saint-Germain des Prés, en i5oy, se hâta d'y appeler Le Fèvre.
Comment ces deux hommes s'étaient-ils connus ? Briçonnet avait étudié au collège de Navarre. Nommé ensuite évêque de Lodève, selon la coutume du temps, il ne résida pas, et se fit instruire dans la philosophie et la théologie par Clichtove, l'ami de Le Fèvre. Peut-être firent-ils ainsi connaissance. Peut-être Briçonnet avait-il déjà reçu les leçons de Le Fèvre lui-même. En tout cas l'amitié de ces deux hommes est un fait historique de grande importance; elle décida de la carrière de l'évêque et de la carrière du réformateur. Par Briçonnet Le Fèvre entra en relation avec la famille royale et s'acquit les protections qui, à plusieurs reprises, devaient lui sauver la vie.
De \5oj à i52o, Le Fèvre eut sa principale résidence à Saint-Germain des Prés, et c'est de là que sortit non une réforme monachale, mais la Réforma- tion elle-même, la Réforme fabrisienne 3.
Cela commença imperceptiblement et lentement. Le Fèvre paraissait plongé au plus profond de la superstition romaine. Farel nous le raconte : « Jamais je n'avois vu chanteur de messe qui en plus grande révérence la chantast, combien que par toutes les parts je les aye cerchez jusques au plus profond des chartreux et autres moines... Cestuy... faisoit les plus grandes révérences
modum humilis). C'était un petit bout d'homme (homuncio), de corps petit et méprisable (humili contemtoque corpore). Les textes sont rassemblés par Graf, Faber Slapukusis, p. 12.
i. Les vrais pourtraits des hommes illustres, de Bèze, p. 153. — 2. Herminjard, I, p. 12. — 3. C'est de Saint- Germain des Prés que sont signés quelques-uns des plus célèbres ouvrages de Le Fèvre, son Psautier quintuple