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Universityof Ottawa

http://www.archive.org/details/lecatholiquema1847pari

LE CATHOLIQUE.

DE

LITTÉRATLRE RELIGIEUSE.

PARIS. IMPRIMERIE I)',\LEXA^nRE iSAILLY.

liUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE. 10.

^

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NOUVELLES INÉDITES,

Hi»toire» étiiflnniea. Récit» et IfMorceawœ choisis,

tirés ttes plus illustres écrivains anciens et tnotlertêes, sur l'histoire,

les enseigneinenis et Mes beautés tie la religion,

ORNÉ DE 70 JOLIES GRAVURES d'aPRÈS LES TABLEAUX DES PLUS GRANDS MAÎTRES.

ITOUTBLLE ÉDÎTIOIT

Contenant une ;^'otice sur la Vie et les Ouvrages

PARIS.

A LA LIBRAIRIE UNIVERSELLE, RUE DE LA HARPE , 30.

1847

LE CATHOLIQUE,

MAGASIN RELIGIEUX,

^eme ait, (^erae ae loiid /ed ^a?/j.

INTRODUCTION.

Ceci est un recueil destiné à rendre populaires l'histoire, les enseignemens et les beautés de la Religion Chrétienne.

Nous avons pensé qu'à une époque on toutes les connaissances humaines quittent le sanctuaire des savans et la poudre des Bibliothèques , pour des- cendre dans la foule et se mettre à la portée de tout le monde ; à une époque il surgit de toutes parts des journaux, des revues, des recueils adressés à tant d'intérêts , de conditions, de spécialités, on pouvait fonder un ouvrage exclusivement consacré au culte qui domine en France et en Europe.

Le moment nous paraît bien choisi pour une pa- reille entreprise, lise fait maintenant un grand tra- vail de recomposition morale dans la société : on a assez comme cela de désastres, de renversemens et de ruines ; et c'est surtout au milieu des révolutions qu'on éprouve la nécessité d'avoir des astres à suivre et des croyances autour desquelles se rallier. Dans les tristes jours nous sommes, cette nécessité se fait sentir plus que jamais. Aussi la Religion Chré- tienne , long-temps attaquée par toutes les armes du dédain, de l'incrédulité, de la fureur, est sortie de ces longues épreuves triomphante comme le vi- sage d'un martyr ; et de même qu'autrefois elle a grandi et s'est fortifiée dans des baptêmes de feu et de sang, aujourd'hui elle s'est, pour ainsi dire, rajeunie au milieu de la persécution et de l'insulte. La réaction est commencée. Si les Zénons du dix- huitième siècle renaissaient avec leur académie, la solitude régnerait autour de leurs paroles et sous leurs portiques : car on a goûté leurs fruits brillans :omme les fruits du Jourdain, et on les a trouvés remplis de cendre. La réaction est commencée : car l'inscription tracée sur la Basilique de Sainte-Ge- neviève ne l'empêchera pas de rester fermée aux vanités des hommes, et le marteau démolisseur des Yandales n'empêchera pas Saint-Germain— l'Auxerrois de rouvrir ses ruines au culte de Dieu.

Au reste , cet ouvrage n'est pas seulement en- trepris pour remplir une lacune : une pensée fé- conde a présidé à sa conception et planera sur son exécution.

Prouver par des récits, par des études d'histoire et d'art , par toutes les leçons du présent et par tous les souvenirs du passé, que la Religion Chré- tienne est la seule et véritable source de toute vertu , de tout dévouement et de toute grandeur; qu'elle a créé chez les peuples modernes différens genres d'héroïsme que les peuples antiques ne pouvaient même soupçonner ; prouver qu'elle a inspiré tout ce que les hommes ont de bon dans leurs Biœurs , de juste dans leurs lois , de vrai dans leurs arts et de sublime dans leur poésie ; prouver que cette religion, tant de fois accusée de vouloir l'ignorance et les ténèbres, est depuis dix-huit cents ans le foyer de toute science et de toute lumière : telle est la mission que nous avons prise.

Ainsi, nos récits embrasseront la chaîne de tous les siècles. Nos enseignemens seront entassés pêle- mêle en apparence , mais avec un ordre secret : à côté d'une page de l'Ancien Testament, nous écri- rons une page de l'histoire moderne; à côté de la vie d'un martyr sous Dioclétien , la vie d'iui martyr sous la Convention ; à côté du schisme d'Arius, le schisme de Calvin; à côté des missions de saint Paul dans la Grèce , les missions des Jésuites au Paraguay. Un article sur saint Augustin, la terreur de l'idolâtrie, sera suivi d'un article sur Bossuet la terreur de l'hérésie ; un article sur Raphaël , le peintre des Évangiles, d'un article sur M. de La- martine, le poète des Évangiles ; un hymne sur les malheurs de Sion exilée au bord de TEuphrate, d'un hymne sur la destruction de nos croix et sui la dévastation de nos temples ; et partout, et tou- jours, visible ou invisible , la présence de Dieu et l'influence de la Croix se feront sentir.

Mais l'histoue des choses est aussi féconde que

i

LE CATHOL/QIDE,

FListoire clés hommes : auprès des œuvres que le génie chrétien a tracées sur des toiles vivantes ou sur des pages sublimes, il y a celles qui sont sculp- tées sur les pierres, écrites sur les édifices. Auprès d'un nom, il y a un monument; auprès d'un tom- beau, une ruine. L'histoire et la description de tous les monumens religieux occupent une large place dans le plan que nous avons à suivre. Nous essaie- rons de reproduire avec leur aspect, lems souve- nirs, leur poésie, tout ce que nous avons de remar- quable parmi nos temples debout et nos temples renversi's, nos basiliques anciennes et nos cathé- drales des temps nouveaux, nos cloîtres déserts et nos communautés peuplées. Hélas ! toutes nos ri- chesses du moyen âge s'en vont en poussière ; ce que le temps épargne, la bande noire le renverse. Débris sacrés le génie consolant de la Religion éclate en si touchans caractères, il faut se hâter si l'on veut vous donner un dernier regard et vous dire un dernier adieu !

Nous croyons inutile d'entrer dans de plus longs détails sur la nature et sur le plan de cet ouvrage ; la mine nous allons puiser est immense, et.nous avons à peine levé un coin du voile qui en cou-

vre tous le.= trésors. Au reste, tout ne sera pas hl^ toire et recherches scientifiques dans ce recueil : des contes moraux , des scènes l'imagination sera réglée par un goût religieux et pur, et qui auront toujours un enseignement grave , ajoute- ront à la variété de nos matières ; des poètes nou« confieront des inspirations prises dans les livres sa- crés ; des artistes qui éprouvent l'influence de la foi dans les arts, nous apporteront des articles sur la musique etsur lapeinture. Enfin, nous essaierons de montrer dans toutes nos pages l'affinité de l'art et de la religion : la religion , cette révélation de la Divinité ; l'art, cette révélation du Christianisme. On voit que le Catholique ne fera point de la pro- pagande religieuse, comme V Avenir, l'Ami de la Religion, le Conservateur; ce n'est pas un journal, ce n'est pas une tribune ; c'est une chaire le Chris- tianisme sera prêché dans sa poétique et dans son histoire ; c'est un répertoire instructif de lectures pieuses. Nous espérons qu'il paraîtra fait pour tou- tes les conditions et pour tous les âges ; nous l'es- pérons , car nous aurons toujours devant les yeux un divin modèle : l'Evangile , ce livre de tous les temps, de tous les lieux et de tous les hommes.

CHRONIQUE

DE L'ABBAYE DE SAINT-DENIS.

§ I. l'église et l'abbaye.

Saint Denis, apôtre des Gaules et premier evè- que de Lutèce, souffrit le martyre à iMonlinartre {MonsMnrtrrii)A\nc saint Rustique , piètre , et saint Eleuthère , diacre. Une dame, nommée Ca- tulle, et dont l'âme était encore plongée dans les ténèbres du paganisme , fut cependant touchée de la fin glorieuse de ces martyrs; elle fit en- lever secrètement leurs restes, et les enterra à deux lieues de Lutèce , dans un champ qui lui appartenait. La fureur de la persécution s'étant apaisée , les fidèles exhumèrent ces restes pré- deux , et sur le tombeau qu'ils construisirent à laint Denis et à ses compagnons , ils élevèrent une basilique. C'est l'origine de l'église actuelle de Saint-Denis ; depuis seize siècles qu'elle est fondée, nlle a subi bien des transformations ; mais elle n'a jamais changé de place.

Cette basilique fut détruite lors de l'invasion des Barbares dans les Gaules et dans l'empire Ro- main . au commencement du cinquième siècle. Sainte Geneviève, aidée sans doute par sainte Clo- tilde , reine de France, et favorisée par des temps pitis doux pour les fidèles, sainte Geneviève fît bàtir

une église nouvelle sur les ruines de celle que let peuples du Nord avaient renversée. Les relique» des trois martyrs fuient placées dans des châsses magnifiques, et, de toutes les parties de la Gaule, on commença à venir en pèlerinage pour les voir et pour les honorer ; Dieu leur accorda le don des miracles: devant elles, des hydropiques furent guv'ris , des aveugles saluèrent le jour, des para- lytiques marchèrent. Saint Grégoire de Tours a consacré l'histoire d'un soldat qui porta une main sacrilège sur les offrandes précieuses dont les os- semens des martyrs é-taiententoun'S ; un ange ia- visible repoussa l'impie ; il tomba sur sa lance qu'il avait posée contre l'autel , et mourut au pied des reliques qu'il avait voulu profaner.

Dagobert I" avait une grande dévotion pour saint Denis. Dès sa plus tendre enfance il l'avait choisi pour protecteur de sa personne ; dès son avé> nement à lacouronne , il le choisit pour protec- teur de ses Etats. Afin d'honorer dignement son patron, il fit reconstruire son église sur un plan tout-à-fait nouveau. Il ne reste pas une pierre de l'édifice du roi Dagobert; mais la forme n'a pas été changée. C'était une basilique pleine de magni- ficence et de majesté ; Erédégaire en a laissé de pompeuses descriptions. C'est dans le chœur de cette église que les fidèles des premiers siècles admi- rèrent lonç-temps un ma^nifiaue tombeau tout couvert d'or et de pierreries , et qui contenait le»

MAGASIN RELIGIEUX.

reliques de saint Denis et de ses compagnons ; l'architeclure de ce tombeau était due à saint Éloi.

Après avoir comblé de richesses l'église et l'ab- baye de Saint-Denis, Dagobert I", mortellement malade , se fit transporter dans le temple qu'il avait fondé , et rendit le dernier soupir au mi- lieu des moines. Par sa volonté , formellement ex- primée dans son testament, il fut inhumé à Saint- Denis ; c'est depuis sa mort que cette église est le lieu des sépultures royales. C'est le nom de Dagobert qui ouvre cette longue liste de princes et de monarques dont les restes sont descendus dans les caveaux de Saint-Denis.

Le culte que Dagobert avait voué au pre- mier apôtre des Gaules se perpétua parmi ses successeurs, et le patron qu'il avait choisi fut adopté par tous les rois de France. L'oriflamme, bannière de Saint-Denis , devint leur drapeau ; le nom de saint Denis devint leur cri de guerre ; et l'église de Saint-Denis fut en peu de temps la plus riche et la plus célèbre du royaume. Depuis Dagobert jusqu'à Louis IX, c'est-à-dire dans un espace d'environ six siècles, elle fut défaite et re- faite trois fois ; mais à dater de Charlemagne , l'histoire de ses révolutions est écrite sur ses mu- railles. Le portaU, les dtux premières arcades et la plus haute tour ont été construites par ce prince, et datent de 775; le rond-point, les chapelles du chevet et la seconde tour sont de l'abbé Suger ; le reste est de Blathieu de Vendôme , et fut achevé sous Louis IX et Philippe le Hardi. On voit en- core sur les clefs des voûtes les armes de Blanche de Castille et de Marguerite de Provence, la mère et la femme du plus pieux de tous nos rois.

Plusieurs siècles s'écoulèrent sans apporter des changemens notables dans l'église de Saint-Denis. Les rois continuèrent à enrichir le lieu de leur sé- pidture de superbes ornemens et de précieuses reliques , mais l'œuvre de Mathieu de Vendôme ne fut pas retouché. Au seizième siècle , les Valois y firent ajouter une chapelle qui prit leur nom et qui reçut leur tombeau ; mais la forme de celte chapelle et son architecture florentine ayant dé- rangé toute l'harmonie de l'édifice , elle fut dé- molie , et on remit les choses en leur premier état. Enfin , l'heure de la révolution sonna aux horloges de la Providence; les portes de Saint- Denis furent brisées , ses sculptures mutilées , ses trésors livrés au pillage , ses monarques arra- chés de leurs cercueils ; et comme le temple des rois de Jérusalem , la basilique des rois de France disparut de la surface de l'univers.

Napoléon la fit sortir de ses ruines : il avait relevé le trône pour s'y asseoir, il voulut relever S^ùut-DemB pour y reposer; car prenant tout à

l'ancienne monarchie , il devait lui prendre aussi .ses tombeaux. Par ses ordres, on répara les voûtes l'eau du ciel commençait à pénétrer ; on re- construisit les portes, on déblaya le sanctuaire qui avait été changé en une halle; puis 1814 ar- riva , et celui qui devait dormir dans les caveaux soixante rois avaient dormi, s'en alla mourir sur un misérable rocher. Les Bourbons ache- vèrent son œuvre réparatrice; le temple fondé par Dagobert rouvrit son enceinte aux cé- rémonies du culte et ses souterrains aux cercueils des monarques.

La principale entrée de la cathédrale de Saint- Denis regarde le couchant; sa façade ressemble à celle de Notre-Dame : toutes deux sont en effet dans le style de l'architecture romane, et datent du même roi ; cependant la façade de Saint-Denis est beaucoup moins sculptée que celle de Notre- Dame On arrive dans la nef par trois degrés et par trois portes : la porte du milieu est couronnée de quatie cordons de statuettes très-délicatement travaillées; les portes latérales sont très-simples. On reconnaît de loin la tour de Charlemagne à son dôme byzantin , tout couvert de croix grec- ques ; cette tour se détache bizarrement du reste de l'édifice : on dirait un des clochers de Sainte- Sophie à Constantinople.

Sitôt qu'on est entré, le premier objet qui frappe les regards est le tombeau de Dago- bert. Autrefois, il était placé sous la première ar- cade du chœur à droite du maître-autel, et c'est que les restes de ce roi furent ensevelis; main- tenant il est descendu jusque sous la première arcade de la nef à gauche de l'entrée. Le tom- beau de la reine Nanthilde est vis-à-vis du sien ; ce sont deux cénotaphes couverts de sculptures très-singulières : elles datent de l'abbé Suger. En avançant dans la nef, on aperçoit d'un côté le tombeau de Louis XII , de l'autre , celui de Fran- çois I"et celui des Valois (1) ; ces trois mausolées sont d'une grande beauté

Voici une description de l'église de Saint-Denia, prise mot à mot dans un historien du temps de Louis XIV :

« L'église de Saint-Denis ayant été bâtie à « plusieurs fois , elle est composée de difl'i'rentei « parties dont le goût est celui de dilïérens Il siècles. L'entrée de cet auguste temple est un « reste de l'ancien bâtiment construit par Char- •> lemagne , et sert comme de vestibule à l'église « de saint Louis, qui est d'une structure infini- « ment plus délicate; car ce qu'il y a de plus « grossier dans cet édifice peut passer en géné- u rai pour le moins moderne. Tout l'ouvrage

iji) Henri II , Catherine de Médicis el kur pmlérilt.

LE CATHOLIQUE,

néanmoins est gothique , mais d'un de ces beaux gothiques qu'on a eu raison de comparer à ces ou- vrages délicats qu'on nomme filigranes , ou à ces feuillées d'arbres que l'on voit dans les bois. En effet, tout ce magnifique bâtiment , quelque so- lide qu'il soit, semble ne se soutenir que par une infinité de colonnes fort menues et de pe- tits cordons qui, comme autant de rameaux, paraissent sortir de chaque pilier ainsi que de leurs tiges.

« Toute l'église est divisée en trois parties : savoir, la nef, le chœur et le chevet ou rond- point ; elle est éclairée par trois rangs de fe- nêtres placés l'un sur l'autre. Les plus grandes, au nombre de trente-sept , sont au-dessus des galeries; elles ont environ quarante pieds de hauteur, et se touchent de si près qu'il n'y a pas plus de trois pieds entre chacune. Quoi- que l'église soit percée de tous côtés avec une hardiesse surprenante , la peinture et l'épaisseur des verres de couleur tempèrent le jour de telle sorte , qu'on y trouve toujours cette demi- obscurité si favorable au recueillement. La croisée (1) a, dans ses deux extrémités , deux grandes rosaces d'environ quarante pieds de diamètre , et qui regardent le nord et le midi ; la hardiesse et la beauté du travail rendent cet ouvrage l'un des plus considérables du genre.

" La nef comprend les deux arcades de l'an- cienne église joignant le portail et cinq autres de la nouvelle : ce qui fait une longueur de vingt-deux toises jusqu'à la porte du chœur. Le chœur est assez grand pour contenir cent religieux ; le chœur et la nef sont accompagnés, de chaque côté, d'une aile simple qui se pro- longe encore autour du rond-point. C'est dans le rond-point et dans les ailes de l'église que sont élevées les chapelles dédiées aux saints. .1 Cette description est encore fidèle; seulement le chœur a disparu avec les religieux et s'est con- fondu dans la nef, et le deuxième rang des fe- nêtres a été muré. Les vitraux de couleur, dont les peintures étaient célèbres dans toute la chré- tienté, ont disparu aussi sans laisser aucun ves- tige ; mais le temps et les révolutions, plus bar- hares que le temps, se sont en vain acharnés sur le reste de l'édifice : il a résisté dans son ensemble et dans la plupart de ses détails. Ainsi les deux grandes roses de la croisée, si fines, si déliées si légères , qu'elles semblent travaillées comme une dentelle, et qu'on ne sait si le verre les sou- tient ou si elles soutiennent le verre ; ces deux

fi) C>.st le travers (jui forme ks deux bras d une église liàtie 111 croix.

roses ont été battues en brèche par des poutres, dont on se servait comme de béliers , et sont sorties victorieuses de cette lutte impie. Véritable image de la Religion Chrétienne qui n'est jamais si forte que dans sa faiblesse , et qui trouve toujours des sujets de triomphes dans les épreuves qui sem- blaient devoir la renverser

Les trésors de l'ancienne église de Saint-Denis ont été confisqués par un décret de la Convention. Il ne reste plus rien de ces innombrables richesses qui couvraient ses innombrables autels. Cependant, sous la restauration , on a rendu aux autels une partie de leur éclat. Une riche balustrade de bronze entoure le sanctuaire, et d'ailleurs le plus précieux des trésors que renfermait cette basilique , miracu- leusement conservé par la Providence divine et la piété de quelques chrétiens courageux , a été remis à son ancienne place. Les reliques de saint Denis et de ses compagnons , sauvées du pillage de Saint- Denis, ont été retrouvées en 1819 et rapportées dans le sanctuaire , derrière le maître-autel.

Deux constructions récentes ont été ajoutées au vaisseau de l'église de Saint-Denis. Une sacristie l'histoire de l'abbaye est retracée sur des tableaux remarquables , et une petite chapelle dans le style gothique. Le meilleur tableau de la sacristie est de I\I. Gros, etreprésente François P'conduisantChar- les-Quint dans les caveaux de la première race. La petite chapelle a des fenêtres ogives qui donnent sur l'aile gauche de l'église : c'est un chef-d'œuvre de délicatesse et de goût.

Une longue suite de bâtimens (1) s'élève à côté de l'église de Saint-Denis : ce sont les cloîtres de l'ancienne abbaye. On ne sait quelle est la date précise de sa fondation; mais il est certain qu'elle existait avant Dagobert : une charte de Clotaire II en fait mention. Les religieux de Saint-Denis ap- partenaient à l'ordre de saint Benoît , cet ordre fameux qui , pendant douze siècles , a rendu de si grands services aux lettres , aux sciences , à la reli- gion.

Ils ont eu quatre rois de France pour abbés laï- ques : Charles le Chauve, Eudes I", Robert I", Hu- gues Capet. Dans les murs de leur abbave, Abai- lard et saint Gérard ont porté l'habit de moine. Suger en est .sorti pour occuper la place de régent de France et faire bénir aux peuples son adminis- tration paternelle , et le cardinal de Retz y vint ou- blier les souvenirs de la Fronde et les turbulens écarts de sa jeunesse : ce fut le dernier abbé de Saint-Denis. En 1686, Louis XIV supprima ce ti- tre , et attacha les revenus de la mense abbatiale à la maison de Saint-Cyr. La communauté n'en resta

(1) Ils sont mainteniut ociiipés par la niaisun lovale dl I Saint-Ucnis.

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MAGASIN RELIGIEUX,

pas moins tiès-florissante jusqu'en 1791 , époque a laquelle un décret de l'Assemblée Constituante ayant dissous toutes les sociétés religieuses, les moi- nes de Saint-Denis furent obligés de se séparer. Lorsque l'église fut rouverte, on créa pour elle im chapitre de chanoines (I) qui subsiste encore ; mais il va s'éteindre ; dans la session de 1832, la Chambre des Députés a défendu de pourvoir aux vacances. Dans la session de 1833, elle a volé ime somme de treize cent cinquante mille francs pour la réparation de l'église de Saint-Denis. On est maintenant occupé à employer cette somme ; mais il est à craindre qu'en voulant embeUir on n'enlève à la célèbre basihque son caractère de grandeur et d'antiquité. "Voilà l'histoire de l'église et de l'abbaye de Saint-Denis ; nous donnerons bientôt l'histoire des caveaux et des sépultures.

SUR LA CREATIOX DU MOXDE.

Dieu dit : •< Que la lumière soit , et la lumière fut ; Qu'il y ait un firmament , et il y en eut un ; Que les eaux s'assemblent , et elles furent as- semblées; Qu'il s'allume deux grands luminai- res, et ils s'cdlumèrent ; Qu'il sorte des ani- maux , et il en sortit ; » et ainsi du reste. Il a dit, elles choses ont été faites ; il a commandé, et elles ont été créées. Rien ne résiste à sa voix, et l'ombre ne suit pas plus vite le corps que la nature entière ne suit le commandement du Tout-Puissant...

O Dieu, la belle et riche aumône que vous avez faite en créant le monde I Que la terre était pau- vre sous les eaux , et qu'elle était vide dans sa sé- cheresse, avant que vous en eussiez fait germer les plantes avec tant de fruits et de vertus différentes; avîmt la naissance des forêts ; avant que vous l'eus- siez comme tapissée d'herbes et de fleurs ; et avant encore que vous l'eussiez couverte de tant d'ani- maux I Que le ciel était pauvre avant que vous l'eussiez semé d'étoiles, et que vous eussiez allumé le soleil pour présider au jour, et la lune pour pré- sider à la nuit 1 Que toute la majesté de T'mivers était informe lorsque la lumière lui manquait 1 Mais vous. Seigneur, qui étiez de tout temps , et qui portiez tout en votre toute-puissance, vous n'avez fait cju'ouvrir votre main , et vous avez lempU de béiiédiction le ciel et la terre !

(BosscET, Eléi'ations.)

Quand ce que la nature avait fait éternel

S'altère par degrés et meurt comme un mortel!

Quand un fleuve écumant qu'ont vu couler les ige»

l)isparaît tout à coup et laisse ses rivages ?

Un fleuve a disparu ! Mais ces trônes du jour.

Ces gigantesques monts crouleront h leur tour;

Mais dans les cieux semés de leur sable splendidc

Tous ces astres éteints laisseront la nuit vide ;

Mais cet espace même à la fin périra ,

Et de tout ce qui fut , un jour rien ne sera

Rien ne sera , Seigneur? Mais toi , source des mondcf ,

Qui fais briller les feux , qui fais couler les ondes ,

Qui sur l'axe des temps fais circuler les jours,

Tu seras , tu seras ce que tu fus toujours !

Tous ces astres éteints, ces fleuves qui tarissent ,

Ces sommets écroulés, ces mondes qui périssent,

Dans l'abîme des temps ces siècles.fngloulis ,

Ce temps et cet espace eux-mème anéantis.

Ce pouvoir qui se rit de ses propres ouvrages :

A celui qui survit ce sont autant d'hommages ;

Et chaque être mortel, par le temps emporté

Est un hymne de plus à ton éternité !

A.LrUU>'SB DE LlUARTIÏCB.

Sur lo prrtf îr^ l'^lnio.

Ah I faut-il s'elonncr que les empires tombent , Que de dos faibles mains les ouvrages succombent ,

''i^ Ce chapitre était composé de dix évèques. Le graad-au- raônier de Fiance en t lail p/imiciej:

HISTOIRE.

PRISE DE JÉRUSALEM PAR LES CROISÉS (logg).

On a beaucoup écrit contre les croisades ; on a cherché à rendre la religion responsable des maux réels ou supposés dont elles fui ent la cause. « Ces guerres, a-t-on (ht, ces guerres, inspirées par mi zèle de religion mal entendu, ont coûté à l'Europe deux milhons d'hommes, et n'ont abouti qu'à transporter en Asie des sommes immenses, à enri- chir le clergé et les moines, à ruiner la noblesse, à augmenter la puissance des papes. » Tout cela est- il vu de haut? tout cela est-il juste?

n y périt, si l'on veut, deux millions d'hommes libres, mais qui opprimaient vingt niilUons de serfs; des sommes immenses furent transportées en Asie, mEÙs on apprit le secret d'en îsàre entrer en Europe de plus considérables par le commerce. Le clergé et les moines s'enrichirent en achetant des terres , mais ces terres demeuraient en friche, et dans leurs mains elles devinrent fécondes; la noblesse se ruina, mais elle perdit l'habitude du brigandage et de l'indépendance féodale ; si la puis- sance des papes augmenta pour quelque temps, celle des Mahométans, assurément plus redouta- ble, fut réprimée et mise hors d'état d'envahir de nouveau l'Europe entière. Quand on aura pesé ces ditléreiates considérations , on verra de quel côté doit pencher la balance.

L'histoire des croisades est l'épopée de l'Europe chrétienne comme l'Iliade est l'épopée de la Grèce paieime. C'est un mélange de barbarie et de gran- deur, de vertus sublimes et de passions désordon- nées, un poème dont la moitié semble é^Tite par un

ange et l'autre moitié par un démon. Tristes mys- tères de la nature Immainel Ce contraste n'est peut- être jamais plus visible que dans le récit de la prise de Jérusalem.

Les croisés arrivèrent devant cette ville le sep- tièmede juin 1099. De :elte innonibralile multitude de soldats, de clievalieis, de barons, de guerriers de toutes conditions et de tout âge, qui avaient quitté l'Europe, il ne restait plus que vingt mille liommes de pied et quinze cents chevaux. A leur approclie, le lieutenant du calife, commandant su- prême de Jérusalem, avait fait combler ou empoi- sonner les citernes, et s'était environné d'un désert les Chrétiens devaient se trouver en proie à tou- tes sortes de misères. Les vivres, les provisions né- cessaires à un long siège, avaient été transportés dans la place. LTn grand nombre d'ouvriers s'occu- pait jour et nuit de creuser les fossés, de réparer les tours et les remparts. La garnison s'élevait à qua- rante millehommes, et vingt mille habitansavaient pris les armes. Les assiégés avaient donc de grands niovens de défense ; mstis les assiégeans avaient un enthousiasme qui tenait du délire, et une audace que rien ne pouvait étonner.

Ils débutèrent cependant par un revers. Exaltés parles discours d'un grand nombre de Chrétiens que les IMusulmans avaient chassés de Jérusalem, parles prédictions d'im ermite de la montagne des Oliviers, surtout par la vue de la ville sainte, et par tous les souvenirs qu'ils retrouvaient dans ses envi- rons, les moins crédules espérèrent que Dieu secon- derait leur bravoure par des miracles, et sans avoir préparé une seule machine de guerre, ils osèrent livrer un premier assaut. Les uns, réunis en batail- lons serrés, se couvraient de leurs boucliers, qui formaient sur leurs tètes une voûte impénétrable, et s'efforçaient d'ébranler les murailles à coups de piques et de marteaux ; les autres, restés à quelque distance , se servaient de la fronde et de l'arbalète pour écarter les ennemis du haut de leurs remparts. Déjà malgré la poix bouillante, les grosses pierres, les énormes poutres qu'on faisait pleuvoir sur eux, l'avant-mur s'était écroulé; mais la muraille inté- rieure leur opposait une résistance invincible. La voie de l'escalade fut tentée quoiqu'il ne se trou- vât qu'une seule échelle de la hauteur des murail- les. Mais tant de bravoure fut inutile. Le petit nombre de chevaliers qui était parvenu sur les remparts ne put s'y maintenir. L'armée fut obligée de se retirer en déplorant son imprudence, et avec la certitude qu'il fallait attendre et construire des machines de guerre, avant de tenter une nouvelle attaque contre Jérusalem.

Il fallut donc se procurer le bois elles matériaux nécessaires; on faisait de tous côtés des recherches «vyJGurs longues et pénibles, souvent iufructucu-

LE CATHOLIQUE,

ses. La disette vint se joindre aux plus brûlante» chaleurs de l'été pour abattre la résolution et les forces des croisés. Un soleil dévorant et les vents du midi , chargés de la poussière du désert, embra- saient l'horizon. Les plantes, les animaux , péris- saient; le torrent de Cédron était desséché. La fon- taine de Siloe, qui ne coulait que par intervalles, ne sullisait qu'aux besoins d'un petit nombre ; en- fin, sous un ciel de feu, au milieu d'une campagne aride et brûlante, l'armée chrétienne se trouva bientôt exposée à toutes les horreurs de la soif.

Le découragement et le désespoir allaient peufc- être s'emparer des assiégeans , lorsqu'on apprU, qu'une flotte génoise était entrée dans le port Joppé, chargi'e de provisions et de munitions de toute espèce. Un corps de trois cents hommes se détacha du camp pour aller au devant du convoi , dont l'arrivée semblait être un coup de la Provi- dence. En arrivant à Joppé, qui se trouvait occupé par les Génois, les croisés apprirent que la flotte chrétienne venait d'être surprise et brûlée par les infidèles, mais qu'on avait eu le temps d'en retirer les vivres et une grande quantité d'instrumens pro- pres à construire des machines de guerre. Tout ce qu'on avait pu sauver fut transporté au camp des Chrétiens. Ce secours ranima leur énergie, et dès ce moment les travaux du siège marchèrent avec une grande activité.

Parmi les machines qui furent consti-uites, on remarquait trois énormes tours d'une forme tout à fait nouvelle. Chacune de ces tours avait trois éta- ges : le premier, destiné aux ouvriers qui en diri- geaient les mouvemens ; le second et le troisième, aux guerriers qui devaient livrer im assaut. Ces trois forteresses roulantes s'élevaient plus haut que les murailles de la ville assiégée. On avait adapté à leur sommet une espèce de pont-levis qu'on pou- vait abattre sur le rempart, et qui devait offrir un chemin pour pénétrer dans la place.

Dans la nuit du 11 au 12 juillet, Godefroy de Bouillon, duc de Lorraine, chef général des croisés, fit transporter toutes les machines de guerre en face des murailles qu'il voulait attaquer ; ce trans- port fut opéré en trois jours au milieu des plus grands dangers, et malgré des ravins qu'il fallut combler. Le 14 juillet, les clairons retentirent et le signal de l'assaut fut donné : tous les croisés volè- rent aux armes, toutes les machines s'ébranlèrent à la fois. Des pierriers et des mangonneaux vomis- saient une grêle de cailloux contre l'ennemi, tan- dis qu'à l'aide des tortues et des galeries couverte*, les Ix'liers s'approchaient des murailles. Au midi, au nord et à l'orient de la ville, les trois tours ren- iantes s'avançaient vers le rempart ; et sur la plate- forme de ces forteresses, les chefs de l'armée ani- maient leurs soldats par la voix et par l' exemple :

IVUGASrN RELIGIEUX.

mais ils trouvèrent partout une rsstance opiniâ- tre. Les flèches, les javelots, Iflteux grégeois, l'huile houillante, quatorze niaclpes que les Sar- rasins avaient eu le temps d'oooser à celles de leurs ennemis , repoussèrent dJous côtés l'atta- que et les elTorts des assaillansPien plus, les infi- dèles, sortis par une brèche fai/ à leurs remparts, détruisirent en partie les maclties des Chrétiens et portèrent la confusion dans li rangs de leur ar- mée. La nuit vint séparer les/ombattans.

Le lendemain, 15 juillet/ le combat recom- mença de part et d'autre avS une égale rage. Les croisés, confondus de trouve dans les assiégés dix fois plus de ressources et le courage qu'ils n'a- vaient pensé , allaient peu/-ètre perdre courage. Tout à coup un cavalierparaît sur le mont des Oliviers ; il agite sa lancaet donne le signal pour entrer dans la ville. Goitfroy de Bouillon, Ray- mond de Toulouse, l'apéçoivent des premiers, et s'écrient que saint Geo'ges vient au secours des Chrétiens. Le tumulte du combat n'admet ni ré- flexion ni examen ; la 'ue du cavalier céleste em- brase les croisés d'une Jirdeur irrésistible ; les tours roulantes sont poussées vers les remparts par une multitude de bras, et ane pluie de dards enflammés vole contre les machines des assiégés, contre les sacs de paille et les ballots de laine qui recouvraientles dernières murailles de la ville ; le vent allume l'in- cendie et pousse la flamme sur les Sarrasins. Le pont-levis de la tour de Godefroy s'abaisse ; le va- leureux chef s'élance le premier ; les infidèles, en- veloppés de tourbillons de flamme et de fumée , menacés de toutes parts par les lances et les épées chi'étiennes, s'épouvantent enfin, reculent, et Jé- rusalem tombe au pouvoir des croisés.

lia première ivresse de la victoire fut terrible. Les croisés, exaspérés par la longue résistance des assiégés, furent sans pitié : femmes, eufans, vieil- lards , rien de ce qui tomba sous leurs nicJns ne fut épargné. Les Musulmans , voyant qu'ils n'a- vaient aucune grâce à espérer de vainqueurs aussi farouches, se retranchèrent encore dans leurs mai- sons, dans leurs rues, dans leurs temples, et conibat- tirent avec tout le courage du désespoir. Inutiles efforts ! Jérusalem entendit le dernier soupir du dernier d'entre eux , et dans l'ancien temple de Salomon, dont ils avaient fait leur principale mosquée, il y eut un si grand carnage, que, suivant les auteurs contemporains, les chevaux avaient du taug jusqu'au ventre.

Cependant, dès que la victoire avait été assu- rée , Godefroy de Bouillon , laissant ses compa- guons souiller leur tiùomphe par ces horribles massacres, Godefroy, suivi seulement de trois serviteurs , se rendit , sans armes et nu-pieds , àaas l'église du Saint-Sépulcre , et par une évi-

dente combinaison de la Providence, le plus illus- tre des princes croisés fut le premier à piosternet son front devant le tombeau sacré qu'ils étaient venus conquérir.

Cet acte de dévotion, dont le bruit se répandit sur-le-champ , édifia toute l'année et lui rappela ses devoirs. Aussitôt toutes les vengeances, toute* les fureurs, s'apaisent; les croisés se dépouillent de leui's habits sanglans , font retentir Jérusalem de leurs gémissemens, de leurs sanglots, et, con- duits par le clergé, marchent ensemble, les pieds nus , la tète découverte, djms l'éghse de la Résur- rection.

Lorsque l'armée chrétienne fut ainsi réunie sur le Calvaire, la nuit commençait à tomber, le si- lence régnait sur les places ])ubliques, et autour des remparts on n'entendait plus dans la ville sainte que les cantiques de la pénitence et les paroles d'I- saie : f^ous qui aimez Jérusalem, réjouissez-vou* ai'ec elle I Les croisés montrèrent alors une dévo- tion si vive et si tendre, qu'on eut dit que ces hommes qui venaient de prendre une ville d'as- saut , et de faire un affreux carnage , sortaient d'une longue retraite et d'une profonde médi- tation sur les saints mystères. Pourquoi faut-il que cette pieuse ferveur n'ait fait que suspendra ces scènes de carnage et ces d'^plorables excès que ne peuvent justifier, ni la barbarie des temps, ni les longues insultes des Sarrasins, ni les maux que les croisés avalent soufferts pendant le siège !

L'histoire a justement remarqué que les chré- tiens étaient entrés dans Jérusalem un vendredi à trois heures ; c'étaient le jour et l'heure Jésus- Christ expua pour le salut des hommes.

LES TROIS RELIGIEUSES

DE CA.MBRAY.

Dans les premiers temps du christianisme, lors- que les apôtres s'adressaient à des hommes plon- gi's depuis des siècles dans la nuit de l'idolâtrie, Dieu accorda le don des miracles à ceux qui venaient prêcher sa foi ; afin qu'on ne doutât point de leur mission, pour qu'on reconnût en eux de» hommes d'une vertu plus qu'humaine, il leur permit de changer les lois de la nature. Mais lors- que la religion de Jésus-Christ, attestée par d'in- nombrables prodiges, devint la religion de l'uni- vers ; lorsqu'à des persécutions sanglantes, qui ne laissaient au néophyte qu'un jour et souvent qu'une heure entre sa conversion et son supplice, eurent succédé des temps moins rigoureux ; loi-s- que la foi nouvelle fut librement précbée dans les

8 LE CATHOLIQUE,

temples, le Seigneur, qui veut plus encore que l'on vienne à lui avec la conviction du cœur qu'a- vec l'étonnement de la raison, permit moins sou- vent les témoignages des miracles.

Mais dans les temps d'épreuve , durant les bap- têmes de sang qui reviennent d'intervalles en intervalles régénérer la foi languissante, lorsque le découragement ou le doute pourraient s'empa- rer des plus fidèles, alors le Tout-Puissant fait un signe de sa main , et les règles qui régissent le monde sont encore interrompues ; l'avenir lève ses voiles, de nouveaux prodiges éclatent.

Le fait que nous allons rapporter ici est à la connaissance de milliers d'individus ; et quoiqu'il soit déjà vieux de quarante années, aucune voix ne s'élèvera contre l'authenticité de notre récit. Du reste , nous en empruntons tous les détails à la lettre qu'un ecclésiastique, captif dans les prisons de la terreur, écrivait, en 1794, à l'un de ses pa- ïens.

« Cambraj, juillet

« Écoutez ce qui s'est passé dans cette ville, le 8 thermidor an II, comme ils disent, et louez Dieu, mon cher parent; la miséricorde suprême nous annonce de meilleurs jours.

« Le 8 thermidor, dès le matin, une foule con- sidérable de nouveaux détenus avait été conduite à la prison de Canibray, et cependant l'accusateur public, nommé Cambri'ere, attendait encore d'au- tres victimes ; mais b' ayant plus de cachots les mettre, il avait ordonné que ce jour— trente-deux ])risonniers seraient conduits au tribunal révolu- tionnaire et du tribunal à l'échafaud.

« Il était encore à la prison , et s'occupait à dresser la liste des noms -qu'il voulait faire appe- ler, lorsqu'une charrette , venant d'Arras, amena trois religieuses hospitalières de la maison d'arrêt de cette ville, et un fermier du prince de Vaude- iiiont. " faut-il les mettre, demanda le geô-

lier ; je n'ai plus de place loger ces aristo— « crates. Ne te mets pas en peine, lui répondit

Cambrière, je vais les envoyer tout droit au tribu- « nal , et ils m'y trouveront. » Ce qui fut dit fut fait. La charrette, au lieu de descendre les quatre vie- times à la prison, les descendit dans le lieu Cambrière tenait ses audiences. Une heure après, la même charrette les conduisit, les mains liées et les cheveux coupés , à la guillotine de la place d'Armes.

« Les religieuses n'étaient vêtues que de robes noires, car on avait arraché de dessus leur tête le voile blanc dont elles s'étaient enveloppées. Lors- qu'elles furent montées sur l'échafaud, toutes les trois s'agenouillèrent, et il se fit un grand silence llaiis la foule qui les environnait, tant il y avait de

ferveur dans \ir prière et de majesté sur leur visage. La plusieille des trois, Magdeleine Fon- taine, âgée de oixante-onze ans , se releva , en criant avec force Chrétiens, écoutez-moi ; nous <i sommes lesderières victimes de la terreur ; Dieu " vous l'annonce pr ma voix. Demain la persécu- » tion aura cessé ; échafaud sera détruit, et les au « tels de Jésus se nèveront glorieux ! » Au même instant , un bruit surd se fit entendre : c'était le couteau qui venaitd' abattre la tête de Jeanne Gérard. Thérèse Sinon la suivit, et après elle, la sainte femme qui ve^it de prophétiser apporta sa tête à la hache.

« La prédiction desœur Magdeleine Fontaine fournit à Lebon, à Canbrière et à leurs complices im inépuisable sujet de jlaisanteries ; mais le sur- lendemain de la mort de cette sainte femme , pâles et consternés, ils tnt appris la révolution du 9 thermidor, qui brse leurs pouvoirs et les menace de l'échafaud t;nt de leurs victimes on* péri. Que Dieu leur épargie ce châtiment 1

« Soyez donc plein d'esjérance, et croyez que le reste de sa merveilleuse piédiction s'accompUra. Les autels de Jésus se relèveront glorieux. »

Il ne faut jamais se plaindre d'avoir fait beau- coup d'ingrats ; c'est une preuve qu'on a fait beau- coup de bien.

Le plus ignorant n'est pas celui qui ne sait pas, c'est celui qui faussement croit savoir : de nais- sent les plus ridicules et les plus funestes préten- tions. " Quoil je n'aurai qu'une légère teinture des lettres humaines, et je m'arrogerai le droit de juger les anciens et les modernes comme le litté- rateur le plus profond ? Je serai à peine initié à l'é- tude des lois, et je me croirai un jurisconsulte aussi habile que Domat et d'Aguesseau ! est ici \t bon sens? Je ressemble à celui qui, placé au pied de la montagne , croirait jouir d'un horizon aussi vaste que celui qui en occuperait le sommet. Maintenant, jugez vous-mêmes de ce qu'il faut penser de ces esprits téméraires qui ne connaissent la religion que par de faux portraits ; qui, vains de quelques vieux argumens qu'ils croient une décoiw verte, se permettent de combattre le Christianisme, et s'exposent à le calomnier sans le savoir. Com ment, avec une connaissance légère de la religion, de ses fondemens, de sa doctrine, de son histoire, ose-t-on prononcer contre elle en faveur de l'in- crédulité? Dans les affaires qui intéressent l'hon- neur, la vie, la fortune même, oserait-on se con- duire avec cette pitoyable légèreté? »

M. DE Fraïssinous, Défense du Christianisme.

>UGASm RELIGIEUX. L'IMAGE DE LA VIERGE,

NOCVELLE.

Près de Villefrancbe , à très-peu de distance de la grande route, est une petite masure abandonnée qu'habitaient , il y a environ tieute ans , une mal- heureuse veuve, infirme et sexagénaire, et sa fille unique, âgée de seize ans.

Ces deux pauvres femmes vivaient de faibles au- mônes et du travail de leurs mains. Françon- iiette , c'était le nom de la jeune fille . s'occupait à toutes sortes de travaux et allait en journée dans les environs ; sa mère coupait de l'berbe pour nourrir une chèvre, ou ramassait du bois pour leur petit ménage, ou filait un peu deliri quand il fai— saittrop mauvais pour sortir. Elles vivaient ainsi : heureuses à tout prendre, puisqu'elles s'aimaient et qu'elles avaient foi d£uis une vie meilleure.

L'intérieur de leur cabane était pourtant bien misérable : figurez-vous quatre murs enfumés et qui menaçaient ruine, avec un lit vermoulu, trois escabelles, une table et un coffre pour tous meu- bles. Il y avait dans un coin un peu de paiUe la chèvre couchait : le lit de ses maîtresses n'était guère meilleur; mais elles devaient le trouver excel- lent, puisqu'elles y goûtaient un sommeil pur. Au dievet de ce lit, Marianous avait placé une petite image de la Vierge ; c'était ime emplette faite de- puis longues années, et qui n'avait pas coûté grand'- chose. La mère et la fille avaient une grande dé- votion pour cette image, mais surtout la mère, qui adorait en elle la figure divine de sa patronne, et qui croyait devoir à son influence tout le bonheur dont elle avait joui sur la terre. Le soir , quand l'ombre était descendue sur les genêts de la monta- gne, et que l'heure du couvre-feu avait sonné au hameau voisin , elles s'agenouillaient toutes deux devant la Vierge et la remerciaient de leur avoir donné le pain du jour; le matin, quand les premiers rayons de l'aurore pénétraient sous leur toit de chaume , elles s'agenouillaient encore et remer- ciaient la Vierge de leur avoir donné le sommeil de la nuit.

Marianous ne bornait pas à ces prières du matin et du soir son culte pour la céleste image : dès que son travail la fatiguait, et elle était fatiguée bien vite, elle poussait son escabeau contre le lit, et, les mains jointes, priant ou ne priant pas, elle contem- plait avec une rêverie extatique les traits si doux de sa patronne. Elle allait tous les dimanchesà l'église de sa paroisse, il y avait un très-beau tableau de l'Annonciation qu'on venait voir de dix lieues à la ronde , mais elle aimait mieux son image ; elle avait fait trois fois le voyage de Villefrancbe, et trois fois elle avait vu dans la catliédiale de cette

ville une Sainte Famille d'un peintre italien très- célèbie, mais elle aimait encore mieux son image. n faut dire que ce n'était pas un de ces morceaux de papier enluminé comme on en vend chez les libraires et daus les foires : c'était une peintui'e véritable ; le temps l'avait un peu altérée , mais Marianous ne s'en doutait pas. La Sainte Vierge se détachait si blanche et si pure sur le fond sombre qui l'entourait ! l'Enfant Jésus avait sur son visage un si beau caractère d'innocence et de divinité I it Vois-tu , disait-elle souvent à sa fille , vois-tu « comme ma patronne nous regarde avec bonté I " C'est elle qui veille sur nous, j'en suis sûre : que « je suis fâchée de ne t' avoir pas donné son nom! « Comme son voile est beau ! Comme les broderies « de son manteau sont riches I Comme son enfant « est entouré d'une brillante auréole de gloire I II « me semble te voir lorsque tu étais petite et que « j'avais mis sur ton front une couronne de bluets. « Sois toujours dévote en la Sainte Vierge, Fran- « çonnette ; la mère du Christ est notre mère à « tous ; mais elle est surtout celle des malheureux « qui souffrent et qui pleurent I »

Et les deux femmes tombaient dans les bras l'une de l'autre, au pied de l'humble image ; puis elles renouvelaient le bouquet de buis ou la guirlante d'immortelles qui formait toutes leurs offrandes ; mais la Sainte Vierge était en effet plus honorée dans cette pauvre demeure que dans bien des riches cathédrales. Les larmes qui viennent d'un cœur pur , les prières que murmure une voix innocente, lui sont plus agréables que les pompes les plus écla- tantes et que les plus magnifiques présens.

Cependant, la douce tranquillité de 3Iarianous et de sa fille allait bientôt être troublée : Dieu en- voie souvent des épreuves pi'nibles et des jours difficiles même à ceux qui suivent le plus fidèlement sa loi. Heureux celui qui souffre sur la terre I au jour des récompenses divines il aura une bien plus forte part ! Il advint une année mauvaise dans le pays de Villefranche et dans tous les alentours : les blés furent ravagés par un terrible orage , les prairies inondées , les vendanges détruites ; toutes les moissons manquèrent à la fois ; et comme im malheur n'arrive jamais seul, cet été si stérile fut suivi d'un hiver si rigoureux , que les plus anciens de la contrée ne se souvenaient pas d'en avoir subi un pareil. La misère fut générale , même parmi ceux qui avaient auparavant quelque aisance ; et les riches, inquiets sur l'avenir, et croyant n'avoir jamais assez d'argent pour eux , interrompirent tous les travaux.

Marianous et sa fille, qui n'avaient jamais pu faire de provisions ni d'économies , et qui vivaient au jour le jour, se soutinrent pendant cet iiiver on ne sait comment. Elles vendirent leur chèvre ,

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qui leur était si nécessaire et qu'elles aimaient tant I elles reçurent quelques aumônes que leur faisait parvenir le curé de leur paroisse ; mais que ces aumônes étaient faibles I le nombre des bien- faiteurs était si petit, le nombre des malheureux si grand! Sans doute, elles ne durent la vie qu'à la protection de la Sainte Vierge , qui veillait sur el- es, et dont elles honoraient si pieusement l'image. « Sainte Vierge, patronne de ma mère, disait Fran- « çonnette , ne la laissez pas mourir si misérable- ment ! Sainte Vierge, patronne des affligés, di- « sait Marianous, n'abandonnez pas ma fille ; elle « est encore trop jeune pour mourir! »

Le printemps revint , et avec lui l'espoir de jours meilleurs pénétra dans le cœur des deux femmes; Lcinçon nette pourrait reprendre ses tra- vaux; la vieille Marianous ne sentirait plus ses mains se crisper de froid, en se mettant à son rouet. Vaines espérances ! Un matin que Françonnette était sortie pour aller cueillir ime guirlande de pri- mevères dont elle voulait entourer l'image de la Vierge, le propriétaire de la cabane qu'habitait la veuve se présenta devant elle : c'était un homme impérieux et dur, qui n'avait pas plus de crainte en Dieu que de pitié pour les hommes. •■ , lui << dit-il, l'année de votre loyer est échue. Les temps H ont été mauvais, et comme je n'ai pas d'argent « je viens vous en demander. Hélas , répondit u Marianous, les temps ont éti' plus mauvais encore « pour moi que pour vous. Ma fille et moi, nous M manquons souvent de pain; jugez s'il m'est pos- « sible de vous satisfaire. Alors , répliqua le « méchant homme, tâchez de trouver un asile « quelque âme charitable veuille bien vous rece- « voir pour l'amour de Dieu ; car je retournerai M demain à la ville, et vous serez sûrement hors « de chez moi avant que je sois hors de ce vil- » lage >• ; et il frappa du pied avec colère.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! cria la pauvre femme ; « laissez-nous du moins quelques jours de répit pour « trouver un asile pour l'amour de Dieu, comme « vous dites. Nous ne serons pas long-temps à « chercher , je l'espère ; car ma vieillesse et la « jeunesse de ma fille intéresseront quelqu'un, sans M doute. Est-ce que je puis laisser ainsi dans le « chemin mon lit, ma vieille table, les trois chai- « ses qui me restent ?

« Votre lit , vos chaises , votre vieille table ! « mais vous êtes folle, bonne femme. Croyez-vous « donc les emporter ? Et qui me paierait de ce que « vous me devez ? Je vais les faire vendre , et au " plus tût.

« Vendre mon lit! que dites-vous-là ? Vous « allez donc me réduire à mourir sur la paille ?

« Vous moiu-rez vous voudrez; cela m'in- « quiète peu. Ce qui m'importe , c'est d'être payé,

LE CATHOLIQUE,

« et je doute que je le sois avec ces misérables mor- « teaux de bois vermoulu. J'essaierai toujours. » Et comme l'infortunée cherchait à lui prendre les mains et s'apprêtait à le supplier , il la repoussa , et , ouvrant la porte pour sortir : « Je vous ai préve- u nue , cria-t-il ; demain , vous aurez à répondre à « l'huissier qui se présentera. »

Marianous demeura muette à cette dernière pa- role. Elle se vit , ou plutôt elle vit sa fille errante , sans abri , sans asile : pareille à ces pauvres men- diantes qui se rassemblent plusieurs pour passer la nuit dans un grenier elles ne trouvent qu'un peu de paille froide et pas de couvertures. Et quand Françonnette rentra , une chanson sur les lèvres et un bouquet de fleurs à la main , elle ne put que se jeter dans ses bras et pleurer.

La journée s'écoula , triste et longue , et sans qu'elle eût le courage d'annoncer à sa fille le mal- heur qui leur était arrivé. Le soir, elle pria sa pa- tronne avec plus de ferveur que jamais, et s'étant réveillée au milieu de la nuit , elle vit la Sainte Vierge tout éclatante de lumière : c'était la lune qui se glissait à travers une fente du toit et couvrait de rayons la pieuse image. A cet aspect , Marianous sentit le calme renaître dans son cœur, n Oh I Sainte Vierge , dit-elle tout bas , pour ne pas réveiller sa fille ; Sainte Vierge , la mère des mères et ma glo- rieuse patronne, je vois bien que vous m'avez exau cée; je savais bien que vous ne m'abandonneriez pas dans un si grand malheur ! »

Après cette prière , Marianous .se rendormit presque consolée. Elle rêva que la Vierge lui ten- dait les bras , éloignant d'elle et de sa fille tous ceux qui voulaient leur faire du mal ; elle rêva qu'on lui présentait une bourse pleine d'or, de beaux meu- bles , des habillemens tout neufs et du pain blanc; enfin tout ce dont la pauvre veuve avait si grand besoin. Puis elle revit la figure de son propriétaire, accompagné d'hommes de loi , et elle se réveilla en sursaut, vivement agitée par son rêve dont la fin la reportait à la triste réalité.

Il faisait déjà grand jour : Françonnette était le- vée et travaillait depuis long-temps. « Comme tu « as dornù cette nuit! dit-elle à sa mère. Ah! ré- « pondit Marianous , c'est la dernière nuit que j'au- « rai passée dans cette chaumière , et dans ce lit « j'ai dormi depuis quarante ans. 0 ma fille ! ô ma <> fille! à dater de ce jour, nous n'avons plus un « asile reposer notre tête : la pierre des champs « sera notre siège et notre chevet! » Et alors elle lui raconta la visite que le propriétaire de leur cabane lui avait faite, sa dureté , ses menaces, ses cruelles menaces qui allaient si vite s'accomplir.

Elle avait à peine achevé son récit qu'elle enten- dits' avancer plusieurs personnes , et son proprié- taire parut acconipaguc des gens de la justice. On

MAGASIN RELIGIEUX.

Il

s'établit sur la table pour écrire , puis on sortit les meubles en dehors de la maison , et on commença l'enchère devant un petit nombre de personnes que ce triste spectacle avait attirées. D'abord on mit en vente les objets de plus haute valeur, mais de quelle valeur, bon Dieu! si modique, si nulle, que le propriétaire commençait à craindre que les frais ne fussent à sa charge. Il n'y avait pourtant que vingt-quatre francs à payer.

La vente n'avait encore produit que les deux tiers de cette somme, et il ne restait plus qu'un petit mi- roir, si noirci, si dépoli , si rayé, que le recors avait hésité s'il devait le prendre, et puis la vieille image de la Vierge tenant encore par quatre clous. Au pied de l'image , Marianous et sa fille étaient agenouil- lées , tremblantes , l'oreille attentive à tous les dé- tails de cette vente fatale , et comparant leur sort à celui de Joseph qui voit ses frères partager ses ha- bits , ou à celui de Notre-Seigneurqui voit du haut de la croix les deux soldats romains jouer aux dés sa robe de misère.

a N'y a-t-il plus rien? dit le crieur, ennuyé d'a-

voir une si mince vacation. Voyez de nouveau et

cherchez ; faisons encore quelques sous. »

Un des hommes entra et fit ime recherche minu- tieuse ; il enleva le miroir et se mit à d(''tacher l'image. A ce moment, les deux femmes jetèrent un cri de désespoir et de terreur. « Comment,

dit Marianous épouvantée , vous ni'ôtez aussi « la sainte figure de ma patronne ! Hélas ! hélas I

voici le plus grand de tous mes malheurs ! Vous « n'aurez rien de cette pauvre image , et vous vou—

lez me la ravir I 3Iais c'est mon dernier bien , ma « dernière consolation I Ma fille , fais comme moi , « tombe à leurs genoux ; qu'ils soient touchés de

nos prières! » Et tandis que Françonnette tom- bait aux pieds de cet homme , sa mère s'était pla- cée devant l'image chérie et cherchait à la défen- dre de ses faibles mains.

Cette altercation attira le propriétaire, qui, déjà mécontent de voir le mauvais succès de la vente, entra d'un air brutal. La pauvre femme courut à lui : « Monsieur, monsieur, vous m'avez tout « enlevé, et je vous le pardonne : car enfin mon « bien était devenu le vôtre, puisque je ne peux pas « vous payer ; mais on veut m'ôter cette image I « c'est celle de ma sainte patronne, devant laquelle

je fais mes prières depuis quarante ans. C'est cette « image qui reçut lepremier regard de ma fille, et le

dernier regard de mon mari! Carjel'aiiniseàcette « place le jour de mes noces , et c'est tout ce qui me « reste de luil Grâce! pitié! laissez-moi cette image. « Qu'en voudriez-vous faire , à présent qu'elle est « aussi vieille que je suis vieille , aussi prête à s'en « aller en lambeaux que je suis prête à m'en all^T « en poussière? » Et ses larmes coupèrent sa voix.

Le méchant homme ne daigna pas même lui ré- pondre. Il avait silencieusement ouvert son couteau pour arracher les clous qui retenaient la feuille , et y étant parvenu , il l'apporta sur la place. « Qui « veut cette superbe peinture ])our deux sous? » dit le crieur. « Deux sous ; pas davantage ; personne « ne parle? »

Il l'approcha des spectateurs , parmi lesquels se trouvait un groupe de plusieurs messieurs de la ville qui se promenaient sur les bords de l'Aveyron , et que la curiosité avait arrêtés un moment pour voir la vente. Les deux habitantes de la chaumière n'as- sistaient pas à cette profanation précieuse de leur image. iMarianous s'était presque évanouie de dour leur, et sa fille lui donnait des soins en pleurant.

« Deux sous! répéta le crieur; deux sous! n'y « a-t-il personne ici dont la Sainte Vierge soit la « patronne? enchérissez. ■>

« Trois sous I s'écria ime jeune fille qui s'ap- pelait Marianeite.

« Cinq francs ! » répondit un des messieurs de la ville qui , pour la première fois , venait de jeter les veux sur la figure de la Madone. Le crieur fut tel- lement interdit qu'il resta muet ; ses bras en tom- bèrent d'étonnement. Il regarda l'euchérisseur d'une manière si plaisante , que tout le monde se prit à rire.

" Vingt francs! » ajouta une seconde voix , par- tie du même groupe.

« Vingt francs! >■ murmura le crieur avec la voix et la figure d'un homme qui fait un rêve.

« Trente francs ! « cria la première voix.

« Quarante fraoïcs ! » ajouta la seconde.

« Cent francs !

Deux cents francs!

« Cent écus !

ic Cinq cents francs!

« Cinq cents francs ! » répéta le crieur. Il y avait un murmure confus parmi les villageois.

« Huit cents francs! » interrompit l'un des enchérisseurs , avec un empressement qu'il voulait combattre.

« J'en donne mille écus, » ajouta l'autre, im- passible. Il y eut un moment de silence après le- quel le crieur dit deux fois lentement : « Mille « écus ! mille écus ! personne ne dit rien ? adjugé. »

« Monsieur , » dit le jeune peintre qui avait re- connu au premier coup d'ceil le chef-d'œuvre qui se présentait à lui, » vous avez un admirable « IMurillo; j'auraisdonné ma fortune d'artiste pour >. vous le disputer , mais vous avez à votre disposi- .< tion la fortune du gouvernement : vous deviez .. l'emporter sur moi. A mon retour àParis, j'irai au « iMasée(l) voir cette merveille, ajouta-t-ilen sou-

(■.) Ce table.iu est eliettivcmcnt cluiii la galerie du Louvre.

12 ^ LE CATHOLIQUE,

« riant; là, du moins, efte acwi presque à moi. » Puis il s'éloigna, jetant un regard d'envie sur la sublime peinture que son antagoniste serrait avec soin dans son porte-feuille , en échange de trois billets de mille francs que les assistans regardaient avec de grands yeux stupides.

Quand Marianous revint à elle, et qu'on lui 'conta cette merveilleuse histoire , elle ne put et ne "Voulut l'expliquer que par un miracle de sa pa- tronne. On juge si elle et sa fille furent heureuses toute leur vie avec tant d'argent. El'es connurent l'aisance ; chaque année , à l'anniversaire du jour l'on avait vendu ses meubles , Marianous fai- sait dire une messe et brûler un cierge à la cha- pelle de la Vierge. Elle avait acheté une nouvelle image qui représentait la mère du Sauveur enle- vée au ciel au milieu d'une nuée de têtes d'anges ; mais cette image lui rappelait bien souvent celle qu'elle avait perdue , et malgré tout le bonheur qu'elle devait à sa petite fortime , vm regret entrait dans son cœur , une larme effleurait ses yeux , et elle disait à sa fille : u Ma belle image de la « Vierge I »

Assurément , il n'y a pas de miracle dans cette histoire, et cependant on peut y voir uue ré- compense céleste de la dévotion de cette pauvre femme , qui disait de si grand cœur , heureuse ou malheureuse : « Sainte Marie , j'espère en vous! »

HISTOIRE

LES DEUX PESTES

Catholique , terme dérivé d'un mot grec (1) , signifie iini\'ersel. L'Eglise est nommée catholique, nou-seuleinent pour marquer qu'elle est répandue sur toute la terre , dans toutes les nations , mais pour exprimer la profession qu'elle fait de croire et d'enseigner partout la même doctrine, de prendie pour règle de sa foi l'universalité de croyances : tel est le caractère qui distingue la véritable église de Jésus-Christ d'avec les sectes qui se sont sépa- rées d'elle.

C'est l'idée qu'en donnait saint Irénée dès la fin du second siècle. « L'Eglise, dit-il, quoique dis- " persée par tout le monde , conserve avec le plus « grand soin la foi et la doctrine qu'elle a re- « çues des apôtres et de leurs disciples. Semblable ■< à uue seule famille qui n'a qu'un cœur, qu'une >i âme , qu'une même voix , elle croit , enseigne et « prêche partoutde même d'un consentement una- « nime ; partout la tradition est uniforme , malgré « la dislance des lieux et la diversité des langues. »

L'expression de calholitjiw est donc appliquée à l'Eglise romaine dans deux sens ; l'un exprime son étendue matérielle , l'autre son éternelle im- muabiliié.

if'j KaOoiov , pa-tout.

L intervention du christianisme n'a jamais eu plus de puissance que dans les grandes calamités ; la céleste origine de la religion ne se fait voir nulle part avec autant d'éclat qu'au miUeu des désastres, lorsqu'il s'agit de consoler , de soutenir et de répa» rer. Quand tous les esprits sont vaincus par la foret du mal, que tous les fronts se prosternent dan» la poussière , que l'espoir et toutes les consolations humaines ont disparu , alors l'œuvre du christia- nisme commence ; sa parole rend le courage aux affligés et leur fait lever les yeux vers le ciel , et sa main soutient les nations tremblantes pendant qu'elles cheminent à travers les mauvaises jour- nées de leurs pèlerinages. Mission sublime que la religion s'est toujours attribuée! Les archives des siècles fournissent des preuves innombrables de ces vérités. Nous en citerons aujourd'hui deux exem- ples : l'un puisé dans l'histoire moderne , l'autre dans l'histoire de nos jours.

Au mois d'août 1720, la peste d'Orient éclata à Marseille ; elle y avait été apportée dès le 25 mai de cette année par le capitaine Chataud , venu de Tripoli. Il est impossible , à moins de lire l'histoire détaillée de ce fléau, de se figurer par quel con- cours de circonstances fatales , par' quel aveugle- ment des magistrats , des médecins , des intendans de santé, la contagion se glissa au sein de Marseille, s'y développa lentement , mais sans obstacles, jus- qu'à l'heure enfin , comme un torrent qui rompt toutes ses digues , elle déborda sur la ville entière, frappant des deux mains et de toutes parts comme l'Ange exterminateur, et criant d'mie voix terrible à l'oreille des insensés qui voulaient nier sa présence : « Ce jour est votre dernier jour ! »

Autant la- sécurité avait été grande dans les pre- miers jours de la maladie , autant la terreur fut inouie lorsque le nombre de ses victimes ne permit plus de la méconnaître. Les magistrats etleshabi- tans perdirent courage dès qu'ils eurent envisagé en face l'horrible réalité. On ne vit plus qu'un moyen de salut , la fuite ; et la moitié de la popula- tion l'employa. Les riches se hâtèrent de rassem- bler des provisions et de regagner celles de leurs bastides qui étaient situées dans l'intérieur du cor- don sanitaire qu'on venait de tracer autour de Marseille ; les pauvres quiuèrent la ville en grand nombre , et se réfugièrent <.lans des rochers , dans des cavernes, et sous des tentes dressées à la hâte. Les gens de mer s'embarquèrent avec leurs famil- les sur des vaisseaux cl sur des barques , formant, pour ain«idire, laus le port et dans la rade, ime

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MAGASIN RELIGIEUX.

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ville flottante au milieu d'une ville immobile. Vaines précautions ! La plupart de ces malheureux avaient emporté avec eux le germe mortel , et la contagion s'enfuyait à leur suite ; mais l'émigra- tion n'en était pas moins générale , et les officiers de justice , les directeurs des hôpitaux, les inten- dans de la santé , les conseillers de ville , tous les officiers municipaux , excepté les échevins , eurent bientôt disparu.

Il y avait alors à la tète du clergé marseillais un homme dont le nom rappelle en un seul mot tout ce qu'il y a de plus noble , de plus courageux , de plus dévoué, de plus sublime dans les vertus qu'in- spire la religion chrétienne , et dont on ne peut lire l'histoire sans larmes et sans frissons ; ce pré- lat, ce confesseur, cet apôtre, s'appelait Belzunce. C'était un homme d'une naissance illustre, d'une grande éloquence, d'une science universelle; mais on ne se souvient que de sa charité. M. de tielzunce était depuis douze ans évèque de IMarseille. Dès que la contagion eut éclaté , il comprit sa position comme saint Charles Borromée avait compris la sienne , et sortant de son palais épiscopal , le front calme et avec un sourire sur les lèvres, il alla droit à la peste ; et commença avec le fléau envoyé par l'enfer une lutte terrible dont l'envoyé de Dieu sortit vainqueur. A sa voix , les chanoines de son chapitre, les curés et les vicaires de son diocèse, les religieux de toutes les communautés , tout ce qu'il y avait de prêtres à Marseille, comprit qu'il s'agis- sait du martyre , et courut se ranger autour de lui. Il n'y a pas d'éloges à donner à un dévouement pareil , il sidEt de le raconter. A toutes les heures du jour et de la nuit, déjà malades, ou bien portans encore , ces dignes ministres du Dieu qui but le ca- lice du jardin des Olives , se répandaient dans les quartiers les plus infectés de la ville. Comme des anges consolateui-s, ils apparaissaient au chevet des malades avec les secours de l'art et les secours de la religion ; car un grand nombre de médecins, et entre autres ceux que le régent avait envoyés , avaient tremblé à l'aspect de la contagion , et s'é- taient éloignés de Marseille. Animé par la charité, la plus féconde des vertus évangéliques, M. de Bel- lunce semblait se multiplier. Partout il s'avançait à la tête de son clergé , et son titre d'évêque ne lui ser- vait qu'à réclamer une plus grande part de fatigues et de dangers. La plupart des pestiférés , chassés de tous côtés , traqués comme des bêtes fauves , se ré- fugient sur le port , dans les promenades et dans les rues : c'était que M. de Belzunce venait les assister. Des prêtres le suivaient chargés de provi- sions et de médicamens. Aux malades qu'il avait espérance de sauver, il prodiguadt des soins et des encouraîreinens : à ceux dont la vie semblait con- damnée , il montrait le ciel , et de ses maias trem-

blantes il administraitles saints sacremens. La mort était de toutes parts autour de lui ! la mort , il la respirait dans le dernier soupir des malades sur lesquels il était penché ; il la touchait en pansant leurs horribles plaies , et marchait sur elle en fou- lant aux pieds leurs habits pestiférés. La mort! à chaque instant elle frappait quelqu'un des prêtres qui lui servaient de cortège ; elle tournait autour de lui comme une bête farouche autour de sa proie , et semblait ne l'épargner si iong-temps que poux jouir de son agonie. Il fut sauvé pourtant ; mais quelle autre religion pourra jamais offrir d'aussi magnanimes spectacles , inspirer d'aussi courageux sacrifices !

Ce fut au mois de septembre que la contagion acquit le plus de violence ; il mourait mille per- sonnes par jour. Les rues étaient encombrées de cadavres : on avait bien mis en liberté un grand nombre de galériens pour les charger du soin des funérailles ; mais ils n'y pouvaient suffire , et la mortalité augmentait au fur et à mesure de lapu- tridité de l'air. Marseille oflVait alors un spectacle qui est admirablement peint dans un mandement que M. de Belzunce écrivit pour prescrire des pé- nitences et des prières :

« Malheur à nous et à vous , mes très-chers frè- M res, si tout ce que nous voyons, tout ce que nous « éprouvons depuis long-temps n'est pas encore ca- « pable de nous faire rentrer en nous-mêmes 1 Une « quantité prodigieuse defamilles sont entièrement « éteintes par la contagion; le deuil et les larmes sont M introduits dans toutes les maisons ; un nombre « infini de victimes est déjà immolé à la justice d'un « Dieu irrité ; et nous , qui ne sommes peut-être « pas moins coupables que ceux de nos frères sur « lesquels le Seigneur vient d'exercer ses plus re- « doutables vengeances , nous pourrions être tran- « quilles , ne rien craindre pour nous-mêmes , et « ne pas faire tous nos effisrts pour tâcher, par « notre prompte pénitence , d'échapper au glaive « de l'Auge exterminateur I

" De quel spectacle affreux n'avons-nous pas été « et ne sommes-nous pas encore les tristes témoins! II Nous avons vu tout à la fols les rues de cette vaiste « cité bordées des deux côtés de morts à demi « pourris , si remplies de bardes , de meubles pes- « tiférés jetés par les fenêtres , que nous ne sa- « vions plus mettre les pieds. Nous avons vu « une infinité de malades devenir un objet d'hor- (( reur et d'effroi pour les personnes mêmes à qui M la nature devait Inspirer pour eux les sentimens « les plus tendres et les plus respectueux , aban- <c donnés de tout ce qu'ils avaient de plus proche ; « jetés inhumainement hors de leur propre mai- « son ; placés sans aucun secours dans les rues i< parmi les morts, dont la vue et la puanteui

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LE CATHOLIQUE,

« étaient insupportables. 0 combien de fois , dans « notre très-amère douleur , nous avons vu ces moribonds tendre vers nous leurs mains trem- « blantes pour nous témoigner leur joie de nous « revoir encore une fois avant de mourir, et nous " demander ensuite avec larmes , et dans tous les « sentimens que la foi , la pénitence et la résigna- « tion la plus parfaite peuvent inspirer, notre bé- « nédiction et l'absolution de leurs péchés ! Coni— « bien de fois aussi n'avons-nous pas eu le regret « d'en voir expirer presque sous nos yeux , faute de >i secours !....

u Nous avons vu les corps de quelques riches du « siècle , enveloppés d'un simple drap , mêlés et « confondus avec ceux des plus pauvres et des plus « méprisables en apparence, jetés comme eux dans de vils et infâmes tombereaux , et traînés avec « eux sans distinction aucune dans une sépulture « profane , hors de l'enceinte de nos murs. Mar- " seille, cette ville si florissante, si superbe, si peu- « plée, il y a peu de mois ; cette ville si chérie dont '< vous aimiez à faire remarquer et admirer aux " étrangers les différentes beautés, dont vous van- " liez si souvent et avec tant de complaisance la " magnificence ; cette ville dont le commerce s'é- u tendait d'un bout de l'univers à l'autre , tou- « tes les nations , même les plus barbares et les " plus reculées , venaient aborder chaque jour ; " Marseille est tout à coup abattue, dénuée de « tout secours , abandonnée de la plupart de ses « habitans. Toute la France , toute l'Europe est en » garde contre eux ; ils sont devenus odieux au " reste des mortels! Quel étrange changement! « et le Seigneur fit-il jamais éclater sa vengeance « d'une manière plus terrible et plus marquée ? »

Le jour de la Tou^ssaint, M. de Belzunce fit dres- ser un autel funèbre au milieu du Cours , et dès le matin, étant sorti de son palais, pieds nus, un flam- beau à la main , il alla , dans cet appareil de sup- pliant, jusqu'à l'endroit il voulait implorer la miséricorde céleste. Le glas des morts sonnait à toutes volées; le bruit sourd des canons se faisait en- tendre ; tout mi peuple pâle et désolé s'était pros- terné sur le Cours et dans toutes les rues d'où l'on pouvait voir l'autel. Tous les yeux qui pouvaient encore pleurer étaient remplis de larmes, toutes les poitrines étaient gonflées de sanglots, toutes les voix répétaient les paroles du prophète : Seigneur, Seigneur ! j'ai cr'évers vous du fond de V abîme! et sur l'autel du Coui's, tendu de noires draperies, le chef spirituel de tous ces infortunés célébrait le saint sacrifice, et tout bas offrait sa vie pour dés- armer la colère divine.

Tant de prières, tant de vertus, tant de larmes apaisèrent en effet la Providence. La fureur de la maladie décrut rapidement; mais elle resta près

d'une année â disparaître entièrement de Mar- seille ; elle y avait fait cinquante mille victimes.

Il y a deux années, un fléau venu aussi de l'Orient a déployé ses ailes sur notre grande ville. Le cho- léra , plus terrible que la peste , puisque sa cause est encore un mystère , et que tous les efforts de l'art se sont brisés contre lui ; le choléra, rompant Xavir- tes les prévisions , déjouant tous les calculs , appa- rut tout à coup au milieu de nous , par une tiède journée de printemps , sous un ciel pur, dans un air embaumé de la végétation naissante. En peu de jours le nombre des victimes fut immense. Le deuil entra dans toutes les familles ; les hôpitaux regorgèrent de malades ; les rues furent encom- brées de corbillards. Alors un prélat , qui vivait obscur, caché, pour ainsi dire proscrit, ignoré de tout le monde , excepté des pauvres , ce prélat sor- tit de sa retraite , et s'avança vers les murailles de l'Hôtel-Dieu. Il ne se souvenait point s'il y avait eu des Borromée et des Belzunce ; il suivait letu: exemple , parce qu'il obéissait au cri de ses entrail- les et à la voix de la religion. Il entra dans la saUe des malades , et à cette époque on ne savait pas en- core si le choléra était une contagion ou une épidé- mie. Ils'approchadulit des moribonds et les toucha de ses mains , et il leur dit de ces paroles conso- lantes et douces qui détachent de la vie et qui font espérer dans la mort. Parmi ceux auxquels il pro- diguait ses soins évangéliques , plusieurs avaient contribué sans doute à le chasser de son palais; plusieurs avaient demandé sa tête avec des hurle- mens de cannibales ; plusieui's avaient démoli sa maison derrière Notre - Dame et sa maison de Conflans. Mais lui, s'il se souvenait de ces momens d'épreuve , c'était pour être plus aftectueux encore auprès de ceux qui lui avaient valu de si mauvaùs jours. Il leur disait : « Espérez, mes fils; » et puis il leur montrait le crucifix le Sauveur des bornâ- mes avait souffert tant de tortures ; et quand il se retira , au milieu d'un concert de bénédictions, aa milieu d'un déluge de larmes, les médecins qui l'avaient suivi, les infirmiers qui avaient reçu ses largesses, tout le monde disait : « Est-ce cet « homme sur la tête duquel les partis ont assumé M tant de haines? Qui donc a donné à ses paroles « tant d'onction et de douceur? Les orages pohti- « ques l'ont fait presque pauvre : donc a-t-il Il trouvé toutes les aumônes qu'il nous a faites ? »

A dater de ce jour, jusqu'à la fin de l'épidémie, la vie de ce prélat fut une suite d'œuvres évangé- liques. A plusieurs reprises, tous les hôpitaux de Paris furent visités par lui , et chacune de ses visi- tes était marquée par des aumônes nouvelles ; et chaque fois qu'il sortait d'une salle de malades , il y en avait qui répétaient en pleurant ses paroles, et qui bénissaient les consolations puissantes de la

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religion. On fut obligé d'élever des Lôpltaux provi- soires, des ambulances; aussitôt il écrivit aux minis- tres, et mit à leur disposition les couvens , les sémi- naires de Paris et sa maison de campagne de Conflans à peine relevée. Cet exemple fut suivi par le cleigé de tout son diocèse. Les séminaristes de Saint-Sul- pice, les prêtres de Saint-Lazare, s'offrirent pour être infirmiers des malades ; enfin le génie de la religion chrétienne se montra , comme autrefois , de tous les côtés , sous toutes ses formes, avec toute son abnégation , tout son oubli des injures, toute son inépuisable charité. Pures vertus qui avez lui dans ces temps d'orage , rapides éclairs de lumière qid avez passé dans cette nuit sombre , avez-vous appris aux peuples quelle route ils devraient sui- vre et quelle bannière devrait les rallier?

M. de Belzunce fut nommé à l'archevêché d'Aix; mais il refusa de quitter son diocèse et ses ouailles chéries. Tant de souvenirs devaient l'y rattacher ! et puis il savait que les vertus chrétiennes ne peu- vent être récompensées parles hommes. Le prélat qui est à la tête du clergé de Paris le sait aussL

DE LA SECTE DES ANABAPTISTES.

Les Anabaptistes proprement dits sont une secte de protestans qui parut d'abord , vers l'an 1525, en quelques contrées d'Allemagne , et particulière- ment en Westphalie , ils commirent d'horribles excès. Ils enseignaient que prêter serment était un crime , qu'vm véritable chrétien ne pouvait être soldat ni magistrat. Ils prêchaient la communauté des biens et la sédition contre toutes les puissances de la terre ; mais leur plus grcuide hérésie était relative au sacrement du baptême : ils soutenaient qu'il ne faut point baptiser les enfans avant l'âge de rajson , ou qu'à cet âge il faut leur réitérer le baptême.

L'opinion la plus commune est que cette secte doit son origine à Thomas Muncer et à Nicolas Storch , deux Allemands , deux anciens disciples de Luther , dont ils s'étaient séparés sous prétexte que sa doctrine n'était pas assez parfaite, qu'il n'a- vait fait que préparer les voies à la réformation , et que pour parvenir à établir la véritable religion de Jésus-Christ , il fallait quela révélation vînt à l'appui de la lettre morte de l'Ecriture.

Sleidan est l'auteur qui détermine le plus pré- cisément l'origine des Anabaptistes dans ses com- mentaires historiques. Il observe que Luther avait prêché avec tant de force pour ce qu'il appelait la tierr^ eVang-eV/^ue, que les paysans de la Souabe se liguèrent ensemble sous prétexte de défendre la docuine évangélique et de secouer le joug de la

servitude. Ils se rendirent coupables de grands dés- ordres : la noblesse, qu'ils voulaient exterminer, se l'wua contre eux et les obligea bientôt à poser les armes, excepté danslaThuringe, Muncer avait fixé le siège de son empire chimérique, à Muhlhau- sen. Luther leur écrivit pour les engager à quitter les armes , mais toujours inutilement ; ils rétorquè- rent contre lui sa propre doctrine , et soutinrent que puisqu'ils avaient été rendus libres par le sang de Jésus-Christ, ils ne pouvaient rester vassaux dfi la noblesse. Telles étaient les suites de l'anarchie Luther avait plongé l'Allemagne par la licence de ses opinions. Il crut aller au-devant des reproches qu'on pouvait lui faire en publiant un livre dans lequel il invitait les princes à prendre les armes contre ces séditieux ■;;;; abusaient ainsi de la pa- role divine ; cette làcLeté fut condamnée, même en ce temps-là , par ses disciples les plus fana- tiques. Le comte de IMansfeld , soutenu par les princes et la noblesse d'Allemagne, réunit en effet des troupes et dispersa les bandes des rebelles. Mais la secte des Anabaptistes ne fut pas pour cela dé- truite : en 1534 , ils se trouvèrent assez puissans pour s'emparer de IMunster, et y soutenir un siège sous la conduite de Jean de Leyde , tailleur d'ha- bits , qui se fit déclarer leur roi. La ville fut bien- tôt reprise sur eux par l'évéque de Munster ; Jean de Leyde fut mis à mort, et, depuis cet échec, la secte dont il avait été le chef n'osa plus se mon- trer ouvertement en Allemagne.

Cependant deux Anabaptistes, nommés Gabriel et Hutter , trouvèrent moyen de se réfugier en IMo- ravie. Ils y rassemblèrent le plus grand nombre qu'ils purent de leurs partisans ; Hutter leur donna un symbole et des lois. Il leur enseigna : qu'ils étaient la nation sainte que le Seigneur avait choi- sie pour la rendre dépositaire du vrai culte ; que toutes les sociétés qui ne mettent pas leurs biens en commun sont impies ; que les chrétiens ne doivent point reconnaître d'autres magistrats que les pasteurs ecclésiastiques; que Jésus— Christ n'est pas Dieu, mais prophète ; que tous ceux qui ne sont pas rebaptisés sont des infidèles, et que le nouveau baptême annule les mariages con- tractés auparavant; enfin que le baptême n'est point administré pour effacer le péché originel , mais que c'est un signe par lequel un fidèle s'unit à l'Eglise. Ainsi les hérésies des protestans étaient toujours la base de celles des Anabaptistes.

Hutter ne conserva parmi ses sectateurs qu'ime seule pratique de religion : le baptême des adult». Il ne leur fit célébrer la cène que deux fois l'année. Il leur persuada de mettre en commun tous leurs biens, même les enfans, aên que tous fussent élevés de même. Cette républiai*^ S^S^ulière forma d'a- Lord une société »ii»«i«ikJ»*- -^ iaborieiu, sobres,

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paisibles , réglés dans leurs mœurs ; mais la cor- ruption el l'irréligion ne tardèrent pas à s'y intro- duire ; Hutter et Gabriel ne purent s'accorder long- temps. Le premier ne cessait d'invectiver contre les magistrats et contre toute espèce d'autorité ; le se- cond , plus modéré , voulait que l'on se conformât aux lois du pays l'on était. 11 se forma ainsi deux partis, l'un de GainV/j/e5 , l'autre de Huttérites, qui s'excommunièrent mutuellement. Après la mort de Hutter, qui fut puni du dernier supplice comme hérétique séditieux , les deux sectes se réu- nirent sous le gouvernement de Gabriel ; mais il ne put y rétablir l'ordre ni la régularité des mœurs. Il devint odieux à toute la secte, qui le fit chas?er de la Moravie. Il se retira en Pologne et mourut dans la misère. De leur côté , les frères Moraves ne tardèrent pas à se disperser.

Vers l'au 1536, Simon Menno, prêtre apostat, essaya de faire en Hollande ce que Gabriel et Hutter avaient fait en Moravie. Il entreprit de réunir les différentes sectes d'Anabaptistes. Par ses prédications, par ses écrits, par ses voyages con- tinuels , il en vint à bout jusqu'à un certain point , et il leur inspira des sentimens plus modérés que ceux de leurs chefs précédons. Maintenant les Anabaptistes sont à peu près Wyxs Mennonites : leur croyance se réduit aux points suivans. Ils u ad- ministrent point le baptême aux enfans , mais seu- lement aux adultes capables de rendre compte de leur foi. Ils prétendent que Jésus-Christ n'est pas réellement dans l'Eucharistie: ils s'abstiennent des sermens ; leur simple parole leur en tient lieu de- vant les magistrats. Ils regardent la guerre et la profession des armes comme illicites; mais ils con- tribuent de leurs armes à la défense de la patrie. Ils ne condamnent plus absolument les charges de la magistrature, mais Us s'abstiennent d'en exercer aucune. On dit qu'en général leurs mœurs sont douces et pures ; mais comme beaucoup d'entre eux se sontenrichis par l'agricuUureetpar le commerce, ils se sont relâchés de la morale sévère de leurs an- cêtres. Il y en a dans quelques parties de l'Alle- magne, un très-grand nombre _en Hollande, plu- sieurs en Amérique et dans les Etats-Unis. Oa n'en voit pour ainsi dire pas en France.

Quoiqueleurs doctrines se rapprochent beaucoup de celle des Quakers , ils ne fraternisent pas cepen- dant : ces doctrines ont fini par ne plus ressembler en rien à la religion catholique. Exiler les enfans du royaume des cieux , c'est oublier l'un des plus tou- -lians enseignemens de l'Évangile. Qu'importe le raisonnement à celui qui a l'innocence? Le Sei- gneur n'a-t-il pas dit : « Siiiiiepanndos ventre ad < rne. Laissez les enfans venir à moi ? »

É?HÉBléB.IDES R£I.IGIXt7SES

POUR LA 1" QUINZAINE DU MOIS DE DÉCEMBRB.

1" décembre 1521. Mort du pape Léon X.

2 décembre 1552. Mort de saint François Xavier.

2 décembre 1719. Mort du père Quesnel, théo- logien janséniste français. C'est l'auteur du hvre des Réflexions morales, à propos duquel fut con- çue et rédigée la fameuse bulle Unigenitus. Le bruit causé par ce livre dura long-temps après la mort de l'auteur. à Paris , le père Quesnel mourut à Amsterdam. Il avait passé quatre-vingt-six ans dans des agitations continuelles et dans les travaux les plus assidus.

4 décembre 1642. Mort du cardinal de Riche- lieu.

6 décembre 1352. Mort du pape Clément VI. Il résida à Avignon. Ce fut sous son pontificat qu'ar- riva la révolte de Rienzi. Il acheta à Jeanne de Na- ples la souveraineté d'Avignon , moyennant quatre- vingt mille florins. Clément VI se nommait ci- vilement Pierre Roger , et appartenait au clergé français. Il avait été docteur de Paris, bénédictin de La Chaise-Dieu en Auvergne , évêque d'Arras , archevêque de Rouen , et il tenait les sceaux de France sous Philippe de Valois, lorsqu'il rem- plaça le pape Benoît XII.

13 décembre 1545. Ouverture du concile de Trente. Ce concile avait pour principale mission de ramener l'miité dans l'Église et la paix dans l'Europe, que troublaient les schismes de la ré- forme. Il dura vingt-un ans.

14 décembre 1515. Signature du concordat entre le pape Léon X et François I", roi de France.

TOMBEAU DE NÉRON.

Selon mie tradition populaire qui court à Rome, il y avait autrefois à la /^orta del Popolo un grand arbre sur lequel venait constamment se percher un corbeau. On creusa la terre au jiied de cet arbre , et l'on trouva une urne avec une inscription qui disait que cette urne renfermait les cendres de Néron ; on jeta les cendres au vent , et l'on bâtit sur le heu l'on avait trouvé l'urne , l'église connue aujourd'hui sous le nom de Sainte-Marie du Peuple. Le monument appelé le Tombeau de Né- ron, que l'on voit à deux lieues de Rome, sur route de Toscane, n'est point le tombeau de Néron.

Le sto'icisme ne nous a donné qu'un seul Epic- tète , et la philosophie chrétienne forme des mil- liers d'Épictètes qui ne savent pas qu'ils le sont , et dont la vertu est poussée jusqu'à ignorer leur vertu

même.

Voltaire , Correspondance générale.

MAGASEV RELICxIElTX.

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HISTOIRE DE BOSSUET (t).

n y a dans le siècle de Louis XIV un homme qui le domine de toute sa hauteur , un homme qui est grand par excellence dans ce siècle de grandes choses et de grands hommes , im homme dont le nom résume toute cette époque comme son génie en résume tous les génies , qui a touché du pied à toutes les gloires, et qui a toujours voulu trivre dans la retraite , orateur, historien , théolo- gien, philosophe, éloquent comme saint Augustm, vertueux comme saint Vincent de Paul , et qui n'a que ses œuvres d'égales à ses écrits : cet homme est Bossuet.

Il y a deux hommes à considérer dans Bossuet : le prélat dont les vertus jetèrent un éclat si pur, et l'écrivain sacré dont les œuvres se confondent dans nos bibhothèques avec les œuvres les plus sublimes des Pères de l'Eglise. Ceci n'est qu'une notice sur la Tie privée de Bossuet; nous publierons plus tard un aiticle qui contiendra l'énumératinn de ses ou- vrages, et quelques-unes des impressions que leur lecture fait éprouver.

Jacques-Bénigne Bossuet naquit à Dijon le 28 septembre 1627, d'une famille originaire de Bourgogne, et qui comptait plusieurs membres dans les parleraens de Metz et de Dijon. Il fut élevé par un oncle paternel , et destiné dès l'âge de huit ans à l'état ecclésiastique. Ses premiers succès (2) donnèrent tant d'espérances, qu'on ne voulut rien. négliger pour développer des talens qui s'annon- çaient d'une manière si brillante. Il fut envoyé à Paris et placé au collège de Navarre , le plus célè- bre alors de la capitale , et qui avait pour grand- inaitre Nicolas Cornet, docteur illustre à cette épo- que par sa science et par sa piété , illustre encore maintenant par l'amitié que Bossuet lui a portée.

Bossuet avait à peine seize ans quand il fut choisi par la Sorbonne pour soutenir une thèse publique , et dans ime circonstance très-solennelle; cette thèse fit un tel éclat, que bientôt on parla du jeune élève comme d'un prodige. Ou voulut le voir à l'hôtel Rambouillet , se réunissaient, chez le duc de Ne»'ers , les plus beaux esprits du temps ; il y fut amené par le marquis de Feuquières , et , sans préparation aucune et devant une assemblée de juges bien redoutables , il improvisa un sermon qui fut accueilli par l'admiration générale. C'est à ce propos que le poète Voiture , célèbre autrefois par ses bons mots , fatisant allusion à l'heure très- avancée de la soirée, et à l'extrême jeunesse du

(i) La plus grande pariie de celle notice est eiiraite de l'excellent ouvrage de M. de Beausset, le dign« hislor.en de Bossuet et de Frnelon.

[t) Au collège des Jésuites de Dijoa,

prédicateur, s'écria qu'il n'avait jamais entendu prêcher si tôt ni si tard ; cette plaisanterie ne valak peut-être pas la peine d'être si souvent répétée.

Nous n'avons pas l'intention de suivre Bossuet dans tous ses triomphes universitaires; importans pour tout autre, ils ne sauraient l'être pour lui. Il en est un cependant auquel se rattache l'o- rigine de ses relations avec le grand Condé ; nous ne sau.ions le passer sous silence. A l'âge de vingt ans , Bossuet avait été admis dans la corporation du collège de Navarre, avant même d'avoir soutenu sa thèse de tentative, ce qui était une grave infrac- tion, à la règle ; mais il remplit bientôt cette forma lit»', et dédia sa thèse au prince de Condé. Ce nom était alors dans toutes les bouches ; la paix de AV îstphalie allait se conclure, et le jeune héros de Rocroy et de Nordlingue était entouré de l'auréole de la victoire. Il entre tout à coup dans la grande salle du collège de Navarre , accompagné d'utn ma- gnifique cortège de courtisîms et de frères d'ar- mes. Bossuet était au milieu de sa thèse ; le sujet qu'il avait choisi était le néant des gloires de la terre , à côté du bonheur qui attend le juste, hans s'interrompre , il paya un noble tribut de louanges au jeune vainqueur qui venait de rem- porter de si beaux triomphes; mais il sut aussi lui dire avec une sorte d'autorité que lui donnait son génie, sinon son âge, combien cette gloire était \slne et périssable. Quarante ans après, sur le cercueil de ce prince , il répétait les mêmes vérités ; et par une coïncidence remarquable, c'est devcmt le grand Condé que l'éloquence de Bossuet commen- çait sa carrière , c'est devant lui qu'elle devait la terminer.

Bossuet reçut la prêtrise au carême de 1652 : pour s'y disposer saintement, il fit sa retraite à Saint- Lazare, sous la direction de saint Vincent de Paul, dont il resta l'ami. A peine ordonné prêtre, une occasion s'offrit à lui de se fixer à Paris, ses pre- miers succès et l'intérêt de son avenir semblaient devoir le retenir; mais ces considérations touchè- rent peu Bossuet. Séduit par l'espérance d'une vie obscure et tranquille, d'ime vie toute d'études et de charité , il quitta la capitale et alla remplir les sim- ples fonctions de chanoine dans le chapitre de Metz. Il resta dans cette ville jusqu'en 1659. C'est qu'il amassa dans le silence et dans la retraite cette multitude de connaissances, cette érudition inouïe qui fait de la collection de ses ouvrages l'a- brégé de toutes les sciences humaines. C'est que penché sur les livres sacrés , entouré de la Bible et des Pères de l'Église, il fit de son génie un génie primitif, et de son éloquence, l'éloquence des an- ciens jours.

Les protestans de IVÎetz avaient alors pour prin- cipal ministre Paul Ferri. Ce ministre réunissai*

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LE CATHOLIQUE,

des connaissances étendues et variées à une aménité et à une pureté de mœurs qui le rendaient aussi recomniaudable aux catholiques qu'aux protes- tans. Cette conformité d'études et de sentiiuens attacha Bossuet au ministre Ferri; ils devinrent .amis : l'un et l'autre étaient doués de cette sagesse et de cette modération que les hommes droits et sincères savent apporter dans leurs relations, lors même qu'ils n'ont pas une façon de penser uni- forme sur des points qui intéressent leur con- science. Telles étaient les relations de Bossuet avec Paul Ferri , lorsque ce dernier publia un caté- chisme où il se proposait de démontrer :

Que la réformation avait été nécessaire ; .2° qu'encore qu'avant la réforniation on pût se sauver dans l'Eglise romaine, on ne le pouvait plus de/iuis la réforniation. La question, présentée sous ce point de vue, offrait un intérêt immense et tout palpitant. Bossuet prit aussitôt la plume, et écrivit la Réfutation du Catéchisme de Paul Ferri. C'est son premier ouvrage, et dès qu'il eut paru, l'Europe catholique comprit la mission que Dieu avait donnée à cet homme providentiel; on prévit qu'il avait été suscité pour terrasser l'hérésie que le siècle précédent avait vue naître.

Bossuet plaça en tête de ce livre un avertissement destmé à faire connaître l'esprit qu'il devait appor- ter dans cette controverse. » Je conjure mes adver- saires , dit-il , de lire cet écrit en espi>t de paix , et d'en peser les vaisonnemens avec 1 attention et le soin que méritent des matières de cette importance; j'espère que la lecture leur fera connaître que je parle contre leur doctrine sans aucune intention d'aigreur contre leurs personnes, et qu'outre la nature qui nous est commune, je sais encore ho- norer en eux le baptême de Jésus-Christ qui n'est pas efl'acé. m C'est par des paroles empreintes d'un sentiment si pur de charité chrétienne que Bossuet préludait à sa carrière de controverse et de discus- sion. Plus ses répliques aux argumensdes protes- tans étaient décisives et victorieuses, plus il se croyait obligé d'apporter dans son langage de la simplicité , de la douceur, de l'esprit de concilia- tion. De semblables paroles font un honneur pa- reil à celui qui les prononça et au sentiment qui les a dictées ; elles peignent un homme et une re- ligion.

Bossuet fut obligé de revenir à Paris en 1658 pour surveiller quelques affaires dont le chapitre de Mftz l'avait chargé. La reine-mère , la jeune veine Thérèse d'Autriche , Louis XIV lui-même , manifestèrent bientôt l'intention d'entendre cet orateur dont le nom était déjà si célèbre. Le roi ■voulut que Bossuet prêchât devant lui dans la chapelle du Louvre. Ce prince, dont le goût était »i pur et si délicat, et qui avait reçu de l" ua-

ture le sentiment de tout ce qui était grand , no- ble et sublime, fut si touché de la parole bibliqu et de la puissante éloquence de ce nouveau prédi- cateur, qu'il lui en donna sur-le-champ un témo - gnage dont Louis XIV seul pouvait concevoir 1? pensée , et qu'il n'accorda jamais qu'à un seii honmie; il fît écrire au père de Bossuet pour le féliciter d'avoir un tel fis.

Ce fut surtout dans l'intervalle qui s'écoula de 1659 à 1669 que Bossuet s'éleva à ce haut rang qu'il occupe dans l'Eglise universelle, à la tête de l'Eglise gallicane. C'est dans ces dix années qu'il fit ce grand nombre de prédications dont la re- nommée se répandit dans toute l'Europe , qu'il prononça le panégyrique de saint Vincent de Paul et ses premières oraisons funèbres , et qu'il publia enfin V Exposition de la foi catholique , ce livre si simple, si sincère, si beau. Bossuet avait com- posé cet ouvrage pour la conversion de Turenne. Le génie de l'apôtre s'y place encore plus haut que le nom du néophyte.

Bossuet venait d'être nommé évêque de Con~ dom et membre de l'Académie-Française, lorsque Louis XIV lui donna la place de précepteur de son fils. Le nouveau prélat voulut se livrer aux devoirs que lui imposaient les fonctions de pré- cepteur du Dauphin avec la conscience qu'il ap- portait à tout : il se démit de son évêché , et n'accepta en indemnité qu'un modeste bénéfice.

Bossuet n'aurait pas d'autres titres que celui de précepteur du fils de Louis XIV , et les ouvrages qu'il composa pour cette éducation , que son nom n'en irait pas moins à la postérité la plus reculée. C'est pour le Dauphin qu'il écrivit le Discours sur l'Histoire universelle, le plus connu de ses chefs- d'œuvre , et une quantité d'autres ouvrages sur l'histoire , les sciences , la philosophie. On s'étonne que l'esprit d'un seul homme ait pu suffire à tant de travaux ; on s'afflige que tant de travaux aient été inutiles : les efforts d'un pareil instituteur de- vaient être couronnés d'un meilleur succès.

L'éducation du Dauphin étant terminée , Bos- suet fut nommé premier aumônier de la Dauphine^ puis évêque de Meaux. Louis XIV avait déji confié de son propre mouvement l'éducation de sotî fils à Bossuet ; le mérite d'avoir donné à l'Église gallicane l'évêque qui devait en étendre la gloire sur la longue suite des siècles, appartient également à Louis XIV seul.

Cependant la célèbre assemblée de 1682 s'ouvrit; et comme il fallait que tous les pas de Bossuet dans sa glorieuse carrière fussent pour ainsi dire mar- qués par quelque honorable exception , l'assemblée métropolitaine de Paris le nomma député à l'as- semblée générale du clergé, quoiqu'il n'eût pas en- core reçu ses bulles de l'évèclié de Meaux , et il fut

MAGASIN RELIGIEUX.

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immédiatement désigné pour falïe le sermon d'ou- verture de cette assemblée.

Il n'entre point dans les proportions de cette no- tice de faire ici l'histoire de l'assemblée de 1682 ; c'est au reste mie histoire d'un intérêt assez grave pom- que nous lui consacrions un article spécial. Bossuet joua un rôle très-important dans cette assemblée, et ce fut, à proprement parler, son influence qui présida à toutes les délibérations. Ce fut lui qui rédigea les quatre fameux articles sur les libertés de l'Eglise gallicane. Ces articles étaient entièrement composés des propres paroles vépjmdues dans les écrits des Pères de l'Eglise , dans les canons des conciles et dans les lettres mêmes des souverains pontifes.

L'assemblée de 1682 s'étant séparée , Bossuet devint libre de se livrer tout entier à l'administra- tion de son diocèse. Il le fit pendant vingt-huit ans avec un zèle et une ardeur que ne refroidirent jamais ni l'âge ni les infirmités. Il s'imposa la loi d'olEcier exactenrent dans son église à toutes les fêtes solennelles , et la suivit avec tant d'assiduité , qu'après sa mort le chapitre de Meaux , dans un procès qu'il eut avec l'abbé Bossuet , héritier de son oncle , fit entrer les réparations des omemens dans l'état de ses réclamations, tant ces ornemens avaient servi de fois. Il ne s'absentait de son dio- cèse que pour remplir les devoirs les plus impor- tans de sa charge d'aumônier de la Dauphine , et pour faire des voyages à l'abbaye de la Trappe , il était attiré par son inclination pour la vie reli- gieuse et par son amitié pour l'abbé de Rancé. On voyait souvent ce prélat , dont les moindres paro- les étaient accueillies avec enthousiasme par la cour la plus spirituelle de l'Eui ope , et dont l'élo- quence avait effacé tout ce qu'on avait gardé de plus beau des orateuis païens et des orateurs sa- crés, se mêler à de petits enfans et à d'humbles femmes pour leur prêcher la parole de celui qui exalte le faible et qui abaisse le fort. Touchant spectacle I ou le voyait à l'abbaye de la Trappe , vieillard déjà septuagénaire, prendre l'habit des moines , et se soumettre comme eux aux austérités de la règle la plus austère.

Nous ne parlerons point ici de l'affaire du quié— tisme, ni des discussions que Bossuet eut avec Fé- nelon, son ancien élève et son ancien ami. Ces deux noms nous sont également sacrés, et nous crovons que chacun d'eux agissait et pensait suivant le caractère et suivant le génie qu'il avait reçus de Dieu; l'un était l'aigle, l'autre le cygne. Désunis seulement pendant quelques années de leur vie , f Eglise et la postérité doivent les confondre dans le même culte et dans le même amour. Mais ce que nous nous garderons d'omettre , c'est la con- duite paternelle de Bossuet envers les protestans

après la révocation de l'édit de Nantes. Beaucoup de protestans ont conservé de fortes prévention» contre ce grand homme, parce qu'ils négligent de s'instruire de ce qu'il pensait , de ce qu'il faisait pour eux, en même temps qu'il combattait leui doctiine. Uniquement frappés de la véhémence de son langage , ils confondent l'homme avec le Père de l'Eglise ; ils se persuadent qu'il portait dans l'habitude de la vie , dans l'influence de ses conseils , ce caractère de domination qu'aurait pu lui donner la conscience de sa supériorité ; mais ce même orateur, si ardent, si animé, si accoutumé à dominer par la force du génie et l'empire de l'élo- quence, était le plus facile, était le plus doux de tous les hommes. Ce prélat, si respecté dans toute l'Eu- rope, a vu Jurieu proférer contre lui les plus odieuses calomnies, et ne s'en est vengé qu'en les publiant lui-même sans daigner les réfuter. Cet écrivain si zélé contre la doctrine des protestans, a été le pre- mier à gémir sur les mesures violentes et insensées du marquis de Louvois , et à rappeler Louis XIV à des actes plus conformes à la générosité de sa grande âme. Il n'a jamais demandé à ce prince un acte de rigueur contre un seul protestant; il a combattu leur hérésie et plaint leurs erreurs, en adoucissant leurs souffrances , en réclamant contre les lois qui les opprimaient ; digne conduite du ministre d'une religion qui a pris pour base l'Evangile , pour règle de ramener les âmes à Dieu par la conviction et non par la violence.

Bossuet fut lié avec un très-grand nombre des hommes illustres de son siècle. Il aimait ses amis sous le rapport de leurs vertus, de leur science, de l'utilité dont ils pouvaient être à la religion : il appelait de ce nom l'abbé de Rancé, que nous avons di'jà cité ; le grand Condé , dont il accompagna , pour ainsi dire , la vie et la mort ; le maréchal de Schomberg , protecteur de sa jeunesse, et dont il gardait un souvenir si tendre qu'il ne passait ja- mais devant la maison de campagne M. de Schomberg était enseveU, sans aller verser sur son tombeau des pleurs et des prières (1) ; le géo- mètre Sauveur ; La Bruyère , dont il fut le pre- mier à deviner le génie, La Bruyère, dont la re- connaissance décerna à son bienfaiteur le titre de Père de l'Eglise, que la postérité lui a conservé par acclamation ; Boileau , qui lui soumettait toutes ses œuvres ; Racine , qu'il consola du mauvais "succès d^Alhalie en lui donnant son approba- tion; Santeuil, qui lui a adressé ses plus beaux vers , et qui s'inspirait au pied de sa chaire ; l'abbé Fleury, Nicole, Arnauld, et tous ces so- litaires de Port-Royal, dont Bossuet avait blâmé les doctrines , mais en. qui il aimait les savans et

(i) EipreuioD de Bussuct.

fO LE CATHOLIQUE,

vertueux disciples de saint Augustin , celui des écrivains sacrés qu'il préférait.

Le 12 avril 1704 , Bossuet mourut à l'âge de 76 us 6 mois et 16 jours. Sa dernière parole fut : Çue voire volonté soit faite! Il conserva jusqu'au bout son courage et sa présence d'esprit ; il avait pourtant souffert de grandes douleurs , car l'ou- verture de son corps ayant été faite , on reconnut qu'il était mort de la pierre.

Bossuet avait mdiqué dans son testament la ca- tliédrale de son diocèse pour lieu de sa sépulture : ses vœux furent remplis , et l'on voit encore au- jourd'hui , derrière le maître-autel , la plaque de marbre qui couvre son tombeau. Bourdaloue ne lui survécut que de quelques semaines ; mais Fénelon vivait encore , et l'étoile de Massillon commençait à briller sur l'Eglise.

ODE

SUR LA DESTRUCTION DES CROIX (1).

Février >83i.

Eh quoi ! ma lèvre ardente est-elle donc scellée Comme un marbre immoliile au seuil d'un mausolée l N'ai-je donc pas mon luth qui me sert de tocsin?... Ne pourrai-je , ô mon Uieu ! quand ta lueur m'éclaire, Rompre enfin toute digue à ce Bot de colère Qui bat les parois de mon sein.

3t verrai mettre à nu le fond du sanctuaire , Les plus saints nionumens mutilés pierre à pierre, La crnix foulée aux pieds et le temple proscrit ; Je verrai lois et mœurs pourrir à chaque place, Et je n'oserai , moi , jeter avec audace Toute mon âme dans un cri I...

(i) Cette ode est empruntée 'a un recueil de poésies que vient de publier M. Edouard Turquéty. Ce livre a fait une grande sen- sation dans le monde littéraire et religieui. De tous les jeunes hommes qui se sont élancés a la suite de M._ de Lamartine sur la route que ce poète sublime a tracée, M. Ed. Turquéty est in- contestablement celui qui se rapproche le plus de son modèle. Il y a dans son livre un çrand nombre de vers que pourrait si- gner l'auteur des Harmonies et des Méditations, On se sou- vient des événemens déplorables il propos desquels cette ode fut écrite. Au mois de février l33i, l'églisede Saint-Germain-l'Auier- rois, envahie, pendant le carnaval, par une bande de furieux, fut presque entièrement démolie. Le ministère d'alors donna une approbation légale 'a ce sacrilège en inscrivant sur les ruines de l'antique paroisse de nos monarques : Maisii du 4* *"ONdisse- «EIlT. Cette profanation fut le signal d'une longue suite de pro- fanations '• Paris etdans toutes les provinces du Midi et de l'Ouest; tes croii furent «battues sur les places, sur les chemins, sur les cathédrales. Le signe sacré d'une religion qui dure depuis dii- buit siècles fut proscrit commt ««nient l'élri dei kcmmei et dei uplnioni d'uB jout ,

Oh ! ce cri sortira : ma poitrine est trop pleine « El l'indignation evifle trop chaque veine Pour que mon cœur brisé .se taise plus long-teMç'S ; 0<>i , l'anathcme enfin jaillira de ma bouche : Je veux marquer d'un sceau cette borde farouche De triomphateurs insultans.

C'est qu'à travei-s ces bruits , ces rumeurs effrénées , Malgré l'impur limon qui souille nos années , Quand tout s'abâtardit , les peuple» et les rois , Méconnu comme Dieu, le Christ testait notre hôle ; Et le cœur le plus fier, la tète la plus haute , Pliaient en face de la croix.

Et voilà qu'elle tombe ! et c'est quelques bras d'huminek Qui s'en vont l'atfaquer jusque sur ct-s vieux dômes Oii l'antique ferveur tant de fois éclata : Elle tombe ! la foule haletante s'arrête , Et, dans les plus hauts cieux , l'ange voile sa l$te Devant un oouveau Golgotha.

Ta croix, signe de deuil et signe d'espérances, Oii l'on vit apparaître, à travers les souffrances, l.e Sauveur annoncé , l'Élu mystérieux! La croix , signe divin , que toute langue nomme , Oii le dernier soupir de Jéhovah fait homme Rapprocha la terre des cieux !

Mais , après tout , qu'importe une croix renverséeP., Ton image est en nous brillante , ineflacée , ii toi! Dieu de nos cœurs qu'on ne saurait bannir; O Christ , soleil vivant dont le passé s'éclaire , Et qui seul jette encore un faisceau de lumière Dans les ombres de l'avenir I

Ta merveilleuse foi que U vulgaire outrage Est un grand monument cimenté d'âge en âge : Hommes du siècle , en vain vous raidissez vosbra». Le ciseau destructeur s'émoussera sur elle ; Car elle est de tout temps. Que peut l'aquilon frék Contre les cimes de l'Atlas?

Va donc jusqu'au saint lieu, va donc, 6 plèbe vile. Frappe les croix du temple , arrache-les par mille ; Nos lèvres baiseront ces emblèmes meurtris. On peut rompre l'airain , anéantir la pierre ; Mais on ne peut briser l'aile de la prière Qui s'élève sur des débris I

Edouard Tokqsitt.

Sur r^ltjmt.

L'Avent, ou avènement, était, dans les pre- miers temps de l'Eglise , le nom de la fête de la naissance de Jésus-Christ, appelée maintenant Noël ; depuis , ce nom a été appliqué aux semaines qui précèdent cette grande aoleanité. On aomwe

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MAGASIN RELIGIEUX.

donc Avent le temps consacré par l'Église pour se prépaier à céli'bier digneiuent la naissance de notre divin Ri'denipteur.

Ce temps dure aujourd'hui quatre semaines ; autrefois il en durait six. Les Capitulaires de Char- lemagne portent qu'on faisait un carême de qua- rante jours avant Noël, et c'est ce qui est appelé dans quelques anciens auteurs le Carême de la Saint-Martin. Cette abstinence avait d'abord été instituée pour trois jours par semaine, le lundi , le mercredi et le vendredi, et c'est ainsi que l'avait ordonné le premier concile de Mâcon , tenu en 581. Depuis, la piété des fidèles étendit cette absti- nence à tous les jours de la semaine ; mais elle n'était pas constamment observée dans toutes les églises, ni si fidèlement suivie par les laïques que par les clercs. Chez les Grecs , l'usage n'était pas plus uniforme : les uns commençaient le jeûne de l'A vent dès le 1 5 novembre , d'autres le 6 dé- cembre et d'autres le 20. Dans Constantinople même, l'observation de l'Avent dépendait de la dé- Totion des particuliers, qui le commençaient tantôt trois, tantôt six semaines, et quelquefois une seule- ment avant Noël. En Angleterre , les tribunaux de pidicature étaient fermés dans ce temps-là. Il y a une déclaration du roi Jean qui porte défense ex- presse de vaquer aux affaires du barreau dans le cours de l'Avent.

Au quatorzième siècle, Urbain V, pape, prescri- vit à tous les ecclésiastiques d'observer le jeune trois fois la semaine pendant l'Avent; mais celte abstinence n'était pas imposée aux laïques. Au- jourd'hui l'on n'observe plus guère cette pieuse pratique que dans quelques couvens.

Les prédicateurs les plus célèbres ont prononcé des sermons sur les quatre dimanches qui précè- dent la fête de Noël. On peut lire à ce sujet Bos- «uet, Massillon, Bourdaloue.

CORNEILLE SCHUT.

A l'époque Rubens illustrait l'école flamande , jn connaissait à Anvers un jeune peintre doué d'une imagination ardente et rêveuse : il se nom- mait Corneille Scliut. La renommée, si souvent injuste et capricieuse, a laissé son talent s'user dans l'obscurité et les misères d'ime vie triste et mélancolique.

Le laconisme insensible des biographes de cet artiste infortuné ne permet pas de douter qu'il appartenait à une famille pauvre et inconnue , et que sa vie a été courte ; ils signalent néanmoins quelques-uns de ses ouvrages comme les inspirations i'un génie brillant et poétique. Mai* la religion, à

laquelle Corneille Scliut, dans sa douleur et son enthousiasme , vint demander des consolations et de la gloire , la religion chrétienne , mère com- mune des infortunés et protectrice des beaux- arts, accueillit ses prières et couronna ses travaux.

Corneille Schut , qui sentait son génie , ne pou- vait s'expliquer l'abandon dans lequel les homme* le laissaient; dans l'amertume de sa tristesse, il accusa Rubens d'une jalousie hostile, qui proba- blement ne déshonora jamais le caractère de grand artiste : aussi ne se vengea-l-il de l'injuste prévention du jeune homme qu'en l'accablant de bienfaits, et en lui procurant des travaux que l'au- torité de son appi-obation plaçait au rang des pro- ductions les plus remarquables de ce siècle , les arts s'élevaient si haut dans leur féconde virilité.

En répandant des bruits outrageans sur le ca- ractère et la réputation de Rubens , Schut avait moins cédé sans doute aux conseils d'une basse envie qu'à cet entraînement inexplicable , à cette colère passionnée qui vient saisir dans la solitude le talent injustement oublié. 11 fut profondément affecté de la conduite du maître qu'il avait cru son ennemi ; mais il comprit en même temps , comme on éprouve un sentiment douloureux , le degré d'infériorité oîi le plaçaient d'aussi nobles procédés. La tristesse à laquelle il était en proie ne fit que s'accroître. Dans le désespoir le je- tait l'isolement de son génie , il quitta la société des artistes , et comme un pèlerin agité par des pensées d'expiation , il parcourut les monastères et les églises de son pays. La religion, qui adoucissait l'amertume de ses ressentimens contre les hommes, devint aussi pour lui une source de hautes inspi- rations. Corneille Schut dota d'un grand nombre de chefs-d'œuvre les églises de Flandre et les cloî- tres où il allait demander et il recevait l'hos- pitalité. Nous ne nous occuperons ici que d'une seule de ces productions , dans laquelle se révèle , d'une manière large et grande , la puissance de ce talent malheureux , et dont Schut a trouvé le sujet dans quelque ancienne légende peu connue.

Un soir qu'il priait dans l'église de Willebroeck, et devant une petite chapelle dédiée à saint Nico- las , il éprouva une de ces extases que procure la prière faite avec ferveur , et qui se manifesteot avec plus ou moins d'expansion , suivant les ca- ractères des hommes. Le peintre crut voir s'animer l'image grossière du saint, œuvre de quelque vul- gaire artiste ; elle revêtit des formes majestueuse» et brillantes, et Corneille Schut vit, dit-on, le saint évêque de Myre tel qu'il le peignit dans le tableaH dont il conçut alors l'idée, et dont il fit hommage à la paroisse de Willebroeck. Voici quel enestlesujet:

Constantin , fils de Léon l'Isaurien , et surnom- mé Copronyme , fut, comme son père, un aident

sa

persécuteur de3 catholiques demeurés fidèles au culte des images ; c'était un de ces princes dont la vie est un fléau , et qui déchirent le monde dans le seul but de satisfaire un instinct cruel et sangui- naire. Vers l'an 762 , il renouvela les ordres de son prédécesseur et les siens contre ceux qui vio- leraient les décrets relatifs aux images. Soudain la persécution promena dans tout l'empire le specta- cle désolant des supplices ; les délateurs et les fa- natiques sectaires de l'empereur iconoclaste rem- plirent l'Orient de deuil et de larmes. Les moines étaient arrachés à lapaix du cloître et plongés dans les cachots après avoir subi les plus horribles mu- tilations. Aux uns on coupait le nez , aux autres les mains, àceux-ci on arrachait lesyeux, pour n'a- voir pomt voulu souscrire au décret contre les images. La persécution, quelque cruelle qu'elle fût contre les ministres de Dieu, ne s'arrêtait point à eux ; les plus riches comme les plus obscurs ci- toyens de Constantinople y étaient soumis. A cette époque , trois tribuns militaires furent dénoncés à Constantin comme pratiquant le culte des images ; l'empereur les fit arrêter à la tête de leurs légions, et les condamna à mort sans vouloir même les en- tendre.

La prison dans laquelle ces ofiSciers furent jçtés en attendant le moment du supplice, était remplie de catholiques qui avaient déjà été mutilés ou qui se résignaient à souffrir pour la même cause. Ils s'agenouillèrent devant une image de saint Nicolas qu'ils étaient parvenus à cacher aux yeux vigi- lans des geôliers de l'empereur. On sait que la dé- votion à ce saint évêque était fort répandue dans VOrient depuis le sixième siècle. Il est probable que les tribuns condamnés par Constantin l'avaient pra- tiquée , et qu'ils s'y étaient livrés assez publique- ment pour exciter le zèle d'un délateur. Durant la nuit qui devait précéder leur supplice, ils invoquè- rent le saint avec une ferveur particulière , et le supplièrent , non de les sauver, mais de toucher le cœur de leur empereur. Le lendemain ils furent rendus à laliberté aulieu d'être conduitsà laxnort. Le sommeil de Constantin avait été troublé par une vision. Saint Nicolas , couvert des vètemens épiscopaux , et brillant de toute la gloire des bien- heureux , lui était tout à coup apparu ; Constantin épouvanté avait appelé à son secours les gardes qui veillaient aux portes de l'appartement impé- lial; mais la voix courroucée du saint avait seule retenti à son oreille pour lui prédire le châtiment que Dieu réservait à sa cruauté , si un prompt et véritable repentir ne venait lui mériter son par- don.

Telle est la scène merveilleuse que Corneille Scfmta réali.sée sur la toile. Son tableau est remar- quable par la correction du dessin et la pose des

LE CATHOLIQUE,

personnages ; l'effroi de Constantin et la majesté sévère de saint Nicolas forment un contraste plein d'art et de poésie. Ce chef-d'œuvre a été reproduit dans une gravure devenue rare, et dont le Magasin religieux a enrichir sa collection.

On ignore l'époque précise de la naissance de Corneille Schut; on ne sait pas mieux celle de sa mort; mais ce qui nous reste de son talentlui as- signe un rang distingué parmi les artistes du dix-* septième siècle.

VIE DE SAINT BONIFACE,

MARTYR. ( L'Église célèbre la fête de ce saint le i4 mai. )

Vers le commencement du quatrième siècle , et sous le règne de l'empereur Dioclétien , il y avait à Rome une femme jeune , belle et riche , et du nom d'Aglaé. Elle était fille d'Acace, de race patri- cienne , et qui avait été proconsul. Sa fortune était si considérable, qu'elle avait soixante-treize inten- dans pour l'administrer, et qu'elle avait donné trois fois les jeux publics à ses dépens. Il n'était ques-r tion dans Rome que de son esprit , de ses grâces ., des magnificences de son palais et du splendide appareil de ses fêtes. Aglaé , étourdie par le tour- billon du monde et des plaisirs, et peut-être aussi parce qu'elle n'avait point de règles certaines de morale , avait lié un commerce coupable avec son principal intendant , Boniface. Celui-ci , homme abandonné aux délices , avait néanmoins trois qualités excellentes : l'hospitalité , la libéralité, la compassion. La nuit, en sortant des orgies et des festins , il allait par les places secourir les voya- geurs, les étrangers et les pauvres, et leur pro- diguer des aumônes puisées dans les trésors de sa maîtresse. Souvent Aglaé participait à ces œuvres charitables, et toujours, au milieu de ses désor- dres, elle avait porté un grand respect aux fidèles et une foi simple aux reliques des martyrs.

Dieu fut touché de ce qu'il y avait de bon et de pur dans ces deux âmes pécheresses; car la charité est une des vertus qui le disposent le plus facilement à la clémence. Il résolut de les amener à son culle et de se faire glorifier par leur éclatante conversion. Un jour donc, Aglaé, que la grâce touchait depuis quelque temps, fit venir Boniface et lui dit:

u Je ne sais ce que j'éprouve, Boniface , mai» " j'ai cessé d'être heureuse ; je ne trouve plus que 11 de la tristesse dans nos joies , de l'ennui dans no» 11 fêtes, des remords dans notre amour. Ces riclicst

MAGASIN RELIGIEUX.

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ses qui s'étalent autoui- de moi, ces parures dont « j'aimais à me couvrir, cette cour d"ainis et de » flatteurs dont je suis environnée, Rome et ses « splendeurs, l'Italie et ses merveilles, toutes ces

choses ont perdu leur charme à mes yeux. jMaiu- « tenant j "ai besoin de retraite et de solitude; et « je n'éprouve un soulagement à l'inquiétude qui « m'oppresse, que lorsque je puis me recueillir en « moi-même et pleurer. Le bonheur n'est-il donc

pas jusqu'ici nous avons cru qu'il devait être?

Est-ce pour des plaisirs plus purs et plus relevés

que les dieux nous ont donné le jour? Je serais « tentée de le croire , à ne consulter que mon dé- « goût soudain pour tous les biens qui m'avaient « charmée , mes vagues rêveries , et les larmes que « je verse lorsque je songe à notre amour. Toi , « dontràmefuilong-tempslemiroirdela mienne, « éprouves-tu ce que j'éprouve? partages-tu mes « ennuis , mes incertitudes , mes terreurs ? »

Boniface lui répondit :

« Aglaé, depuis quelques jours ma préoccupa- « tion m'a empêché de m'apercevoir de la vôtre ; « mais vous venez d'exprimer tout ce que je sens. « Il y a quelque chose d'étrange dans ces rapports, « et sans doute il va s'opérer un grand change— « ment dans notre destinée. Ce que je vais vous « dire va jeter peut-être un peu de jour dans les <■ ténèbres de votre âme. Hier, pendant que je se— « courais un malheureux infirme qui s'était éva- « noui dcms un des quartiers reculés de Rome , un « vieiUa rd qui se nomme IMarcellin , et que les Chré- « tiens appellent , je crois, leurévêque , est passé « près de moi, et m'a dit : « Courage, monfilsl Dieu « récompensera tant de compassion et de charité , « en vous appelant au nombre de ses justes. »

« bien ! dit Aglaé, commençons donc par « ime œuvre qui puisse lui plaire. Je viens d'ap- « prendre qu'il y a maintenant en Orient des ser- « viteurs de J.-C. qui répandent leur sang pour « la gloire du Dieu qui a versé le sien pour le salut u du genre humain; ilslivrentleurscoi-ps aux tour- « mens plutôt que d'adorer le nom de Jupiter et « degoûterauxviandesdessacrifices. Faispréparer « ime galère , prends 4e l'or , des toiles fines , de la « myrrhe , toutes sortes de parfums : emporte mes « plus beaux coffres de bois de cèdre et de bois d'é- « bène ; tu iras dans les pays les Chrétiens somt « persécutés , et tu nous apporteras des reliques de « saints martvrs. Nous les honorerons avec ferveur, <■ et nous leur bâtirons des oratoires : car j'ai oui « dire aux Chrétiens que si quelqu'un sert les « szdiits qui combattent pour J.-C. , celui— ac- « quiert les indulgences du Ciel et se fait remettre « ses fautes. Rapporte-nous donc des reliques , et

que par ce moyen nous soyons sauvés, nous et plu- sieurs autres. Peut-être alors serai-je éclairée de la

« grâce divine, et trouveral-je dans l'existence de la •< rehgiou chrétieuue le bonheur j'aspire, et " la douce paix qui m'a quittée 1 »

Boniface, ayant entendu ces paroles, alla donner des ordres pour son prochain départ ; il prit quan- tité d'or pour acheter des reliques et pour donner aux pauvres , avec douze chevaux , trois litières et divers parfums. Puis il dit à Aglaé , en rêvant et en souriant. « Madame , si je trouve des reliques de « martyrs, je vous les apporterai; mais si mes restes f vous arrivent sous le nom de reliques d'un saint « martyr, recevez-les." Etla galère ayantété frétés, il partit du port Auguste avec un nombreux cor- tège.

Cependant une révolution complète se faisait dans les idées et dans les mœurs de Boniface , car le souffle de Dieu était sur lui. Pendant tout le voyage , il resta comme isolé au milieu de ses com- pagnons, et s'abstint avec soin de chair et de vin : tant il était déjà pénétré de la mission sainte qu'il allait remplir! Il joignait à ses jeûnes des prières, des larmes et d'autres œuvres de pénitence. Plus 11 approchait du but de son vovage , et plus la giàce se faisait sentir à son âme , plus les nuages qui lui avaient voilé la vérité commençaient à se dissi- per devant ses yeux. Enfin le vaisseau, ayant tra- versé le détroit dangereux de Charybde et passé devant les îles de Crète et de Chvpre, antiques berceaux de l'idolâtrie l'idolâtrie était expi- rante , arriva dans le port de Tarse , capitale de la Cilicie.

L'Eglise d'Occident jouissait alors d'une paix profonde , mais celle d'Orient était en proie à la persécution qu'avadt commencée Dioclétien , et que Maximien Galère et Maximien Dàia conti- nuaient avec la plus giande cruauté. C'était sur- tout dans la Cilicie, dont le gouverneur se nommait Simplicius , que les Chrétiens étaient eu butte à la rage des persécuteurs. Dès que Boniface eut tou- ché le sol de l'Asie-IMineure , et qu'il fut entré dans l'antique ville de Tarse: " jMes frères , dit-il à ceux « qui l'accompagnaient , allez chercher une hôtel- ci lerie et faites reposer les chevaux ; il y a niainte- « nant des martvrs qui combattent ; je vais les voir.» Il se rendit alors chez le gouverneur, qu'il trouva assis SUT' son tribunal. Simplicius était entouré de bourreaux et de martyrs; l'un était pendu pai- les pieds et il y avait vm brasier sous son visage , un autre était scié par les exécuteurs , im autre était étendu sur quatre pieux , un quatrième avait les mains coupées : ils étaient jusqu'au nombre de vingt, et leurs tourmens faisaient frissonner les spectateirrs. Ce spectacle acheva la conversion de Boniface ; il s'approcha des martyrs en criant : u Qu'il est grand le Dieu des chrétiens! qu'il est « grand le Dieu des martyrs I Serviteurs de Jésus-

24 LE CATHOLIQUE,

« Christ, priez pour moi, et que le vrai Dieu m'ac- « corde la grâce de glorifier son nom comme vous

le faites. » Puis il se jeta à leurs pieds et couvrit de baisers leurs liens et leurs blessures.

Le gouverneur ayant porté les yeux sur le peuple, aperçut Boniface Quel est cet audacieux qui brave M ainsi ma puissance et celle des dieux? Qu'on l'a- II mène devant moi ! » Et quand cet ordre fut exécuté : " Qui es-tu, demanda-t-il , qui es-tu, toi qui mépri- M ses la splendeur de mon siège? Je suis chrétien, M répondit le confesseur transporté d'ime indigna- B tion sainte , et n'ayant pas d'autre maître que n J.-C. , je vous méprise , vous et votre tribunal. » Alors le gouverneur fit aiguiser des roseaux et les fit enfoncer sous les ongles de Boniface , puis il commanda qu'on lui ouvrît la bouche et qu'on y versât du plomb bouillant. Cependant Boniface r^ardait le ciel , et remerciait J.-C. d'avoir per- mis qu'il souffrît pour son nom , et les martyrs qui l'environnaient l'exhortaient de leur exemple et de leurs paroles : « Le Seigneur enverra son ange " pour vous délivrer de vos tortures , il achèvera « dans peu votre épreuve, et placera votre nom en-

tre les premiers nés. » Le peuple, témoin de tant de cruautés et de courage, s'émut soudaine- ment, et , criant gloire au fils de Dieu et ana- thême aux idoles, il courut renverser l'autel, et se mit à jeter des pierres au gouvernem-. Simpli- cius effrayé se retira.

Le lendemain il s'assit sur son tribunal et se fit amener Boniface. Le martyr, étant resté iné- branlable dans sa foi, fut condamné à avoir la tète tranchée. Quand la sentence eut été prononcée, il demanda un délai de quelques instans , et s'étant tourné vers l'Orient, il pria. Sa prière achevée, il présenta sa tête au bourreau , et reçut le coup de la mort.

Cependant les compagnons de Boniface le cher- chaient partout, et se disaient l'un à l'autre : « Il est « sans doute à se réjouir, tandis que nous nous in- « quiétonsde son absence ; » et discourant ainsi, ils rencontrèrent le frère du geôlier et lui dirent : N'avez-vous point vu ici un étranger venu de <i Rome ? Hier , dit le frère du geôlier, il y eut un c< étranger martyrisé pour J.-C. et le gouverneur lui Il a fait trancher la tête. Celui que nous cherchons. Il répondirenten riant les compagnons de Boniface, Il est un homme de plaisir et de fêtes, et qui ne songe 1 pas à la couronne de martyr. Mais conduise*- « nous jusque dans l'arène et montrez-nous votre « inconnu; que noushonorions ses reliques." Quand ils furent devant le corps de Boniface, et que le frère du geôlier leur eut apporté la tcte du martyr, ils devinrent pâles , et tombèrent à genoux en le reconnaissant. " Saint Boniface , s'écrièrent-ils , e oubliez le mal que nous avons dit de vous, et par-

« donnez-nous de vous avoir si mal jugé, serviteur Il deJ.-C.»Puisilsdirentaufrèredugeôlier: «Voilà « celui que nous cherchons ; mettez un prix à ses « restes, etpermettez-nous de l'emporter. » Etl'ayant payé environ trente pièces d'or , ils l'embaumè- rent , l'enveloppèrent de linges précieux et repri- rent le chemin de Rome, en louant Dieu de rhei*« reuse fin du martyr.

La nuit qui précéda leur arrivée , un ange app»« rut à Aglaé, qui se consumait dans les veilles, dais les prières et dans les larmes, et s'accusait peut- être de donner tant de regrets au souvenir de ce- lui qu'elle avait aimé. L'envoyé du Tout-Puissant lui dit : "Celui qui était votre esclave est maintenant Il notre frère ; recevez-le comme votre seigneur, et Il faites-lui élever un tombeau digne de sa mort, car Il tous vos péchés vous seront remis par son interces» « sion. Il est mort, dit Aglaé en entendant les pa- II rôles de l'ange; » et quelques instans après: « Il est « dans le ciel! Que la volonté du Très-Haut soit glo- « rifiée! «Elle seleva,etayantprisdeshabitsde fête, elle envoya chercher des ecclésiastiques pieux, et ils s'en allèrent tous au devant des saintes reliques avec des cierges et des parfums. Le cortège d'Aglaé ren- contra celui de Boniface sur la voie Latine , à cin- quante stades de Rome. Alors elle se ressouvint des paroles que le martyr lui avait adressées au mo- ment de la quitter ; et voyant le doigt de Dieu mar- qué dans toute cette aventure, elle résolut de se consacrer entièrement à son service. A la place elle avait rencontré les reliques de Boniface , Aglaé fit bâtir un superbe oratoire; et après avoir affranchi ses esclaves et donné tout son bien aux pauvres , elle se retira dans la retraite avec quelques filles de sa suite qui renoncèrent an monde comme elle. Elle vécut encore treize ans dans des œuvres de piété et de charité ; puis elle s'endormit en paix après avoir eu la joie de voir l'avènement de Constantin à l'empire, et le triomphe de la religion chrétienne; elle fut enterrée auprès de saint Boniface.

En 160.3, on découvrit à Rome les reliques de saint Boniface et celles de saint Alexis , dans l'église qui portait anciennement le nom du premier de ce» saints , et qui porte maintenant le nom du second j elles sont sous le grand autel dans deux riches tombeaux de marbre.

Il faut plaincfre ceux qui s'égarent et non pac les maudire. Ob ne doit haïr ici-bas qu'une chose, la haine.

MAGASIN RELIGIEUX.

25

S. THOMAS BECr.ET,

rHAGUENT SUR l'hISTOIRE Î)'aNGLEIERRE AU DOUZIÈME SIECLE.

§1-

Ce jour- là.... décembre 1170, il y avait une grande rumeur et un grand mouvement dans la vieille cité de Londres ; les ateliers étalent déserts et les boutiques fermées, comme pour l'une des quatre grandes fêtes de l'année. Unlî partie de la ville était entièrement solitaire ; il y avait dans l'autre tant d'ouvriers , de manans , de bourgeois de toute fortune et de toute condition, qu'il était devenu presque impossible de circuler dans les rues. Hors de Londres, sur la route qui conduit à Canterbury, un espace de plus de deux milles était occupé par des groupes aussi nombreux. Au cos- tume gothique des diflérentes personnes qui com- posaient ces groupes , à l'air de leurs visages , et surtout à l'accent indigène de leurs paroles, il était facile de reconnaître les enfans de cette race que Guillaume le Conquérant avait soumise : presque tous étaient Anglo-Saxons. Il y avait peut- être dans la foule quelques clercs , quelques moi- nes d'origine normande ; mais ils se perdaient par- mi cette multitude comme des gouttes d'eau dans la mer. Une seule pensée planait sur ces immenses rassemblemens du populaire et des bourgeois de la cité de Londres ; un seul nom était dans toutes les bouches : ce nom , qu'on accompagnait d'un con- cert unanime de bénédictions, était celui de Tho- mas Becket , archevêque de Canterbury, primat d'Angleterre , qui venait de rentier dans sa patrie après sept années d'absence , ou plutôt après sept années d'exil ; cette pensée était l'espoir jdus ou moins partagé que les déplorables débats de ce prélat et du roi Henri II étaient enfin terminés.

L'intérêt que le peuple de Londres et de toute l'Angleterre prenait à la cause et à la personne de Thomas Becket avait deux motifs : le premier , c'était la réputation de charité et de sainteté de l'illustre archevêque ; le second, c'était son origine saxonne. Thomas Becket était le premier Anglais de race qui eût occupé le siège de saint Dunstan depuis la conquête ; Thomas Becket était le seul grand seigueur de ce temps-là près de qui les hum- bles et les faibles trouvassent protection et appui. , pour ainsi dire , dans le peuple , il n'avait point oublié son origine , et l'immense pouvoir dont il jouissait comme primat d'Angleterre, n'a- vait jamais servi qu'à arrêter les envahisseinens du prince , à protéger les droits de l'Eglise , à punir les exactions tyranni«iues des barons ; car les sou-

] ■venirs encore fort récens de la conquête faisaient que les seigneurs normande , et le roi à leur tète, traitaient tous les anciens habitans de l'Angleterre comme une population de vaincus.

Après une longue suite de revers, de désastres et de toutes sortes d'épreuves le courage du pri- mat ne l'avait jamais abandonné, Louis YII, roi de France, et le pape Alexandre III , qui rendaient tous les deux une j ustice éclatante à Thomas Becket , avaient fini par faire plier l'orgueil intraitable de Henri II , et par le réconcilier tant bien que mal avec le primat. Lesamis de l'archevêque ne croyaient pas cette réconciliation sincère, et ses ennemis non plus. L'orage qui avait grondé si long-temps sur sa tête était donc loin d'être apaisé ; mais le peu- ple, tout entier à la joie de le revoir, s'occupait peu des chances défavorables que lui réservait l'avenir.

Dans un groupe arrêté sur les bords de la grande route, à un demi-mille de Londres , Elias Gurth, Danois de naissance, et l'un des meilleurs ouvriers ciseleurs de la Cité, adressait la parole en ces termes à son voisin Joannès Willibudlie , célè- bre rubncateur, dont les Bibles , ornées d'images et de majuscules peintes , se vendaient à un fort grand prix dans toute l'Angleterre et même au- delà du détroit.

•I Frère, je suis de Danemark, vous le savez ; et M il y a peu de temps que j'ai quitté mon pays « pour venir exercer l'état de ciseleur d'épées dans « votre bonne ville de Londres ; nous sommes voi- « sins et nous sommes amis. Ce matin , avant le « premier tintement de l'Angélus, vous êtes entré " dans ma chambre , et vous m'avez dit : « Elias <i Gurth , lève-toi : ce jour est tm beau jour pour «1 la vieille Angleterre , dont te voilà maintenant « l'enfant adoptif. Thomas Becket , l'archevêque ■I de Canterbury, le bras droit de l'Eglise anglaise n et le protecteur des opprimes , Thomas Becket « est de retour à Canterbury depuis deux semaines. « Il vient à Londres aujourd'hui pour voir notre Il sire Henri le Jeune, son ancien disciple, fils aine « du roi Henri II , qui l'a admis depuis peu an « partage de son titre et de sa couronne. Lève-toi « donc; tout le peuple de Londres est déjà sur pied. " Nous ne savons comment le jeune roi et les ba- il rons recevront l'évêque depuis si long -temps Il exilé ; mais qu'il soit reçu par nous avec des bé- II nédictions et des cris de joie ! » Je me suis levé ei Il jevous ai suivi, frère : car, dèsmon arrivée à Lon- « dres, j'avais appris de vous tous à respecter et à « aimer votre primat persécuté ; et, quoique la sai- « son soit rigoureuse et le vent de la Tamise glacé, « je ne me repens pas d'être venu. Mais celui que « nous attendons ne paraît pas encore ; abrégez pour u moi le temps de l'attente en me racontant l'his- •• toire de ses malheurs et l'histoire de ses vertus : ou

23

« m'en a parlé souvent , mais sans entrer dans de longs détails , et dans une pareille vie tout doit « être d'un intérêt édifiant et grave, tout doit être « important à savoir. Faites-moi donc le récit que « je vous demande et satisfaites unesi juste cujiosité. M Elias Gurth, répondit Joannès, tu es un bon- « nête homme , un ouvrier habile et un chrétien <■ exact à ses devoirs , comme nous tous ; ces titres « suffiraient pour que jefusse disposé à te complaire, » lors même que je ne serais pas ton ami. Je vais le ■> dire ce queje sais de l'histoire de messire l'arcbe- M vêque Thomas Becket ; d'abord sa naissance , et « c'est une chose bien connue, puisqu'on l'a mise en « romance et qu'on la chante dans tous les quartiers « de Londres; puis son éducation, puis son éléva- « tion, puis son exil. Je te dirai aussi les charités « qu'il faisait aux pauvres , et l'appui qu'd prêtait « aux faibles; mais quant aux diftérends qui se sont 11 élevés entre cesainthomme et notre roi Henri II, " que Dieu conserve toutefois! ce révérend père bé- i> nédictin quinous écoute connaîtcesaffairesbeau- <i coup mieux que moi , et se chargera de nous les " expliquer, si tel est son bon plaisir. Enveloppons- « nous bien dans nos manteaux; asseyons-nous sur « ces trois pierres qui oui été posées du temps " de Julius César, et prèle roreille à mon récit.

« Sous le règne du feu roi Henri I, il y avait à <• Londres un honune appelé Gilbert Beck, et dont n le nom se prononçait par diminution Becket ou " Beckie. Fils d'une famille saxonne ancienne , .. mais que les spoliations de la conquête avaient " réduite à la misère, ce Gilbert Becket, ne pouvant " faire comme nous œuvre de ses mains , entra >. comme écuyer au service d'un grand seigueur .. normand. Voilà en étaient réduits les nobles .< saxons ; juge eu était réduit le peuple. Gilbert .1 suivit son maître en Palestine lors de la grande u croisade qui fut prêchée par Pierre, ermilefran- I. çais : il allait chercher fortune dans le royaume Il de Jérusalem , comme les Normands sont venus (. chercher fortune autrefois dans le royaume « d'Angleterre ; mais, moins heureux que nos en- « neniis , au lieu de devenir riche et puissant, il .< fut pris et réduit en esclavage.

.. Tout malheureux et méprisé qu'il pouvait être pai-mi cette race de pàiens qui ne croient qu'à l'Al- .1 coran, l'esclave anglaisinspiraderamour à la fille « d'un chef sarrasin. Il lui expliqua les mystèresde .> notre sainte religion , et elle fut si touchée de ses •1 discours qu'elle se sentit un granddéslrdedevenir u chrétienne. Il s'évada par le secours de cette fem- » me avant que sa conversion fût accomplie , et il .< revint dans notre vieille Angleterre ; mais sa libé- .< ratrlce ne pouvant vivre sans lui et sans le Dieu « qu'elle ncconnaissait qu'à demi, abandonna bicn- .< tôt la nmisoupateruellepoui- coiuir à la recherche

i,E CATHOLIQUE,

Il de Gilbert. Elle ne savait que deux mots des lan- « gués de l'Occident : c'étaient Londres et Gilbert. « A l'aide du premier, elle arriva dans notre ville 11 sur un vaisseau de marchands et de pèlerins, et 11 par le moyen du second , à force d'errer dans les 11 rues, et de répéter en pleurant Gilbert ! Gilbert ! " à la foule qui l'entourait, elle retrouva l'homme « qu'elle aimait. Par saint Vt'lUibald! ce fut un « touchant spectacle que cette rencontre ! un spec- 11 tacle à tirer des larmes des yeux les plus secs. 11 Je le tiens de mon père qui en fut témoin.

11 Gilbert Becket , après avoir pris sur cet inci- « dent miraculeux les conseils de plusieurs véne- 11 râbles évêques , fit instruire et baptiser cette 11 noble et courageuse jeune fille, changea le nom 11 qu'elle portait au pays sarrasinoisen celui de Ma- 'I thilde, et l'épousa. Londres entière applaudit à 11 cette union. Dieu la bénit aussi , sans doute; car , 11 en l'an 1119,_Gilbert et Mathilde eurent un fils. 11 Cet enfant , Elias , ce fils de la Sarrasine et du « Saxon, c'est le saint archevêque que nous allons 11 voir passer ; c'est Thomas Becket. Est-ce que le 11 doigt de Dieu n'est pas marqué dams l'histoire '1 de sa naissance?

11 Comme dans l'histoire de son existence en- II tière , » observa le religieux bénédictin. Elias et Joannès s'inclinèrent en signe d'assentiment, et se signèrent avec piété. Le rubrlcateur continua :

Il Gilbert Becket mourut dans les fonctions de shc- II rif de Londres en 1 138. Son fils n'avait pas encore Il vingt ans; mais c'était un jeune homme déjà célè- 11 bre dans l'université d'Oxford, par sa science, sa 11 vertu, sa piété. Il avait été recommandé par son Il père à messire Thibaut , archevêque de Cantcr- II bury, ancien protecteur de leur famille. Thibaut Il n'ayant pas tardé à s'apercevoir du grand mérite 11 de Thomas Becket , le nomma son archidiacre , 11 peu de temps après qu'il eut embrassé les ordres. « Quinze ans après, Henri II étant monté sur le Il trône , l'archevêque Thibaut , l'un de ceux qui Il avaient le plus contribué à l'y placer, lui parla u avec tant d'éloges de son archidiacre , que le roi Il éleva sur-le-champ Thomas Becket à la dignité Il de chancelier d'Angleterre; c'est dans cette place, 11 Elias, qu'il commença à se faire bénir par tout le Il peuple ethaïr de tous les barons. Le roi pritpour 11 lui une telle affection , qu'il le chargea biealôt Il de l'éducation du prince Henri , celui qui est .1 maintenant à Londres avec le titre de roi ; bien Il plus, en 1 160 l'archevêque de Cauterbury étant Il mort , Thomas Becket fut élu pour le rempla- II cer. Dès qu'il fut arrivé dans son diocèse , il se 11 sentit incapable de remplir à la fois es fonctions 11 d'évêque et ses fonctions de chancelier ; il en- 11 voyadouc au roi Henri II sa démission de cette « dernière place, et se livra tout entier aux devoiw

MAGASIN RELIGIEUX.

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« de la première. L'Angleterre fut édifiée du bruit « de sa charité et de ses bonnes œuvres; bii qui « avait été le premier et l'un des ])lus brillans sei- « gneurs de la cour, prit tout à coup l'iiunible lia- « bit des moines de sa cathédrale. A cette époque , « je fus obligé de faire un voyage à Canterbury, et « j'ai vu de mes yeus l'ancien chancelier, le primat « de toute l'Angleterre , agenouillé devant treize " pauvres et leur lavant les pieds. Les immenses H revenus de son diocèse passaient tout entiers en R aumônes ; il redresscdt les injustices des grands , " il réparait les malheurs des petits ; enfin ce fut « bientôt une bénédiction générale sur son nom , « partout il y avait des opprimés à secourir et des misères à consoler.

o Dieu qui nous éprouve et qui punit l'avills- « sèment des Saxons dégénérés , ne nous laissa pas " long-temps ce protecteur.

« Un jour le bruit se répandit que des mésintel- « ligences avaient éclaté entre le primat d'Angle- " terre et le roi Henri II, son ancien ami ; un autre « jour on apprit qu'une assemblée d'évèques, « réunie à Northampton , l'avait condamné à une 1- amende de quarante mille marcs ; un autre jour « un édit du roi , crié à son de cor dans toutes les « villes , apprit au peuple que Thomas Becket , « archevêque de Canterbury , traître et rebelle , « s'étant dérobé par la fuite à la justice de son " souverain , tout ce qu'il avait de parens, même « les vieillards , les femmes enceintes et les enfans « en bas âge , étaient condamnés au bannissement. « Depuis cet arrêt funeste , sept ans se sont écou- « lés : parler de Thomas Becket était un crime « puni de l'exil ; correspondre avec lui ouïes siens, « un crime puni de mort. Le peuple n'a eu que de « loin en loin de ses nouvelles ; les bouches étaient •< fermées par la crainte ; mais pour tous les véri- « tables Anglais il ne se passait pas un seul jour « sans que des bénédictions fussent envoyées vers n l'archevêque en exil , et des prières ardentes « adressées pour son retour à celui qui tient le « cœur des rois dans sa main ! »

Joannès Willibudlie s'arrêta ; de grosses larmes roulaient dans ses yeux et dans les yeux du cise- leur. Le religieux bénédictin regardait le ciel ; après un silence de quelques instans, il prit la parole.

Il raconta l'origine des mésintelligences qui avaient éclaté entre le roi Henri II et le primat d'Angleterre. Henri II , en favorisant l'élection de Thomas Becket au siège archiépiscopal de Can- terbury, avait cru faire tomber la première dignité de ses Etals entre les mains d'un homme tout-à- fait dévoué à la personne du roi , et beaucoup plus disposé à complaire au souverain terrestre qui lui prodiguait tant de marques de sa faveur, qu'au yjuverain céleste , qui est pourtant la source de

toute grandeur et de toute élévation. Il pensait que des souvenirs de reconnaissance et d'amitié étoufferaient dans le cœur du primat le cri de ses devoirs , et qu'avec un homme pareil à la tète da clergé anglais, il aurait bon marché des droits, des privilèges et des immunités de l'Eglise. Un grand nombre d'occasions , que le roi faisait naître lui-même, ne tardèrent pas à lui dessiller les yeux. Ainsi Henri II laissait vacans depuis plu- sieurs années les évêchés de Worcester et d'Here- ford, afin de s'en approprier les revenus: le pri- mat d'Angleterre l'obligea à remplir ces sièges. Henri II, voulant accaparer à lui seul tous les ar- rêts de la justice, faisait assigner des prêtres de- vant des juges laïques; le primat s'éleva contre cette violation des chartes religieuses , et rendit les ecclésiastiques à leurs pairs. Henri II autorisait, par son silence et par son exemple , ses officiers et ses barons à retenir les biens de l'Eglise et à o}>- primer les vassaux et le clergé de leurs terres ; le primat déploya un zèle intrépide contre toutes ces tvrannies. En peu de temps, l'affection que le roi avait portée à Thomas Becket se changea en une haine violente ; il voulut briser cet obstacle élevé sans cesse contre ses volontés injustes , et poiu- parvenir à ce but, il ne se montra difficile ni sur le choix des instrumens ni sur le choix des moyens. On exigea du chef de l'Eglise anglicane des ser- mens qu'il ne pouvait prêter ; on lui suscita un procès en paiement d'une somme qu'il n'avait jamais due; enfin, l'aniniosité du roi contre son ancien chancelier devint telle , que ses jours furent menacés, et qu'il fut obligé de quitter l'Angle- terre.

Le religieux en était de son récit , lorsqu'il fut interrompu par une immense rumeur qui s'é- leva sur la route. On venait d'apercevoir le cortège de Tliomas Becket. Le front du pi'élat était sillonné de rides prématurées ; ses cheveux avaient blanchi avant l'âge; tous ses traits accusaient cependant le sentiment d'émotion et de reconnaissance que lui faisaient éprouver les témoignages d'affection qu'il recevait de toutes parts. Il avait bien rencontré çà et quelques visages menaçans , mais c'étaient de faibles ombres au plaisir qu'il éprouvait en son- geant qu'une si longue absence ne l'avait pas fait oublier. Il était revêtu de ses habits épiscopaux : sous ces insignes, on voyait potirtant l'humble robe de moine qu'il ne quittait pas. Il n'avait avec lui qu'une très-faible suite ; quelques religieux de sa cathédrale , et deux frères de l'ordre de Cîteaux , qui l'avaient toujours accompagné dans son exil : l'im, Anglais de race, s'appelait Skalman; l'autre, d'origine française , se nommait Robert de Caune.

Robert de Caune , qui chevauchait à côté de lui, ne partageait pas toute la sécurité de l'archevé-

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que: «Monseigneur, disait- il, puisse -je me « tromper I mais je n'ai que des malheurs à vous « prédire. Bien des ennemis nous attendent à Lon- « dres; pourquoi n'être pas resté à Canterbury au « milieu de vos fidèles?

« Mon fds , répondit le primat , ne sommes- « nous pas l'évèque de toute l'Angleterre ? mes fi- « dèles sont à Londres connue à Canterbury. Le u pasteur a été absent sept années; il veut revoir •1 toutes les brebis de son troupeau.

« Savez vous seulement comment vous ac— « cueillera le jeune roi auquel vous allez vous H présenter? Je ne le prévois que trop , pour moi.

Richard, prieur de Saint-IMartin de Douvres, en- « voyé par vous à ce prince, pour lui expliquer les M motifs de la bulle d'inlerdiclion lancée contre Il l'archevêque d'York , l'évèque de Londres et les « autres prélats , n'a-t-il pas été reçu comme un B ennemi ? D'ailleurs, vous consacrez par votre pré- « sence l'irrégularité du couronnement de Henri « le Jeune. Vous seul , primat d'Angleterre, aviez « le droit de le sacrer.

« bien ! plaise à Dieu que notre déniar- « che soit ainsi interprétée ! Je suis venu ici pour « apporter la paix et non pour continuer la M guerre.

« Mais vos ennemis considèrent-ils la guerre « comme finie? Renouf de Broc n'a-t-il pas dit M que vous n'auriez pas le temps de manger un «1 pain en Angleterre? L'archevêque de Rouen , qui " devait vous accompagner, était-il dans la bar- ■I que furtive qui vous a ramené ? Le roi Henri II « n'a-t-il pas toujours éludé de vous donner le « baiser de paix ?

« Mais n'avons - nous pas sa parole royale ? « et quant à la prédiction de Renouf de Broc , s'est- •• elle réalisée?.... Au surplus, que la volonté de » Dieu soit faite! qu'il dispose de son serviteur! Il Si ma vie ne peut rendre la paix à l'Angleterre , « et qu'il faille pour cela ma mort , j'offre le sacri- « fice de mes jours à Dieu et à ma patrie. "

Cependant le cortège du prélat approchait de Londres : il marcliait à pas lents ; la foule s'ou- vrait et se refermait sur son passage , et faisait en- tendre des cris d'enthousiasme et d'amour. Le primat d'Angleterre allait franchir la première porte de la ville , quand tout à coup on entendit le son du cor qui précède les messagers du roi. Une troupe de gens d'armes , commandée par un chevalier, s'avança à la rencontre de l'évèque , et quand ils furent vis-à-vis les uns des autres , le chevalier, sans porter la main à sa visière : « Halte-

là! Thomais Becket , archevêque de Canterbury,

dit-il d'une voix forte et dédaigneuse ; le roi , « mon maître , vous défend d'avancer plus loin. Il

LE CATHOLIQUE,

11 vous donne l'oi-dre de retourner dans votre ville •I métropolitaine et de ne plus en sortir. »

Un long frémissement d'indignation parcourut la foule. Thomas Becket fit un geste pour l'apai- ser, et après un moment de silence : « H est écrit Il qu'il faut rendre à César ce qui est à César. « Allez dire au roi Henri le Jeune que j'exécuterai Il ses ordres. » Puis il se retourna vers Robert de Caune : « Le jourde Noël approche, lui dit-il, il faut Il rentrer dans mon diocèse pour célébrer cette Il grande fête. Demain je monterai dans ma chaire « et je prêcherai sur ce texte : Je suis venu vers 11 vous pour mourir au milieu de vous. »

En ce moment, Elias Gurih et le rubricateur sortirent de la foule. « Monseigneur, dit Joannès, Il bénissez-moi ; car votre bénédiction aura sans Il doute le pouvoir de balancer mes fautes au jour 11 de mon jugement. Je vous prédis que vous mour-

rez martyr

§11.

Quelques jours après que cette scène se fut pa^ sée , au grand scandale de Londres et de toute l'Angleterre , Gilbert Foliot , évêque de Londres , et l'archevêque d'York , implacables ennemis de Tliomas Becket , dont les vertus censuraient trop directement leur conduite , passèrent le détroit et s'en allèrent en Normandie trouver le roi Hen- ri II. Dès qu'ils furent entrés dans son palais de la bonne ville de Rouen , et que ce prince les eut aperçus , il marcha en toute hâte au-devant d'eux. Il était entouré d'un grand nombre de seigneurs anglo-normands , tous ennemis acharnés du prélat de Canterbury : parmi les plus violens on pou- vait remarquer quatre chevaliers du palais, Ri- chard le Breton , Hugues de Morville , Guillaume de Tracy et Regnault , fils d'Ours.

Il bien ! dit Henri II aux évêques de Londres 11 et d'York , quelles nouvelles m'apportez-vous de Il l'Angleterre? la paix y est-elle enfin rétablie? Il Le retour de Thomas Becket a— t-il enfin apaisé « ce peuple si difficile à contenir pendant son ab- II sence ? Parlez.

Il Sire , répondit l'archevêque d'York , nous Il osons à peine nous présenter devant vous. NoiK Il ne sommes plus évêques : le primat d'Angleterre Il nous a excommtiniés.

« Et quel est votre crime dit le prince en pâlissant.

« D'avoir obéi à votre Majesté, poursuivit l'ar- « chevèque d'York en s'inclinant. Mon crime est « d'avoir posé une couronne sur le front de votre a fib aîné , notre très-gracieiu maître. Le crime

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MAGASllV RELIGIEUX.

« de Gilbert Foliot est de m'avoir assisté dans « cette cérémonie. C'est le crime de tous les pré— lats de votre royaume. •>

L'ennemi de Thomas Becket se gardait bien de dire que le primat lui avait offert de l'absoudre, lui et tous les évoques interdits, si, conformément aux canons de l'Eglise, ils voulaient se soumettre à la légère pénitence qui leur serait prescrite; il se gar- dait bien de dire que le primat n'avait agi que d'après les ordres du pape.

M Vous êtes excommuniés ! s'écria Henri II en « mordant son gantelet avec fureur ; mais si tous ■1 ceux qui ont participé au sacre de mon fils sont i< excommuniés , par les yeux de Dieu ! je le suis M aussi Etc'esttout?

« Non, sire , dit Gilbert Foliot. L'homme qui « vous fait de si cruelles injures va mettre le « royaume en feu. Il marche avec des troupes de « cavaliers et de piétons armés , rôde autour des M forteresses et cherche à se les faire ouvrir. »

La vérité, encore une fois déguisée, était que des troupes de gens du peuple, voulamt préserver le pri- mat des attaques dont il pouvait être l'objet, et des insultes de ses ennemis , l'avaient escorté jusqu'à Canterbury avec des faux et des piques. En enten- dant le récit exagéré de Gilbert Fohot, le roi fut saisi d'un de ces accès de frénésie auxquels il était sujet.

« Quoi '. cria-t— il en se roulant sur son lit et en

mordant le crin de ses matelas ; quoi I un mi-

sérable qui a mangé mou pain, un mendiant qui u est venu à ma cour sur un cheval boiteux , et « portant son bien derrière lui, insulte son roi, la « famille royale et tout le royaume , et pas un de «1 ces lâches chevaliers que je nourris à ma table « n'ira me délivrer de ce prêtre détesté ! » Les pa- roles d'un roi tombent rarement; celles-ci furent vivement relevées. Richaixi le Breton, Hugues de Morville , Guillaume de Tracy, et Regnault , fils d'Ours , crurent y voir l'arrêt de mort du primat d'Angleterre. Ils partirent subitement , et tandis qu'ils galoppaient en toute hâte vers la mer, le con- seil des barons de Normandie, assemblé par le roi, nomma trois commissaires chargés d'aller saisir et emprisonner Thomas Becket, comme prévenu de haute trahison ; mais les quatre chevaliers qui avaient pris les devans ne laissèrent rien à faire aux commissaires royaux.

Cinq jours après la fête de Noël , le 29 décem- bre 1170, ils arrivèrent à Canterbury; ils s'étaient associé douze chevaliers et l'impie Renouf de Broc. Ils entrèrent dans le palais archiépiscopal au moment Becket venait d'achever son repas. Le primat salua les chevaliers et demanda le sujet de leur visite; ceux-ci ne lui firent aucune réponse, s'assirent et le regardèrent fixement pendant quel- que» minutes. Regnault, fils d'Ours, prit enfin la

29

parole : « Nous venons . dit-il , de la part du roi , « pour que les évéques suspendus soient rétablis, et « que vous-même rendiez raison de vos desseins con- M tre le roi. Ce n'est pas moi, répondit Thomas, i< c'est le souverain pontife lui-même qui a ex- II communié l'archevêque d'York ; mais je suis prêt « à le rétablir, lui et les autres, au premier signe de 11 soumission qu'ils viendront me faire. Mais Il qui donc , demanda Regnault , tenez-vous votre Il archevêché? est-ce du roi ou du pape? J'en Il tiens les droits spirituels de Dieu et du pape , et « les droits temporels du roi. Quoi ! ce n'est pas Il le roi qui vous a tout donné ? Non , » répondit Becket. Les Normands murmurèrent à cette ré- ponse , et s'agitèrent sur leurs sièges en tour- mentant la poignée de leurs dagues. « Vous Il me menacez, dit le primat, mais c'est inutile- « ment : quand toutes les épées de l'Angleterre H seraient levées sur ma tête, vous ne me feriez Il jamais transiger avec ma conscience. Aussi Il ferons-nous mieux que menacer , i> réphqua le fils d'Ours se levant tout à coup ; et les autres le suivirent en criant : « Aux armes ! »

La porte de l'appartement fut fermée aussitôt den-ière eux. Regnault s'arma dans l'eTsat-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ou- vrir ou pour la briser. Les gens de la maison , en- tendant les coups de hache , supplièrent le primat de se réfugier dans l'église , qui communiquait à son appartement par un cloître ou une galerie ; il ne le voulut pas , et on allait l'y entraîner de force quand un des assistans fit remarquer que l'heure des vêpres avait sonné. « Puisque c'est l'heure de mon devoir, j'irai à l'église, » dit l'archevêque; et faisant porter sa croix devant lui , il traversa le cloître à pas lents , puis marcha vers le grand au- tel , séparé de la nef par une grille entr'ouverte. A peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Regnault parut à l'autre bout de l'église , re- vêtu de sa cotte de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchans, en criant : " A moi ! à « moi ! à moi ! loyaux servans du roi ! » Les autres conjurés le suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds , et brandissant leurs épées. Une voix cria : « est le traître? » Personne ne répondit. « est l'archevêque ? C'est « moi , répondit Becket , en s'avànçant impas- 11 sible ; mais il n'y a pas de traître ici : que v*- « nez-vous faire dans la maison de Dieu avec un » pareil Vêtement? Quel est votre dessein? Que Il tu meures ! Je m'y résigne : vous ne me verrez Il point fuir devant vos épées ; mais , au nom de « Dieu tout-puissant , je vous défends de toucher « à aucun de mes compagnons , clerc ou laïque . c grand ou petit. » Dans ce moment , il reçut par

30 LE CATHOLIQUE,

ùerrière un coup Je plat d'cpêe euire les épaules, et celui qui le lui porta lui dit : « Fuis ou tu es R mort. i> Il ne fit pas un mouvement; lesliommes J'arnies entreprirent de le tirer hors de l'rylise, se faisant scrupule de l'y tuer. L'archevêque se jeta sur l'autel et l'embrassa. Alors les assassins écar- tèrent les clercs et les moines qui environnaient le martyr, et le crime fut accompli

§ m.

Trois ans après les événemens que nous venons de raconter, la justice de Dieu s'était appesantie sur les quatre assassins du primat et sur tous ceux qui avaient participé à sa mort. Thomas Beckel avait été canonisé par le souverain pon- tife, et dans toutes les parties de l'Angleterre sa mémoire était l'objet d'un culte pieux. Richard, Regnault, Hugues de 3Iorville,GuillaumedeTracy, excommuniés par le saint Père, chassés de toutes les villes , en exécration au monde entier , avaient enfin pris le parti d'aller se jeier aux pieds de celui qui lie et qui délie sur la terre Le pape AKxan- dre m leur avait prescrit des pénitences qui de- vaient durer toute leur vie. Obéissant à cet ordre suprême , trois d'entre eux étaient allés mourir à Jérusalem dans les remords et dans la prière ; le quatrième, qui avait différé de commencer sa pénitence , était mort à Cosenza , ville d'Italie , dans des souffrances horribles , et comme si l'ange du mal eût étendu la main sur lui. Quant au roi Henri II , dont les violences et les injustices avaient causé l'assassinat de l'archevêque, excom- munié comme ses quatre chevaliers, il n'avait ob- tenu son absolution qu'à foice de repentir , de soumission et de pénitence. IMais la justice divine u'était point satisfaite : elle frappa Henri II du coup qu'elle savait devoir lui être le plus sensible ; elle lui relira la tendresse et la reconnaissance de ses fils. Ils prirent successivement les armes contre leur père. Richard réclamait le comté de Poitiers; GeoflVov, le duché de Bretagne , et Henri le Jeune L'iifin, celui que son père avait le plus aimé , celui avec qui il avait partagé sa couronne , réclamait pour lui seul l'exercice de la puissance royale dans toute l'Angleterre. Des partis nombreux s'étaient loiiiiés pour ces princes, ])lulôt encore par haine du père que par amour pour les fils, et le vieil Henrill , abandonné de tous, sans amis, sans flat- teurs , sans puissance, après avoir perdu, dans dif- férentes batailles , presque toutes ses po.ssessions sur la terre ferme , se vit au moment de perdre aussi l'Angleterre. Il fut éclairé jiar tant de chàti- mrns qui rarcahLiicnt à la fois , et reconnut la innin de la Providenre. H résolut donc de la flé-

chir par une pénitence exemplaire , et par une humiliation sans bornes. Quittant la Normandie , il se dirigea vers Canterbury , avec un gramd cortège de barons , d'évêques et d'abbés. Du plus loin qu'il eut aperçu l'église métropolitaine de l'ancien primat d'Angleterre, c'est-à-dire à trois milles de distance , il descendit de chevaj , quitta ses habits de soie , dénoua sa chaussure et se mit à marcher nu pieds sur le pavé rocailleux et couvert de boue. Arrivé dans l'église saint Thomas Becket avait été assassiné et enseveli , il s'y prosterna la face contre terre, pleurant et sanglotant en présence de tout le peuple de la ville rassemblé par le son des cloches, tn évèque monta en chaire et dit à l'assistance : •• Vous tous "• ici présens , sachez que Henri, roi d'Angleterre, 11 invoquant , pour le salut de son âme , Dieu et le « saint martyr, proteste devant vous n'avoir ni " voulu , ni causé , ni ordonné , ni souhaité dans " son cœur la mort du bienheureux primat ; mai» i< comme il serait possible que les meurtriers se «' prévalussent de quelques paroles prononcées « par lui imprudemment, il déclare implorer sa « pénitence des évêques ici rassemblés , et consen- « tir à soumettre sa chair nue à la discipline des « verges. »

En effet, le roi, accompagné de tout son cortège, et de tous les clercs normands et saxons du chapi- tre de Canterbury, descendit dans l'église souter- raine où l'on avait été obligé d'enfermer, comme dans un fort , le cadavre de l'archevêque , pour le soustraire aux insultes des officiers royaux. , s'agenouillant sur la pierre de la tombe , et se dé- pouillant de tous ses vêteniens , il se plaça le dos nu dans la posture naguère ses justiciers avaient fait placer les Anglais publiquement flagellés pour avoir accueilli Thomas Becket à son retour de l'exil. Il présenta la discipline aux prêtres qui l'environnaient, et tous, évêques, abbés, simples clercs , en déchargèrent plusieurs coups sur les épaules du roi en disant : « De même que le Ré- " dempteur a été flagell.- pour les péchés des honi- " mes, de même sois-lç pour ton propre péché. » Le roi passa encore quelques jours en prières dans l'église de Canterbury, et puis il partit après avoir fait de magnifiques présens au tombeau du saint.

Le jour de son départ, deux hommes du peuple de Londres , qui étaient venus prier sur les reli- ques de l'archevêque, quittaient aussi Canterbury pour retourner dans leur demeure.

•I Eh bien ! Joannès, disait l'un d'eux , tu as vu « l'humiliation du roi.

» Je l'ai vue , Elias Gurth.

<i Tu as entendu raconter tous le? détails Jo i< sa pénitence?

I^UGASIN RELIGIEUX.

31

« Cela est vrai.

« Es-tu sûr maintenant qu'il n'ait pas trempé u ses mains dans le sang de son ancien ami ? crois- « tu que Dieu lui pardonne et lui rende son u royaume?

i< Qui rendra au peuple saxon le protecteur u qu'il a perdu ? murmura Joannès avec l'accent du désespoir.

« Regarde le Ciel et espère , » répondit Elias Gurth....

Henri II obtint en effet le pardon suprême : ses fils rentrèrent dans le devoir ou furent à leur tour abandonnés par leurs partisans. Quant à saint Thomas Becket, son nom resta long-temps dans le souvenir des pauvres et de ces malheureux Saxons dont il avait été l'appui. Ce nom est encore en vé- nération chez tous les fidèles , comme im parfeiit symbole de charité et de coui-age.

LES FETES DE NOËL

AU HOTEN AGE.

Voici venir un de ces jours qui , au souvenir des mystères les plus augustes , unissent le charme touchcuit et l'ineffable douceur attachés aux fêtes de la famille que la religion avait consacrées. « Ces « fêtes chrétiennes avaientd'autantplusdecharme, « dit M. de Chateaubriand , qu'elles existaient de « toute antiquité ; et l'on trouvait avec plaisir, en « montant dans le passé , que nos aïeux s'étaient

« réjouis à la même époque que nous Malgré

'. les chagrins de la vie , la rehgion avait trouvé " moyen de donner de race en race , à des millions H d'infortunés , quelques momens de bonheur. »

En effet, c'est au moment la terre est dé- pouillée de sa parure et les familles assemblées autour du foyer paternel , que la fête de la nais- sance de Jésus vient réjouir le cœur des chrétiens. Nuit de salut et de miracle que les prophètes avaient depuis long-temps promise ; nuit céleste , l'é- toile messagère amena les rois au berceau d'tm Dieu rédempteur ! pour la célébrer, le village al- lume des brandons , les jeunes filles chantent des hymnes pastorales, et les petits enfans , étonnés de veiller encore au milieu de son obscurité , en geir- dent toujours le souvenir.

La plus belle fête de la religion catholique de- vait être la plus belle des fêtes de la famille ; et , dans tous les âges , à toutes les époques , on re- trouve les fêtes de Noël avec un caractère différent, mais toujours naives et innocentes. Voici quel- ques détails sur la manière dont elles se célébraient au moyen âge.

Dès le matin , le seigneur et tous ses vassaux se

paraient de leurs plus riches vêtemens , et l'on fai- sait entrer les hautbois de l'j^vent ! on appelait ainsi , en plusieurs provinces , les musiciens qui jouaient du hautbois de maison en maison, depuis neuf heures du soir jusqu'à minuit, durant les quatre dimanches qui précèdent la fête de Noël ; de , mu- sique en tête , on se rendait en grand cortège au parc des coulpes forestiers (délits forestiers ). Ce parc clôt ime enceinte voisine du château l'on renfermait les bêtes prises en dommage dans l'étendue de.f domaines seigneuriaux. Le prévôt et le sénéchal , après avoir fait le signe de la croix et dit trois fois à haute et intelligible voix , Pax sit inter vos , fai- saient sortir et rendaient à leurs maîtres les bœufs et les ânons ; car ces animaux sont , pendant les trois jours de la fête , en grande vénération , en souvenir de l'âne et du bœuf qui se tiouvaieut dans la crèche. A la nuit tombante comnienralent d'autres réjouissances. Dès que la dernière lueur du jour s'était fondue dans l'ombre , tous les habi- tans du pays avaient grand soin d'éteindre leurs foyers , puis ils allaient en foule allumer des bran- dons à la lampe qui brûlait dans l'église en l'hon- neur de la mère de Jésus. Un prêtre bénissait les brandons; l'on allait aussitôt les promener par les champs : c'est ce que l'on appelait la fête des Flam- bons. Ces flambarts portaient ainsi le seul feu qui régnât dans le village; c'était le feu béni et régé- néré qui devait jeter de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé.

Cependant le père de famille , accompagné de ses enfans et de ses serviteurs , allait à l'endroit du logis l'année précédente , à la même épo- que , ils avaient mis en réserve les restes de la bûche de Noël. Ils rapportaient solennellement ces tisons ; l'aieul les déposait dans le foyer et tout le monde se mettait à genoux , récitait le Peter, tandis que deux forts valets de ferme apportaient lente- ment la bûche nouvelle. On disait la bûche pre- mière , la bûche seconde , la vingtième , la tren- tième : ce qui signifiait que le père de famille avait déjà présidé ime fois , deux fois , vingt fois , trente fois , semblable solennité. La bûche nouvelle était toujours la plus grosse que l'on eût pu trouver ; c'était la plus forte partie du tronc de l'arbre ou même la souche : on appelait cela la coque de Noël ; on y mettait le feu , et les petits enfans al- laient prier dans im coin de la chambre , afin , leur disait-on , que la souche leur fit des présens ; et tandis qu'ils priaient , on mettait aux deux bout* de la bûche des paquets de borJbons et des fruits confits.

A minuit , tous les jeux et les plaisirs cessaient. Dès les premiers tintemens de la cloche , on se rendait à l'église , en longues files , et des torches à la main Le prêtre, avant de chanter la Préface ,

M. Louis de la Kochejacquelein a été tué derniè- rement devant Lisbonne, dans les rangs de Don Mi- guel. Voici quelques passages d'une lettre de M. le comte de Marcellus, relative à la mort fatale de ce noble jeune homme.

« Il est tombé en pensant à son doux pays, à sa mère... sa mère , autre Rachel, qui jiliiire ses en- fans et ne veut pas être consolée , parce qu'ils ne (pnt plus. Comme son père , comme son oncle , il

32 LE CATHOLIQUE.

prenait une petite assiette sur laquelle étale^it un morceau de pain et une fiole de vin. et les présentait au seigneur, qui , après avoir bu et mangé , rendait l'assiette et la fiole au prêtre , lequel les reportait sur l'autel et continuait le sacrifice.

Après la messe , tous les assistans entonnaient des cantiques , et l'on revenait au logis se chauffer à la chaleur de la bûche de Noël et faire le réveillon , à l'aide d'un grand et somptueux souper. Outre les lumières accoutumées , deux grands cierges ani- maient l'ordonnance du repas.

Dès le cinquième siècle , il y avait trois messes destinées pour la nuit et le jour de Noël. A la fin du siècle suivant , cet usage est expressément mar- qué par saint Grégoire , qui témoigne que la so- lennité de ces trois messes l'obligeait d'abréger le discours qu'il adressait au peuple sur cette fête. Ces trois messes se disaient à Rome aux trois sta- tions qui étaient indiquées par ce pape pour le service divin : la première à l'église de Sainte- Marie, pour la nuit; la seconde pour le point du jour, à l'église de Sainte-Anastasie , dont la mé- moire est honorée en ce jour ; et la troisième à l'é- glise de Saint-Pierre, pour l'heure des grandes fêtes. La première des trois messes a pour objet d'honorer particulièrement le moment de la nais- sance du Sauveur ; dans la seconde , l'Eglise nous propose sa manifestation aux Anges dans la crèche ; dnns la troisième , elle nous occupe de toute la grandeur du mystère par lequel le fils de Dieu s'est fait homme pour sauver les hommes.

Noél! Noël! a été long-temps le cri de joie des Français. Non-seulement il était en usage à la fin de l'Avent , mais encore dans la plupart des cir- constances d'éclat ; il correspondait à notre excla- mation de yi'i'e le roi .' On criait Noèl , surtout au couronnement, aux entrées des rois et des rei- nes, et à toutes les grandes fêtes.

Par noel , ou entend aussi un cantique en l'hon- neur de la nativité du Sauveur. On chantait des noels dans les patois des dilïérentes parties de la France, à ces espèces de mystères ou de cérémo- nies qui , sous le nom de Bethléem , se célèbrent encore dans quelques provinces.

avait semblé pressentir son dernier jour, en se munissant de tous les secours qu'offre au guerrier chrétien la religion du Dieu des armées , et l'on peut dire de lui ce qu'un grand orateur disait d'un homme de bien (1) aussi illustre par ses vertus et par sa foi que par son nom // s'est évanoui dans les bras de son Dieu.

" Famille desaints et de preux, famille incompa- rable qui, toutes les fois que le trône de son roi est renversé , sacrifie un de ses membres sur les autels de la fidélité ; nouveaux IMachabées qui s'immo- lent tour à tour et se succèdent pour la défense de la cause sainte et du temple du vrai Dieu !

« Et moi , moi, qui autrefois, à la tribune, osai me nommer l'admirateur et l'ami de l'héroique père de ce jeune héros ; moi qui commençai ma carrière législative en célébrant la gloire , en re- commandant u la France le sort de cette noble et vaillante race , j'étais donc destiné à pleurer avec elle la mort d'un enfant que j'avais vu jouer sur les genoux de sa mère , à gémir, dans ce nouveau désastre , sur la vanité de la gloire , sur la réalité de la douleur , et à envoyer pour seule consolation ces tristes lignes à une illustre et déplorable famille qui me permet de m'honorer du nom de son ami!

« Ah ! dit Massillon , il n'est que le Dieu de toute consolation qui sache parler au cœur. Il offre à l'âme affligée et soumise les espérances de la foi du chrétien, de cette foi si bien appelée, par le plus aimable des saints, la grande amie de l'esprit, et j'ose ajouter du cœur de l'homme ! »

Deux nouveaux organes de la religion catho- lique viennent d'être fondés dans les Etats-Unis : l'un à New-York , l'autre à Washington. Il est à remarquer que , dans ce pays, chaque pas dans la civilisation est un pas vers la religion véritable.

{Gazette de France du 3 décembre 1833.)

Si quelqu'un se flatte de bien savoir quelque chose , il ne sait encore rieu comme on doit le savoir.

(Epitre de saint Paul uux Corinthiens.)

La religion est proportionnée à toutes sortes d'esprits. Le commun des hommes s'arrête à l'état ou à l'établissement elle est , et cette religion est telle, que son seul établissement suffit pour en prou- ver la vérité. Les autres vont jusqu'aux apôtres. Les plus instruits vont jusqu'au commencement du monde. Les anges la voient encore mieux et de ])lus loin , puisqu'ils la voient en Dieu même.

(Pensées de Pascal.)

(ij .M. k duc Mathieu de Montmorcnc)'.

MAGASIN RELIGIEUX.

.?3

LE VRAI COURAGE,

NOCVELLE.

C'était au milieu de l'année 18 vers le soir :

une foule nombreuse circulait dans les rues et sur les promenades , car la chaleur avait été acca- blante dans la journée , et chacun semblait avide de se rafraîchir au souflle d'mie brbe légère qui venait de s'élever.

Cependant des masses de vapeur se balançaient dans les airs, comme de lourdes montngnes prêtes à se résoudre en torrens de pluie. En effet , Pa- ris fut bientôt inondé par une de ces avejses qui ôtent aux piétons attardés le loisir de se montrer difficiles sur le choix d'un abri.

Donc , trois jeunes gens qui se promenaient sur les boulevards furent charmés de trouver un re- fuge dans un cabinet de lecture , la pluie avait attiré plus de monde qu'il ne pouvait raisonnable- ment en contenir. Au lieu de suivre l'exemple gé- néral , de prendre un livre ou une gazette , ils s'en- gagèrent dans une conversation qui bientôt devint si bruyante, que chacun des assistans leur lança.uu regard mécontent; car c'est une véritable infrac- tion à la liberté individuelle, que le bruit dans un cabinet de lecture.

Cependant un lecteur seul n'avait encore donné aucmie marque de déplaisir aux trois amis , bien |u'il fût assis à quelques pas d'eux , ce qui devait lui rendre leur présence d'autant plus incommode. Un énorme in-quarto était ouvert devant lui , sur le tapis vert de la table , et ses yeux ne le quittaient que pour se reporter sur un cahier de papier il prenait des notes.

C'était un homme d'une trentaine d'années en- viron , à l'air calme et méditatif , au front saillant et développé , dont les rides précoces trahissaient des veilles laborieuses, les nobles efforts d'une in- telligence vaste et féconde. Il y avait dans toute sa personne un cachet de distinction difficile à mé- connaître ; cependant ses vt'temens, quoique d'un drap très-fin , n'indiquaient aucune prétention au luxe ou à l'élégance , car la couleur en était sombre et la coupe sévère.

De temps en temps il abandonnait son travail pour se livrer à ses pensées, et parfois ses yeux s'animaient d'une de ces expressions qui décèlent une âme ardente et énergique ; mais aussitôt il les baissait vers la terre comme honteux de lui-même, et ses traits reprenaient la gravité qui leur était ha- bituelle.

Son extérieur contrastait singuUèrement avec ce- lui des trois jeunes gens que nous venons de citer : ceux-ci continuaient à causer et à rire , sans s'in-

quiéter des murmures qu'une conduite si incon- venante excitait dans l'assemblée. Leur visage en- flammé accusait les suites de l'intempérance ; néEUi- moins il était évident , à leur tournure et à leur langage choisi , qu'ils appartenaient à une classe élevée de la société.

L'un d'eux , Ernest Dosmon , qui se faisait re- marquer par la vivacité et la finesse de ses répar- ties , jetait souvent un coup d'ceil furtif sui- l'étran- ger ; puisime expression de dépit froissait ses lèvres, car il ne pouvait se dissimuler que ses traits d'es- prit ne produisaient aucun effet sur lui ; cependant il voulait à tout prix attirer son attention , et , se penchant sur son épaule :

u flionsieur , lui dit-il , cet ouvrage doit être bien intéressant , car il paraît absorber toutes vos facultés? »

Cette question , faite d'un ton assez imperti- nent, ne reçut point de réponse. Tout le sang d'Er- nest se porta à son visage ; il avait surpris un sou- rire railleur sur celui de ses amis.

« Mon cheval bai est a toi , lui dit l'un d'eux , si tu parviens à obtenir- une parole de cet homme ijupassible.

« Pourriez-vous reculer votre siège , mon- sieur ? Il me gène. »

Ces mots furent prononcés par Ernest , qui ve- nait effrontément d'approcher son tabouret de celui de l'étranger.

« J'ai eu l'honneur de vous dire que vous me gêniez , monsieur , » répéta-t-il avec un accent provocateur.

Celui auquel il s'adressait leva alors la tête, et Ernest put lire dans ses yeux fixés sur lui plus de compassion que de colère. Exaspéré au dernier point par cette modération , qu'il prit pour du dé- dain, il poussa nidement l'étranger avec son coude. Ce dernier se leva aussitôt dans l'intention de se re- tirer ; mais le mouvement qu'il fit avant ébranlé la tcdjle , l'écritoire dont il s'était servi roula sur Ernest , et ses habits furent inondés d'encre.

>' S'il vous fallait une offense envers moi , s'é- cria-t- il en se dressant, pâle de courroux, devant sa victime , vous pouviez la choisir plus noble, monsieur : ceci est une basse insulte, et je ne souffrirai pas... »

Ses amis , voyant que les choses prenaient une tournure aussi sérieuse , l'interrompirent et cher- chèrent à l'apaiser ; mais il les repoussa rudement.

<< Monsieur, dit à son tour l'étranger d'un ton calme , bien qu'un léger tremblement agitât ses lèvres, recevez mes excuses pour un accident rf^ue le hasard seul a causé. Quant au mot in- sulte , dont vous venez de vous servir , il me semble que si l'un de nous peut se l'appliquer, ce n'est pas vous. »

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34 LE CATHOLIQUE,

Et son regard incisif parut sonder la conscience d'Ernest. Le jeune homme eut besoin de faire un violent effort sur lui-même, afin de soutenir ce regard sans confusion ; mais il s'était trop avancé pour consentir à reculer ; d'ailleurs , humilié de la supériorité que l'étranger conservait sur lui , sa fureur ne connut plus de bornes.

« Monsieur , s'écria-t-il , je persiste à dire que je suis l'olfensé, et vous m'en rendrez raison au- trement que par dévalues excuses.

« C'est cependant la seule réparation qu'il soit en mon pouvoir de vous faire : l'offense dont vous vous plaignez a été involontaire : je vous le répète , monsieur ; n'est-ce point assez ?

« Et moi , je vous répète que cette réparation est insuffisante ; vous m'avez blessé dans mon honneur par un outrage détourné , et cette affaire ne peut se vider que les armes à la main.

« Je ne me bats point en duel !

« Alors , vous êtes un lâche ! »

L'étranger pâlit , ses beaux traits se contractè- rent visiblement, et les témoins de cette scène croyaient déjà entendre sortir de sa boucl:e les ex- pressions d'une colère long-temps comprimée , lorsqu'après avoir appuyé avec force la main sur son cœur, pour en étouffer les battemens, il dit d'une voix émue , mais douce , en se tournant vers son agresseur :

" Vous m'avez insulté , jeune homme , griève- ment insulté ; mais puissiez-vous vous le pardon- ner comme je vous le pardonne ! »

Puis il s'ouvrit un passage à travers la foule , et disparut.

Le sourire de triomphe qui se jouait sur les lèvres d'Ernest s'évanouit aux dernières paroles de l'étranger, et quand ses yeux , en le suivant , eurent cessé de le voir , il resta stupéfait , anéanti , entre ses deux amis , qui ne savaient s'ils de- vaient le féliciter ou le plaindre de sa victoire ; tant la révolution qui s'était opérée en lui était évidente et subite.

D'où provenait donc l'ascendant qu'exerçait sur son esprit un homme qui avait souffert qu'on l'ac- cusât de lâcheté sans laisser échapper le moindre signe de colère?.... Manquer de courage était un crime monstrueux pour Ernest , et cependant une secrète intuition lui révélait dans l'étranger une âme noble et élevée , un de ces êtres d'élite dont on serait fier d'obtenir l'estime, qu'on voudrait pou- voir nommer son ami.

<c Ah I s'il n'était pas lâche , pensait-il , si ce mot flétrissant ne se plaçait pas entre nous , avec quelle joie j'irais lui dire que j'accepte son par- don , que je l'implore une seconde fois , qu'il m'est nécessaire pour calmer les reproches de ma conscience ; car vainement je chercherais à me

le dissimuler , tous les torts ont été de mon côté : du moins cette sotte incartade me guérit à jamaij de l'intempérance. »

On voit que les qualités qu'Ernest devait à la nature et à une bonne éducation avaient été plutôt altérées que détruites par une vie mondaine et dissipée. S'étant séparé de ses amis à la porte du cabinet de lecture , il prit la première rue qui s'of- frit à lui et arriva insensiblement dans un quar- tier sombre et désert. Tout entier à ses réflexions, sans but arrêté, il marchait d'un pas rapide, ne regardant pas même autour de lui ; il ne put donc remarquer qu'un homme de mauvaise mine épiait sa démarche.

Bientôt cet homme l'aborde et lui demande l'heure. •> La nuit est trop obscure , répond étour- diment Ernest, pour que je consulte ma mon- tre ; mais je suppose qu'il n'est pas loin de dix heures. »

Cette phrase à peine achevée, il se sent saisir au collet par un bras nerveux , son chapeau vole sur le pavé, et il reçoit sur le crâne un coup vio- lent qui l'étourdit. « Au voleur ! à l'assassin ! » s'écrie-t-il. Puis une lutte inégale s'engage entre lui et les scélérats , car maintenant ils sont deux.

Déjà il n'a plus de montre, mais sa bourse est encore en sa possession. « Finissons-en avec lui. Il dit l'un des voleurs; ses cris vont nous perdre! Puis soudain la pointe affilée d'un couteau est di- rigée sur la poitrine du malheureux Ernest : il se croit perdu , lorsqu'il échappe au danger par un secours inespéré. Un homme armé d'une canne à épée fond tout à coup sur les malfaiteurs, et, comme la lâcheté accompagne généralement le crime , il ne tarde pas à les mettre en fuite ; mais son sang coule , car il a reçu une blessure au côté.

« Homme généreux , s'écrie Ernest en lui ser- rant la main avec force , vous avez exposé votre

vie pour sauver la mienne dites, comment

puis-je reconnaître un tel seivice ?

« C'est à Dieu seul que votre reconnaissance doit s'adresser, répond son libérateur; je n'ai été que l'instrument de sa volonté. »

Au son de cette voix , Ernest se frappe le front avec violence.

« Infâme que j'étais , s'écrie-t-il , et moi qui l'accusais de lâcheté!... Monsieur, poursuit -il en se tournant vers l'étranger qui vient aussi de le reconnaître , mon indigne conduite envers vous , la noblesse de la vôtre , m'ôtent tout moyen de justification : en opposant le pardon à l'injure , en ni'enseignant ce que c'est que le vrai courage , vous m'avez rendu bien vil à mes yeux: n'importe, je vous remercie de la leçon , car je sens qu'elle ne sortira jamais de ma mémoire.

MAGASIN RELIGIEUX.

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« Ne parlons plus du passé , réplique son compagnon d'un ton affectueux : il n'est point de fautes qu'un sincère repentir n'efface , et le léger tort que vous croyez avoir à vous repro- cher envers moi cesse d'en être un dès que vous l'avouez avec tant de franchise.

« J'accepte votre pardon, dit Ernest en sai- sissant la jiiain que lui présentait l'étranger : toute la générosité doit être de votre côté ; ce- pendant, si je n'ai aucun droit à votre estime, croyez du moins que je sais apprécier , honorer la vertu. »

Tout plein de sou émotion , Ernest suivait son libérateur sans s'apercevoir qu'il se dirigeait dans un quartier opposé au sien ; ce n'est qu'en le voyant s'arrêter devant une maison située dans le faubourg Saint-Germain qu'il reconnut sa dis- traction ; mais, avant de le quitter , il lui demanda la permission de venir lui rendre ses devoirs le lendemain.

« Vous ignorez que c'est vous engager à monter quatre étages , » répondit l'étranger eu souriant.

«Bon! se dit Ernest, ilest pauvre, je suis riche...» Puis, charmé de cette découverte et de la pensi'e qu'elle lui avait suggérée, il se disposa à prendre congé de son compagnon. En ce moment la luniièie d'un réverbère l'éclairait en entier. Ernest le vit pâle et chancelant , et il remarqua pour la pre- mière fois que son linge était taché de sang.

« Vous êtes blessé ! s'écria-t-il. Oh ! veuillez ac- cepter l'appui de mon bras jusque chez vous : c'est comme une grâce que je vous le demande. »

Et tous deux entrèrent en silence dans la mai- son. Arrivé à son appartement , l'étranger se laissa tomber sur un siège, car sa blessure, bien que légère , avait épuisé ses forces. Ernest effrayé tira le cordon d'une sonnette , et presque aussitôt un vieillard , à l'aspect vénérable , se montra sur le seuil de la porte restée ouverte.

« Qu'est-ce ? s'écria-t-il en se précipitant vers le blessé ; bonté divine I qui vous a mis en cet état , monsieur le comte? »

Puis il jeta sur Ernest un regard interrogateur et soupçonneux.

« Tranquillisez-vous, mon vieil ami, dit son maître, ce n'est qu'une égratignure : voyez I •• Il voulut entr'ouvrir ses vètemens ; mais il lui prit une défaillance qui l'en empêcha.

<i II appelle cela une égratignure ! reprit le vieil- lard en visitant la blessure. J'avais bien dit qu'il finirait par tomber dans quelque guet-apens, s'il persistait à aller seul la nuit dans ces quar- tiers déserts, vrais repaires de bandits! JMais monsieur ne veut pas que je l'accompagne ; il prétend faire ses bonnes œuvres lui-même et en secret ; il craint , dit-il , d'exposer la vie de son

vieil intendant , mie v(e qui n'est utile à per- sonne, tandis que la sienne....! O mon Dieu! mon Dieu! comme son sang coule!... Ingrat enfant que j'ai tenu tout petit dans mes bras, qui fait toute la joie de ma vieillesse, et dire que j'ai peut-être à trembler pour ses jours! >■

Pendant ce colloque , l'intendant déchirait à l.i hâte des ligatures dont il bandait la plaie de son maître; puis il lui frottait les tempes avec du vi- naigre. 11 Au nom du Ciel ! monsieur le comte , poursuivit-il , répondez à votre pauvre serviteur ; dites que vous voulez vivre pour lui , que vous ne vous exposerez plus !

« Si j'allais chercher un médecin? » s'écria Ernest , qui ne pouvait retenir les larmes que lui arrachaient à la fois le remords et l'attendrissement.

« Non , c'est inutile , dit le blessé , qui ouvrit les yeux, je me sens mieux. » Puis il ajouta, eu serrant la main de l'intendant : « Ne craigTiez rien, mon digne ami : une bonne nuit réparera mes forces , demain il n'y paraîtra plus.

" Et vous rêverez à quelque nouvelle im- prudence ! jMais je déclare , moi , que si ce train de vie continue, j'en instruirai madame votre tante , qui vous aime comme son fils , et elle vous déshéritera; oui, monsieur le comte, elle vous déshéritera! Vous serez bien avancé, quand toute votre fortune aura été dissipée en charités ! il ne vous restera plus rien pour soulager les pauvres ; vos enfans , comme vous les appelez ,

momnont de faim! Oh! vous avez beau me

faire des signes , poursuivit l'intendant qui s'é- chauffait de plus en plus , je ne me tairai pas : c'est une juste punition pour les inquiétudes que vous me causez tous les jours. Oui , monsiem- , dit-il en se tournant vers Ernest, M. le comte de Vaudrec, que vous voyez logé dans ce mo- deste appartement, a cinquante mille livres de rentes ; et savez-vous à quoi il les emploie ?. . . A nourrir de malheureuses familles qu'il va déni- cher , Dieu sait , et lui se laisserait presque manquer du nécessaire, si je n'y mettais bon ordre en grapillant de côté et d'autre sur les fonds qui nie passent par les mains; car, comme il ne peut se multiplier, il faut bien qu'il me charge d'une partie de la distribution de ses aumônes... Oh I c'est un noble jeune homme, monsieur, la bénédiction des pauvres, la gloire de sa famille! »

Et l'intendant , vaincu par son émotion , s'essuya les yeux ; mais il est probable qu'il ne se serait pas arrêté en si bon chemin , si le comte , qui avait recouvré entièrement ses sens, ne lui eût imposé silence.

Pendant ce temps Ernest était en proie à luie violente agitation ; tout son corps tremblait , et de

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grosses larmes mondaient ses joues ; enfin , inca- pable de se maîtriser davantage , il saisit la main de M. de Vaudrec , et la portant avec respect à ses lèvres :

" Oh! votre pardon ! s'écria-t-il, votre pardon ! je veux encore l'entendre ; car je sens que , sans lui , je vivrais misérable ; mais apprenez-moi aussi vous puisez tant de vertu? »

Le comte leva ses regards sur un Christ d'ivoire suspendu à la muraille , puis il les reporta avec humilité vers la terre.

« Eh bien ! je servirai le même maître , pour- suivit le jeune homme avec enthousiasme : j'ab- jure mes erreurs ; vous serez mon guide , vous me ramènerez dans la bonne voie. Oh ! dites que vous consentezà devenir mon ami, mon frère...! »

M. de Vaudrec , pour toute réponse , ouvrit ses bras à Ernest , qui se précipita sur son sein.

LA IVAISSANCE DE JESUS-CHRIST.

Ce fut l'an 4004 de la création , un peu plus de mille ans depuis la fondation du temple , l'an 7r)4 de Rome , vingt-neuf ans après la bataille d'Actium , que Jésus-Christ, ^/j de Dieu dans l'é- temilê , jils d' Alraham et de David dans le temps, naquit d'une vierge (1). L'univers était plongé depuis douze ans dans une paix générale. La mo- narchie romaine , la dernière des quatre grandes monarchies que Daniel avait prédites devoir se suc- céder avant la naissance du Messie , la monarchie lomaine venait de s'établir sur les ruines delà répu- blique. Octave-Auguste était maître des Romains , de Rome , et de toute la terre. Hérode était tétrar- que de la Galilée.

En ce temps-là , l'empereur publia un édit par lequel il ordonna à tous les sujets de son empire de se faire enregistrer dans les lieux qui leur se- raient indiqués , suivant leurs provinces , leurs villes et leui's familles. Ce dénombrement général avait pour but de faire connaître les forces et les richesses de chaque province. Le proconsul Quiri- nus fut chargé de le faire dans la Syrie et dans la Palestine. Les descendans de David eurent ordre de se faire enregistrer à Bethléem , petite ville de la tribu de Juda , à deux lieues de Jérusalem. La Providence ménageait toutes ces circonstances afin de montrer à tout l'imivers que Jésus-Christ était de la maison de David et de la tribu de Juda , ainsi que l'avaient écrit les prophètes.

(i) Bossuet.

LE catholiqlt:,

Joseph et Marie , obéissant, comme le reste de la terre , aux ordres de l'empereur , quittèrent Nazareth ils étaient fixés , et se mirent en mar- che pour Bethléem. Marie était déjà presque au terme de sa grossesse. Après un pénible voyage qui dura plusieurs jours , et qui fut fait dans un pays rempli de montagnes, ils arrivèrent à Beth- li'eni; mais cette ville était si petite, et il s'y ren- dait tant de monde , que la sainte Vierge et son mari ne purent trouver à se loger. D'ailleurs ils étaient pauvres , et les personnes qui ne peuvent faire qu'une petite dépense ne sont pas celles qu'on reçoit le plus volontiers dans les hôtelleries.

Joseph et INIarie supportèrent patiemment ce contre-temps , et ils se retirèrent avec beaucoup d'autres voyageurs dans une espèce de halle pu- blique , en attendant que leur tour fût venu de faire enregistrer leurs noms. Il fallait qu'il ne restât plus dans Bethléem aucune famille issue de celle de David , ou que le patrimoine de cette famille fût entièrement dissipé , puisque Joseph et Rlarie , qui en étaient descendans , ne trouvèrent aucun parent qui pût les recevoir. Il n'est pjis moins étonnant que la grossesse de Marie n'ait touché personne ; mais tout cela était dans les desseins de Dieu. Il voulait que son fils , venant au monde pour apprendre aux hommes l'humilité et pour leur donner d'éclatantes leçons sur le néant de tous les biens de la terre , rencontrât dès ses premiers pas dans la vie la pauvreté , l'isole- ment , le mépris.

Marie fut donc contrainte de se retirer avec Joseph dans un lieu ouvert à tout le monde. Ils entrèrent dans une caverne creusée dans le rocher, et qui servait d'étable à l'hôtellerie publique. C'est dans ce triste Ueu que la mère de Dieu fut sui-prise par le moment de l'enfantement : elle mit son fils au monde sans ressentir les douleurs qu'éprouvent les autres mères; mais elle n'avait pas même un misérable berceau à lui donner. EUe l'emmaillota comme elle put, et le coucha dans une crèche. Ainsi se trouvaient déjà justifiées les paroles que Jésus-Christ a dites depuis : Lejils de l'homme n'a pas une place à lui , pas un asile ou reposer sa tête.

Mais d'un autre côté, Dieu relevait par deux miracles l'humble naissance de son fils. Des mages, conduits par une étoile, venaient des pays de rOrient pour se prosterner devant le berceau d'un enfant et l'entourer de parfums et d'hom- mages. Puis , un ange apparut à des bergers occu- pés à garder leurs troupeaux et leur dit : « Au- jourd'liui, dans la ville de David, il vous est un sauveur qui est le Christ. Voici la marque pour le reconnaître : vous trouverez un enfant euve- loppé de langes et couche dans une crèche. >>

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BIAGASm RELIGIEUX.

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Ainsi les bergers et les mages , les premiers et les derniers de la terre étaient convoqués dans une étable pour glorifier le fils du Roi des rois. Quel abaissement et quelle grandeur ! Quel sujet de ré- flexions profondes I Et si tous ces événemens n'é- taient pas une de ces choses sacrées qu'on n'écoute qu'en baissant la tète , trouverait-on des ensei— gnemens plusfrappans et plus sublimes?

Suivant tous les Pères de l'Eglise , l'incarnation du Fils de Dieu est par-dessus tout un mystère d'amour. L'amour de Dieu, l'amour du prochain , estle principal tribut que le Seigneur nous demande à l'anniversaire de cette incarnation céleste. Voici la fin d'un sermon de iMassillon , pinanoncé le jour de Noël :

« La naissance de Jésus-Christ réconcilie les hommes avec son père ; elle réunit les Gentils et les Juifs ; elle anéantit toutes ces distinctions odieu- ses de Grec et de Barbare , de Romain et de Scythe ; elle éteint toutes les inimitiés et toutes les haines : de tous les peuples elle ne fait plus qu'un peuple , de tous ses disciples qu'un cœur et qu'une âme : dernier genre de psiix qu'elle vient apporter aux hommes. Ils n'étaient hés auparavant entre eux ni par le culte , ni par une espérance commune , ni par l'aUiance nouvelle qui dans un ennemi nous découvre un frère Jésus-Christ est de- Tenu notre paix , notre réconciliation , la pierre angulaire qui assemble tout l'édifice , le chef vi- vifiant qui unit tous ses membres et n'en fait qu'un même coi-ps... Et cependant tant de liens sacrés n'ont pu réussir à nous unir ensemble I... Oh! mes frères , Jésus-Christ est donc descendu en vain sur la terre ! Il est venu nous apporter la paix ; il nous l'a laissée comme un héritage ; il ne nous a rien tant recommandé que de nous aimer ; et l'u- nion et la paix semblent bannies du milieu de nous! et les haines partagent encore la cour, la ville , les familles ! et ceux que les places , que les intérêts de l'Etat , que les bienséances même , que le sang du moins devrait unir , se déchirent , se dévorent , et voudraient s'élever sur les ruines les uns des autres ! . . . Unissez-vous donc à Jésus- Christ naissant : entrez dans l'esprit de ce mys- ^re; rendons à Dieu avec lui la gloire qui lui est due : c'est le seul moven de nous rendre à nous- mêmes la paix que nos passions nous avaient ôtée ! »

HISTOIRE.

L'EXPIATION.

A quelque distance de Rome et de la voie Ap- pienne , au milieu d'une campagne abandonnée ,

une caverne , df'serte en apparence , ouvre ses mystérieuses profondeurs. Sitôt que les ombres du soir s'éteudenî ,ur les sept coteaux de la ville éter- nelle , des troupes dhonunes , de femmes et d'en- fans , enveloppés dans des habits de couleur som- bre et marchant le front baissé comme s'ils médi- taient im crime , arrivent à cette caverne comme à un rendez-vous donné , et s'enfoncent sous des voûtes ténébreuses. Cette caverne , c'est l'entrée des Catacombes ; ce peuple qui fuit et qui se cache , ce sont des chrétiens qui vont remplir les devoirs de leur religion.

Après bien des détours , après avoir traversé une multitude de galeries qui se croisent en tous sens, les fidèles arrivent enfin dans l'enceinte consacrée ouïe mystère divin va s'accomplir. L'autel est taillé dans le roc ; deux cierges , une lampe suspendue à la voûte, jettent à peine assez de clarté dans ces heux funèbres pour rendre l'obscm-ité plus visible. Un prêtre , revêtu des habits épiscopaux , et dont les mains tremblent , non de crainte , mais de vieil- lesse , commence le saint sacrifice.

Deux femmes couvertes de longs voiles blancs sont agenouillées au pied de l'autel. L'une, pâle et languissante , est à la fleur de l'âge ; elle semble courbée sous le poids de la vie , comme sous mi fardeau tiop fort pour elle ; l'autre a plus d'années et de courage , elle soutient sa tremblante compa- gne. C'est la fille et la mère : d'où vient qu'elles sont placées au premier rang ? Dans les cissemblées des chrétiens l'égahté règne ; il n'y a ni premiers ni derniers; est-ce le hasard qui leur- a donné cette place ?

Non , c'est la modestie des fidèles ; les fidèles veulent rendre cet hommage aux deux nouvelles néophytes. Quelle victoire remportée par les mi- nistres du vrai Dieu sur les prêtres des idoles ! Ces deux fenïmes qui viennent prier dans les Cata- combes, furtivement, presque seules, c'estla femme et la fiUe du niaitre de la terre, de l'empereur Dio— clétien. Prisca et Valérie coui-bent leur front im- périal devant l'autel le Christ va descendre dans le sacrement de l'Eucharistie.

Cependant deux émissaires de Galérius, le futur gendre et le favori de Dioclétien, ont suivi les prin- cesses. Ils se sont mêlés au flot des fidèles et sont ar- rivés avec lui jusque dans le sanctuaire. Le pieux recueillement des chrétiens qui joignent les mains et tienneatleursyeux baisses versla terre, les empêche de remarquer l'insolence des espions de leur persé- cuteur. " Tout est connu maintenant, dit l'un d'eux à l'oreille de son compagnon ; tu vois que les pre- miers rapports qui ont été faits à Galérius ne l'a- vaient pas trompé. L'impératrice et sa fille ont embrassé la religion de ces vils esclaves ! 0 tache éternelle sur le manteau des Césars! Viens, allonj

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LE CATHOLIQUE,

achever notre mission ; allons tout apprendre à Galérius. »

Les deux délateurs s'éloignent. L'Esprit du mal, qui sourit à leurs projets , les guide à traveis les inextricables galeries des Catacombes elles empê— vlie de s'égarer. Le saint sacrifice n'est pas plus troublé par leur sortie qu'il ne l'avait été par leur présence. Des voix de jeunes filles s'élèvent fraî- ches et pures sous ces voûtes funéraires, et les anges portent aux pieds de l'Eternel les prières et les lar- uies des fidèles persi'cutés.

La quatrième heure de la nuit a sonné. Les chrétiens se dispersent. Prisca et Valérie, suivies seulement d'une de leurs femmes et d'un officier, chrétien comme elles , sont rentrées par une porte secrète dans le palais des empereurs. Au point du lour, un des principaux officiers delà cour est intro- duit auprès d'elles , et leur annonce que Dioclétien désire leur parler. Les désirs du maître du monde sont des ordres auxquels personne ne doit essayer de se soustraire. Les princesses osent à peine se -onfier dans un regard leurs craintes mutuelles. Elles arrivent dans l'appartement de Dioclétien ; il est seul et se promène d'un air agité.

Après avoir éloigné d'un geste l'officier qui ac- •■omi)agne sa femme et sa fille , il s'arrête mena- çant devant elles.

« Prisca , Valérie , une troupe de fanatiques qui adorent je ne sais quel Juif, dans une étable et mort sur une croix , trouble le repos de Rome et de l'empire. Sous prétexte de prêclier leur reli- gion , ils propagent l'esprit de révolte. Ce sont les (ennemis de tous les dieux de l'Olympe et de moi , qui suis César et tout - puissant ! Jusqu'ici cette secte misérable n'a fait de prosélytes que parmi les esclaves et les Insensés , parmi la lie du peuple et la lie de l'armée. Croirai-je qu'ils aient obtenu des succès plus importans, que le venin de leurs détestables maximes se soit glissé jusque sous la pourpre impériale? S'il était vrai, malheur à ces impurs insectes que mon pied dédaigne d'écraser ! malheur à tous ceux qui se font les ennemis de César, fussent-ils delà famille môme de César! »

L'impératrice ramène vivement sa fille sur son sein : elle veut parler ; mais terrifiée par les me- naces de son époux et plus encore par ses regards sévères , elle sent sa voix expirer sur ses lèvres. Valérie est cette fois plus courageuse que sa mère.

"Seigneur, dit-elle, ou plutôt mon père , puis- qu'il ne m'est pas encore défendu de vous donner ce nom , ceux dont vous parlez ne sont pas vos ennemis ; bien loin delà , vous n'avez pas dans tout l'empire de sujets plus dévoués et plus fidèles, et nous le savons , nous qui prenons part à toutes leurs prières. Nous savons qu'ils supplient le Ciel , non de vous maudire , mais de vous éclairer'

« Ainsi , a repris Dioclétien , il ne m'est plus permis de douter de votre honte £t de mon mal- heur ; vous êtes chrétiennes?

« Nous sommes chrétiennes, répond Va- lérie en joignant les mains et en levant les yeux vers le ciel.

« Ah ! ma fille, quel aveu viens-tu de faire? s'est écriée l'impératrice : c'est l'arrêt de notre perte. » Et elle tombe éperdue aux genoux de Cé- sar ; celui-ci la repousse froidement.

« Demain , dit-il , un pompeux sacrifice sera of- fert au maître des dieux pour le remercier d'une victoire récente que le César Constance a rempor- tée dans les Gaules. Demain vous m'accompa- gnerez au temple de Jupiter, ou bien , déchues de votre rang , déshéritées de mon nom , vous serez conduites dans une de mes forteresses de la Nu— niidie. Cet exil ne finira jamais. L'empereur ne veut pas que son trône soit partagé par une femme que l'univers entier saurait avoir été chrétienne. Ni pleurs , ni prières ; cette sentence est inflexible comme celles du Destin. Retournez dans votre ap- partement ; l'officier qui vous a conduites ici est chargé de veiller à votre porte et d'avoir soin que vous soyez seules toute cette journée et toute la nuit qui la suivra : vous aurez le temps de réflé- chir à mes paroles. A demain. »

Dioclétien a disparu. On ramène chez elles les deux princesses , qui peuvent à peine se soutenir. Prisca arrache son diadème , son voile blanc semé d'abeilles d'or, le riche manteau qui lui couvre les épaules , et tous les attributs de la grandeur sou- veraine. « O ma fille! renoncerai-je pour toujours à cette couronne?

Il Ma mère , répond Valérie , le Christ vous en promet une plus belle.

" Oui , celle du martyre. L'exil en Numidie , c'est la mort pour toutes deux. N'est-ce pas, c'est ce que tu veux dire? O A'^alérie, pourquoi tout avouer à l'empereur ? ne pouvions-nous adorer le Christ en secret, comme nous l'avons fait jus- qu'ici ?

« Adorer le Christ après l'avoir renié!

« Ah ! tu as raison , et moi je suis une pau- vre insensée; tu me fais rougir de moi-même. Eh bien ! prions , prions avec ardeur, et que mes génies protecteurs m'inspirent ce que je dois faire. Quelle que soit ma résolution, tu suivras mon exemple , n'est— il pas vrai , Valérie? <>

Les deux princesses s'embrassent et se mettent à prier ; mais les vœux qu'elles adressent au Ciel sont pleins de souvenirs et de