Google

This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project

to make the world's bocks discoverablc online.

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover.

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the

publisher to a library and finally to you.

Usage guidelines

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to prcvcnt abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automatcd qucrying. We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for Personal, non-commercial purposes.

+ Refrain fivm automated querying Do nol send aulomated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project andhelping them find additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.

+ Keep il légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search mcans it can bc used in any manner anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite seveie.

About Google Book Search

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders discover the world's books while hclping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web

at|http : //books . google . com/|

Google

A propos de ce livre

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en

ligne.

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont

trop souvent difficilement accessibles au public.

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d'utilisation

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public cl de les rendre ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. Nous vous demandons également de:

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un quelconque but commercial.

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en aucun cas.

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.

A propos du service Google Recherche de Livres

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adressefhttp: //books .google. com|

HARVARD COLLEGE LIBRARY

FROM THE FUND OF

CHARLES MINOT

CLASS OF Z828

o

COLLECTION

DE

DOCUMENTS INÉDITS

SUR L'HISTOIRE DE FRANCE

^UBLIRS PAR LES SOINS

DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

Par arrêté en date du lo mai 1876, MM. Gaslon Paris et Gabriel Monod ont été chargés de publier, dans la Collection des Documents inédits de THistoire de France, UEsUÀre de la Guerre Sainte, poème d'Ambroise sur la troisième croisade.

Par le même arrêté, M. Paul Meter a été nommé Commissaire responsable de cette publication.

SE TROUVE A PARIS,

À LA LIBRAIRIE ERNEST LEROUX,

RUE BONAPARTE, 28.

L'ESTOIRE DE LA GUERRE SAINTE

HISTOIRE EN VERS DE LA TROISIÈME CROISADE (1190-1192)

PAR AMBROISE

PUBLIÉE ET TflADDlTE

D'APRÈS LE HAISU8CB1T UNIQUE DU VATICAN

ET ACCOHPAGKÉI!

D'L^E INTRODUCTION. D'UN GLOSSAIRE ET D'UNE TABLE DES NOMS PROPRES PAR

GASTON PARIS

BHBBB t>e L'ACADÉIIII! FRANÇAISE KT DE L-AntDÉHIE DES INSCHIPTIO^S RT BELLRS- LETTRES

PARIS IMPRIMERIE NATIONALE

H DCCC XCVII

) ("•••f

UCr 7 1838

4(" s R Âr1>

c

0

^:

^

AVANT-PROPOS.

Cette publication , par suite de diverses circonstances qui sont en partie , je le reconnais, imputables à l'éditeur, a subi avant de voir le jour les retards les plus regrettables et les plus inusités. La copie du poème d'Am- broise était entre mes mains dès 1872, et j'avais demandé à M. Gabriel Monod de s'associer à moi pour en donner une édition à laquelle il aurait joint une introduction et un commentaire historiques. Le projet de faire entrer cette édition dans le recueil des Documents inédits sur rhistoire de France fut soumis par une lettre de M. Monod au Comité des travaux historiques siégeant au Ministère de l'Instruction publique. M. Paul Meyer, membre du Comité, fut chargé d'examiner la proposition, et, à la suite de son rapport tout à fait favorable ^^^ elle fut adoptée par le Comité dans sa séance du 9 juin 1878. L'arrêté ministériel qui permettait d'envoyer la copie à l'Imprimerie Nationale fut rendu le 10 mai 1876, et l'impres- sion commença aussitôt. Vingt-deux ans se sont écoulés avant qu'elle fût terminée, et, dans ce long intervalle, l'un des éditeurs, se reprochant de ne pas avoir fourni sa part de collaboration et craignant de ne pouvoir trouver le temps de le faire, s'est retiré, au grand dommage de l'œuvre commune, qui y a perdu une part notable de la valeur qu'elle aurait pu avoir. Elle n'en a pas marché plus vite pour cela, tant il est difficile, au milieu des occupations de tous genres qui, à Paris, se disputent la vie d'un travailleur chargé de fonctions actives et sollicité de mille côtés dif- férents, de mener avec suite une tâche de longue haleine. Le texte d'Am- broise était imprimé il y a plus de dix ans, mais tout ce qui devait néces-

^** Voir la Revue des Sociétés savantes, 5' sër., t. VI (1878), p. 98. Un extrait du rapport de M. Meyer a été inséré dans la Romania, t. II (1878), p. 881.

AVANT-PROPOS.

sairement l'accompagner restait à faire. Jai trouvé utile, pour la com- modité des historiens qui voudraient se servir de ce précieux document, d'y joindre une traduction. Puis le Glossaire et la Table des noms propres, que j'ai dressés avec autant de soin que j'ai pu, ont réclamé bien des heures. Enfin il a fallu écrire l'Introduction, d'où j'ai exclu toutes les recherches proprement historiques, mais l'étude des questions linguis- tiques et littéraires soulevées par le poème m'a demandé encore beaucoup de travail'*'. Enfin j'ai terminé ma tâche, et ma conscience est dégagée du poids qui la chargeait depuis longtemps. Le Comité des travaux his- toriques, en ne me mettant pas en demeure de m'acquitter plus tôt de mon engagement, a fait preuve à mon égard d'une indulgence peut-être excessive, dont je ne puis m'empêcher de lui être reconnaissant, mais qui n'atténue pas les reproches que je me fais à moi-même : je serais désolé qu'une telle longanimité pût être invoquée comme précédent, et qu'on tolérât habituellement des retards aussi contraires à l'intérêt des études et aux règles d'une bonne administration.

Cette publication trop longtemps attendue justifiera au moins le bon accueil que le Comité des travaux historiques a fait il y a vingt-quatre ans au projet qui lui avait été soumis. Le poème d'Ambroise méritait assuré- ment de prendre place dans le recueil des Documents inédits sur ïhistoire de France : par sa date, par son sujet, par sa forme, il est un des plus importants qui y aient été admis jusqu'à ce jour. Il sera consulté avec profit par l'historien et par le philologue. Je remercie, et le public savant re- merciera avec moi le Comité de l'avoir admis dans cette belle collection.

J'ai d'autres remerciements encore à adresser à ceux qui m'ont aidé dans le cours de ce long travail , tant de fois interrompu et repris : et d'abord à mon ami Ed. Stengel, auquel je dois la copie du manuscrit de Rome; à mes confrères de l'École des Chartes E. Berger, E. Langlois et A. Thomas, qui l'ont collationnée ; puis à M. Paul Meyer, commissaire de la publication, qui, à la lecture des épreuves, m'a fait plus d'une obser^

^'^ La longueur de celte préparation explique qui y sont relevées Tavaient été déjà dans la longueur de V Errata joint à ce volume. On d'autres parties du volume, auxquelles V Errata remarquera d'ailleurs que la plupart des erreurs renvoie constamment.

AVANT-PROPOS.

vation proG table; enfin à mes savants confrères de l'Instilut MM. Cler- mont-Ganneau et Longnon, qui, pour la Table des noms propres, ont été mes véritables collaborateurs. Je dois aussi mêler bien des remerciements à mes regrets à Tendroit de mon ami Gabriel Monod : il a préparé pour l'impression, en commun avec moi, la copie du texte et Ta munie du sommaire et des renvois à Yllinerarlum lUcardî qui l'accompagnent sous forme de manchettes; son nom a droit de rester associé à cette publica- tion, en tête de laquelle il devait figurer à Torigine et qui aurait tant gagné à ce qu'il y prit une part plus considérable.

Gaston PARIS.

(Collège de France, ce i5 avril 1897.

INTRODUCTION-

I. LE MAiNtSCRlT.

Le manuscrit unique qui nous a conservé Je poème que nous publions se trouve à la bibliothèque du Vatican, il porte le u^ 1669 du fonds provenant de la reine de Suède : on ne sait pas avec certitude celle-ci l'avait acquis, mais il est probable qu'il vient, comme tant d'autres des livres de Christine, de la collection du P. Petau. La plus ancienne notice qui en ait été imprimée est celle qu'a donnée Montfaucon dans sa Bihliotheca bibliothecarum (1739), t. I, p. 3i, il le mentionne parmi les livres de la reine de Suède acquis par la bibliothèque du Vatican :

81 A. Roman des guerres de la Teire-Sainte, desinit anno 1188. In cake adjungitur Poema quod inscribitur la Paripïee.

Cette notice est fort inexacte. Montfaucon a cru que la date de 1188, donnée à la fin du poème comme celle de l'année la croix fut conquise par les Sarrasins, était la date finissait le poème, tandis que c'est celle il commence. H a emprunté le titre de (c Roman des guerres de la Terre Saintes, au lieu à' Estoir^de hgueire sainte que porte le manuscrit, à une note de la fin du xvi* siècle écrite sur la première feuille de garde ^^', ce qui a fait croire que le manuscrit contenait une histoire des croisades depuis l'origine jusqu'en 1188. Quant au poème que Montfaucon appelle la Panpke^^\ c'est le peti plee (corr. le petit plet) de Chardri, qui forme d'ailleurs un manuscrit distinct et n'a été que par hasard relié à la suite de l'Histoire de la guerre sainte.

Il est singulier, malgré ces inexactitudes, que la notice de Montfaucon n'ait pas attiré l'attention du P. Lelong et de ses continuateurs : le manuscrit du

^'^ Voir E. Langlois, au passage ciU^ plus loin. ^*^ La noie du xvi* siècle est ici encore copiée el , de plus , nitërëe : elle porte : le PeripUe.

4

ItirBirtBIB «ATIOSALK.

II INTRODUCTION.

Vatican ne figure à aucune place dans la Bibliothèque htstœique de la France^ et, en dépit du titre erroné qui devait y faire soupçonner une histoire générale des guerres saintes, il n'est pas cité davantage dans la Bibliothèque des Croisades de Michaud. Une sorte de fatalité semblait peser sur ce volume et le con- damner soit à être omis par ceux qqi auraient le mentionner, soit à être méconnu par ceux mêmes auxquels le hasard le mettait entre les mains.

Dans la septième de ses Dissertations sur quelques points curie^ix de V histoire de France et de Vhistoire littéraire^ publiées en 1889 sous le nom de P. L. Jacob, bibliophile (p. 26), Paul Lacroix donna de notre manuscrit la notice sui- vante, parmi celles qui concernent la bibliothèque de la reine Christine :

DCLix^^). In-4% 90 f. vel. à deux colonnes, écritun» du xiii" siècle, timbre de la Biblio- thèque nationale.

Ésrotàn nu Lk gubrrb sainte.

(Suivent les dix premiers et les onze derniers vers.)

Ce roman de la Guerre sainte, qui s'arrête à Tannée 1 198^^), est sans doute celui que Ton trouve indiqué dans la Bibliothèque historique de la France, sous le n"^ i6635, avec le titre de fr Histoire de la première croisade?), par Raoul Tortaise (il fallait dire Tortaire, ep latin Tortarius. Voir Hist. liU. de la France, t. X, p. 96 ).

Cette notice est tout à fait surprenante. Le manuscrit du Vatican n'a rien à faire avec celui que le P. Lelong mentionne sous le n** i6635 et qui contient, parmi d'autres œuvres de Raoul Tortaire (ou mieux le Tourlier), un court poème latin sur la première croisade. La date môme de 1 198, assignée par Lacroix au poème du ms. lôBg, devait lui démontrer son erreur.

En i864, dans le livre précieux, malgré des fautes graves, qu'il publia sous le titre de Romvart, Ad. Keller ne se contenta pas de signaler notre ma- nuscrit comme tr petit in-folio, 90 fol. à 4 colonnes t^^'', et d'en rapporter le titre : il en publia (non d'ailleurs sans d'assez nombreuses erreurs de lecture) les 448 premiers et les 1 1 derniers vers (ceux-ci déjà imprimés par Lacroix). Il signala aussi le nom de l'auteur, donné au v. 171. Il est assez singulier que Keller, malgré cette édition qui devait l'éclairer, semble n'avoir pas reconnu le sujet du poème d'Ambroise et y avoir vu, comme Montfaucon, Lelong et

^'^ Faute pourMDCLix. ^^^ Jjacroîx dit, comme on Ta vu plus haut,

(') Lacroix a compris par ëtourderie mil nnz deux colonnes; tous deux ont raison : le inaim-

e cent uitante et uit comme signifiant 1 198, et a scrit a en effet deux colonnes par page, ce qui

suppose que c ëtait la date s'arrêtait le récit. fait quatre pnr feuillet.

LE MANUSCRIT. ui

Lacroix, une histoii*e de la première croisade; il ne renvoie du moins, comme termes de comparaison, qu'à des passages il s'agit en effet de poèmes 6ur l'expédition de 1096.

Le long morceau imprimé par Keller montrait suffisamment qu'il s'agissait d'un poème sur la troisième croisade composé par un témoin oculaire, et pré- sentant par conséquent un vif intérêt. Aussi, il y a plus de trente ans, me proposais-je d'aller à Rome pour le copier en entier. Il ne me fut pas donné de réaliser ce projet, mais en 1871 je priai mon ami Ed. Stengel, qui avait été mon élève à l'Ecole des hautes Etudes en 1869-1870, et qui est aujour- d'hui professeur à l'université de Greifswald, d'en prendre pour moi une copie. C'est cette copie, recopiée et préparée pour l'impression par mon ami G. Monod et moi, qui a servi de base à ma publication. Elle a été revue à diverses reprises par des membres de notre Ecole d'archéologie à Rome, auxquels j'ai adressé mes remerciements dans YAvanl-p^opos. J'ai parlé aussi des longs retards que subit l'impression, après que \e Comité des travaux historiques, en 1873, eut, sur le rapport de M. Paul Meyer, agréé l'édition du poème pour la collection des Documents inédits sur Fkistoire de France.

L'annonce de l'édition du manuscrit de la reine Christine appela naturelle- ment l'attention sur ce manuscrit. En i885, dans le tome XXVII des Monu- menta Germaniae historica^ après que M. Pauli eut remarqué (p. i47), en s'appuyant sur le rapport de M. P. Meyer, que le poème d'Ambroise est la source de Xltinerarium Ricardi, M. Liebermann en imprima , d'après une copie .de M. Holder-Egger, les vers 1-86, 259-271, 287-296, ûiS, 2719-27/12, 2889-2860, 2845-2866, 2921-2986, 2967-2980, 8225-8260, 8771- 8778, 8828-8826, 4iii-/ii5o, 4527-/i546, 6698-/1702, 6681-668/1, 6691-6788, 12 28/i-fin. Voici, sur le manuscrit, les remarques que M. Hol- der-Egger avait communiquées à l'éditeur :

Codex Chri9tiDae reginae nr. tGSg^^^ membr. fol. min., 90 foliis, duabus columnis, quarum singulae fere 3& versus continent, distinclis constat. Scriba saec. xiii. ex., haud gemper quantum oportebat attentus, litteras n et u, ui et ni, m et m minus perspicue exa- ravit, modo vocales, modo consonantes figuris v et u designavit^^^ verba minus accurate distinxit, saepe singuia verba, interdum versus omisit^^l

^'^ <r Minus recte supra , p. 1 98 , semel nr. 8 1 & ^*^ Ce irait ne semblait pas iiiëriter d'être 8p<^

indicatur. 9) Le n*" 81 A est aussi donne par Mont- cialement relevé, faucon (voir plus haut). ^^^ D'après la notice prëliminaire , M. Holder-

A.

IV

INTRODUCTION.

J aurai achevé de passer en revue ce qui a été dit du manuscrit en rap- portant la dernière et la meilleure des notices dont il a été l'objet, celle de M. E. Langlois dans ses Notices des nianusmts français et provençaux anténeurs au xvf siècle conservés dans les bibliothèques de Rome (Paris, 1889 ) :

Reg. 1659. Parchemin, o",953 sur o'",i67; composé de 2 manuscrits : le premier (fol. 1-90), du xin* siècle, de 39 à 87 lignes à la colonne, 9 colonnes à la page; le se-

Ëgger aurait copie dans le poème partes quae im- perium obtinguni. Il nous est très difficile de trouver pour beaucoup de ces vers en quoi ils conceriieut TEmpire, ou de deviner pourquoi on en a découpe deux , quatre , huit dans un contexte qui semble homogène; il est surtout singulier que le dernier extrait commence avec un vers (1 9386) qui est le dernier d'un discours mis dans la bouche des gens de Syrie et qui termine une phrase inter- rogative. Il semble que la direction des Monv- menta ait surtout tenu à publier des extraits éten- dus de ce poème (environ i55c) vers en tout) . ce qui se justifie très bien par le long netaMque subissait Tëdition française annoncée. Le texte a été établi sur la copie de M. Holder-Egger par M. Ad. Tobler : c est dire qu'il prête peu t'i la critique. Je vais signaler ici un certain nombre de divergences soit entre la copie que j*ai suivie et celle qu'a eue M. Tobler, soit entre sa (afon de constituer le texte et la mienne. Je laisse de côté des différences dénuées de toute importance. Nous avons très souvent, surtout au début oii le ms. est si altéré, apporté au texte les mêmes cor- rections. Je ferai remarquer que mon texte était entièrement imprimé quand a paru cette édition partielle. V. 8 Keller et ma copie (S) ont mil; la copie de M. Holder-Egger (H) ayant ualt, M. Tobler imprime valt, mais n'ait est assuré- ment la bonne leçon. a 5 je ne vois pas la né- cessité de changer QwV/en Del. 98 (corrigé par T. en troee) tirée est la bonne leçon, et il faut traduire comme j'ai fait : tirer ses tempes est une expression qui nous paraît singulière, mais qu'on retrouve ailleurs. 44 T. garde le saliia du ms. , que je corrige en salve a, 83 S corporelment , H corperalment. 84 H a de-

f /

vaut vivent un il qui n'est pas dans S , et qui rend le vers tix)p long. 85 T. intercale tuit, et P. la pour rendre le vers correct. A propos du fait que les vers impairs, à pai*tir du v. 958, ont des numéros pairs, l'éditeur fait une remai*que sin- . gulière et d'ailleui^s erronée , le v. 1 7 1 n*étant nul- lement isolé (sans doute le v. 179 avait été passé dans H). 968 (je compte d'après mon chif- frage, celui de H étant erroné), ms. Eth vos, P. Eth voa iianl, T. Esteine vos, correction très bonne en soi , mais qui a l'inconvénient que les formes esteine et estete sont inconnues à notre au- teoi'. -^ ^70 la leçon de S est excellente, celle de H donne un sens défectueux , et la correction ne remédie qu'au rythme. 999 ^a de S est meilleur que la de H. 434 ma correction de chr en chiei' s*impose. 435 H Tet, corrigé par T en Feî. 455 T. remarque que le vers est (rpp long ; je corrige pretnerement en prosprement,

J'ai remis en ordre les vers 46 1- 409, qui paraissent intervertis. 465 H lit chili, mais S chai, 479 j'ai cm devoir corriger le vers en deux endroits. 489 ma correction donne un sens plus clair que celle de T., mais elle s'éloigne plus du manuscrit. 494 ma cor- rection a l'avantage de conserver le orent du ms. 5o3 H veneitiens, T. veiietiens (je si- gnale ici cette divergence qui a un certain inté- rêt, mais non beaucoup d'autres analogues). 5o6 la correction de T. est inutile; il a imprimé nombre pour nombre, 5t5 la correction en- contre pour encoste paraît nécessaire. 59 9 H tes , S des, qui vaut mieux que la corr. très,

596je ne comprends pas pourquoi T. change espose le exi esjtosee al : feme espose est une formule bien connue en ancien français. 535-538 la

LE MANUSCRIT. v

cood (fol. 91-100) est d'une fine écriture anglaise du xiv^ siècle, 70 lignes à la colonne, 9 colonnes à la page; reliure en peau rouge, aux armes de Pie IX^^l

Les deux pages du manuscrit (fol. k^ v**-5o r**) que, grâce à l'obligeance de M. l'abbé Duchesne, directeur de l'Ecole française d'archéologie à Rome, j'ai pu joindre à ce volume, permettent de constater que M. Langlois avait raison de remarquer que le manuscrit a été écrit en Angleterre. La graphie

ponctuation de T. est tout à fait erronée : estoire a ici le sens de fr flotte ?> et non dV histoire»». 5^9-550 le ms. porte Ker et non Ke, et^arco- 9uiilie. 6o3 le ms. porte sûrement vint comme S et non mut comme H. 6o5 H et S ont lu arme; M. Tobler n complété le vers en ajou- tant se, mais il faut lire arivé (lat. appuisus),

609 il vaut mieux changer Quen en Que que ior en les, 61 3 je ne comprends pas pourquoi T. corrige^/ en dist. 687 je ne sais s'il est utile de corriger se en «'1. 654 la correction de T. est sans doute préférable à la mienne , este vos étant ailleurs dans le poème. 664 il est plus simple de changer Tuent en Ocient que d'a- jouter or, 676 la ponctuation adoptée par T. rend ce vers peu clair. 688 T. a raison de corriger noise, mais je préférerais vile à chose. 698 Ior, que porte H, vaut bien mieux que le jor de S que j'ai conservé. 798 le ms. afraus et non Jrans, ce cpii suggère la correction ^aiViu*.

8oo je supplée pris plutôt que mort. 84 1 Que de ço que il enfaiseit, T. : E (ms.) ^ie ço qu'il ensi feseit, 85 q je corrige requesle, repris du vers précédent, en tempcslc, 854 j'aime mieux imprimer henuiuses i\\\henviuses. 878 au lieu d'ajouter très pour faire le vers, j'ai mis seignorùige pour seignorage, à tort, car notre |K)ème ne connaît que seignorage, et seignoriage^ bien qu'admissible , n'est pas attesté ailleurs. 901 ms. ces, T. as, P. des. 908 Si, il faut imprimer S'i. 918 il vaut mieux corriger parties en départies ( P. ) que Mais en Maintes (T.).

99 1 le ms. porte bien Princement. 980 Que il pensast tel vilainie est la leçon qui me parait la meilleure. Le v. 976, qui répète le

V. 974 , me parait fautif; je l'ai remplacé par des points. Le v. 997 est dans le ms. et a été omis par H. 1 086 j'ai suppléé mult plutôt que le. io4a ms. lanme et non laume. 1069 chinches et non chuiches, 1066 de ses pour des, au lieu d'ajouter tuit. 1111 De la Setem- bre[sce]{?.)^ De la [mi\ setembre (T.). 9798- 9794 je corrige Monferant et Corant en Montferat et Corat. 9858 je corrige estenert. 9995 T. supprime t avant tint, ce qui fait tomber la remarque sur la double forme Flandres et Flandre a la Table des noms propres. 9980 S a des fraiz; T. lit deffreiz et traduit par ffdecrepitus»» , ce qui est bon et doit faire effacer ma correction desfaiz. 8947 je ne vois pas la nécessité de changer tombouent en trompouent. 8894 j'aime mieux lire començon (jue començ'on. 6677 la correction et la ponctuation de T. valent mieux que les miennes, et permettent de restituer le v. 6680 d'une façon plausible. J'admets une lacune après le v. 19898, et il manque certainement un vei*s après 19845.

^*' M. Langlois ajoute qu'on trouve, aux fol. 89 V* et 90 r", ffune chanson française, paroles et musique (écriture du xiu' siècle), int^ralement reproduite par keller^. Il aurait remarquer que cette chanson est non pas française, mais provençale, bien que le scribe l'ait fort altérée, et qu'elle est dans un rapport étroit avec le poème à la suite duquel elle est copiée de la même main. C'est le célèbre planh de Gaucelm Faidit sur la mort du i-oi Richard, qui se retrouve encore dans deux autres mss. d'origine française. (VoirL. Gauchat, Bomania, t. XXII, p. 886, 879.)

VI INTRODUCTION.

présente d'ailleurs en grand nombre les caractères bien connus de 1 anglo- normand, et la négligence constante que met le scribe à donner aux vers leur nombre régulier de syllabes, ainsi que les fréquentes altérations qu'il fait subir à la rime, suffisent à montrer qu'il n'était pas Français^^'. C'est vers la fin du xni^ siècle que la paléographie nous permet de placer la copie de ÏEstoire de la guerre sainte qui nous est parvenue. On y remarque l'absence de certains traits anglo-normands (comme aun pour an) qui apparaissent, il est vrai, dès le commencement du xni*^ siècle, mais qui ne deviennent tout à fait usuels qu'à la fin. Les deux premières strophes du planh de Gaucelm Faidit sur la mort de Richard Cœur de lion, copiées à la fin par le même scribe, présentent un texte fortement francisé et, à ce qu'il semble, «rpoite- viniséiî, mais n'offrent que très peu de traits anglo-normands (^'. Cette cir- constance indique que notre manuscrit a été copié sur un manuscrit exécuté en France, sans doute en Poitou, postérieurement à la mort de Richard Cœur de lion, et qui faisait déjà suivre le récit des exploits de Richard de la complainte à laquelle son trépas donna iieu de la part du célèbre troubadour poitevin.

II. L'AUTEUR.

L'auteur de YEsiotre de la guerre sainte nous a fait connaître son nom; il s'appelait Ambroise : Amhroise dit y qui Jist cest livre (171), etcJ^K II ne nous apprend guère autre chose sur lui. Il se présente à plusieurs reprises comme ayant assisté aux événements qu'il raconte. Il était présent, le 2 1 janvier 1188, à la célèbre entrevue d'Henri II et de Philippe II, (rentre Gisors et Trie, dans la grande et belle prairie (v. i5o). Il était à Londres, le 3 septembre 1 189, aux fêtes du couronnement de Richard (v. 192, 197), et à partir de ce moment nous le voyons suivre partout le roi d'Angleterre, à Lions-la-Forêt, à Tours, à Vézelai (v. 182), à Lyon, à Marseille, à Messine (v. 617), il

(^) On peut relever aussi le fait que le manu- Keller, p. 6a5. Le planh de Gaucelm Faidit a

scrit se trouve relie avec un autre manuscrit, ce- été imprime, d'après divers manuscrits, un

lui du poème de Ciiardri, exécuté incontestable- grand nombre de fois, ment en Angleterre. ^^^ Voir à la Table des noms propres Tindica-

('^ Voir le texte de notre manuscrit dans tion des neuf passages oii il se nomme.

^

i;auteur. VII

prit part au grand festin que donna Richard dans le château de (r Mategrifon ^ le jour de Noël 1190 (v. 1096, 1099). Embarqué avec le roi le 10 avril 1191 (v. 1191), il s'arrêta comme lui en Crète (v. 1^60) et à Rhodes (v. 1385). II suivit l'expédition de Chypre (v. i5oi ss. 1690, 17^7) et aborda à Acre le 8 juin. Il vit de ses yeux plusieurs épisodes du siège (v. 6828). Après la prise de la ville, il partit le âo août avec Richard et fit toute la longue et inutile campagne qui se tennina par le retour des croisés à Acre le 20 juillet 1192 (voir notamment v. 6920, 6288, 7078, 7656, 7^79, 7682 ss., 7861, 7899, 8716, 9385, 9519, 9796 ss., 983/1, 10277, 106/12). H ne paraît pas avoir suivi Richard dans l'héroïque <r rescousse d de Jaffe (le v. 1 1637 ne prouve rien). Après la trêve conclue le 2 septembre, il fit partie du deuxième convoi des pèlerins qui furent admis à entrer à Jéru- salem et à visiter les lieux saints, non sans courir de grands dangers et sans essuyer de dures humiliations (v. 1201/1 ss.). Ambroise termine son récit au ^ rembarquement de Richard, qu'il n'accompagnait certainement pas, et ne nous fait pas savoir comment il revint lui-même dans sa patrie.

Qu'était Ambroise? En quelle qualité prit-il part à la croisade? H résulte de son naïf témoignage qu'il n'était pas chevalier. Après avoir dit que les che--^ valiers qui faisaient, comme lui, partie du second convoi des pèlerins admis à Jérusalem eurent, par la permission de Salahadin, la joie de voir la vraie croix, il ajoute (v. 12089) : E nos autre qui a pie fumes Ço veïtnes que nos peûmes^^\ Mais il ne doit même pas avoir été écuyer ou simple (t sergent?). Il est bien remarquable que, dans cette longue histoire qui se compose surtout de récits de combats, il ne se met jamais en scène parmi les combattants. Ni à Messine, ni en Chypre, ni devant Acre, ni dans cette longue marche de Syrie qui , sans parler de la grande bataille d'Arsur, fut une escarmouche per- pétuelle, il ne semble avoir porté ou reçu un coup. C'est parmi les non-com- ^ battants qu'il faut le chercher*^^'. On pense d'abord aux clercs. Mais rien n'in- dique qu'Ambroise ait été clerc. Son instruction, comme nous allons le voir,

^*^ C'est ce que Richard de la Sainte-Trinilë ^*^ Le seul passage d'où Ton pourrait conclure

de Londres, le traducteur latin qui se substitue qu*ii portait les armes est celui des v. i5o3 ss.,

impudemment à Ambroise (voir le S V de celte il dit rrnousn en parlant des combattants;

Introduction), rendpar ces mots, 011 on retrouve mais cette formule n'est pas décisive. Ambroise

une des rimes de Foriginal : ffos autem pedite» emploie souvent ^e en parlant de lui, jamais à

vidimuê quod potuimw (VI , ixiii). propos d'un fait de guerre.

/

viii INTRODUCTION.

est purement prise à des œuvres françaises. H est pieux, mais comme Tétaient tous les pèlerins, ou au moins comme les meilleurs d'entre eux. Quand il parle des prêtres qui faisaient partie de l'expédition, il ne se met jamais parmi eux. Toute sa façon de juger les hommes et les choses est celle d'un laïque de pe- tite condilion, d'un membre de cette gent menue dont il exprime avec prédilec- tion les opinions, les sentiments, les espérances enthousiastes et les amères déceptions.

En dehors des combattants et des clercs, ou ne voit guère dans Yost des croisés de place que pour un poète de profession, un jongleur. C'est bien ce que je crois qu'était Ambroise. Il connaît à fond les chansons de geste qui étaient en faveur à la fin du xii^ siècle, et le souvenir lui en revient à tout propos. Quand il arrive à Messine et qu'il voit en face de lui Rise (Reggio), il se rappelle aussitôt que c'est la ville dont s'empara Agoland, d'après la chanson à' Asprematit (v. 5 16). Pour louer ses héros, il les compare à Roland, à Olivier (v. 4665), il va même jusqu'à les mettre au-dessus des glorieux morts de Roncevaux (v. 11206). Désolé de la discorde qui règne entre les croisés, il la met en contraste avec l'union des guerriers de Charlemagne, qui permit à celui-ci de conquérir l'Espagne (v. 8/179-868/i), la Saxe (v. 8685- 8/189) et l'Italie (v. 8690-8693), d'après les chansons de RoncevauXy des Saisîtes et âiAspremontj ou avec celle des premiers croisés au siège d'Antioche (v. 8696-8699). C'est d'après la chanson consacrée à ce siège qu'il rappelle encore ailleurs (v. 10666-10682) les noms de Godefroide Bouillon, deBoé- mond et de Tancré, Dont Von reconte encor Vestorie. Pour donner l'idée de la per- fidie de l'empereur de Chypre, il dit(v. i388) qu'il étajit pire que Ganelon. Au reste, il connaît tout aussi bien d'autres poèmes en langue vulgaire. Il compare Jacques d'Avesnes à Alexandre (v. â856), à Hector et à Achille (v. ^855), d'après les romans di Alexandre et de Troie. Dans un curieux passage, il énu- mère non seulement les vieilles chançons de geste Dont jogleor font si grant feste (v. 6189-6190), mais d'autres romans en vogue, pour opposer l'absolue au- thenticité de l'histoire qu'il raconte à la véracité douteuse de leurs récits : c'est cf le message de Balan n (^Aspretnotit) , les poèmes sur Pépin et sur Charlemagne , Agoland (encore Aspremont), Guiteclin (les SaisneSy cités encore ailleurs); mais c'est aussi la mort d'Alexandre (voir à la Table des noms propres), les amours de Paris et d'Hélène (Troie), les prouesses d'Arthur de Bretagne et de ses com- pagnons, les aventures de Tristan. Il semble que nous ayons comme un cata-

L'AUTEUR.

IX

logue de son répeiloire habituel, dans lequel la chanson à'Aspremont devait tenir tf ne placé d^hônneur, car il ne la cite plis moins de quatre fois^^^

Si l'instruction d'Ambroise est celle d'un chanteur de geste et diseur de contes, les sentiments qu'il manifeste en certains endroits semblent bien aussi appartenir à cette profession. Il aime les fêtes et les décrit avec complaisance, en insistant sur le fait qu'il y a pris part : il n'a vu en sa vie r cour plus cour- toisement servies que celle de Richard à son couronnement, il a remarqué une vaisselle magnifique, des tables chargées de victuailles, et des présents distribués avec une largesse incomparable (v. 19a ss.). De même à la fête de Mategrifon, il admire tout, et les nappes, et la vaisselle, et le service, et les dons (v. 1091 ss.)W. Ce n'est sans doute pas sans regret, au contraire, qu'il constate qu'à la fête de Noël tenue à Lions-la-Forêt Richard était si pressé qu'on n'eut guère le temps de tr chanter de gestes» (v. nBo).

Mais si Ambroise aime naïvement, en vrai jongleur, les fêtes et les dons princiers, il n'en a pas moins des sentiments honnêtes et même un idéal assez élevé. Il est sincèrement pieux, et il a entrepris son pèlerinage dans l'espoir d'adorer les lieux saints, qu'il pensait voir délivrer par ses compa- gnons; il gémit sans cesse sur la désunion des croisés; il blâme les désordres et les péchés de l'ost (v. 6676 ss., 7088 ss., 8/i5o ss.), de façon à nous persuader qu'il ne fut pas de ceux qui y prirent part ^^K Nous verrons plus loin que, dans son récit, s'il n'est pas toujours impartial, il est toujours sincère et s'efforce d'être juste.

Aiilbroise écrivit son poème après être revenu en Occident, et il a eu en l'écrivant plusieurs desseins. Il se proposait de mettre dans tout leur jour la prouesse et les autres qualités de son souverain, le roi Richard; il voulait répondre au dédain que montraient à l'égard de cette croisade stérile beaucoup de ceux qui n'y avaient pas pris part (voir le curieux passage v. 12226-12256). Mais surtout il voulait profiter de ce qu'il était capable de rimer et d'écrire

^^^ En r^[ard de ces rëminiseeiices constantes, le nombre des allusions bibliques est extrême- ment restreint et leor caractère très général; il n'y avait pas besoin d*étre clerc pour parier d*Adam et de sa pomme (v. 6679 ) on poor com- parer Kyrsac à Judas (v. i388).

^*^ n s*intéresse même aux fêtes auxquelles il n'assiste pas, par exemple aux noces d*Henri

de Champagne avec Isabel de Jérusalem (voir V. 90 47-9069 ). Voyez encore le souhait qu*il exprime au V. 9109.

^') Ce n'est [pas quil fôt insensible k Tattrait de la beauté féminine. Voir les naïves réflexions qu'il fait en racontant qu'Henri de Champagne épousa Isabel de Jérusalem malgré l'avis de Richard (v. 90&9).

ntriiatuB batiowau.

X INTRODUCTION.

pour raconter fidèlement ce qu'il avait vu outre mer. Les croisades ont suscité chez nous la littérature historique en langue vulgaire, et le récit d'une de ces lointaines expéditions était sûr d'avoir du succès. Ambroise destinait son poème à être récité en public, soit par lui-même, soit par d'autres auxquels il en céderait une copie ^^K et il s'en promettait un légitime profit. Il avait cer- tainement formé ce projet dès le début de l'expédition , et il dut prendre des notes pendant tout le temps qu'il fut absent de chez lui, comme on le voit par l'exactitude des dates, qu'il rapporte presque toujours minutieusement ^^^ ; c'est à Acre même qu'il recueillit les renseignements qu'il donne sur l'histoire antérieure de la Terre-Sainte, qu'il connut un journal du siège jusqu'à l'ar- rivée des rois de France et d'Angleterre f'\ et qu'il lut le catalogue, dressé par (Tun bon clercs, des croisés de marque morts devant la ville depuis le com- mencement jusqu'à la fin du siège (v. 558q).

Ambroise était donc certainement, sinon un jongleur précisément, du moins un écrivain de profession. Ce que nous avons maintenant à nous demander, c'est le pays dont il était originaire.

Il était, cela ne saurait faire un doute, sujet de Richard et non de Philippe. Il parle toujours des Français comme d'étrangers, tandis qu'il regarde comme lui appartenant de plus près les Gascons, Poitevins, Angevins, Manceaux, Nor- mands et Anglais, c'est-à-dire tous les habitants des provinces soumises directe- ment à Richard, roi d'Angleterre, duc de Normandie et de Guyenne, comte de Poitou, d'Anjou et du Maine^*^ C'est dans une de ces provinces qu'il faut cher- cher la patrie d' Ambroise. Il n'était pas Anglais; il dit expressément ^v^ 66) que Richard, alors comte de Poitiers, se croisa ie premier des. hauts hommes Des terres dont nos de ça somes : de ça est ici précisément par opposition à l'An- gleterre. Il n'était pas non plus Gascon, comme son langage le montre suffi-

(^) Voir les nombreux appels aux auditeurs (Seignor)^ et notamment les vers 7806 et 1 1 ^70 («t veir com vos ci estes) ^ le vers a389 {com orra Qui entor moi tant sojorra) et les vers 83q5, 8/i/i/i, 8817. C'est à cause de ce mode de publicité que Tautenr se désigne tantAt, avec son nom, à la 3* personne, tantôt par je. C'est ainsi que s'expliquent aussi les fcumules comme çodiiU livres (v. 71 85), sehnc Vestoire quejo di (v. 11368).

^'^ L'exactitude de ces dates est presque toli- jonrs confirmée par le témoignage de l'historien arabe Bohaeddin; voir les références données par M. Stobbs dans son édition de Vltinerarium Ri- eardi,

('^ Sur l'utilisation de ce texte par Ambroise et par Richard de la Sainte-Trinité, voir S vu.

(^) Best remarquable qu'à côté des Normands, Manceaux, Angevins, Poitevins et Gascons il ne mentionne jamais les Tourangeaux.

L'AUTEUR. XI

samment , et la même raison s'oppose à ce qu'on le regarde comme Poitevin. On peut hésiter entre la Normandie , l'Anjou et le Maiije.

C'est pour la Normandie qu'il faut opter. Il est clair qu'Ambroise porte à cette province un intérêt particulier. Dès le début, il la met en vedette : la prise de Jérusalem cause une consternation profonde E en Normendie e en France E par toie crestienté (v. 18); la guerre des rois de France et d'Angleterre est pour lui une guerre entre France e Normendie (v. 88); en pariant de la haine de Philippe contre Richard , il dit que de vint la guerre Dont Normendie fu gastee (v. 83o); il constate de même que le séjour de Richard en Orient eut les plus fâcheuses conséquences pour Normendie y Quinfu povrCy guastè e mendie (v. 9^59). Quand il parle des ^(ormands, il leur donne souvent un éloge par- ticulier : il les appelle lagent de vcdor (v. 926), la gent seûre (v. 9533). Enfin, en pariant des Normands qui conquirent la Pouille et la Sicile , il les appelle «nos ancêtres T) (v. 618). Il est impossible à ces traits de méconnaître un Normand.

On peut sans doute préciser davantage. Ambroise mentionne, pour leurs prouesses ou leurs aventures, des guerriers de plusieurs pays : il ne ménage pas l'éloge aux barons français comme Guillaume des Barres et Auberi Clé- ment, flamands comme Jacques d'Avesnes, champenois comme André de Brienne; il rappelle les haute faits des Poitevins comme Jofroi de Lusignan ou André de Ghauvigni , des Manceaux comme Juquel de Mayenne ou Robert de Sablé. Mais ce sont tous de cr hauts hommes?), des personnages que connaît l'histoire du temps. Pour les Normands, au contraire, il cite les iloms de simples chevaliers qui sans lui n'auraient pas laissé de traces dans l'histoire , et dont plusieurs ne figurent dans ses vers que comme ayant pris part à la croisade, sans s'y être d'ailleurs particulièrement distingués. Or, sans parier de plusieurs noms normands qu'on ne peut identifier avec certitude, des cinq départements de l'ancienne province de Normandie, l'Orne ne fournit aucun nom à la liste d'Ambroise , la Manche n'en fournit que deux (Ma- thieu de Saussei et Jourdain du Hommet; encore faut-il noter que celui-ci est un grand seigneur, connétable de Séez et mentionné ailleurs), la Seine- Inférieure que deux (Huon de Gournai et le chambellan de Tancarville, per- sonnage illustre), le Calvados que deux (Henri de Graïe et Aucoen du Fai, qui est douteux); l'Eure au contraire n'en apporte pas moins de dix. On peut mettre de côté Etienne de Longchamp, suffisamment célèbre d'ailleurs,

B.

XII INTRODUCTION.

Guauquelin de Ferrières, qui était mentionné dans l'ouvrage antérieur à Am- broise dont il s'est servi pour son récit de la première partie du siège d'Acre, et Gislebert de Vascœil, qui dut une fâcheuse réputation à son abandon de Gisors à Philippe. Mais il en reste sept qui certainement sans notre poète ne seraient pas connus de la postérité'^' : Roger de Hardencourt, <r le bon archer tj, et Guillaume du Bois-Normand , qui se défendirent si bien contre les et Grifons n de, Kyrsac; Guillaume et Henri de Mailtoc, qui combattirent vaillamment à Rames; Bartélemi de Mortemer (ceiui-là est douteux (^^), un des compagnons de Richard dans l'héroïque délivrance de Jalfe; Raoul de Rouvrai, tué à Messine (douteux); et enfin les frères de Tournebu, Pluseur bon Jil e tuil (F un père (v. 6710), qui arrivèrent à Acre en juin 1191 avec l'évêque d'Evreux^^'. Cela indique bien un proche compatriote de ces braves chevaliers. D'autres circonstances confirment cette induction. Je n'attachas pas d'impor- tance au fait qu'Ambroise assistait à l'entrevue de Gisors et à la fête de Lions- la-Forèt, puisqu'il était aussi à Londres et à Tours; mais il est assurément significatif qu'ayant à nommer Dreux (v. 760) il ajoute, pour faire connaître la situation de cette ville française : Qui est a set Hues d^Evreues^'^K 11 est donc fort probable qu'Ambroise était dje l'Evrecin. L'étude de la langue du poème est, comme on le verra plus loin, parfaitement d'accord avec cette conclu- sion.

On croirait pouvoir la confirmer et même la préciser encore davantage grâce à un tout petit détail. Notre poète appuie une assertion de son récit (v. 9536) par cette invocation : Issi m'ait sainz Cekrins. Le nom de saint Gélerin n'est pas fort célèbre , et je ne pense pas que dans toute la littérature française du moyen âge, les invocations de saints sont si fréquentes, on le trouve mentionné en dehors de ce passage. Je sais bien que notre versificateur ne le nomme, dans ce vers de remplissage, que pour rimer di\ec pèlerins y mais encore fallait-il qu'il le connût , et c'est une connaissance qui ne devait pas être très répandue en dehors d'une certaine région. Or, il existe dans l'Eure , allant de

(^^ Les noms de qaelques-uns d'entre eux figu- chard à Tancré (v. 100g), peut encore élre

renl dans des chartes qui nous ont été conservées ; signalée. Toutefois , il faut remarquer que d'au-

mais c*est une notoriété bien restreinte. très historiens le nomment , comme il est naturel ,

^*^ Voir à Y Errata, p. 678. à cette occasion.

('^ La mention de Tévéque d'Évreux Jean, ^^^ Sur cette évaluation, sensiblement trop

tt qui supporta beaucoup de dépenses et de fa- faible, voir Tarlicle Dreues à la Table des noms

tiguesn, parmi les messagers envoyés par Ri- propres.

LA LANGUE. un

Neubourg à Hectomare , un chemia appelé tr le Chemin de saint Gélerin d , et d après M. de Blosseville {Dictionnaire topographique de rEure^ p. 1 9 1), ce nom est <run nom très ancien, dd à saint Gélerin, second patron de la Charité d'Hectomare y> ; on pourrait donc être tenté de croire que c*est précisément à Hectomare que notre poète était chez lui. Mais mon savant confrère M. A. Longnon, auquel je dois tant pour Tidentification des noms de lieux du poème, ma fait remarquer que suivant toute apparence la Charité d'Hecto- mare elle-même nest pas antérieure au xvn^ siècle; par conséquent nous n avons aucune raison de croire que la dévotion envers saint Célerin ait été anciennement répandue dans cette localité. En fait, la mention de ce saint prouve simplement que notre poète était originaire de la région occidentale de la France. li serait trop long et ici hors de propos de chercher à distinguer entre les saints personnages désignés sous les noms, qui se confondent sans cesse entre eux, de CelerinuSy CelerictiSy CenericuSy Cerenicusy Serenicus y Sinericw y Céleriny Céneriy Généré. Il y a eu trois martyrs africains du nom de Celerinus; mais le saint Célerin vénéré surtout dans la Normandie et le Maine paraît bien avoir été un cénobite du vu® siècle du nom de Cenericus. C'est sous son invocation qu'étaient placées les églises de Saint-Céneri près Séez (tf**^ d'Au- non-sur-Orne, c**" de Séez, arr^ d'Alençon) et de Saint-Céneri-le-Gérei (c**° d'Alençon), dans l'Orne; de Saint-Céneré (c**" de Montsurs, arr* de Laval), dans la Mayenne; de Saint-Célerin (c**" de Montfort-le-Rotrou, arr* du Mans), dans la Sarthe; et, jusque dans la Haute-Vienne, de Saint-Sénery (c*** et c*^ de Pleuraartin, arH de Ghâtellerault) '^'. Saint Célerin était donc un saint populaire dans la Normandie et le Maine, et son nom venait natu- rellement sous la plume d'un Normand occidental pour lui fournir une rime riche à pèlerin.

III. LA LANGUE.

La copie unique qui nous a conservé le poème d'Ambroise est notable- ment postérieure à l'original; elle a été faite en Angleterre par un scribe qui parlait une langue sensiblement différente de celle de l'auteur, qui ne com-

^*^ Les titres anciens figure le patron de à M. A. Longnon). Il est probable d'ailleurs que

ces diSërentes ë^ises présentent son nom sous plusieurs autres ^^ises étaient dédiées à notre

les formes variées de Cenencus, Senerieus, Sere- saint dans la Normandie occidentale, il a jadis

nieiu, Cekrieus et Celerinus (renseignements dus été fort populaire.

XIV

INTRODUCTION.

prenait pas toujours ce qu'il copiait, et qui n'avait surtout aucune notion des lois qui régissaient pour Ambroise la mesure et la rime des vers. Aussi le texte qu'il nous a transmis aurait-il besoin d'une revision critique radicale pour nous représenter le poème tel qu'il est sorti de la main de l'auteur. Cette revision radicale , j'avais d'abord eu l'intention de l'essayer, et j'avais commencé à récrire le poème dans la forme que permettent de lui assigner et l'étude de la mesure et de la rime et la connaissance des œuvres écrites dans le même temps et la même région. Mais je me suis bientôt aperçu qu'une telle restitution serait téméraire et en beaucoup de parties arbitraire, la mesure et les rimes , senls points tout à fait solides sur lesquels elle pour- rait s'appuyer, laissant incertains un grand nombre de traits importants, et plusieurs passages étant tellement altérés qu'on ne pourrait les restituer que par des conjectures trop personnelles. Je me suis donc résolu à imprimer le manuscrit du Vatican tel qu'il est, sauf à introduire quelques modifications exigées par la mesure, la rime ou le sens. Encore n'ai-je fait ces corrections qu'avec beaucoup de réserve; j'ai laissé subsister le texte du manuscrit toutes les fois que ces trois postulats pouvaient à la rigueur être satisfaits par la leçon qu'il donnait. J'ai, par exemple, conservé les vers trop longs ou trop courts quand , à la lecture , l'élision d'une voyelle ou la prononciation en deux syllabes d'une diphtongue apparente pouvait leur rendre leurs huit (neuf) syllabes réglementaires ^*^; j'ai laissé telles quelles les rimes qui n'étaient dé- truites que par la graphie et se retrouvaient sans peine si on leur rendait celle qu'elles auraient avoir^^^; j'ai renoncé à restituer les passages trop défigurés pour que le contexte général et la comparaison de la version latine permissent de les reconnaître sous leur travestissement '^^ ; j'ai respecté la graphie incon-

^^) Par exemple, j'ai laisse subsister ço, qui, elc, même quand leur voyelle doit s'aider. Eu revanche j*ai partout rëintëgrë les voyelles omises qui étaient nécessaires à la mesure {feis^ sent four fissent, etc.), ajouté des mots oubliés dans les méme« conditions, supprimé ou ajouté Ve mis ou omis au hasard dans or{e) , lor{e)s, etc.

^') Ainsi les rimes de ei avec oi, de e avec ie, inconnues au poète, ne sont, dans le manuscrit, que graphiques; on peut toujours restituer par- tout et et te ou e.

^') Pour bien faire comprendre mon système ,

je demande la permission d'examiner quelques vers pris au hasard (je ne choisis pas ceux du début, parce qu'ils présentent des fautes contre le sens plus nombreuses que d'ordinaire) dans le manuscrit et dans mon texte. Au v. i355 seignurs est probablement fautif pour seignur, mais il n'est pas changé; i358 l'f qui commence le vers dans le manuscrit a être supprimé pour la mesure, et au contraire pour la même raison e ajouté au v. i36o; desirers iSSg rime avec encombriers, il n'y a qu'à lire destriers, et je laisse ce soin au lecteur; mais au v. i36â ek

LA LANGUE.

XV

séquente et souvent barbare du copiste anglo-normand (^) partout elle ne détruisait pas le vers ou le sens. Ce système ma paru s'imposer surtout pour la première édition d'un texte conservé dans un manuscrit unique. Si le poème d'Ambroise est imprimé une seconde fois , surtout si on en découvre un second manuscrit, le nouvel éditeur pourra être plus hardi que je ne Tai été, et le poème, rapproché de sa forme primitive, se lira certainement avec beaucoup plus de facilité et d'agrément.

Mais, si je n'ai pas cru devoir essayer de lui rendre dans mon édition cette forme primitive, je dois, au contraire, signaler avec soin tout ce que nous permet d'en connaître l'étude attentive des rimes et de la mesure , complétée par ce que nous savons de l'état général du français au temps et dans le pays de l'auteur. Avant d'employer les deux moyens d'investigation que nous four- nissent l'homophonie des syllabes accentuées (rimes) et le compte des syllabes dont se compose le vers (mesure), il est nécessaire d'examiner ces moyens en eux-mêmes et de voir dans quelles conditions ils s'offrent à nous.

Rime. Ambroise est un rimeur très exact. Non seulement il exige pour les voyelles accentuées une parfaite homophonie (^', mais il n'est pas, en gé-

doone ane syllabe de trop , j^impriine el; je laisse au Y. i363 Grand daelfud pour Grant dueUfu (de iD. V. iS'j6 Ju grant doel)^ mais je ne puis laisser tel pour de V, qtii ddtniit le sens ; je ne garde pas la graphie oueraine pour ovrame , qui seroUe ajouter une syllabe au vers, mais je garde ooraiue et Alemaine au lieu àiovraigne et Ak- maigne, formes du poète; j*ajoute au v. i365 i, nécessaire pour la mesure et le sens; je garde dans les vers suivants tustenue pour sostenue (soi- Umr V. i3S3), dtté pour até, GuiUame pour Gmllealme, murut pour morul, mais je corrige au Y. 1375 sureurut en sucurut (pour socorut)\ au V. 1 377 le copiste a écrit par m^arde mescheeius , qui termine le vers suivant, je restitue escheeùes; au V. 1379 une abréviation mise pour une autre a changé gregiee en gurgieê, je restitue gregke, mais au v. i383 je laisse Ço estaU, bien que ces Ijnois syllabes ne comptent que pour deux; je laisse aux v. i38â , 1387, atoii, niait pour osout,

alaut , et ainsi de sm'te. On voudra bien excuser

les menues inconséquences qui se sont {j^ssëes

dans ce travail; quelques-unes ont été relevées à YErrata,

^') Sa nationdité est attesti^, comme on Ta vu [dus haut (p. Ti), par son écriture , et aussi par tout le caractère général de sa graphie, notam- ment par la réduction si fréquente d'te à e el par la suppression également très fréquente d*une voyelle atone en hiatus dans Tintérieur des mots. Si certains traits habituds aux copistes anglais de son temps ne se rencontrent pas chez lui, cela n'a rien d'étonnant: on sait que la plus grande variété r^ait, avec quelques tendances générales , dans le français parlé et écrit en An- g^terre.

^'^ La rime conies : eointes que donne le manu- scrit au v. 7986 est Eeiutive, et a été corrigée dans rédition; il fiiut dans les deux cas contes (comités et computos).

XVI INTRODUCTION.

néral, moins scrupuleux pour les consonnes qui les suivent. Il ne se permet que quatre fois une licence qu'on rencontre, et plus fréquemment, chez des versificateurs soigneux contemporains ou peu postérieurs, et qu'on qualifie ordinairement d'assonance, bien que ce nom ne soit pas tout à fait propre. L'assonance est indifférente à tout ce qui suit la voyelle tonique, sauf qu'elle sépare rigoureusement les oxytons (masculins) des paroxytons (féminins). Les rimes licencieuses dont il s'agit ici, et qui sont dans la grande majorité des cas des rimes féminines, observent fidèlement la règ^e qui veut que le dernier phonème des vers rimants soit identique : ainsi elles n'admettent pas un singulier avec un pluriel, ou -efU atone avec -^ ou -es, comme le font les assonances. Mais entre la voyelle tonique et le dernier phonème, elles tolè- rent une consonne différente , bien que voisine. C'est le cas chez Âmbroise , dans les quatre paires de rimes suivantes (^) : setembre semble 7063 , perdirent tindretU 66^3, Vérone prodome 3i3â, rescosse sorse 3675^. C'est, on le voit, fort peu de chose, sur près de 6,700 paires de rimes <^^ et nous sommes autorisés à tirer de la rime des conclusions sur la prononciation du poète non seulement pour les voyelles mais pour les consonnes.

Mesure. Inutile de dire que la mesure du vers octosyllabique est scru- puleusement observée par Ambroise : toutes les leçons qui donnent au vers moins ou plus de huit (neuf) syllabes sont imputables au copiste et ont été corrigées dans le texte imprimé. Mais il faut tenir compte des règles que suit le poète pour Télision des voyelles finales devant une voyelle initiale et en certains cas pour l'élision des voyelles initiales après une voyelle finale.

Dans les polysyllabes , il n'y a naturellement que Ye féminin qui s'élide ; la question est de savoir si pour cet e Ambroise admet quelquefois la non-élision produisant hiatus. Je n'en ai relevé que quatre exemples qui paraissent assu- rés'*) : Car el port HAcre el rochier 89/10, En Vost iAcre ot un Pimn i5oi, E cil qui Acre assaillirent /1671, Lilanguage ensemble errouent 6187. Il s'agit toujours, on le voit, d'un e précédé de deux consonnes dont la seconde est une liquide, position il a une consistance plus grande que d'ordinaire'^).

^^) Sur le V. 1 i5i6 voir ï Errata. ^*^ L*hiaiu8 apparent forme par Gem>e devanl

^*^ Souvent des rimes impar&ites sont prêtées une voyelle aux v. 3 169 et ii335 doit sans

au poète par le copiste , soit qu'il fisse des cou- doute se supprimer par l'admission de la forme

(usions de graphie (comme entre -aine et -oigne) ^ Genves (voir à la Table des noms propres),

soit qu'il mette des mots fautifs conmie dtimes ^^^ On pourrait être tente, le cas se pr^ntant

pour dunes (: inmes) 7790. Irois fois pour le même mot, Aert, d'introduire

LA LANGUE.

XVII

En résumé, c'est un fait très exceptionnel, et dont on peut ne pas tenir compte en général.

L'élision interne, qui s'applique à une voyelle atone dans l'intérieur d'un mot, est, comme on pouvait s'y attendre, complètement inconnue à Ambroise. Le manuscrit en présente d'innombrables cas, mais ils proviennent tous du copiste. Pour n'en donuer qu'un ou deux exemples, il écrit crior baneisor aux vers 9709-9710, au lieu de crieor banisseoTy qu'il a mis correctement aux vers 98/19-9850. Befimte 9788 doit. être lu beneetiCy et j'aurais mieux fait d'in- troduire cette forme que de supposer qu'on pouvait lire beneite; de même il aurait sans doute été préférable d'imprimer partout guaaignier, etc., au lieu de supposer qu'on pouvait prononcer guaigmer^^^ Le seul mot nets présente, à côté de la forme pleine, la forme contracte n%$ (voir au Glossaire); mais cette double forme se rencontre déjà dans des textes beaucoup plus an- ciens et s'explique par des raisons particulières^^'. D'autres contractions ne sont qu'apparentes : ditcr n'est pas dileor = dictatorem, mais répond à un dictorem fait comme factorem; quùé répond directement à une forme quittitatem, tandis que quitedét quileé est i*efait sur quite avec le suffixe forraatif -edét^^K

Les monosyllabes qui élident leur voyelle finale se divisent en deux classes: dans la première, qui comprend (fe, k art. et pron., wc, te^ se^ l'élision est obligatoire'*'; dans la seconde, qui comprend ne^ ne conj.'^', que conj., que pron.,yo, çoy II art. masc. sing. nom., li pron. dat., quiy si y elle est faculta- tive. Je ne relève pas les exemples d'élision ou d'hiatus pour w, se, quCy li art., l'usage d' Ambroise n'offre rien de particulier'**'. Les autres mots mé- ritent un examen plus attentif. Jo élide naturellement très souvent son 0 quand

la forme Acres, comme Gerwes (cf. l'angl. Acres); mais reUe forme ne se rencontre pas, qaeje tache, dans les textes français anciens. -

^'- Une ëiision d'un autre genre paraît exister dans serment au v. 855o , mais il faut la sup- primer. Le manuscrit porte : Que les serment del hamage; j'aurais corriger serment en sere- ment, et non del en de son. De même, v. 10219, lire Qu^en hr serement» Au v. 53a 9 il est facile de supprimer Ini ou le,

'^^ Voir La vie de saint Gilles, publiée par G. Paris et A. Bos, Paris, 1881, p. xxn, n. a.

^'^ Voir A. Darmesteter, Reliques scientifiques, Paris, 1889, t. Il, p. 10A.

^^^ Ijb manuscrit ëcrit souvent Ye dans ce cas, mais il faut Tëlider à la lecture.

^^) liC copiste de notre manuscrit écrit d'ordi- naire si pour se,

^*^ Je noterai seulement, en preuve de la liberté que se donnait le versiOcateur en ce qui concerne li art. masc. sing. nom., li empertre 1671, 1767, i84fl, et l'emperere 1911, 1715. Dans li masc. nom. pi., Tt, comme on sait, n'est jamais élidé.

r

nrtivBait VATiewALr.

xviii INTRODUCTION.

il précède immédiatement le verbe qui! régit : jo^'^W 3291, jo ai 6889, 6893, 8667, yaveie 3079, JO aveie ^91 2, 6766, ^iba^ jo eusse 1.0189, t3i5o,demême,quand il en est séparé par t ou ^n ; jo 1 10970, ^^ en ioi83; mais il peut aussi l'élider quand il suit le verbe : Toz jorz eusse jo autretel 9102, et même quand il est employé d'une façon absolue , il semblerait devoir avoir un accent plus marqué qui empêcherait Télision : Ejo a tel deusfoiz sanz retraire 3762. On rencontre d'ailleurs assez souvent la non-élision : jo ai 5226,7*6 en 11028 ^^K fb se comporte de même; je ne relève pas les très nombreux exemples de c'est y cert, cerenty cesteitj cesteienty la voyelle est le plus sou- vent écrite (presque toujours 0, deux ou trois fois e) et quelquefois omise (de même ço en est 8972). Dans tous ces cas, po est sujet; il Test aussi dans çavoit 2867, la langue moderne admet encore l'élision, et dans ç'ala 928 , çaveneit 563 1 , çavintSk^k , elle ne la connaît plus parce que ce est tombé en désuétude comme sujet sauf devant les verbes être et avoir (et avec le pronom relatif). Gomme régime, ço élide son 0 non seulement quand il est régime direct du verbe qui suit et par même faiblement accentué, comme dans ço avdt 8536, ço oïrent 909, mais encore quand il est régime d'une préposition qui le précède, cas il semblerait devoir être fortement accentué : ainsi de ço avreient 5217, deçoot 8991, par çoai^, porço ait 8902, par ço avoient 8808, por ço ala 8166, par ço atomot 5883; il l'élide même quand il est placé devant un verbe dont il ne dépend pas : E por ço aUr l'en conveneit 8588, ou devant un autre moi: por ço al Casel "j^ix^por ço a une part ^i^^. Cet usage se rattache évidemment è celui que connaissent plusieurs poèmes français, d'ailleurs postérieurs au nôtre, de considérer 1'^ de ce^ régime de prépositions, comme atone à la rime, et de faire rimer par exemple sans ce et puissance ^ a ce et grâce ^^K

Parmi les mots en 1, si n'offre pas d'intérêt; il élide ou n'élide pas son t à volonté (sur «m, voir ci-dessous). Qui n'élide plus jamais l't en français; chez Ambroise il l'élide très souvent : qui i 1296, 1989, 8806, 6718, 5692, 12887, quiert i5i, 7091, qui iert 6716, qui ierent 2760, qui 0 lui erent

^^^ Dans tous les exemples cites ici , la voyelle ^*^ Sur la question de savoir quelle dtait la

finale est ëlid^, mais on a reproduit telle quelle voyelle finale dejo et ço, voir ce qui est dit plus

la leçon du manuscrit, qui tantôt la supprime, loin.

en réunissant le monosyllabe au mot suivant '^^ Voir Tobler, £cpcr«yraik?«w, Paris, 1 885,

(jaueie, cest, etc.), et tantôt In conserxe. p. 65, i63.

LA LANGUE. m

2700, 7669 , qui illoe 86/10, qui a 8638 , qumcare 5989 ^^\ Dans ço quen avint 3761, on a sans doute affaire à que neutre plutôt quà qui (voir ci-dessous); de même dans Delfiierpar quil le requereit 633 , où, comme souvent en ancien français, on a la forme faible du neutre dans un cas Ton attendrait la forme forte. Li pron. dat. nous présente un cas particulier ; on lit six fois dans notre texte len pour lien (/i5o6, /i566, U^hfi^ 553 1, 1007/i, 10973); étant donnés les cas d'enclise d'en dont nous allons parler (sm, quin)^ on pourrait être tenté de lire lin ou luin^ Télision de \i dans ces conditions (p. ex. /i566 De ço qui ten lui en] vient a mémoire) nous paraissant singulière; mais elle ne Test pas plus que celle de ço et que que nous venons de constater, et elle est conBrmée par des groupes comme Voilasses ^\n\ allasses 960/i, Fagreoit 9754 » lui agréait; notons d'ailleurs que le manuscrit élide dans tous ces cas sans exception la voyelle de /t, et que le groupe luin ne se trouve que dans des textes sensiblement antérieurs à Ambroise.

Enclise. L'enclise de fe, les art. après a, de (a/, del^ as^ des) est com- mune à lancien français et au français moderne et ne demande qu'à être si- gnalée (^); celle àe le^ les après en [el, en les) a disparu par la suite, mais était jadis aussi constante que la première; elle Test dans Ambroise. L'enclise de ky les pron. a disparu de meilleure heure; elle est encore très abondante dans Ambroise, mais elle ne s'exerce qu'après si, qui^jo, n^W, et elle est facul- tative. Je ne donne pas les exemples on trouve les formes libres; je crois devoir, au contraire, relever tous ceux, beaucoup plus nombreux, qui nous présentent l'enclise, ce phénomène n'étant pas sans ihtérêt pour l'histoire de la langue. On trouve : sil 639, 36i6, 36s/i, 3768, /i288, 6695, 536/i, 5790, 6985, 7512, 8792, 885i, 8975, io33i; quil 1970, 3667, 3576, 36o6, 3621, 3639, Û808, 5774, 6756, 7Û01, 7751, 8o38, 881 4, 986/1, 10837, 121 13, 12 255, 1 1263; jo/ 9838, 1 1665, et gel 7091; nel 2o52, 2/189, 2619, 2777, 3/i63, 3895, 6656, /i838, 523/i, 6o23, 6562, 6658, 6890, 'jli'2'j, 7830, 8700, 9371, 9580, 11608, 11673, 11676,

^*) Dans an texte plus ancien on pourrait lire ^^^ Dans les textes plus anciens, elle se pro-

qui'neore, mais Télision de Vi est trop frt^uem- duit même après les mots paroxytons, comme

ment attestée pour qu'on hésite à l'admettre ici. altre, et en outre après tu, tei, quei, ja. Voir

D fant ajouter qui en 10919, si on adopte la (mais il faut le compléter) le travail de M. K.

leçon proposée ci-dessns, p. xvii n. 1. Gengnagel : Die Kûrzung der Pronomina hinter

^*^ Sur la forme de ces mots dans Ambroise, vokaliêchetn Ausiaut im Alifranzôstêchen, Halle,

voir plus loin. 1889.

c.

XX INTRODUCTION.

1 1715, auxquels il faut joindre nu 7887, 797^ et iio q5i8, 5/127, 9^*^^ 10977; ^ 2985, 3o88, 3363, 3709, 4355, 4364, 446i, /i66i, ^872, 6592, 7262, 7373, 7602, 7665, 871/1, 9296, io323, iii36, 11Û08, 11611, 12076; quis 3oi, 2182, 2195, 2818, 3ii2, 3632, 38oi, /ioo9, /ioi4, 4858, 6019, 5977, 6719, 76/12, 7883, 8029, io55i, iii5o, ii23i;yo« "jStib'^nes 222/1, 2900, 3076, 348o, 3856, /ioo2, 629/i, 6652, 7225, 7228, 7^96, 8i65, 9801, 9652, ioi32, io25i, io/i6/t, io/i65, 10557, 10767. L'enciise des pronoms personnels me y te, se est un fait beaucoup plus archaïque que le précédent; obligatoire à Torigine, cette élision est déjà facultative dans le Pèlerinage de Charlemagne^^^ et le Roland, et on n'en a pas signalé d'exemples plus récents; il s'en trouve cependant un incontestable dans notre texte pour se : Cunques genz tant nés descorderent 10211 ^^K

Une enclise d'un genre particulier est celle qui affecte en (in de) : ce mot, quand il suit les monosyllabes accentués si, qui, peut perdre sa voyelle ini- tiale, et In s'agglutine au mot précédent; on a ainsi dans notre texte sin /i8o, 586, 1759, /i579, 535o, 5638, 590/i, 6657, 7078, 7139, 8027, 9013, 9252, 93i2, 98/18, 101/17, 11157, écrit une fois si en 56i2, et quin 7070, 863o, 8810, 9/160. C'est la graphie à peu près constante du texte qui détermine à admettre ici Télision de Ye de en plutôt que celle de Yi de si, qui y qui serait admissible aussi (voir ci-dessus) : quin, sin sont des formes ar- chaïques qui n'ont pas être introduites par le copiste (^).

Nous pouvons maintenant passer à l'examen des renseignements que la rime et la mesure nous fournissent sur la langue de notre poète.

Voyelles atones. La mesure des vers nous prouve simplement que les voyelles atones placées en hiatus dans l'intérieur des mots n'étaient pas encore élidées (voir ci-dessus p. xvh), mais elle ne nous renseigne pas sur la qualité de ces voyelles, et comme on ne peut se 6er à la graphie du scribe, c'est un point qu'il est impossible d'éclairer pleinement. Cependant, vu la grande pré-

^^^ M. Grengnagel la conteste pour ce texte, trouve dans un assez grand nombre de textes,

mais c'est une erreur : voir Romanîa, XIII, 199 surtout occidentaux, est inconnue au nôtre, et la troisième édition (1896) donnée de ce ^^^ Au contraire nous avons admis plus haut ,

poème par M. Koschwitz. pour des raisons en partie analogues , /'en et non

(

') L'endise de vos sous la forme os, qui se lin (et aussi j'en 101 83 et non /on).

LA LANGUE. xxi

dominance des formes qui appuient cette conclusion , on est en droit d affirmer que le traitement des voyelles atones dans Ambroise était sensiblement celui du français ordinaire du x\f siècle. Il serait peu à propos d'entreprendre ici l'étude de ce sujet étendu et difficile, en s'appuyant sur un texte qui présente aussi peu de sûreté. Les anciens proparoxytons s'étaient réduits à des paroxytons : mage rime avec bornage /iS^a, bien qu'on trouve ailleui*s la graphie images.

Voyelles tantqties. A. Va accentué simple , provenant d'à latin entravé ^^\ n'offre rien à remarquer : palacre, diacre^ sacre (: Acre 1200, 2786, agiS) sont des mots savants; maçacre (: Acre 3090) est un mot étranger.

L'a entravé précédant une nasale, et nasalisé par elle, ne rime pas avec e nasalisé (voir à e). L'ai qui provient d'à libre précédant une nasale rime avec ei provenant d'e fermé libre dans les mêmes conditions (voir à et). 11 faut noter quelques mots l'on a a et non ai devant une voyelle simple : ane (anatem) s'explique par le fait que le mot a été longtemps proparoxyton [dnede)^'^^; car- vane est un mot étranger ; ^om^ est un mot savant; les l'^pers. en Himes remontent à -avmus; dame^ par une exception encore imparfaitement expli- quée ^'^ provient de domina. Les rimes dame orne [(Urne) 8902, dames âmes {aimes) 365 1 , blâme famé 9688, semblent prouver que la chute de Yn ou de Ys (voir ci-dessous) n'avait pas allongé l'a des mots anme^ blasme, et la rime blâme borne {ba$me) 9906 autorise à en dire autant du groupe h de balsme; toutefois il peut y avoir dans tous ces cas, l'a s'est trouvé plus ou moins anciennement en contact avec Ym^ une nasalisation (a). Avec ces mots rime encore mesame (: blame 10160), il faut remarquer que la forme primitive est mesesme : le verbe esmer, le subst. verb. esme^ et le verbe mesestnef* lui- même, ont conservé leur^ étymologique dans la graphie du copiste comme dans la langue du poète [esme : quareme 1112), et il est contraire à son parler que 1'^ nasalisé rime avec a nasalisé. Il faut admettre ici l'emprunt d'un mot entendu dans la bouche d'un homme d'une autre province ^^K Sur an précédé d'i, voir te.

*** Sur le seiM de« mois rrlibre»» et «rentravét», ^*' Cf. Meyer-Lûbke, 1. 1, S 869.

voir G. Paris, Extraits de la Ouuwm de Rolatid, ^^^ A côté de meiesmer 00 trouve, et même

5' éd., p. XXX?. plus souvent, mesaesmer (d*oti meêaasmer, me-

^'^ Voir W. Meyer-Lûbke, Gramm. des langnes êomer), et Ton pourrait admettre Tinfluence de

y t. I, K 53o , 64&. la sur Ye qui lui est cootigti , mais cela implique-

XXII INTRODUCTION.

Les combinaisons d'à avec j'^^ (notées ai) peuvent être simples, ou se com- biner de nquveau soit avec n, soit avec /. Nous examinerons successivement les trois cas.

Le groupe ai provenant de a plus une palatale quelconque est, dans notre texte, dont la graphie varie beaucoup sur ce point, réduit à è comme en fran- çais moderne : lerme (lacrima) terme 2682, 8812, peisse presse i5o (voir le Glossaire), estre nestre 26, destre nestre 1 âo50, prestres meistres 85/i4, après pes 66s , Nazarehtfet 1 a 18s , torqueis (1. tarquais) près 3766. Il ne faudrait pas se laisser tromper par la graphie ei pour ai, fréquente dans le manuscrit, et croire que ai peut rimer avec ei : tous les ei qui sont dans ce cas (p. ex. fomeisse: mesaise 35oâ, malveises : aises btS ^feile : retraite 3968) doivent être changés étymologiquement en ai ou phonétiquement en è f^'. Le produit de an plus la palatale yod est aing lorsqu'il est final, aigne dans les finales féminines, ain devant une consonne. Aing (pi. ainz) ne se trouve pas à la rime. Aigne[s) s'y trouve souvent, presque toujours en rime avec lui-même, et écrit tantôt aine^ tantôt aigne (voir à ¥n mouillée); deux fois il rime avec r^ne : règne chevei- taigne 8608 , Charlemaines règnes 8/180, et une fois avec la 3^ pers. sing. du subj. pr. d'emprendre (empraine enpraine 6). Nous reparlerons de ces faits à propos de ei. Ain devant une consonne rime soit avec lui-même (si Ton considère Tétymologie et non lagraphie):a^^Wr^(attangere)r6}7ui»ni/r^iâ0â,^n^a»n^^ (infrangere) ataindre 1 85/i , empaindre (impangere) ateindre 2 iBs , remeindre pleindre ^678, pleindre remaindre ^1908, atainte ateinte âi5/i, plainte meinte 3 4 9/1, soit avec ein (voir à ei). Ai plus / donne ail quand il est final, aille quand c'est une finale féminine, au devant une consonne (voir à 17 mouillée). Ail ne figure pas à la rime ^ aille ne s'y trouve qu'une fois (vitalle bataille 79^0); auz rime avec auz d'autre origine (voir au z). Dans paile contraille 6938 on ne peut savoir si l'on a les anciennes formes pâlie œntralie^^^ ou paile contraile^ mais en tout cas 1'/ n'est pas mouillée.

Ë. L'ancien français connaît trois e toniques, distincts par leur origine. Le premier, é^, est l'e ouvert du latin vulgaire du latin classique) entravé; le second, e^, est l'e fermé (ê, ï du latin classique) entravé; le troisième, c', est

rait une contraction dont, comme on Ta vu plus ^*^ Au v. 3 498 il faut lire par sa manaide

haut, il n'y a pas d'exemple dans Ambroise. (: laide) ^ au lieu de l'inintelligible por sa tneis^

^^^'Lej désigne le yod (it. jeri, ail. Jahr, fr. nade (voir au Glossaire). pied, yeux, soleil). ^'^ Par dissimilation pour contrarie.

LA LANGUE. xiiii

la transformation normale de Ta tonique libre (sauf devant une nasale ou une palatale). La prononciation du premier était certainement è; celle du second et du troisième à l'époque ancienne est plus douteuse. Nous les examineiH>ns successivement.

Sur è»é entravé en lui-même, rien à remarquer ^^\ On a vu plus haut que l'ancien ai avait le son de 1'^ et rimait avec lui. Devant une n suivie d'une autre consonne, Ye^ se confond avec 1'^^; nous parlerons plus loin des deux en même temps.

Devant l, s'est élargi anciennement en èa^ et quand 1'/ s'est vocalisée, èal est devenu èau, puis edu. Ce groupe est noté par notre manuscrit de façon très variée [ely tel, ial^ tau); ainsi, pour citer trois paires de rimes évidemment identiques, on lit i68â aignels biaus, 3i202 chastek manganieUf 9/108 e«to[r]- neh biah; mais c'est edu qu'il faut attribuer au poète. L'assignation à l'a de la prépondérance tonique semble attestée par les rimes de eau avec au que nous montrent les deux groupes --eaus et -eaume : leaus (légales) Preals (pratellos) 71 aa, iaa66<^), PreaU reaus (regales) 11000; helmes reaulmes 57/18, GuiUames palmes 5 80 a. Il faut toutefois remarquer que cette confusion n'a lieu que pour le mot Preeaus, il était facile qu'un des deux e contigus tombât^'), et pour les mots étrangers helme et GuUlelmey qui ont pu avoir des formes variées, correspondant à des variantes de la langue originaire (hjalm, Vilhjalm)^*). On ne trouve jamais la confusion réelle des deux groupes eau et au telle que l'attesteraient, par exemple, des rimes de beauê à mauêf de apeaut à vaut. Pour Yi provenant de è +jy voir plus loin.

Ve provenant de ^(ê, ï) ne rime en général qu'avec lui-même : ^eee (-icia pour -îtia) : proeee vistece i^^U^rickesces ligesees 18/1, deêtreee (districtia) laseheee &ai/i, seiche (sicca) teche (origine allemande) iii3a, tresehes (du germ. thriskan) garhmdesches (suif. germ« -isk) 8&60, Saete (Sagitta) neiie 5o58-^), eweUe (suff. -itta) Mont Olweie (mot savant) io6aa, muscheies peiit^tes 9530, bocettes muchettes 9660 , saeiles desheUes (L deseeies et voir au

^'^ Lft rime mme fÊtrtmt iits ne proinre ^* El eoeore /Vimhm ne rioftM^I cfti'tvée (mm

rieo, les <leiix groupes diSéremmeiil ëerits âjuDi fUrtmmM,

dans les mêmes eondkioos. Sur devant m, ^*' Sur ïymmwUf voir an Glosaaire.

voir ci-deasoiis p. xxxn. ^' La rime Saefe foiryU 86M mdîqae eont-

joinire Praislr rtm» %\\%k^ ment Ambroise proiMNiçait les formes fortes de doit aaas donii se coiTipr en kmu. jtter.

XXIV

INTRODUCTION.

Glossaire) 1986, gresle (orig. inconnue) mesle (subst. verb. de mesler mis- culare) ù^^o^ gresle pelle (subst. verb. de pester pistulare?) 10892, /wa- messe espesse 8262'*^. La rime senestre celestre 12066 ne fait pas excep- tion, sinistrum étant devenu senestrum en iat. vulg. sous l'influence de destrum » dextrum. Il en est de même des rimes arbaleste (arcuballista) preste U^Uo, arbalestes prestes 1/180, 2172, 221/1^^^ il est vrai que ae est en général traité comme ë (cf. ceste (caespitat) /es(6 2 7 4 4); mais l'adv. praesto et Tadj. fait sur lui praestus avaient, au moins en Gaule, en Rétie et en Espagne (^J, un e fermé en place de Yae. Sur la rime eskec iluec, voir à ue. On peut se demander si la distinction de e^ et e^ dans notre texte n'est pas purement fortuite ; en effet , d'une part il n'y a guère de mots qui , ayant après un é^ ou e^ les mêmes consomies, diffèrent que par cette voyelle; d'autre part des poètes plus anciens qu'Âmbroise confondent sans scrupule ces deux voyelles à l'assonance ou à la rime , comme le fait la langue moderne. Je crois cependant que la distinction est réelle : les cas de rime pos- sible ne sont pas si rares qu'il le semble au premier abord; par exemple -ete (-itta) pourrait rimer avec -aite, --este (-ista) avec -este (-esta, dans teste^ festey geste^ tous mots qui figurent à la rime), v^^ 'àsec pert (perdit), messe avec presse y etc.(^); quant au fait que la confusion des deux e se produit antérieurement à Ambroise'^^ elle ne prouve rien pour son parier à lui, et nous voyons que des poètes qui lui sont postérieurs ne la connaissaient pas encore W. L'e^ + ^ vocalisée ne donne pas eau, mais eu, distinction conservée jusqu'«^ nos jours dans eux, cheveux , et qui existait sûrement pour Ambroise; le mot feus 2618 paraît bien être le nominatif/c/ + « et rentrer par consé- quent dans cette catégorie; pour sa rime avec meseûreusy voir à au.

^*) On sait que les mots en - 1 i 1 a avaient changé leur sufiixe pour -ëlla; les rimes comme aUsele novele 4 990 sont donc parfaitement correctes (Su- chier, Gramm. des AUfiranzôsMchen, S i5 6). La rimeclen cers 55g4 doit étrecorrigëe en ckrsfers,

^'^ Le ms. écrit partout arbioête ou arhelaste, formes évidemment dues au copiste.

^^^ Voir Meyer-Lûbke, Gramm, des L rrnn,, S 999. M. Suchier {Gramm,, S i5 r) me parait trop restreindre Temploi de presl avec e' ( Wace , Beneeit, Guillaume le Clerc).

'*^ Noter que engrtsse rime toujours avec jprtsse

(voir au Glossaire), jamais par exemple ayecfe- lenesêe.

^^^ Au resle, cette antériorité est douteuse; M. Suchier (S 17 e) ne Fadrnet pas; mais il y en a au moins des traces incontestables dans les assonances de plusieurs chansons de geste, qui laissent passer des mots en e* dans des laisses en e^ : Jleêque (Oger) ^ prouece {Aie , Floowmi)^ frèê mlès {Am, et Am,),

'*) M. Suchier cite Guillaume le Clerc et Raoul de Houdan ; on peut y joindre Jean Bodel , et même, h ce qu'il semUe, Adenet le Roi.

LA LANGUE.

\iv

Devant une nasale suivie de consonne, IV et IV se confondent et de- viennent ê; mais chez Ambroise cet e n a point passé à à : les deux voyelles nasales ne riment pas ensemble. On trouve à deux reprises (10796, 11976) tens rimant avec soudans; mais on sait qu une double prononciation de ce mot, tëns et tans y se retrouve, sans qu'on puisse l'expliquer, dans des textes qui d'ailleurs séparent é* de â^^K La rime penitance aliance 8834 ne va pas non plus à rencontre, le mot savant penilent (et par suite pénitence) ayant été souvent assimilé aux participes présents (cf. peneant, peneance). La forme Viane (: carvane 995 &) représente sans doute la prononciation du chevalier champenois qui était seigneur de Vienne-le-Château (voir à la Table des noms). Le mot r^7i« présente un traitement particulier : nous le trouvons en rime d'une part avec Aveme (6178, 6638*^^), ce qui indique une prononciation rené (^Avesne par la chute de Ys étant devenu Avene)^ d'autre part avec cheveUaigne et Charlemaigne : nous reparlerons de cette prononciation à propos de ei. Sur la rime de ueus avec euSy voir à ue.

Le troisième e provient d'à latin libre tonique (non précédé ou suivi de palatale, non suivi de nasale), et ne rime qu'avec lui-même et avec ¥e de ert erat (270), erent erant (liai, i5i8, 2100, 5486, 5632)*^), mais aussi ierent io553. Les formes en é de remaneir, remest (remansit), remestrent (remanserunt), remés (remansum), ont été confondues avec les formes correspondantes de remeti^e^ et sont devenues remist (pas d'exemple en rime), remistrent (voir les rimes au Glossaire), remis (pas d'exemple en rime), remise (voir les exemples au Glossaire )(*^. Le motgalee, emprunté à l'italien^, est écrit dans le nis. indifféremment g{u)alie ou g{u)alee; la forme galee est seule attestée par les rimes (p. ex. 780, 3774). Le mot anglais Salesberes a un e^ et rime 9i\ec pères kb*26^ frères 5622, avères 4448, pères 6780 (mais il a aussi un 1 et rime avec matires 6002). Le poème présente aucune rime qui nous

^^^ Voir P. Meyer, Méin, de la Soc. de lùiguU- tique, 1 1, p. 378; Suchier, Reimprediffi, |k 71.

^*^ Avesne est écrit les deux fois (weme dans le manuscrit.

^*' La nme de Z)é ( D e u m ) avec e', si fréquente flans d'autres textes (voir Suchier, S aai), est inconnue au nôtre (voir èi ieu).

^^^ Cette confusion est surtout fréquente en ang^normand, mais se trouve aunsi dans des

manuscrits continentaux (Suchier, S 17 d; For- ster, Makkabiserbuch , p. 1 «j g ) ; à la rime elle n'est pas rare dans Benoit de Sainte-More (Ckrm,, V. 87&, 16996, 90863). La même confusion pour mest, mestrent est beaucoup plus rare (dans notre manuscrit elle se présente assez souvent, mais non en rime) ; pour mes je ne lai pas ren- contrée.

^') L'étymologie est d'ailleurs incertaine.

mrnmtKic lATlOXALC

XXVI INTRODUCTION.

permette de savoir si Ambroise employait la terminaison -a/, comme beaucoup de poètes normands , à côté ou au lieu de -e/. Sur les rimes de ^ avec te, voir à te. La diphtongue ie provient de ë tonique , de a précédé médiatement ou im- médiatement d'une palatale, de a dans le suffixe -arium (auquel la terminaison des mots integrum, ministerium, monasterium, maceria a été assi- milée). Notre ms. confond absolument ^ et ii^, les écrivant sans cesse Tun pour l'autre , à la rime (^' comme à l'intérieur du vers. Le poète faisait-il cette con- fusion? Un assez grand nombre de rimes semblent l'attester. Plusieurs, il est vrai, sont certainement fautives et ont en général été corrigées dans l'édition; d'autres doivent l'être : ainsi il faut sans doute corriger au v. 4438 avères en entiei^es (comme je Tai proposé au Glossaire), et lire aux v. ûgôô-ô (dHin-- donouent trenchauent au lieu d'abandonerent trenchierent ; au v. 370/1 deloeeSj qui rime avec/[c]îô««, est pour desleiees (voir au Glossaire); au v. 6686, au lieu d'ajouter se devant traveillerenty il faut lire travaillié erent. Dans beaucoup d'autres cas la rime de te avec e n'est qu'apparente : il s'agit de mots qui doivent avoir réellement e et non t^, comme bacheler [voir au Glossaire) ; enditer (voir au Glossaire) a presque toujours é; quiter^ aquiter^ déshériter se présentent dans les textes soit avec e, soit avec te, et ont toujours e dans Ambroise; le mot merrer^ dans la locution merrer son dueil^ qui est attesté par trois rimes avec enterrer (voir au Glossaire), est d'origine inconnue et ne peut guère être le même que mairiery qui figure souvent dans la même locution et semble venir de majorare; effreiee {: arestee 8788) est régulièrement esfreee. Les rimes trébuchèrent crièrent Û902, gracier mercier 9928, attestent toutefois que ïe suivant un i syllabique commençait à se prononcer ie^^^ (on trouve d'ailleurs, conformément à la prononciation plus ancienne, criée atomee 7622, (fièrent retomerent 3 "j 6 ^escrierent montèrent 5 008). II reste un mot qui a partout ail- leurs e et qui se présente deux fois avec ie (voir au Glossaire), c'est empressier : il faut sans doute supposer un pressiare à côté de pressare*^), de même espressier 6293. Mais, en somme, on voit que la distinction entre e et ie est, sauf le cas de crier y mercier^ devenus criiery merdier , rigoureusement observée. Une question toute spéciale se pose pour l'ia devant nasale, qui a d'ailleurs

(*) VoirlesvariantesdesversSySf/iSâfâoSy, peissier remonteà espeisse, de spissia (qui ex-

âa3i, iSig, 661 3, 7^99, 7876, io6&â, etc. pUque aussi espeis espais au lieu d^espès); presse

^*^ Voir Suchier, S 1 7 c^. au contraire ne saurait remontera pressia (voir

^^^ On pourrait comparer espeissier, mais es^ les formes des autres langues romanes).

LA LANGUE. xxvii

la même origine que Vie ordinaire. La rime Estienes patènes 10/188 nous atteste pour cet te la prononciation ordinaire; les rimes maen paen (1. meien paien) 7210, cristien ancien 9600 , 1 1 85/t , crisliene [cristiaine, cristiane) patène {paaine) aSiB, SgSo, 61 36, 635/i, 1 1656, crisHene terriene [tertane) 871 s, 3976^ii28&, étant identiques entre elles, ne prouvent rien; mais on trouve les rimes patane Maine 10/176, cristiane chaane (catena) 3388 et chaane paiane 3936 , qui semblent indiquer une autre prononciation. La première de ces rimes peut paraître douteuse (voir au Glossaire) , mais les deux autres sont difficiles à écarter; elles prouvent qu'à côté de la prononciation normale paiene, cresiiieney Ambroise employait quelquefois la prononciation paiaine, crestiainey qui se trouve dans d'autres textes'^'; pour chaeine prononcé chaaine, voir à ei.

La diphtongue ein se produit d'abord quand un é (ê, ï) tonique libre se trouve devant une nasale ; nous joignons à ce cas celui ein provient d'en +j. Des rimes assez nombreuses prouvent que pour Ambroise ein et ain étaient con- fondus'^^ : enfreindre feindre 3 1 o , remaindre destreindre 3/128 , remaindre esteindre 5 860, pleindre faindre 6676, ataindre estaindre 8/iio, remaindre constraindre S600 ^alaindre taindre 8768, remaindre faindre 10898, estainstrent ateinstrent Slii^^estainteatemte 8/116, semaine painei 190, 170s, 882/1, demeine (domi* nium) graine 167&, d.fustaine \%^^^d.chaaine ^ooli^ameine lointaine 1166/i. Pour eine nous ne trouvons que paine diemaine 1 ^%k^pTem>eraine eslraine 682/1, 10/127, lointaine paine 856o, vilaine plaine io658(^). On trouve en assez grand nombre des rimes en aigne, mais sans mélange de mots en eigne; ceux-ci ne figurent à la rime qu'aux v. 5-6, empreigne empreigne (*imprendiat imprae- gnat, écrits tous deux empraine). Le mot règne rime deux fois en aigne : règne cheveitaigne 8606 , Charlemaines règnes 8/180 ; nous l'avons vu plus haut prononcé rené; ces rimes indiquent une prononciation reigne, qui se retrouve ailleurs ^^^ et qui ferait croire que pour Ambroise eign rimait avec aign^ et que le hasard seul a écarté de la rime les mots en -eigne. Quant à la confusion de ein avec ain, elle se présente dans des textes antérieurs à Ambroise, et elle doit sans doute se comprendre dans ce sens que c'est ein qui est devenu ain, et non l'inverse.

^'^ C'est certainement tout k fait par hasard qui indiquerait une tout autre évolution d'et,

qu'on ne troure pas à la rime cette confusion avoine Eschalotne ; mais il faut corriger avoine en

attestée pour ein-ain, eins-aiMy cmt-aint; toutes anone, comme je Tai fait dans l'édition. Parpaintes

ces rimes sont très rares dans le poème. loSaa (: cointes) doit être corrigé en parpointes.

^^ Au V. 9066 le manuscrit porte une rime ^'^ Voir Suchier, S &5 b-e,

D.

xxviii INTRODUCTION.

En dehors des nasales, ei représente un ^ (é, ï) tonique soit libre, soit en- travé par une palatale. Cet ei, dans une grande partie de la France, déjà au temps d'Ambroise, avait passé à oi. La graphie de notre ras. présente un mé- lange absolument confus des deux notations'^^; mais lexamen des rimes per- met d'aflirmer que le changement dW en oi est inconnu au poète. Un cas particulier, le mélange des imparfaits en -eie et en -ow, sera examiné à la Conjugaison. Sur des rimes comme voil conseil^ cliameilz oilz, voir à ue.

La diphtongue eu y sauf le cas dV+/ vocalisée {Jem =fels 2618) et de l'affai- blissement d'où (voir plus loin), ne se rencontre pas en français; la triphtongue ieUj provenant d'ë suivi d'u, n'y est pas très rare, mais elle a été le plus souvent modifiée. Les rimes D^j^or/Ao/meu (De um Bartholomaeum) h'] ^^ ^ Andreus estreus 1 lùi 4, paraissent prouver que notre poète la conservait pure (1. Dieu Bartholmieu y Andrieus e8triem)j d'autant plus qu'il fait ailleurs rimer Andriu avec liu (6998), Dieus avec lius (12122), c.-à-d. avec lieu, lieus, de lueu, lueus. Une question particulière se pose pour les mots equa, treuca, leuca; la discussion nous en entraînerait trop loin ; bornons-nous à remarquer que ces trois mots riment ensemble : liuue ytiue 9206, liuues iuues 8296, liuues triuues 7612, 11798, lues triuues 10618^^). Au même groupe appartient le verbe sequere, dont le représentant français, écrit siure et siuurey rime en général avec son composé aconsiure (voir à la Conjugaison); toutefois la rime livre aconsim^e (7 1 36) indique pour ce verbe la forme sivre.

I. L'i continue l'î latin. Il provient en outre d'^ (ê, ï) précédé d'une pala- tale {cirey merciy cil cilium, plaisir), d'é suivi d'un i atone final (t, t7, cil, cisi, vint, vin, veïs, -is, marchis, pais) et d'ï dans des mots savants [livre, servise, envie, etc.) Ces faits sont communs à toute la France du Nord et n'ont pas besoin d'exemples^^^ non plus que certains cas spéciaux qui reparaissent par- tout. — Il n'en est pas tout à fait de même de Vi provenant d'ë + J. Les exemples qu'on en trouve dans notre poème ne sont pas nombreux, mais ils paraissent suffisamment probants'*' : sire dire 1610, 7886 ,101/12, 121 36, sire ire 1 466 ,

^^^ On y trouve même tepour eie, p. ex. 6986 de Fagetam) rimant avec envaï 10998. Sur Yi

oltverieferie (six vers plus loin oliveroie), de lie, plie, etc., voir à la Conjugaison.

^*- Notez qu'au contraire, dans la langue mo- ^*^ Je ne cite pas tous ceux deux mots de deme, ces trois mots donnent trois résultats diffë- cette catégorie riment ensemble, ce qui naturel- rente : ive (disparu), trêve, lieue. lement ne prouve rien (p. ex. sqfire deêconfire

^*^ Citons seulement Fax (r^iièrement tiré suffecere disconfecere)9i86, sire» remireê

. LA LANGUE. xm

6874, sires dires 568, sire baptistire 4339 ^*\ matire desfire^^^ 2662, eslire^^^ dire 6220, pns (part, de prendre) pris io32, 56/io, 7174» 9^70, ii53o, 12268, Henris pris 383/i, Hausasis m(sex) 10800, église (ecclesia) remise (de remaneii\ voir ci-dessus p. xxv, n. h) 81 2/1, 85/io, i3o6/i, églises remises 3708, 5236, p^/iï^ c«/i^ ^772^. Les mots qui riment ici en 1 rimeraient dans certains textes'^^ en ie, ei ou e [defiere, esliere^ pries, sieSy egliese, esliete, etc.). Une question particulière se pose pour a précédé de palatale et suivi de j : ce groupe est généralement traité comme é suivi de j, et notre poème même nous en offre un exemple : gise desfise 1808'^^^ Mais les noms de lieux en -iacum présentent à la rime des phénomènes assez compliqués : cinq d'entre eux y figurenlt^^ un trois fois, un autre deux fois, les trois autres chacun une. Le ms. leur donne toujours la terminaison ie, qu'on peut interpréter te, ei même t; les rimes de ces noms entre eux (Chavigtiie Sade 10992, Chavignie Cloignie 11878, Chavignie Graie 7556) ne décident rien ; mais on trouve la rime Sacie ronde 1 1/128, le second mot doit certainement être lu rond. Il semblerait donc indiqué d'attribuer au copiste la terminaison -ie et de rétablir partout 1; mais, d'autre part, on trouve la rime envie Toenie 10/172, qui ne peut s'expliquer que par la prononciation -te. Le problème semble insoluble. Peut- être fautr-il admettre que le poète a prononcé ces noms comme il les entendait prononcer, et que Robert de Toenie se nommait lui-même ainsi (suivant la prononciation de son pays'^^) , tandis que les seigneurs de Chauvigni, de Saci et de Graï prononçaient par 1 la Gnale du nom de leurs châteaux'^'. Ce ne sont pas

9182, pris (pretium) dis (decem) io5o8, segvre. Les rimes d'ermm ermine en t (i55a, redisme 663o , lit délit /1809 , deseonfite esliie 169a) ne prouvent rien.

80 , etc. ^^^ Le mol sire , à vrai dire , ne prouve rien , ce

^'^ Les mots savants en -ërium, -ërium, mot ayant passe à toute la France, même

-ëria ont -ire dans notre poème : dire avoltire phonëtiquement il aurait pris une autre forme

àihû .filatires matires 1 aSi 6. Sur la rime Sales- (il en est de même de dame),

bires matires 5oo3 , voir à IV. ^'^^ Ces deux subjonctifs sont d'ailleurs analo-

^*^ Desjire, ou mieux dejire, n'est pas d e f ï c e r e , giques et refaits sur l'indicatif présent {gisent, dcs^

qui donnerait defeire défaire, mais defëcere ^e;i/); les formes primitives étaient /ece^ iç^<?ce.

rebit sur defec t us; même observation pour sof" ^^ Mailli et Quinci ne se trouvent que dans le

fore, confire; mais on a parfaire malgré parfot corps du vers.

( pe r f e c t u m ). ^'^ Dans le voisinage de Gaillon , est Tosni ,

^^^ Eilire est naturellement exlegereet non les noms de ce genre sont aujourd*iiui en t; mais

ellgere. on a pu prononcer autrement au moyen âge.

(*^ On peut y joindre livre aconsivre (voir ci- ^*^ La forme actuelle Gr<ûe, dans le Calvados,

dessus), sivre de sequere ayant passer par n est sans doute que graphique.

ixx INTRODUCTION.

, à vrai dire , des mots de la langue , et on sait combien varient encore aujour- d'hui, dans notre toponymie officielle, les représentants de -iacum disséminés en si grand nombre sur tous les points du territoire ^^^

0. L'o ouvert n'offre rien de particulier; il provient d*ô entravé et d'au. On ne peut savoir si dans rampone Rogne Aïs l'o est encore ouvert ou déjà allongé par la chute de la consonne suivante (formes primitives rampodne Rodne). L'o de ordre (: amordre 9910) est ouvert, bien que le latin soit ôrdinem, parce que c'est un mot savant (^); il en est de même de l'o des mots savants glarie vittorie 17/12. Ces mots se prononcent-ils encore comme ils sont écrits , ou déjà gloire vitoire? On ne peut le dire. Le mot boire (Bôrea m ) est un emprunt récent à l'italien boria; il rime trois fois (2806, 8282, 11026) avec estoire (pour estoile d'un bas-latin stôlia?) : si ces mots étaient entrés plus anciennement dans la langue, ils auraient été buire, estuire. La diphtongue ou avec 0 ouvert, de au + u, se trouve dans Anjou Peitou 226; dans caillos (1. caUlous) cols (1. cous) 766, elle rime avecoi^ provenant d'ô+1 vocalisée.

L'o fermé est écrit dans notre texte 0, u, ou; en français moderne la voyelle ainsi notée est ou (=u) quand elle répond à 0 fermé (ô, ù) entravé, eu quand elle répond à 0 fermé libre. Notre poème, comme l'immense majorité des anciens poèmes français, dans les cas le mot se termine par une consonne, confond à la rime 0 fermé entravé et libre : nouz bouz 3852, crieor tur ûgBo, aillors^^^ turs 9068, preuz tuz ioo5/i, pruz iuz io5o2, huntus vus 1/172. La graphie eu pour 0 fermé libre apparaît assez rarement dans notre manuscrit {Umfevreus 1 1 2 2/1) ; mais une rime au moins prouve que le poète prononçait eu à côté d'où : me$euf\ê\m feus 2618. Il paraît même probable que c'était sa vraie prononciation (donc crieeur^ ailleurs y preu)^ et que l'autre, attestée par les quelques rimes citées plus haut, est due à une tradition littéraire venue d'une autre région que la sienne. Cet eu se prononçait avec un «^, qui avait l'accent, comme le montrent les rimes de meseureus di\ecfeus et defevreus avec leus (voir ci-après). Notons comme ayant un 0 fermé estoble (: troble 3334,

^*) On pourrait encore songer, pour ëcarter ^'^ Le mot aillon, fr. mod. ailieurs, ne peut

la diflScult^, èi lire enui au lieu à' envie au guère venir, comme on le dit, de aliorsum

V. 10&71, Ambroise faisant parfois rimer ut (M. Kôrting marque dans ce mot Vo comme

avec I (voir à tii). bref, mais il était sans doute long); il &ut peut-

(') Le mot plus ancien orne a correctement être supposer une basealiorum, avec addition

un 0 fermé ; il ne Ogure pas dans le poème. de ts adverbiale.

LA LANGUE. xui

699a) destupula pour stipula, entwehe (: masche 566o) dérivé d'entoschier [inioxicRve) ^penlecosle (: caste 4554, gSôa, ^T^Sy^K La diphtongue au avec a fermé provient do fermé plus u : laujau 783; on a vu plus haut que km pi^ésente déjà concurremment la forme leu.

Devant les nasales, Y a ouvert entravé et To fermé se confondent, comme partout en firançais; la terminaison -âmes (-ûmus) , qui , pour des raisons d ana- logie (^^ prend un e final qui ne lui appartient pas régulièrement, rime avec homes (64, 3â64, 479/1, ^^^^^ 6896, 11926); on ne peut savoir si dans ce cas Ambroise prononçait lo fermé ordinaire ou lo nasal (de même pour one dans dane, none, coraney Escalane^ etc.); en tout cas il ne prononçait pas a ouvert comme le français moderne. La devant nasale dans les terminaisons masculines était bien probablement nasalisé. Sur ô libre devant nasale <, voir à ue.

La diphtongue ai avec a ouvert provient de au+j danâjoiie, naue^ Mantaire. Mantaire rime avec estaire (histôria), qui rime avec mémoire 4365 : ces deux mots sont des mots savants ; ils auraient donné estuirey memuire. Sur baire^ glaire , estoire, voir ci-dessus. La combinaison de a fermé +j avec une nasale donne oin ou oin, et lo ouvert dans les mêmes conditions aboutit au même résultat : hesoigne rime avec Bargoigne (228, 274, 882) ou charaigne (caronea) 3656, 11686; eiessoignêy dont lo paraît bien avoir la même origine que celui de hesoigne y rime avec tesiimaigne 5260'^). La rime parpaitUes coirUes io52 2 pour- rait faire croire que ain rime avec m, mais il faut lire pmyaiiUeSy comme dans la même paire de rimes au vers i586(^).

La diphtongue ue, plus anciennement uo, est Tépanouissement d*ô libre tonique. Elle est écrite dans notre texte uey oe, souvent 0, et dans certains cas e simple : Texamen des rimes prouve que toutes ces graphies représentent un son identique, Wy dans lequel Taccent est sur \e. C'est ce qui résulte d*abord de la rime /u^n*c (écrit ^wire) guerre 8670, et ensuite des rimes très nom-

^*) On sait (jae ceUe forme, encore mal ex- de dartë, ie gn, remplace le plus souvent dans

pKqnée (Snchîer, S 1 9 i), est habituelle en an- ie ms. par n simple.

cien français; il est remarquable que le français ^^\ Au y. 7986, ie moi coinUê, que donne le

moderne PenUeite représente au contraire un manuscrit, et qni rimerait avec eonie» comités,

aneien PenudêU. a été dans l'édition corrigé enconief computos,

''^ Voir Remania y t. XXI, p. 35 a. comme le demande aussi le selis; voyes ci-dessus

('^ Dans tous ces mots j*ai rétabli ici, pour plus p. xxu, n. 9.

XXXII

INTRODUCTION.

breuses figurent les mots ilueques et ovueques (écrits iloqueSy ilocques, illoques y et ouequesy ouecques). Souvent ils riment entre eux, malgré la diffé- rence de graphie, et cela ne prouve naturellement que leur identité ^*^; il eu est de même quand illoques rime ayecporoques{S6bo); mais ilueques rime sept fois (538, lûyô, 1878, 2862, 8170, ti'joU^ ^698) et ovueques deux fois {i ù6li , 'j^^S) ayecesnequeSy et de mémei7/u«c (i2^) rime avec eskee{±ob[i^): il faut donc admettre ou que ces mots étaient déjà devenus ilec [ot^J, ileques avequesy ou plutôt quils étaient encore à la phase antérieure ils se pronon- çaient iluec [(wwc], ilueques ovueques avec l'accent sur 1'^^^). Ce résultat est confirmé par les deux observations suivantes. L'ô libre devant nasale devenait ue dans le langage d'Ambroise tout comme devant une autre consonne, et les mots de ce genre ne riment qu'entre "eux (et non, comme ailleurs, avec on) : cuens hoens klxU^^ hœn Roëm 1 o36 , Roém hoem 1162 [Roëm est primitivement Rodoem de Rodômaum Rotômâgum); cuens et buens (écrit bons) riment en outre avec suens (2/15/1^ 5o6/i), et buens avec Duens (3 1 2 8 ); toutefois le mot uem, lorsqu'il fait l'ofiice de pronom indéfini , rime neuf fois avec Jaru^ofem (1 706, 5o5o, 6866, 7062, 7612, 777^, 9866, loii/i, 1 19/i/i) et une fois avec meien (écrit maan) &59/1, ce qui prouve ou qu'il avait perdu son ti, ou qu'au moins l'accent avait passé à Ye^^K Devant une / mouillée, la diphtongue ue pro- venant d'ô rime également avec 1'^ provenant d'e (ermé : vueil conseil 8702^*), et il en est de même quand une consonne suivant le groupe eil en a fait dis- paraître le mouillement (voir aux Consonnes) ichamelz uelz io58o^^). On peut donc admettre pour ue la prononciation indiquée plus haut; mais il est pro- bable qu'elle n'était pas encore tout à fait établie, puisqu'en dehors des trois cas cités Ambroise ne fait pas rimer ue avec e. Il est difficile de décider quel était \e de cette diphtongue (la valeur de \e d^esneque, eskec est douteuse), e^ et e^ se confondant devant les nasales; ce n'était certainement pas ^ : les

(^) J'ai note vingt-huit de ces paires de rimes, ie premier mot a toujours 0, le second tou- jours e.

^*^ La graphie différente des deux mots dans notre ms. indique «ce que confirment d'autres témoignages, que Vu est tombe dans ovuee, atmec (sous l'influence du v précédent) pins tdt que dans iluec^(ei dans senuee, poruee).

(') Le ms. porte souvent l'am (trois fois en

rime), /'oii (en rime avec moûin); mais cette graphie doit élre imputée au scribe. Plus tard on a dit en effet l'an (et, par assimilation, en Normandie, n'an) pour l'en, tandis que le fran- çais propre a gardé l'on.

(*) Le ms. a voit, mais la rime exige vueii.

^^^ Le ms. a chameilz oilz, mais à tort ; le mot chameil (decamêlum, tandis que charnel repré- sente camellu m) £Biit au pluriel chatnelz»

LA LANGUE,

XUIU

rîmes en -6t^ -^/z, indiqueraient plutôt é^\ mais la rime fiierre guerre ne permet guère de douter que Ve n'ait la valeur d'e^^^K î^— Sur m provenant de ue+jy voir ui. ' f

U. La voyelle provenant d a latin (^) est toujours écrite dans le manuscrit (sauf quelques exceptions sans importance) par u, ce qui fait confusion avec 0 fermé, souvent aussi noté n; mais les rimes distinguent absolument les deux voyelles W. Sur In dans les formes verbales en -nrent^ etc., voir à la Conjugaison. . .

La diphtongue ut provient essentiellement de û+j, de û + ï dans cuiy lui^ de û ou ô + palatale dans^uiYe, euide^'^\ Mais dans les mêmes régions ie +j de- ^ vient I, ue +j devient ui. Notre poète possédant lïen question (voir ci-dessus), il devait posséder aussi IW correspondant ; les rimes, peu nombreuses, fi- gurent uij ne l'attestent pas, car elles nous montrent le second ui rimant avec lui-même {jpluie *plôvia, vuie Vôcita 6068, pluie mute 11 a 1/1, nuire cuire 77s , duire Mocére nuire 986/1); mais la graphie constante se joint à Tinduc^ tion pour l'attester. U faut noter que, de même que ue peut rimer avec 0, ui (au moins le premier ui) peut rimer avec i : on trouve dire acanduire^^^ 1016, conduit dit 8334^^); Tacc^it était donc sur l'i.

GoRsoNNEs. Les rimes nous offrent moins de renseignements sur les consonnes que sur ies voyelles ; aussi ne nous astreindrons-nous pas à examiner chaque consonne l'une après l'autre , et nous bornerons-nous à relever les faits sur lesquels les rimes peuvent nous éclairer.

La règ^e d'après laquelle toute sonore finale se change en sourde (sauf s devant voyelle) n'est pas fidèlement observée par le copiste : on trouve par

^*^ Voir Suchier, S 1 8 , la même conclusion est appuyée sur d'autres textes offrant le même phénomène.

^ Ltf de Mpucre (écrit <^ptt/cre) sep ûl cru m (imucre mûccidum 7689, 8386) est d^origine savante.

^') Notons les rimes de Bettenuble avec nubk nabilaetenntiife (7680, 981&), de l^aru/ avec apana (8686) , et de Sur avec sur ( a638) , asseûr (7990), intâ-essantes pour la prononciation de ces noms orangers.

(*) De cdgitatet non côgitat (Kôrting).

^*^ Le ms. porte aeondire, que j'ai laissé dans le texte, et on pourrait être tenté de comprendre aeondire, de adcondicere; mais le sens ne con- viendrait pas à beaucoup près aussi bien , et le latin porte : pecuniae summa recepta,

^*) La rime toU lui que donne le ms. (9000) aurait donc pu être conservée; mais U est ici préférable (voir au Pronom). Le mot bemUe rime avec suie 6918 (ms. beirue sue ) et avec /nie 10/1 46, ce qui n'exclurait pas la forme berrie. Fuite quite 1 858 ne prouve rien : on a prononcé cuite, comme le montre cette graphie fréquente.

mraauuB iati««au.

xmv INTRODUCTION.

exemple souvent Richard au lieu de Richart; mais des rimes comme Richard 'part 868, etc., prouvent que le poète ne s'en écartait pas. Aucune sonore ne termine un mot en rime.

Le copiste ne reproduit pas non plus toujours la prononciation en ce qui concet^ne la chute 'des consonnes terminant les thèmes nominaux ou verbaux devant Y s de flexion; il écrit par exemple cerfs ^ vifs; mais les rimes avec tra- vers â tâa , ocis 8 1 3o, montrent que le poète prononçait cerSy m^, et de même dans tous les cas analogues; cos (nom. de coc) : bos i683 est écrit correcte- ment. ^ .

Liquides. R. LV double ne. se . confond ordinairement pas avec IV simple, bien que le copiste mette souvent une r simple pour une r double; Tun et l'autre fait sont attestés par les rimes très fréquentes qui réunissent les mots ternes) y guerre(^)^ quarre^ Engleterre : chacun est écrit indifféremment avec une ou avec deux r^^\ mais ils ne riment jamais qu'ensemble (ou Siwecfuerre 3670) , et non avec des mois conmieyâû*^^ guaire ^ paire y cependant la pronon- ciation de la voyelle devait être identique (voir ci-dessus). De même le verbe corre (écrit aussi carCy currCy cure) ne rime qu'avec ses composés encofrCy sa- coirCy acorrCy rescorrCy et non avec des mots £omme oreyOorey bien que la rime d'o fermé libre avec 0 fermé entravé ne soit pas, comme on fa vu, inconnue au poète. On pourrait objecter la rime Barres ares /i538; mais si l'on observe que la forme la plus usitée de ce mot en français et sa forme constante en provençal est arre^ on pensera que par une raison quelconque ce représen* tant d'arïdum avait pris deux r. La rime à^ guerre SL\ecfuerre (b. 1. f.ôdrum) prouve que les deux r doubles étaient identiques , qu'elles provinssent d'une r double ou de l'assimilation d'une dentale à Yr suivante. Le mot remires (: sires) 9126 nous montre le changement de dj en r dans un mot savant (re- miediey remidie^ remiliey remirie^ remireY^K

L. VI nous présente deux questions, celle de la vocahsation et celle du mouillement. La vocalisation n'a lieu dans notre texte que dans l'intérieur des mots devant une consonne, mais elle y est constante : les rimes Emaus maus 98/1/i (ms. Esmals mals)^ caillons cous 766 (ms. caillas cols)^ Gerout out U^i^

^'^ On trouve même une fois gaire pour ^*^ Notons la forme apostre pour le plus an-

guerre 6601; mab c*est une faute, qui a été cien apostk (: nostre 6679). L^insertion d'une r

corrigée dans Tëdition; notez encore la graphie dans celestre est attestée par quatre rimes (voir

queire pour querre. au Glossaire ).

LA LANGUE. xxxv

(ms. Gerod ot), Tattestent suffisamment (voir aussi ce qui a été dit plus haut sur -aumë, --eaume). Après i, u, 17, au lieu de se vocaliser, tombe : 8epu{t)erê mucre 7689, 8386 W. L7 mouillée se produit dans les conditions ordi*- naires (combinaison avec un j précédant ou suivant); le copiste en néglige très souvent la marque distinctive, mais les mots qui la présentent à la syllabe tonique ne riment qu'ensemble (par exemple vitalle bataille 7990, Bruel oel 7538)'^). Le mot qui termine le vers 6a8/i, sesuelle (éd. s'esvelle), ne peut être s'esveillsy car il rime avec gresle (écrit graisle)^ et ce mot, qui rime avec mesle 9220 elpesle 10890, n'a jamais eu d7 mouillée. Les mots en -ik pré- sentent une question spéciale : vile (écrit souvent ville) rime avec mile U^o^ 77/i, 8o4, etc., Sezile (écrit Sezille) Biû, 566, etc., concile (écrit concilie) 6196, 6988, nobile 1 i/i3s, et il semble que ces mots, représentant milia, Sicilia, concilium, devraient avoir une / mouillée ; mais ce sont des mots sa-^ vants; il en est de même deMarsile (écrit Mareille) qui rime avec avik 8/180 (*l Il faut remarquer que le changement de 17 de ces mots en r, cjui se rencontre dans certains textes, est inconnu au n^tre (il connaît au contraire remire, voir ci-dessus). En revanche il change contrarie en contralie (: pâlie, voir ci-dessus p. %\n) ; mais il connaît aussi contraire {: Candaire 1 93/i , Hilaire 7812). Dans les noms et verbes dont le thème se termine par / mouillée, elle se comporte en français, suivant les régions, de deux manières différentes devant les consonnes de flexion (*^ : ou 17 disparaît et Yi reste, ou l'i disparaît et 17 reste en se vocali- sant (dans les deux cas d'ailleurs Ys finale devient z : on a par exemple travaiz, travail ou travauz, travaut). Notre poète pratique le second de ces procédés, comme le montrent les rimes Emauz noauz 753/1 (ms. s) , chameuz ueuz 1 o58o (ms. chameilz oilz). Après un 1, 17 mouillée tombe ijiz costiz 35â.

Nasales. M. Vm finale après une voyelle ne se distinguait plus de Yn : si Fem [Fuem) rime le plus souvent avec Jérusalem, on le trouve aussi rimant avec meien (voir ci-dessus), ce qui indique que la graphie par m n'est que tra- ditionnelle. Il en est de même pour la terminaison -om des 1"* pers. du plu- riel : la graphie habiluelle est encore -om [haom Orfamaom 588/i) , mais començon rime avec Besançon 382/1, muron avec Thoron 1088/1, et la graphie Tfiorom

^'^ Sar mvr pour mtt/^ voir le Glossaire. buant à MarsUie une / mouillée, j'ai rattaché

^*) En revanche on trouve par exemple veilles amh à aviliier, qui existe aussi : avile appartient

eêteillet t^^^o fourveiks esleiks, kavtler.

^') C'est h tort qne dans le Glossaire, atlri- ^^^ Voir Ramania, IX, 697.

xxxn INTRODUCTION.

pour rimer avec avrom 2786 montre bien qu'il fout partout substituer n km (par conséquent aussi Jerusaleriy Belleeny Cafarnaon); les rimes ne nous per- mettent pas de savoir si l m et Yn s'étaient déjà perdues toutes deux dans la nasalité dont elles avaient infecté la voyelle précédente.

N. L'n finale après r a cessé de se prononcer : eschar^n) rime bien avec char(n) 62 3o, yver(n) a\ec ver(n) 3fàali^^\ mjor{n) avec yor(n) 128, Û210, 9724, mais d'autre part tor{^^ ator(n) riment avec tor 198/1, 1 io58(^J. A s'en rapporter à la graphie, qui après % supprime très souvent le g àegtiy Yn mouillée aurait perdu son mouillement; mais les rimes nous montrent que les seuls mots l'n est mouillée riment ensemble, et réciproquement. Ainsi les mots Bretagne y Alemaigne, Champaigney mahaignSy remaigney TiffaignCy chevetaigney compaigney montaignôy avra^nCy grifaigney bien que d'ordinaire écrits Bretainey etc., ne riment pas avec les mots comme semaine y graine y diemainey lointaine y etc.(^); le msxi plaine y qui rime avec champaine 6110, manr- taine 766/1, ovraine ii36o, est plania, distinct de j^/am^ plana, et devrait être partout écrit plaigne y comme il l'est en rime avec montaigne 11918. De même empraine enpraine 6 doivent être lus empreigne (imprendiat) empreigne (impraegnat), et retiens 9011 rimant avec vi^fne doit être également écrit par gn. De même enfin les mots Borgoigney besoigney charoigney testimoigney essoigney écrits le plus souvent sans g, ne riment qu'entre eux et ont une n mouillée*

S. Les rimes ne nous fournissent aucune preuve de l'amuissement de Ys devant une sourde; au contraire, nous la voyons maintenue même devant cA par la distinction de rimes comme sèche teche 10612, 11182 (ms. sesche) d'une part et tresches garlandesehes 8/i6o d'autre part W. Mais devant une so- nore Ys était déjà tombée, comme le montrent les rimes blâme famé (fa ma, mot savant) 9888, m^smespnme^ 7070, xoo'jS^meismesdeïmes i832, 3o/i8, mmsmes veimes 1260, meimes veïmes 109/i/i, meïsmes queimes iiliSli^^\ Sur

(*) Ver n'est pas ver, mais ver nu m {tetn- avec cheveitaigne. Maines de magnus, mot sa-

pus), comme iver{n) est hiberna m. vant, n*a pas A'n mouillée.

**^ L'n de oniiitf, du pins ancien an«iic(ani ma, ^*^ La terminaison -eee {proece, etc.) est très

mot savant), a disparu au lieu de se changer en souvent écrite -esce; c'est une habitude gra-

/ ou r comme dans d'autres textes ; le copiste phique qu'on retrouve ailleurs et qui indique

écriialtne, mais le mot rime avec dame 3659, sans doute un changement dans la prononciation.

390a. ^^^ C'est à tort que l'on dit souvent que les

(') Conune on l'a vu plus haut, règne rime premières pers. pi. en -âmes, -mes, -urnes ont

LA LANGUE. ixxvii

Ra^ne rampopiSy voir ci-dessus, p. \\\. Vs finale, comme on le verra au z, est nettement distincte de z.

Z. Le z se prononçait ts; il provient de dentale + «, et en outre de (^ de- venu final; il remplace Ys de flexion dans les mots elle s'ajoute à un thème terminé en / mouillée, n mouillée. Notre poète ne fait pas rimer z avec «, ou en d'autres termes l'élément dental de z n est pas encore effacé pour lui. C'est ce que prouve la séparation constante des mots en -a» et Hiizy -aus et -auzy -eis et -^2;, --ers et -erz, et -iz, -os et -oz : d'un côté, après pais 662 , (ar- quais près 3766, leaus Preals 7120, iââ6/i, Preals leaus 1 1 i3/i, mais Esmals 98/16, Preals reaus 1 1 000 ^ franceis ainceis (souvent oi pour ei) 292, /i/is, 53i8, 58oo, 7972, Geneveis eneveis^^^ 5o6, 1 i/iû8, haubers pers 6989, cers travers ai3â, marchis aquis k^hvL etc., vifs ods 8i3o, pais estais (stativus) 1 1 78^ , enginus ginus 98 , hunltis vus 1/172, meseûr\e\m feus 26 1 8 ; de l'autre, Biauvaiz desfaiz 2930, Biauvaiz traiz 6182, Biauvaiz haiz 878/i ^^^ amirauz hauz 3671, enchauz chauz 3io/i, Emauznoauz (écrit Emaus noaus) 763/1, Tiebauz bauz io^^o y feiz (vicem) dreiz 2/182,^^12; (vicem)/^"z (fides) 8/120, conmz reiz 6556, descendreiz dreiz 11379, ^^^^^ ^^ 6/i/i4, diz cocatriz (calca- trices) 5970, enviz viz 1196/i, piz respiz U^'jo, nouz bouz 3852, proz poz 3o52 , proz (oz 1 oa5/i, 1 o5o2. On remarquera que, par une singularité qui se trouve dans beaucoup d autres textes et qui n'est pas encore expliquée, pa- cem donne /M118 tandis que Bellovacis, calcatricem, vicem donnent ^«ati- wiz, cocatnZjfeiz^^K Deux ou trois mots font difficulté : Guis rime en w (: mar- chis 3/106, ^t«î$ 6 1 5 2 ) , taudis que Wido + 8 aurait faire Guiz; de même on a Jofreis [ijreis /i658) quand on attendrait Jofreiz. Ces formes sont dues sans doute à l'influence des accusatifs Gui y Jofrei : on a reformé le nominatif par la simple additipn d'^. Brandiz (: diz 5o8) n'a pas droit à un z (lat. Brun- disium, it. Brindisi); c'est sa qualité de mot étranger qui en a rendu la pro- nonciation flottante. La rime de baucenz avec cenz 6762 montre que le sin-

pris une s par analogie avec les deuxièmes en -attes, 'têtes, -Mêtes : en rëalitë Vs de -asmes, 'ismes, -dumes n'a jamais été qutme «rgraphie inverse» provenant de la chute très ancienne de Ys devant une sonore. Voir sur ce point Roma^ iita, XV, 618.

^*) Ce mot a toujours une s et non un z , ce qui devra être pris eu considëration quand on lui

cherchera une ëtymologie; aucune, que je sache , n'a été proposée jusqu ici.

^*^ Ces mots sont écrits le plus souvent par ei ou e; je rétablis ai pour plus de clarté.

^*' Je n'ai pas trouvé de rimes en -es, -tés; mais les nombreuses rimes en -ez, -iez sont sans mélange. Notons pte^ sussiez iiSga. La rime Hamet Seez ( ^7 1 ^) n'est pas claire.

XXXVIII INTRODUCTION.

gulier de ce mot était baucent, bien que la forme primitive semble avoir été balcenCy qui au pluriel aurait fait baucens^^K La rime cerz (certus) cfer« BBgû est doublement choquante, il faut sans doute iirey^« (fïrmos). Les rimes ne nous fournissent pas le moyen de décider si après nn^ r», le poète chan- geait, comme beaucoup d'autres, Vs de flexion en z (anz, jorz); il est extrê- mement probable qu'il le faisait au moins dans le premier cas.

C. La distinction entre (^^^\ qui se prononçait te, et « dure est observée sans exception : p. ex. les rimes comme manaces maces 678/i ^^\ proece vistece 1 2 Su, richeces ligeces 18 4, ne se confondent jamais avec des rimes en -asse, --esse^ -esses. On ne rencontre non plus dans notre texte aucune trace de la rime entre <^ et ch (p. ex. franche France) qui apparaît dans un assez grand nombre d'autres poèmes. Le ch est également distinct de cS le (^ ne devient pas ch, et il n'est pas douteux qu'Ambroise prononçait à la française chevauche , chace (c'est-à-dire tchevautchcy tchatce)^ et non pas quevauque, catche^'^K Des mots sa- vants ou récemment empruntés (comme esneque, du néerl. snecca) conser- vent seuls au c devant a la valeur de cK La graphie x n'apparait pas dans le manuscrit.

Les rimes ne fournissent sur les autres consonnes que des indications qu'il serait oiseux de relever, parce qu'elles concordent simplement avec la pho- nétique française générale. Je noterai la forme rabes (: abes 10096), oi]ile b au lieu de v indique une provenance méridionale, très explicable pour cette racine, qui faisait au moyen âge la nourriture principale des habitants du Li- mousin et de l'Auvergne. Le verbe aidter se présente généralement sous des formes le d est tombé (voir à la Conjugaison); mais on a manaidcy qui semble s'y rattacher, et non manaie, plus usité ailleurs, si la correction de meisnade S^gS (: laide) est adoptée. Le copiste écrit voide de vôcita (voir au Glossaire), mais la rime de vuie (ms. nue) avec pluie atteste la chute du rf.

Déclinaison. Nom. La déclinaison à deux cas est en général bien observée par le poète (mais non par le copiste); toutefois la mesure ou la rime nous attestent, par un assez grand nombre d'exemples, que l'usage moderne qui

(') Voir RoiHonia, XXIV, 588. ^^^ Les rimes prouvent que le poMe disait

^*) C* = c dur, c*=c sifflanL barge el non barche {barges larges 488), mais

^^^ Ajoutez les auti'es limes du mot tnace cWcA« (voir au Glossaire) et non cAat^e, comme

(mattea) indiquées au Glossaire. écrit le copiste.

LA LANGUE. xim

réduit la déclinaison des noms à la distinction des nombres (et des genres en certains cas) avait déjà commencé à ruiner f usage ancien. Voici les cas que j'ai remarqués. Les premiers sont attestés par la rime :

Tant sont ores tristes lor mères, E lor parenz, lor Gz, lor frères. Lor amis, lor apartenant (^) (399). Treis jors dura le passement (&97)- . . . icostume est e usage (5 69). . . . fust folie ou fust saveir (829). Ço ne sereit mie saveir (101 68).

ço fud faus acordement (aSiS).

ço fut grant damage (3a6i).

dont damage

Fud (3899) C^).

Ainz devint illoques martir {k8^ù)^^\

Si lui enuiot son estage (5390).

Qu'Eschalone ne refereit

Ne crislien ne Sarazin (7397).

E par tant remist lor conseil (8709).

si fud ontage (9896).

E Ricard d*Orques e Terri

I esteient (9967).

s'en fust mestier (ii3oo)(^L

Ces exemples concernent des substantifs; voici des adjectifs :

Meschief fu ço trop maleeit (9097).

Ki puis refud a force empli (3 900).

En paradis iert porguardë

Son liu (6678).

E si Tenchalz fust mielez seû (7757).

Si i fu Hue de Noefvile,

Un ardi seijant e nobile (ii/i39).

En général, comme il est naturel, le substantif qui est uni à la rime sous

^*) On pourrait corriger parent , Jil , ami, mais que martir, mot savant, n*a pas droit h une s au

noa frères ni t^rtenanz, nominatif.

^*^ Ajoutez encore A 169. ^^^ Mestier devrait être au nominatif, comme

'*) Ajoutez 6681. On peut dire, il est vrai, il Test au v. laSiS lEilen est sigranz mestiers.

XL

INTRODUCTION.

forme d'accusatif au lieu de nominatif entraîne avec lui l'article et l'adjectif qui s'y rapportent, et il en est de même de l'adjectif pour l'article ^'h on trouve cependant une exception :

... la Tamena Deus demaine (^^gi);

mais demeine semble avoir été pris comme une espèce d'adverbe (*^. Les cas suivants sont attestés par la mesure :

Dont le Temple et grant desconfort (a Boa).

E li Franceis dreit acunirent. .

Le Temple e cil de TOspital (9899).

Ço conte Ambroise en s'escripture (3736).

Ço soit Ambroise en fin sanz faite (6019).

Se volt Tarcevesque entremetre (3839).

Ces exemples, sans être extrêmement nombreux, le sont assez pour montrer que la déclinaison ancienne était déjà assez gravement ébranlée W. On remar- quera toutefois qu'ils ne portent que sur la première forme de la déclinaison : les noms qui présentent entre le nominatif et l'accusatif une différence plus marquée que la présence ou l'absence de 1'* conservent les deux cas con- stamment distincts. On trouve cependant, contrairement à ce qui a prévalu en français moderne, seror employé au nominatif :

Cui {ms. Qui) sa seror avoit norri (1 1739),

et, conformément cette fois à l'usage moderne, la (orme preslre à l'ace, au lieu de proveire (9699) (*'.

^*^ On pourrait au v. 9097 lire meschiés, 6678 ses biens, mais ce serait certainement fausser la leçon; au v. iiâ3i nobile n'a pas amène Hvon comme Un ardi serjant, parce que les deux propositions sont détachas Fune de l'autre.

^'^ On pourrait lire Deu, mais c'est inutile et peu probable.

<^) Il y a plus d'un cas , à première vue , on serait tente de voir un exemple à joindre aux précédents, mais qui s'explique autrement Ainsi aseûr 368, aagi, 9&8â, 7106 est un adverbe

composé (a seûr) et non un adjectif; lejor 3^69 est un accusatif absolu et non le sujet Sesteit; un tirant 1 386 , un acoriement 5o4a , grant bar^ nage SiàU dépendent de tVt tnaneit, il vint, hU vendroit et ne sont pas les sujets de oes verbes; il en est sans doute de même de conte dans t7 n'en est conte &h ; mençofige A 1 9& est féminin, etc. ^^^ Ici les deux cas étaient trop distincts : on les prit pour deux mots différents , et on eut d'une part prestre et de l'autre proveire munis de leurs deux cas aux deux nombres; prestre seid s'est maintenu.

LA LANGUE. xu

L'observation qui vient d'être faite appartient en réalité à la syntaxe plutôt quà la morphologie; mais il a paru plus oommocle de la placer ici. Il en est de même des remarques qui suivent sur le genre des substantifs. Je ne relève naturellement que ce qui est hésitant ou contraire à Tusage moderne.

Le mot navie est féminin Sog, 389, 359, maià masculin ââo [navire masc. !2o85); ostf généralement fém. (/i3i, 1907, etc.), est aussi masc. (1760, S^2^);mracle est masc. 8/io/i et Cém. 8091; sur glaive, eslate, voir au Glos- saire. Sont féminins : serpent 2180, 96&1, martire 2950, essample kU'iOy veipre3^^'];avraigne(b^io^ SkZ^) est un autre mot qu(wrag^ô(operanea)et naturellement féminin; onar est fém., comme toujours en anc. français (1 160, 9695, 10393). Vuz (votos) semble être fém. au v. 338, mais voir voe au Glossaire. Le mot ille est souvent masc. en anc. fr. ; le copiste le fait masc. au V. i38i, ainsi que ovre au v. 6089; ^^ ^^ semble se rapporter à vermines (5928-6999), il faut voir un accord d'idée (avec vers) et non la preuve que vermine fût masculin. Genitaires est masc. â56â.

Je noterai encore ici ce qui concerne le mot gent. En général il est employé au fém. singulier, mais, en sa qualité de collectif, il prend le verbe au plu- riel : tant se penerent haute genl 968, nostre gent. . . frent 2987, ..... mur-

reient 6093, setresirent^^^x^ seguardauenl 562/i, seher-

bergerent 6076, 6923, s'apariUauent 7607, samwient 1 i/io8,

venaient 1 x^k^^ ^ cruel genl. . . l'aveient 6931, la gent. . . rechevdche-

rent 64o2; d'autres fois le mot est au plur. fém.: noz genz sont destorhees 11017, lor gent (1. genz) sent erent parties HUlio^^K Mais Tidée plurielle et masculine presque toujours contenue dans le mot Tincline vers le pluriel masculin : on trouve d'abord le pron. plur. il se rapportant à la gent : Mais Deus voleit la gent apriendre. Qu'il le deivent amer e criendre 66 1 6 , et enfin genz masc. plur. : gent (1. getiz) nudemefit enthechiez 2662, nuls genz 8638^^1

L'usage d'employer les abstraits au pluriel, fréquent en ancien français ^^^ est assez rare dans notre texte : on peut citer (et encore tous les cas ne sont

^'^ Cf. encore li plus des genz neiees [furent] verbe au singulier (6so), mais souvent au piu-

•39&&, 7996. riel à cause de Tidëe (sga, 5o38, aàkk). Cf.

^*) Je rattache ici une observation du même encore : plain pam. . . s'erent embatu 9797. genresur/ip/i» (la plupart), qui est sans doute ^*^ \oïrLe\Ântki^DieMclinatiùnderSuhstaH

originairement au sing. masc. nom. et prend le tiva in der OilSpraehe (Posen, 1878), p. as.

r

IVrilMBUK lATIO^liLK.

xLii INTRODUCTION.

pas sûrs) ostages 5449, cheitivisons 2653, péchiez 9671, buntez 1929, 9174, arphenlez a5o6(?), volentez 6780 (?), pknU\z] 6948.

C'est encore, à vrai dire, une question de syntaxe que l'emploi des adjectifs ou participes au neutre quand ils se rapportent à un pronom neutre (fo, tôt y il) ou a une idée indéfinie. Nous le trouvons souvent chez Ambroise : srà 8â3, 1894, Sjoii^gent 967, rendu 1029, bel i2o5, 6860, S^'jli.meschMit 244i, reprové 3o3i, agraventé 6864, esehêiet jSU^, veû 7975, 10624, 12082, tems 10923. Mais parfois aussi ladjectif sujet est mis au nomin. masc; ainsi Qu'il lor sereit bien adresdez 908, E bien doit estre racontez 1 1 358. Dans Cest veir provez 766, 9331, il faut sans doute lire mr«, en considérant ce mot comme un substantif masculin, signifiant «r vérités. Enfin je mentionnerai ici Temploi fréquent comme adverbes, mais sans l'adjonction de de, des mots tant (tant altre gent, 54, tant genz 494, 4625(*), tant péchiez ^^^ \ , tant pereres^^ 3ii3), moût [mult perieres 3537, muh genz 4368), poi (poi genz 6692), et l'emploi bien connu de un comme pluriel de l'art, indéfini : uns cols k'jbS^ unes fen* çons a 363, unes pluies 'j li'j ± , unes muschetes 9529^

Les noms de la seconde et de la troisième déclinaison (latine) qui se ter- minent en français par e et qui n'ont pas à's au nominatif en latin n'en ont pas noii plus dans le plus ancien français. Nous trouvons ainsi dans notre texte les nom. mestre 6889, livre 7 1 35 , Aliœandre 1 o485 , autre 1 1 9o5 , em- perere 1670 (?), 1767, 3256,^^^ 9934'^', sans parler de «tr^au voc. 1610, 2199,8544,8653,8745, ioi42, 11119, 1 2 133. Mais l'usage analogique qui ajoute une s à ces nominatifs est plus souvent attesté: livres 2608, 7544 W, pères 95, povres 2658, ^r^e* 8536, sires 567, 9126, detres 11 856, empereres i45i, 1792 (?), i8i5 (?), i842, 9125, vengieres 36 \ 0 , poigneres 7558, greindres 177W. Les noms propres d'origine germanique prennent cette s déjà dans les plus anciens monuments de la langue; ici noUs avons 6ruîs 2657, 34o5W, 6i5i, fiw» 6169, 0f6« 9971.

Les noms féminins de la troisième déclinaison terminés par une consonne

(^^ Ms. et ëd. tanz. délivre; mais délivre est un adj. verbal tire de

^*^ On pourrait croire que dans ces mots on a délivrer,

simplement Temploi, signalé plus haut, de Tac- ^^^ Les paires de rimes mendres tendres 180,

cusatif pour le nominatif; mais au moins pour presires mestres 8544 sont douteuses, Vs poti-

etnperere ce n est pas admisSïble. vaut être supprimée aux deut mots.

*^ Livres rime les deux fois avec délivres, '*ï Surle foit qu'on a « et non 2, voir ci-dessus

qu'on pourrait rattacher à un d e 1 i b e r et écrire p. xxxvii.

LA LANGUE. xuu

ue prennent pas dV au nominatif singulier, ou plutôt nont pas de cas» le no- minatif ayant disparu dès Tépoque du latin vulgaire : ciV^5i i, 11287, 6863 (?), damer 6/ii, vérité 666, gent 968, tençon 1/186, ^tiko^ plmté âSâo, raison 9&&3, chahr 63b ^, procession 12027, desleial 7/123. Une seule exception est attestée par la rime : fins 5/io8. Aux v. 25o5-25o6, Dont la sainte cristientez Fud puis tanz jorz en orphentez^ il est très facile de corriger cristienlé orphenté (cf. 263a) : dès lors ou est tenté, aux v. 6779-6780, Or chevalche cristientez Par Surie a ses volentez, de corriger de même cristienté et a ^ volenté^^K

Les adjectifs latins uniformes de la troisième déclinaison ont passé, comme on sait, en français à la déclinaison à genres. Notre texte montre sur ce point, comme tous les textes anc. français , hésitation entre lancienne et la nouvelle forme (^). A côté des exemples nombreux du premier groupe, qu'il est inutile de relever, on trouve graïufe i5i, 3375, 339/i, 3961, UU'ji, 4536, 7921, grandes 69/18, qZq^^ forte U'jb, 919/1, (6^/118, 1102, 333 1, 6579, ^^566, ii6o5, teles /1268, 6889, 7/165, itele /1286, 11100, iteles kiUli^^K

PRONOM. Pronom personnel. Le nom. sing. du pronom de la première pers., suivant le verbe, nous présente une fois la forme gié (: cangié 533o). Notons fe«, ace. pL de la troisième pers. , employé après le verbe : Qui de trahir les sepenot 2 5/i2. La troisième pers. fém. est au sing. nom. ele ou ely ce dernier plus fréquent, mais, sauf une fois [U^U^), écrit constamment ele (ou i7) malgré la mesure (ou le sens) : ele 1811, 2006, 3i58, 3657, U^t^j 5119, 656o, 9035, 9680, 988/i, 11616, 11723; el [écrit ele) 5iû, i352, 1809, 1810, 235/1, 35/(3, 36/i2, 365o, /iio9, ^35o, 6899, 5â3o, 583o, 5870, 6016, 6068, 6286, 6/170, 6661, 7082, 8/ii5, 8881, 9/157, 101 17, ioi36, 10802, (écrit i7) 3666, 583o, 9592, 10076; de même au plur. nom. on a eles 3536, 6766, 6792, 8666, 10968, el els 2966 (écrit eles) 225o, 6779, 6780, 5266, 8028, 11073, 11876, (écrit il) 9536, 10639. ^ ^'^^c. sing. fém le copiste met souvent lui il faut U (11 56,

^'^ Cf. Ittn. Rie. IV, xiii : Eccc christianitas 19/i, iii56, doit'ètre écrit vtez (velus inv.),

pro Uhera votwntaU Urram Syrùe penmibulat, et vie[t]lles 339 estvetulas.

^*^ Inutile de signaler dolee, dolente , amw^ , ^^^ Souvent le ms. donne ces formes «naio-

passés h la déclinaison à genres dès l'époque giques sans qu'on ait le droit de les attribuer au

gallo-romaiie. Pro est toujours invariable; prode poète; ainsi forte e cruele 89 {L/ort e cruel);

(3593) ou prude (ôaoS) est en redite pro de, grieve brève S^^S peuvent sans peine se corriger

pru de (\o\r Bomania, XXI, i93). Vielz fém. en gfrief brief.

r.

xLiv INTRODUCTION.

3642, 12068), comme le montre la rime du v. 9000. L'ace, fém. est eles (4794);fl eh pour a eles (3322) paraît une négligence du poète.

Pronom DjéMONSTRATiF. Cel a pour ace. fém. emphatique celi 8999; il pos- sède le neutre (^/(4463, 6853). Le nom. sing. de c^^est cist (683t); il faut également lire cist au nom. plur. pour ces 11018.

PaoNOM REL4TIF. La forme emphatique de lacc.-dat. de qui est eut, quel- quefois bien écrit dans notre ms, (2016, 4396, 4532, 4534, 5i56, 6o85, 7564, 8382, 9456), mais beaucoup plus souvent écrit à tort qui (102, 1918, 2 468, 2508,3371, 3908, 4228, 4242, 4252, 4264, 4278, 43i4, 4322, 436o, 438o, 44i2, 6720, 10786, io838, 11732, i2233, 12326)'*^ On trouve souvent pour le fém. sing., quand il est sujet, à côté de qui et de fci, la forme ^^ (161, 54i9, 7870, 9897, 9994, 111 15), mais on u est pas autorisé à lattribuer à lauteur. Il en est de même de qtte em- ployé pour le nom. neutre dans les locutions de quei queseil 45 16, que qui i faille 5728, d'ailleurs bien attesté, et de que pour quei [que que Ven (/t^ 5258 , que quon en die 5376, que qui i faille 5728, que que li rei^fmt 9487), égale- ment bien connu dans l'ancienne langue.

Pronom possessif. Pour le nom. sing. masc. de la forme atone, le ms. donne régulièrement mt8, ^Î8, «»s(6536, 7578, 8653 , 9768(^1), 224, 838 («1), ii52, 3649, 7129, 7816, 7547 (si), 834o, 8536, 9035, 9476(^1), 10039(51), io3o2, iii38, 11920), une fois seulement mes (ioo56). La forme accentuée de l'ace, sing. masc. du poss. de la i** pers. est mien 9783, écrit men 1 1420. Celle du poss. de la 2*" et pers. est : sing. masc. ace. iuen 9646, men 3844, 444o, 4544, 5355, 8072 , 8076, 844i, 100 23, ii322, mais son 10982; nom. suens 2454, 7174, mais sons 10788; pi. ace. sums 1953, 2280, 7122; plur. nom. suen 4943, 9999* La forme en 'On n'est nulle part confirmée par la rime; au contraire on a les rimes mien$ suens 2454 et bons (1. buens) suens 5o64, qui attestent la forme en -uen. Au fém. il n'y a pas d'exemple probant pour la i'* ni pour la pers.; la est écrite ordinairement sue, parfois seue (6180, 6656, 12182, i2i4o); les rimes avec Evreues 4706, Dreues 6180 , 6656 semblent bien établir pour le poète la prononciation eu (voir ci-dessus p. xxx). Les pron. poss. de la pluralité n'offrent rien de remarquable aux formes atones; au^ formes

(^' Au vers «ISSi il faut peut-élre lire «'galemeDt eut au lieu de qui (ms. quil).

LA LANGUE. xlv

aecentaées nous noterons le plur. masc. nom. noz 6633 (mais la mesure per- met de lire linostre comme 4986); au pi. ace, masc. ou fém. [lesnoz igBa), on a toujours noz.

Conjugaison. Les premières personnes du pluriel (sauf les exceptions connues) sont écrites très diversement : -wm, -umsy -on, -Hms; les rimes at- testent -on [Besençon cainençon 38aû , Thoron muron 1 0886 , avrom Thorom [1. To- ron] 9786, Cafarnaom[\. Cafamaon^^^] 5884) et aussi -oitô [Darderons dirons 1 1960, Teissons leissoms 672 1)^^^. A côté se trouve la forme en -ornes : homes avanies 53^4, paignomes homes 6396 , savames 1019a (et bien entendu toujours somes ou sûmes). La distinction des terminaisons en -etis d'avec celles en -atis ne se trouve que dans un futur : descendroiz droiz 1 1 370.

CoxJLGAisoN EN -J?JR. La i"^ pers. du prés, de Tind. ne prend jamais d'é final en dehoi^s des conditions Teuphonie Texige : on a régulièrement acunt iâi38, airoc 4712, cornant 12295, cont 2448, 533o, cmi [cuid, quid) 2373, 6102, 68o3, 8570, 9049, 10170, 12299, demant 844, désir 8995, espeir 570, h 4542, 8701, merveil 6273, nimi 4735, os 3i35, 10276, 12220, 12237, 12243, suspiez 11392. Ve analogique ne se trouve pas davantage aux trois pers. sing. du prés, du subj. (il n'y a d'exemples que de la 3*) : ait 149, 9535, ameint 901 3, ament 9728, comenst (ms. eonuisi) 3, deprit 6725, espustS^^Sy gart (gard) 9946, est 2358, saut (^salt) 462 1, travaut [travailt) 12339^''. Mais à côté de ces subjonctife réguliers, le verbe tomer présente le subj. analogique torge : retarge turge 6782, targent retorgent 6880, encurgiez retorgiez 734o W. Les formes en -issiez de la 2* pers. pi. de l'impf. du subj. ne sont attestées que par le ms. {aïlissiez 2374 ^^\ getissiez 3985), mais elles sont, comme on sait, constantes en ancien français. Les futurs des verbes dont le thème se termine en n, m perdent habituellement Ye de l'infinitif : merreient [mereient) 10285, turreit 9716, returreient 7779, sujorreit 971 5

'*^ Siir rëquivalence de m finale à n, voir ci- ^*^ A la pi-eniière rime retorge est 3* pers.,

dessus p. xxwi. turge 1 " pers. ; ces deux mots ne pourraient donc

^*) Ce témoignage est moins décisif, car on rimer ensemble s'ils n*avaient la forme -ge (on

pourrait lii*e Bedredin Dorderon 1 1969, et Roof aurait retort tor); de même à la troisième on ati-

Taiuon ^yaa ; toutefois Vs de Taissatu paraît at- rait encoriez retomez. testée par ia rime au vers 1 1879. ^^^ Ici toutefois la recherche des rimes léonines

^*^ On pourrait prendre demande 1 5a pour un par le poète invite à lire alUsiez rimant avec veh-

subjonctif; mais c'est un indicatif. nez.

iLvi INTRODUCTION.

(toutefois on trouve retomereil 7788)^^^. Pour loreiejo encore 10206 il vaut sans doute mieux lire loereie f encore. Le verbe aler fait au subj. prés. 3* sg, ait 8. Doner a à l'ind. pr. 1 doins 9006, au subj. pr. 3 doinst 8088, 1^297. Ester a deux parfaits, l'un en -at, l'autre en -ui : d'une part aresta presta 1212, aresterent huèrent 1592, arestei'ent recuvrerent 65/i2 , s'estèrent guarderent 3169; de l'autre e«^ttrani mururent 66^6,JurentesturentS[ibfi^furentrestt4rent 8672, aresturent furent 654o f^\ aresturent conurent 1 1926. A côté de laii- sievy régulièrement conjugué, se trouvent, comme dans tant d'autres textes, des formes qui semblent postuler un infinitif laire^^\ ({\\ on ne trouve pas : impér. lai 3761, 1 1 979 (lais)\ au fut. on a ^ et non lax- : fut. larai 6807, lairons 2887, cond. lareit 8690.

L'imparfait ind, de la conjugaison en -er n'est représenté qu'à la 3* pers. du sing. et du piurieL La pers. du sing. est toujours écrite -o^ et ne rime ordinairement qu'avec elle-même (ainsi empetrot Jinot 1898, guaitot recetot 1912, ruot tuot 2270, destemprot temptvt ']6lio); mais la forme de cette per- sonne, Hmt ou H)t, est ordinairement identique à celle de la pers. des parf. en -01, et celle-ci étant sans doute -ont dans notre texte (voir ci-dessous), il faut probablement en dire autant de celle-là. La 3* pers. plur. est le plus souvent écrite -ouent (rarement -oc»^), ce qui concorde bien avec ce qui vient d'être dit; mais souvent aussi on trouve -oient, par confusion avec la pers. pi. des imparfaits en -oie {-eieY'^K Cette confusion semble ne pas avoir été tout à fait étrangère à l'auteur même, à en juger par les rimes suivantes : defendùuent jfportouent 3376, vergondoient feroient 8710, regardouent ardouenl 58 1 5 , traiouent jetouetU 69/1 2 , fuioient estancenoient 69/16 , laschouent porveouent 8070. Il est toutefois à remarquer que ces rimes sont rares, qu'au contraire la séparation des deux imparfaits est observée dans un très grand npnibre de rimes, et que la confusion ne se rencontre pas pour la 3^ pers. du singulier'*'.

Autres conjugaisons. Nous noterons l'inf. archaïque taisir 11 56, l'inf. néologique grondre 1 668, et l'inf. aerdeir (: ardeir 3688), que je n'ai pas ren-

^'^ La forme enterrez pour entrerez 856o n*est pour le futur et inadmissible pour rimpératifl

attestée que par lemanusciit. '^^ A Tinverse on trouve très souvent -otteiU

^*' Notez que la paire de rimes qui suit im- pour 'eient{plaignouefUfaisauentiob6,retraauent

mëdiatement celle-là est une de celles figure haoueut 196a, aeorouentfenment 987&,.etc.).

aresterent. ^^^ Sauf pour e$tout, de ester, devenu esteit

^^^ AvL Glossaire ces formes ont éié rapportées par une attraction bcile à comprendre et rimant

à un infinitif hier, mais cela est peu probable avec esteit de estre (78a, i45a, 3566).

LA LANGUE. xmi

contré ailleurs. L'inf. de torquëre était tortre et non tordrey comme le montrent les formes estarte Û76, detortait 3638. Au subj. on remarque jC^^ {'fiere 9635) au lieu du plus ancien et seul régulier fire^ ehiece 11 91 5 l'intérieur du vers), encurgiez yS/io ^^K Le subj. prés, de venir est écrit vi^ne 90 iD (: retiene «^ retiegne) , forme qui a remplacé le plus ancien vigne et a elle-même été remplacée par vienne; mais la rime viengiez vengiez 8556 rend probable une formation parallèle et récente vienge. Le subj. pr. de plaire est encore place (: place 3o3o), mais les anciens jece etdejece àe gésir et dejire sont devenus gise et de{s)fise et riment ensemble (1808). Nous noterons les par- faits en s : audns (^atainst 6/157), ^^^^^^ [conduist 1970, 2769), escris (^escrist 5590), estors [estorstrent t&oS), remis de remaneir [remistrent 955û)'^\ www« [morst 6672), teins^tainst 6458), trais^treist ai3, etc., et traistrent 785, etc., treslreni i5i5, etc.). Les 3** pers. pi. des parfaits en s sont en -«^- {estor- strenty remistrent, (raistrent); toutefois, sous l'influence de ^e»(, qui, très an- ciennement, a remplacé le ^r\nnti( fodrent^ plusieui*s parfaits en -is ont déjà -irent : on trouve ainsi ^ramtr^^ (écrit (ramistrent) rimant avec virent i3ti; on peut dès lors se demander si les rimes mistrent distrent S/i^, distrent conquis- trent 618, mistrent pristrent 638, distrent mesdistrent 682, distrent requistrent 9611, asistrent enpristrent â/io8, remistrent mistrent 255&, 8iâo, ocistrent pris- trent 3174, 3i8/i, 8278, 885o, ioo36, sistrent distrent 9686, mistrent sistrent 9986, requistrent distrent ioi5â, odstrent mistrmt 8196, ne doivent pas être changées en dirent y etc. Toutefois il est plus probable que ces formes si nombreuses (et très fréquentes aussi dans l'intérieur des vers) étaient les formes ordinaires du poète, qui commençait seulement à employer à côté les formes analogiques en -irent^^K Les formes faibles sont constamment écrites sans s [deïSy demeSy deisty etc.). Les parfaits en -o» font-ils -ot ou -ou/ à la 3* pers. sing. ? Une seule rime, Gerod ot ^732, nous éclaire sur ce point, mais elle est assez concluante : Gerod doit en effet être corrigé en Gerout (lat. Geroldum), et l'u représentant l'/ n'était bien probablement pas tombé : Gerout appelle donc outy et par suite --ont pour les autres parfaits en -oi; des

^'^ Voir ci-dessus p. \lv, n. 4. pour remestrent (voir ci-dessus p. xit, n. 4),

^*^ Voir ci-dessus p. xxv, n. 6. et mestreiU, remestrent n'étant jamais, que je

^^' Ce qui appuie encore cette opinion, c'est sache, devenus tnerent, remerent, il n*est guère

ia présence |)armi ces parfaits de remistrent ri- vraisemblable que les formes altérées soient de-

mant avec mistrent (miserunt). Remistrent est venues fuirent, remirent.

xLviii INTRODUCTION.

graphies comme soit ^^ soûl i636 appuient cette opinion. Les 3^ pers. pi. étaient en -ourenl ou plutôt en -eurent (eurent ^e]urent 7800, eurent seuretU 8368). Les formes faibles et l'impf. du subj. avaient sans doute -etï- [esteust 3o4a, coneus[s]ent eussent 5798, teû[s]sent peûssent 9 â86 , pleu[s]sent eussent 11^16). Les parfaits en -m* comprennent entre autres crui (crurent furent 5oi8), mui [murent Jurent 1183, 1860, 2797, 60 ^^)y jui [aparurent jurent 6^ iS,' jurent furent io38/i, 1 1970), plut de ploveir (^plurent furent 6267), nui [plu-' reiit nurent 5479), perçut (aperçurent furent iio55, 11080), conui (^furent co- nurent ioqoq); œrui (acururent parsurent 10700), valut (Jurent valw^eni 6798), morui (munirent esmurent 56o2), pa$*ui (aparurent jurent 6918) W. La 3"^ pers. du sing. conserve son t aussi bien dans les parfaits faibles que dans les forts, comme le prouve la rime parut Barut 2 liâ, 8686. Les par- faits monosyllabiques à la première et à la troisième personne du singulier ^'^^ ont seuls un déplacement d'accent aux personnes faibles et à Timpf. du sub- jonctif; les rimes ne peuvent nous apprendre s'ils faisaient -eus ou -oî» (mous ou meus y etc.), mais la graphie constante est -eus. Les parfaits de plus d'une syllabe ne déplacent pas laccent (valut ^ valus, etc.); encoreust 5o59 doit être lu encorust. Il n'y a dans notre texte aucune trace de parfaits en -ié; tous ceux qui pourraient avoir cette forme ont-i comme en français moderne, et est attesté par plusieurs rimes : descendi di 8930, perdîmes primes 7639, perdirent tindrent 6439, deperdirent firent 1266, rendirent partirent 2606, etir tendirent défaillirent 10226, atendirent virent 8932, esbaudirent descendirent 2890, descendirent virent 7268, défendirent sailUrent 1 1 5 4 a ; de même dans bâti, respondi, etc. A cette classe appartiennent aussi les parf. chai (chairent pé- rirent ^^^ ^7^)' ^^^ (recoilia^ey^ent périrent 3452, issirent recoillirent 2906), toli (: U 9000). La rime descendi di 8930 montre que la pers. sing. était dépourvue de t. Parmi les participes passés nous relèverons surse de sordre 9442, coilleite 4429, et les deux formes concurrentes tolu (: absolu 1 208) et toleit (tohite adroite 1 2338). Le verbe estre possède les deux im- parfaits ère et esteie; pour etH^ erent on trouve souvent écrit iert^ ierent^ mais les rimes n'autorisent que ^r/(:;?^^ 269) et erent (: alerent ili^U.nafret^ent i5i8); la 1"^ pers. pi. est erioms i5o4. Le verbe prendre a toujours dans le ms., et avait bien probablement dans la langue de l'auteur, pem- aux formes de ia

^*> Sur la conjagaison de stvre, voir plus loin. ^*^ I^es parf. eonui, j)erçui rentrent dans cette dasse, leur désinence répondant à novi, cepi.

LA LANGUE. xux

première série accentuées sur la termiuaisoii (peinanut 3o6bypet'neit 1959, 35911,8969^ 10906, p^mot^ iâo/i5); il possède un^double subjonctif pré- sent, preigne{: empreigne 6) etprenge (: losenge 7/10/1). Les formes de Tin- finitif correspondant à sequere ont été étudiées ci^dessus (p. x&vni); le parfait et le participe sont doubles : d'un côté on a les rimes/m j)Of*^'i556, fuirent siwirent b666 ^ et fuïz siviz i853, qui, malgré la graphie, semblent indiquer des formes m pour le parfait, m pour le participe; de l'autre on a les rimes aeururent parsurent 10700, aoansurent {ms. coneiurent) 11197, qui indiquent un parfait m (s ecui) , auquel correspond le part, seù (: retenu 7758). Le parf. de voleir est vol {volt i5, écrit à tort velt Sa, a 33, etc.), ou voh {volsist 106); les rimes ne permettent pas de décider.

SYNTAXE. J'ai présenté, à propos de la déclinaison , quelques remarques qui regardent plutôt la syntaxe. Il ne saurait être question d'étudier ici dans son ensemble la syntaxe de notre texte, qui ne diffère pas de l'usage ordi- naire de l'ancien français. Je remarquerai seulement que suivant cet usage ^^^ l'accusatif des noms de personnes peut, sans l'intermédiaire de de ou a, faire fonction de génitif ou de datif (^). 11 ne faudrait pas voir une extension de cet usage à des noms de choses dans des expressions comme en mm le mur 7/18, de 9um les murs 335/i, par en sum le col 10078, en toi' la cité 7/19, a viU fewe 8091 : en «un», en tor, a val sont ici devenus de véritables locutions prépositionnelles qui régissent l'accusatif ^*J. Notons encore qu'un nom relié à un nominatif par cam est également au nominatif et non à l'accusatif comme dans d'autres textes {com Turcoples 191221 , corn madrés 68/1/1, corne Salekadins 7959), et qu'après eevos on trouve le nominatif (8/io3, 993o) et l'accusatif

(8895).

De cette étude de la langue du poète, dans les limites peut nous la faire connaître l'examen des rimes et de la mesure, que résulte-t-il de caracté- ristique pour le dialecte qu'il a employé ou plutôt pour le pays dont il était?

^'^ Voir entre autres mes Extraits de ta Chan- cets est séparé de joie, dont il dépend, par une

9on de Roland y Obs. gramm., S \oà. incise.

''' S'en citerai seulement un exemple remar- ^^'' Dans en sum de* muré {'jb^) , auconlj-aire,

quable aux vers 3 187-3 189 {De la grant joie sum a conservé sa valeur d'adjectif pris subslan-

ptrdurable , Qui santfn iert e est estable , Cels ) , ti vemen t.

nri

L INTRODUCTION.

A vrai dire, assez peu de chose. Mais ce peu de chose concorde très .bien avec ce que nous a appris Tétude externe que nous avons faite du poème. La séparation d'ém et en y dW et oi nous montre qu'Ambroise était de Touest et non de l'est de la France, ce qui est d'ailleurs tellement assuré que cette consta* tation n a pas, à vrai dire, grande valeur. La réduction de iei à % prouve qu'il n'appartenait pas à la partie occidentale et méridionale de la Normandie, et l'ensemble des caractères linguistiques convient parfaitement à cette région des environs d'Evreux nous a permis de le faire vivre d'abord son évidente qualité de Normand, ensuite l'intérêt particulier qu'il porte aux chevaliers de ce pays. La langue qu'on y parlait était très voisine du français de France pro- prement dit '^^ et le poème d'Ambroise peut être regardé comme un des do- cuments les plus anciens de ce parler, qui est devenu notre langue littéraire.

IV. LE POÈME.

VEstoire de la guerre sainte est , en somme , un journal de l'expédition de Richard Cœur de lion depuis son commencement jusqu'à sa fin. Ambroise, nous l'avons déjà dit, avait prendre des notes au fur et à mesure; il les rédigea au retour. Les derniers événements occidentaux auxquels il fait allusion sont les succès de Richard en Normandie (v. iâ33/i ss.), qui se placent dans les années 1 19/1 et 1 196 (^); il a certainement écrit avant la mort de Richard (6 avril 1199). ^^ peut, avec toute vraisemblance, placer la composition définitive de son œuvre en 1 196 ou plutôt en 1 196.

Ambroise n'a pas suivi, pour écrire l'histoire des événements dont il avait été témoin, les procédés des chansons de geste qu'il connaissait si bien^''. H la fait œuvre strictement et honnêtement historique. S'il a employé la forme poétique, c'est, comme on l'a vu plus haut, qu'il destinait son œuvre à la récitation, et que la récitation en public ne connaissait pas d'autre forme.

^^^ On peut comparer le travail de M. Bur- ^*^ La mort de Saiahadiii( mars 1198 ),b prise gass : DarsteUunff des Dialecte im xtu, sel, in den de Gisors par Philippe (avril 1 193), râection Départements rfSeine-lnfèrieure und Eure {Haute^ d'Hubert Gantier à rarchevéclH^ de Ganterbury Narmnnd{e)y> ouf Gntnd van Urkunden unter (3o mai ii93),sont des ëvënement8unpeuan- //'iiplcAzMV^f r Vergleichnnff mit dem heuUgen Pa - teneurs. tois (Hal!e, 1889). ^^^ Voir ci-dessuif p. vui.

LE POÈME.

Ll

L'histoire en prose vulgaire avait été essayée bien peu avant lui en Syrie par Ër&oul, Técuyer de Balian d'Ibelin^ dans son récit de la prise de Jérusalem '^^ mais elle était inconnue en France. Au contraire, l'histoire en vers, et préci- sément dans la forme des (t couplets t) de vers octosyllabiques , avait fourni le sujet d'œuvres considérables que le Normand Ambroise devait connaître : la Geste des Bretons et la Geste des Normands de Wace, Y Histoire des ducs de Nor- mandie de Benoit de Sainte-More. On ne voit pas toutefois qu'il ait pris l'un ou l'autre de ces auteurs pour modèle. Son style, simple et sans prétention, est bien à lui : il n'a pas la sécheresse ni le ton parfois épigrammatique de celui de Wace; il ne recherche pas les ornements de celui de Benoit. Sa ver- sification est celle de Tépoque postérieure à Chrétien de Troies, en ce sens qu'il ne s'astreint pas à arrêter le sens avec le second vers d'un tr couplet t) <^) ; mais d'autre part il ne s'attache pas, comme l'ont fait des auteurs plus (T littéraires 1? , à éviter cet accord de la rime et du sens : il le donne au con- traire le plus habituellement, et ne suit en cela que la commodité de son exposition. Il ne s'interdit pas ces trop faciles chevilles qu'on retrouve chez presque tous ses contemporains, destinées à remplir le vers et à fournir la rime^'^; mais il n'en fait pas l'abus qu'on trouve par exemple un siècle plus

^'^ Sur le (T livre 19 qu'a consulte Ambroise pour rhistoire du siège d'Acre, voir plus loin.

^'^ Voir P. Meyer, Romania, t. XXIII, p. i-35. H est inutile de donner des exemples d'infraction à l'ancienne règle, abandonnée depuis Chrétien de Troies, qui imposait l'arrêt du sens h la fin d'un vers pair; on en trouve à toutes les colonnes. Je signalerai seulement quelques cas un para- graphe finit par un vers impair, le second com- mençant par mi pair : v. SSSy-SSSS, gSyS- 9.374, 1 1 193-1 lâgà, Ii3i7-ii3i8 (les para- graphe» de notre manuscrit coïncident presque toujours avec les chapitres de ï'ItiMrariwn). Notons encore, pour les enjambements, souvent assez bruaqaes, d'un rrconpletn à l'auti^, les y. 7af-793, i98a-ia83, 1107&-11075, ii356* 11357, 11906-11907, etc.

^'^ Vcdci une liste des exemples les plus frap- pants de ces chevilles, que je ne donne pas pour complète. Les mots de remplissage dans Tinté- riear des vers sont assez rares; on peut dter :

Mien escient, 980, 4&90, 97^9; Si fu veir, lOâsG, iaio5; Si Ju verte, 11913. D'ordinaire ils se trouvent k la rime, soit qu'ils occupent une partie du vers, soit qu'ils le remplissent tout entier. Voici des exemples du premier cas , rangés en ordre alphabétique : a la tneie entente 83oo» 10686, a mon espeir 669, ai nuen en- tendre 5a45 , al mien esme 1111, al tnien esmer ii/ÎQO, c*en est la *ome 897 q, c'est la veire 6a 1 6 , c'est scû de vérité 11380, c'est veirs provez 766, 933 1 , c'est vérité àai 1, ço hesoigne ASo, ço dit la letre 10950, ço dit l'estoire 3659, ^ tesloire e conte 1 1 708 , eo dit U livre 37 1 35 , ço dit li livres â6oi, ^Shk^ ço est la some 7168, çofu la fins 56o8, çofu la some 859, 101 â5, 10978,^0/11 la veire isfj^^ço me sembla 838o, ço me semble lâi, 65o, iio3, 1181, 6i5o, 7916, 7539, 8i56, 83/16,9313,9997, 9606, 99&7, 11093, 1161^), ço m'est avis 3371, ço nos conta l'em 9865 , ço os dire 3i 35 , ço sachiez lohiky ço vit l'em 706/1 , com jo enquis 83 1 3 ,

G.

LU

INTRODUCTION.

tard dans la Branche des royaux i^^fuj^es de Guillaume Guiart. Regrettables assurément au point de vue littéraire, ces expédients de versification ne foiit aucun tort au fond du récit. Quand on les supprime, on trouve ce récit remar- quablement net et clair dans l'expression du détail, avec çà et un tt*ait quelque peu pittoresque ou pathétique , et toujours le sentiment de l'impres-

c<nn l'en trueve 35oo, corne mes euerê êospiece 5536, de veir â335, e lifol e li êoge i^^.foi e sage 7671, 771 i.fust folie çujust saveir Saa ,

j'en sui toi cerz ^kkk^jo vos di seûrement 1 o & a 6 ,

vos puis bien afenner la&oo, juefne e (mden 8399 , juefne ne ancien 1 1 SSU , tne membre •2957, nel tenez, mie a fables 7830, 11676, por veir 9766, 9s5â, tobS&,porveiresanz dotance 8ââa, por omté 6098, io6i5, laioA, quejo ne fnente 9061, que jo n'i faille 11&97, que ne mente 10 683, que que l'em die 5958, que qu'en en die 5376, qui n'est pas fable 71 39, sanz dotance i3iii, 1391, 6906, 8930, sanz dote i3i5, &9o5, 91&1; 9693, 8091, 8987, sanz

faiUance 11 93, 9611, sam faille 1066, 9558, 5797, 6690, 6693, 7190, 8997, 9i5i, 108A9 , se jo n'i ai mespris 958, si comj'enquis /t5&6, 6 1 59 , n eom jo sospiez 1 1 393 , «t corn me setnble 1797, si Deus m'ament 9798, si Deus me saut 6694 , si Deus me veie 386, 6935 , 90&6, seloM la letre 35&6. La liste suivante, disposée de

' mémo, comprend des vers entiers : Al mien avis e al mien esme 8967, 8ii97, Ço conte Ambroise en s'eseriture 3734, Ço conte l'estoire e la letre 9181 , Ço dit l'estoire en vérité 3538, Çofn bien seû e enquis io5o6, Ço fu seû membreement 9886, Çopœz bien creiresanz dote ^kd^Ço puet dire quil retendra 80 38, Ço sai, si Voi dire a mainz 3i 99 , Ço sevent plusor se je ment 6986 , Ço sout Vem de verte provee 10690, E bien poez le fi saveir 8 1 3 , ^ bt*UH c bai e sore blanc 85 1 0 , E fu sanz dotance la veive 9789, E l'estoire issi le remembre 6696, E li menu e li maien â5o3, E Urne conte por quei fereie 6936, E que direie d'autre efaire 97 A6, E qu'en fereie autre partance 45 A7, Eque vos direie autre afaire 1 1879 , E que von direie autre conte 9701, E si pœz saveir e

ereire 1 790» Esur po plus que vos direie i075o« Haut ne bas , juefne n' ancien 3333, 9 5 00, Iço saijo très bien sanz dote 1 188 4 , Issi coin l'estoire raconte 9488, Issi corne tem entendi 8074, La sage gent e la jolive bSà^ Le sai de veir non ptut par esme 44o9, ffel puis laisser que jo- nfil 4^ 59 34, Ou nos pesast ou nos fust bel 1 ^o5 ,.Que fereie ici autre conte if^^çi. Que fereie vos dùére conte 81 ilt\ Que vos direie d'autre afaire 7018, 11744, Que vos en fereie autre conte 909? , Qne vos en fereie lonc conte 938o, Que vos fereie en ço lonc conte 901, Que vos fereie jo lonc conte 11196, Qu'ireie jo plus demorant 9060, Sehne l'estoire quejo di 1 1 968 , &' com Amhroises dk e esme 39 96, iSi com jo ai Vuevre entendue 59fi6, Si com testemonie la letre 965 , St comej'ai Tuevre entendu 8984 , 9434 , Si Deus m'ait e il me paisse 149, Si dit cil qui l'estoire traite 9436, Si dit l'estoire qui ne eeste ^'jàU^Sifu dit por vérité pure 'j^'jky Si fu la fine verte pure 8779, Sifii la vérité provee 1 1976, Si ne lairai que jo ne die 6307, 5t poons bien par verte dire 1 1070, Si sai de veir par mouz enseinz 7901, Si vos dirai ço qu'il me semble ^khk^Sivosos bien dire en pk^ vine 10976, Si vos puis conter e retraire 6989, Vérité fu e sanz dotance 8665. Parfois m^me la cheville occupe deux vers : Si est bien droiz qu'on sache e oie E par dreit le deit en oô* 8768*8769. Cette liste est bien loin, même en la supposant complète, d'épuiser tout ce qui dans le poème d'Ambroise peut être considéré comme pur rem- plissage amené par les besoins du vers. D'une part je n'ai pas relevé beaucoup de formules toutes pareilles aux précédentes dans des cas on peut les regarder comme ajoutant quelque chose au sens; d autre part il faudrait tran- scrire une bonne jMirtie du poème si on voulait

LE POÈME. LUI

sion directe et présente des faits. Ces qualités, que le traducteur latin a su conserver en grande partie oii il n'ajoute pas à la simple étoffe de son mo- dèle les broderies de sa rhétorique, ont valu depuis longtemps à Y Itinerarium Rieardi^ comme narration historique , une réputation méritée : elle appartient plus légitimement encore à YEslaire de la guerre sainte.

Ambroise raconte , fidèlement et clairement, non pas tout ce qu'il a vu, mais ce qui lui a paru intéressant, et par son œuvre est une œuvre historique au vrai sens du mot. Il ne nous entretient pas de ses aventures personnelles et ne se met jamais en scène que comme témoin. Il choisit dans ses notes et dans ses souvenirs ce qui répond à son double dessein : faire connaître les souffrances et les périls des croisés et signaler leurs hauts faits, et mettre la prouesse de Richard dans tout son jour et le défendre contre les attaques dont il avait été Tobjet. Il ne faut lui demander ni vues générales, ni observations profondes. Son point de vue est celui d'un pèlerin convaincu, qui na qu'un but : délivrer Jérusalem ou tout au moins adorer les saints lieux, et qui ne comprend pas que des gens qui étaient résolus à mourir s'il le fallait pour atteindre ce but aient pu en être empêchés. Il représente en cela l'opinion de la grande majorité des croisés et surtout de la gent menues et on ne peut s'empêcher d'être touché des déceptions successives et du désespoir final de ces pauvres pèlerins qui ont tout sacrifié pour délivrer la ville sainte, qui ne doutent pas que Dieu n'approuve et ne soutienne leur entreprise, et qui la voient toujoui^ échouer au moment ils croient qu'elle va réussir. Ambroise a peint leurs sentiments avec la naïveté de leurs cœurs simples et passionnés. Il va presque, dans certains endroits, jusqu'à blâmer Richard de ne pas marcher droit sur Jérusalem, de trop écouter les conseils des tr Poulains t^, des Templiers et des Hospitaliers, qui seuls connaissaient le pays; il est en. ces occasions, quoi qu'il en ait, avec les Français contre son roi et son héros. De même, il s'afflige des négociations courtoises entamées un moment entre Richard et Salahadin; il tremble que le roi d'Angleterre ne se déshonore en quittant la

dterlesëpithètesjestoarnuresjes invocations, la Table deè noms propres les mots : Dubns,

l.ft imprécalioos , les comparaisons qui ne sont Rossie, Vpee, etc.). Je donnerai seulement en

que pour allonger un vers ou pour fournir une exemple ces deux formules qui se suivent : Ne

rime. A la même catégorie appartiennent des getissiez pas une prune Fors sor genl fervestie e

dâermioations de distance ou de provenance brune ; Es ks vas en-ant dreii al Doc , Si n'eussiez

•awi oiseuses que vagues (voir par exemple à pas cuit un coc Que, etc. (v. 3986 ss.)

L INT RODUCTION.

Terre -Sainte trop tôt, pour suivre les avis de ceux d'Angleterre qui Ty rap- pellent impérieusement; il montre que Richard ne s'est décidé à la trêve que par la plus grande nécessité et atteste qu'il a bien Tintention de revenir quelque jour en Syrie. Les sentiments d'un croisé pieux, fanatique, borné et prêt au martyre se manifestent tout le temps dans ses vers.

Si la croisade a échoué, d'après lui, c'est surtout à cause de la discorde qui règne parmi les chrétiens. Rivalité entre le roi Gui de Jérusalem et le marquis Conrad de Montferrat, guerre à Messine entre les hommes de Ri- chard et les gens du pays, jalousie entre Richard et Philippe, dissentiments toujours renaissants entre les sujets du roi de France et ceux du roi d'An- gleterre. Gomment Dieu, s'écrie Ambroise, pouvait- il bénir une croisade ainsi menée ? Et il rappelle avec émotion l'union qu'il suppose avoir régné entre les vainqueurs de la première croisade, comme entre les guerriers avec lesquels Gharlemagne soumit le monde.

Dans ces différends, Ambroise est toujours du parti de Richard et de son client, le roi Gui. Il est avec eux contre Raimond de Triple et contre Conrad de Montferrat; il en veut surtout au roi de France, qu'il nous montre moins libéral que Richard, nouant à Messine, contre son frère d'armes, de secrètes intelligences avec Tancré, dévoré de jalousie envers Richard, excitant Conrad contre lai, et finalement quittant la Syrie malgré l'honneur et le devoir. Il est encore plus sévère pour le duc de Rourgogne, auquel il attribue sinon tous les torts, au moins les premiers torts dans ses querelles avec Richard, et pour les Français placés sous les ordres du duc, qui se conduisent à Acre comme des débauchés et non comme des pèlerins, et qui refusent à Richard de l'ac- compagner dans la glorieuse expédition de Jaffe : il fait à la mort presque subite du duc de Rourgogne et d'autres seigneurs français une allusion iro- nique où il semble la regarder comme la juste punition de ce refus.

Mais cette partialité, très naturelle chez un sujet de Richard et justifiée d'ailleurs en plus d'un cas, ne le rend aveugle ni pour les mérites de ses adversaires ni pour les côtés faibles de ceux qu'il soutient. On voit clairement en le lisant que si les querelles naissaient sans cesse entre les deux princi- paux contingents de l'armée croisée, la violence et l'arrogance du roi d'An- gleterre les provoquaient aussi souvent que la méfiance de Conrad, la jalousie de Philippe ou la répugnance des Français à prendre les ordres d'un autre que de leur roi. Ambroise a supprimé volontairement plus d'un épisode de

LE POÈMEJ Lv

ces querelles, (rll y eut, dit-il à propos de Tincident des bannières à Messine, bien des paroles injurieuses et folles; mais il ne faut pas écrire et conserver toutes les folies (y. 355). De même quand Richard reçoit, évidemment fort mal, les envoyés de Philippe qui viennent le relancer en Chypre (v. 1898) , et lorsque le duc de Bourgogne lui demande en vain de l'argent (v. 81721) , «il se dit, remarque Tauteur, bien des paroles qui ne doivent pas être écrites ^n. Parfois nous regrettons sa réserve; nous aimerions qu il nous eût communiqué le texte delà chanson pleine de grant vilenie (v. 1 1658) que le duc de Bour- gogne avait composée contre le roi d'Angleterre et celui de la riposte de Richard ; mais nous ne pouvons cependant que lapprouver et appliquer avec lui aux deux partis qui divisaient Tost le nom de gent desmesuree. Ambroise est trop sincèrement dévoué à la cause sainte de la croisade, supérieure à toutes ces misérables querelles, pour ne pas comprendre et reconnaître que l'union était rendue impossible par des torts réciproques, bien qu il en attribue la majeure partie aux Français. Ces Français avec lesquels, comme sujet et ad- mirateur passionné de Richard, il se trouve sans cesse en opposition et dont il se complaît à relever certaines fautes, il -sait d'ailleurs aussi leur rendre justice. Il les appelle lagentjiere (v. 5755); il mentionne avec une sincère admiration les exploits d'André de Brienne, d'Auberi Clément, de Guillaume de la Chapelle, de plusieurs autres, et surtout de l'incomparable Guillaume des Barres; il reconnaît que le roi Philippe, en attendant à Acre l'arrivée de Richard, s'était très bien comporté. Du moment que les gens même en qui il a peu de confiance méritent bien de la cause qui l'intéresse, il ne leur marchande pas les éloges.

Cette tendance à la fois équitable et partiale est surtout sensible dans la façon dont il parle du célèbre Conrad de Montferrat, l'ennemi personnel de Richard, qui fut soupçonné d'être l'auteur de son assassinat. Ambroise lui est fort hostile : non seulement, suivant ici un récit antérieur dont nous parlerons plus loin, il signale en la réprouvant sa conduite avec le roi Gui, l'accuse de bigamie et même de trigamie, et lui impute les procédés les plus déloyaux envers les assiégeants d'Acre, mais il montre tout le temps sous le jour le plus défavorable son amitié avec le roi de France et ses procédés envers Richard, et lui reproche des intrigues secrètes avec Salahadin. Toutefois il reconnaît qu'il avait eu bon comencement en Syrie (v. 3 6/1 5 ss.), et, quand Richard, sur la désignation de l'ost tout entière , a consenti à le proclamer seul roi de

Lvi INTRODUCTION.

Jérusalem, Ambroise approuve cette décision, met dans la bouche du marquis des paroles exprimant les sentiments les plus élevés, et constate que sa mort fut l'occasion d'un deuil général : c'est qu'il comprend que Conrad était le seul homme qui, par son intelligence et ses talents militaires, pouvait sauver la Terre Sainte, tandis que le brave Gui de Lusignan, avec toutes ses excel- lentes quaiités, était entaché de simplece (v. 911 5) et manquait d'énergie (v. 36i8)(0.

La partie du poème d'Âmbroise consacrée aux Sarrasins est naturellement empreinte des mêmes sentiments. Il les regarde comme les ennemis de Dieu et les accable des pires injures '•^); il applaudit au massacre, ordonné par Richard, des â5oo prisonniers d'Acre, et en rejette toute la responsabilité sur Salahadin; mais en maint endroit il rend justice au courage et à l'endu- rance des infidèles et déclare que, s'ils étaient chrétiens, il n'y aurait pas de meilleurs guerriers. Il est en général malveillant pour Salahadin, mais il re- connaît cependant ses grandes qualités et répète le mot de l'évéque de Salis- bury (v. laiSg ss.) d'après lequel un prince serait parfait s'il pouvait réunir les qualités de Richard et celles de Salahadin.

Au reste, les informations d'Ambroise sur les Sarrasins sont assez vagues et, contrairement au reste de son récit, parfois peu dignes de confiance, n'ayant pas été recueillies directement par lui-itième. S'il les appelle paienSy getU paienCy il ne faut sans doute voir qu'une expression traditionnelle, qui ne prouve pas qu'il les crût idolâtrés, comme les auteurs des chansons de geste composées en France; c'est à une source étrangère qu'il a pris le trait, assurément erroné, d'une image de Mahomet peinte sur un étendard (v. 3369 ss.). Mais il raconte avec complaisance, à deux reprises (v, 6771 ss., 1 1653 ss.), de prétendues objurgations de Salahadin à ses hommes, aux- quelles ceux-ci répondent en proclamant que les croisés et surtout le ma- lec Richai*d sont invincibles. On trouve de pareils entretiens des Sarrasins vaincus dans la chanson sur la première croisade , et on pourrait croire qu'ils ont servi de lointains modèles à Ambroise, ici infidèle à son exactitude ordi- naire; mais il est plus probable qu'il n'a fait que rapporter des bruits qui

(*) 11 faut noter, dans le même ordre d'idées, la trahison du comte de Triple (v. 95 1 ss.),

les réserves qu*il ne manque pas d'exprimer lors- sur Tententp secrète de Philippe avec Tancré

qu'il rapporte des bruits défavorables à ceux (v. 917 ss.). auxquels il est d'ordinaire hostile : ainsi sur ^'^ Voir à la Table des noms propres.

LE POÈME. Lvii

couraient dans Tost et dont la formation s'explique sans peine (cf. v. 1 1658). C'est également à un bruit populaire qu'il a emprunté l'anecdote du feu sacré du jeudi saint 1192, dont l'apparition et la reproduction miraculeuse font prédire par Salahadin la perte prochaine de Jérusalem (^).

A part ces quelques circonstances sur lesquelles Ambroise ne pouvait être renseigné que d'une façon indirecte, à part aussi le grand épisode rétrospectif consacré aux événements de Syrie antérieurs au 8 juin 1 191, le récit d' Am- broise est absolument véridique et digne de foi. Il forme, du côté occidental, la source la plus précieuse pour l'histoire extérieure et détaillée de la troi- sième croisade. Je dis pour l'histoire extérieure, car l'auteur était trop bas placé pour comprendre les ressorts internes qui déterminaient les mouvements des hommes et le jeu des événements. 11 n'a su des traités conclus entre Richard, Philippe, Conrad, Salahadin, que les clauses les plus générales, celles qu'on communiquait à la foule. Il raconte les combats qui amenèrent la prise de Chypre, mais ne nous dit rien de la façon dont Richard organisa sa conquête. Des négociations si curieuses entre le roi d'Angleterre et Sala- hadin, qui faillirent aboutir au mariage de Safadin avec la sœur de Richard, il n'a connu que les fréquentes visites des envoyés sarrasins et les riches présents qu'ils apportaient et qui jetaient l'inquiétude dans le cœur des simples pèlerins, indignés à toute idée de conciliation avec l'infidèle. Il n'a approché d assez près* aucun des personnages de premier rang pour savoir quelque chose de précis de leur vrai caractère et de leurs mobiles intimes : il n'a vu que leurs gestes et leurs actions. U a regardé la scène sans pénétrer dans les coulisses. Mais dans les limites de son information il se montre observateur non seulement sincère, mais intelligent. Il sait nous dire que les rancunes des Grecs et des Longuebards^ de Sicile remontent au souvenir de la conquête de leur pays par Robert Guiscard et ses Normands; il peint en traits fort justes la façon de combattre des Turcs, pareille à celle des Parthes d'autrefois et des Tartares d'aujourd'hui; il apprécie dans Richard non seulement ses grands coups d'épée, mais ses très réels talents de tacticien et de stratégiste, dont il nous donne des preuves frappantes. Ses longs et nombreux récits d'épisodes

('^ il est probable qae dans la version primi- modifiée en faisant prédire par Salahadin ou la

tive de Tanecdoti* il ne s'agissait que de cela ; la perte de Jérusalem ou sa propre mort dans un

prédiction ne s'étant pas réalisée et Salahadin bref délai, étant mort Tannci? suivante, Ambroise Taura ^*^ Surce mot, voir la Table des noms propres.

B

UirMlUmil BATIOIALS.

LVIII

INTRODUCTION.

dv. siège on de guerre sont clairs et animés, et le paraiti*aient plus encore sans la monotonie de la forme rimée et l'ennuyeux emploi des formules toutes faites. Il sait choisir entre ce qu'il a vu lui-même et ce qu'il a entendu dire et ne raconte que ce qui vaut la peine d'être raconté. C'est ainsi qu'on remarquera qu'il ne dit pas un mot de la traversée de Marseille à Messine, qui n'offrit sans doute aucun incident remarquable, ni de ce qui se passa dans les nom-

breuses haltes des croisés. On ne trouve pas dans le récit qui émane directe- ment de lui de ces anecdotes puériles qu'offre à mainte reprise l'écrit dont il a fait usage pour raconter la partie du siège d'Acre à laquelle il n'avait pas assisté. On ne pourrait lui reprocher que d'avoir raconté trop d'exploits sans conséquence de tel ou tel chevalier secondaire; mais il ne faut pas oublier que ces hauts faits avaient alors un intérêt tout vivant et que la plupart des guerriers ainsi mentionnés étaient de proches compatriotes du poète. Ce n'est pas d'ailleurs, semble-t-il, pour s'assurer la faveur d'aucun d'eux qu'il les loue : rien n'in- dique même qu'il ait adressé son œuvre à Richard, à qui elle aurait assu- rément dû plaire. C'est sur le public qu'il comptait pour le succès de son poème, et pour assurer ce succès il a cherché et il a réussi à être à la fois intéressant et véridique ^^K

VEstoire de la guerre sainte est donc une œuvre historique de grande valeur, qui fait honneur au brave et honnête pèlerin qui l'a rimée, sans prétention littéraire, mais non sans apporter au choix et à la disposition de ses matériaux une attention diligente. La découverte de ce poème aurait fait sensation dans le monde des historiens si le contenu n'en avait pas été connu depuis long- temps par la traduction latine. Même à côté de YlUnerarium Ricardi^ ïEstaire de la guerre sainte conserve, outre son intérêt philologique, le grand mérite de donner le récit dans sa forme originale et tel que l'a conçu l'auteur, et de nous transmettre les discours, les entretiens, les impressions passagères, les

^'' Tout ce qu'on pourrait peut-être lui i*e- procher, c est 1 omission de certains traits qui n'auraient pas été favorables à son hëros. Ainsi il ne dit pas que la venue de Bérengère de Na- varre à Messine était une offense pour Philippe , dont Richard avait promis d'épouser la sœur, et que la vraie raison de Ricliard pour retarder son départ fiit le désir de célébrer son mariage avec cette princesse après reml>arquemonl du roi de

France, ce qui nem|)éc1ia |)as celui-ci de faire, à Acre, i'nccueil le plus courtois an roi et à la nouvelle reine d'Angleterre. U ne dit pas un mot de la violence insultante dont Richard usa, après la prise d'Acre , envers le duc I/éopold d'Autriche, et qui fut, indirectement et directement, la prin- cipale cause de sa captivité. Il est cependant dif- Gcile de croire que ces faits n'aient pas été connus d'Ambroise.

LA TRADUCTION LATINE. mx

sentiments profonds des croisés de 1 189, dans toute leur fraîcheur et leur naïveté. Elle a en outre ce grand prix d'être, à part la chronique angio- normande de Jordan Fantosme et la sèche relation en prose d'Ernoul, le plus ancien texte d'histoire contemporaine écrit en français qui nous soit par- venu, Gaimar, Wace et Benoit n'ayant écrit que sur des époques bien anté- rieures à la leur et presque exclusivement d'après des sources latines. Malgré le caractère très peu personnel qu'Ambroise a donné à son récit et le rôle effacé qu'il a joué dans les événements, elle a, par le fait que l'auteur l'exception de l'épisode intercalaire) ne raconte que ce qu'il a vu, un caractère qui la rapproche des Mémoires; et, consacrée également à l'histoire d'une croisade par un témoin oculaire, elle doit prendre place désormais en tête des mémoires plus célèbres, mais postérieurs de quinze et de soixante-dix ans, que composèrent sur leurs expéditions d'Orient Geoffroi de Villehardouin , Robert de Clari et Jean de Joinville.

V. LA TRADUCTION LATINE.

On est embarrassé de décider, au premier abord, si l'auteur de Vltine- ranum Ric4irdi^ Richard, chanoine de la Sainte-Trinité à Londres, doit être considéré comme un honnête traducteur ou comme le plus effronté des plagiaires. Ce qui semblerait appuyer le premier jugement, c'est qu'un con- temporain, qui devait être très bien informé, donne expressément Yltine- rartvm pour une traduction du français, et cela sans avoir nullement l'air de vouloir faire une révélation désagréable au prétendu auteur. On lit à la fin du Chronicon Terrae SanctaCy récit de la guerre de 1 187 et de la prise de Jérii- taleni, fait par un témoin ociilaire^, et continué de 1187 à 1191 à l'aide d'extraits du livre I de Yltinerannm : (rPost Pascha anno ab Incarnatione Domini 1191, rex Franciae Philippus applicuit apud Achon , et non multo post, scilicet circa Pentecosten, venit rex Angloruni Ricardus; qum^um setnem ilinerts et quœ in itinere gesseruvt seu ex qua occasione rex Philippus repatriavit $i quis pleniwi scire desiderat, légat libnnn qnenh domina» pnor Sanctœ Trinitatis de Ijmdaniis ex gallica lingtia in latinam taim eleganti quam veraci stilo transférai fecit^^K'n M. Stubbs a montré par d'excellents raisonnements: l'^que l'auteur

''' Mariene et Durand, Ampiiêsima CoUectio, l. V, p. 677.

u.

Lx INTRODUCTION.

<le la première partie du Chronican n était sans doute pas Raoul de Goggeshall, auquel on Ta attribué sans raison; â"" que la seconde partie avait été ajoutée après coup et n'était pas du même auteur ^^^. (cMais, ajoule-t-il justement, il importe peu que le renseignement qui concerne YlUnerarium provienne de l'abbé Raoul , de l'auteur de la première partie , ou d'un autre. Il est clair que l'écrivain qui l'a noté le croyait exact, et il ny a aucune raison de supposer que c'est simplement une fiction due à la jalousie littéraire. Dire que l'auteur prétendu d'un livre l'a simplement traduit ou fait traduire tam eleganti quam verOfd $tHo serait un exemple de raflQnement satirique au-dessus de la malice d'un écrivain du xni* siècle. i) Il est très probable, en effet, que l'auteur de cette note tenait son renseignement du prieur même de la Sainte-Trinité, lequel n'avait nullement prétendu dissimuler que l'ouvrage qu'il avait fait exécuter par un de ses chanoines était une simple traduction du français.

Mais le prieur, notons-le bien, n'était pas lui-même l'auteur de Xltinera-- rium. Cet auteur est un chanoine appelé Richard, comme nous l'apprend une notice du chroniqueur Nicolas Trivet, qui écrivait au commencement du \iv* siècle, et qui n'a pas d'ailleurs eu l'idée de suspecter l'originalité del'/itî- netwium. Nicolas Trivet a emprunté à ce livre le récit de la troisième croisade qu'il a inséré dans ses Annales^ et au moment de tracer le portrait du roi Richard il s'exprime ainsi : (r cujus mores corporisque formain Ricardus cano- nicus Sanctœ Trinitatis Londoniensis , qui itinerarium régis prosa et métro W scripsit secundum ea quœ ut ipse asserit prœsens vidit in castris, per hune modum describit^*'. Les témoignages du Chronicon Terras Sanctae et de Nicolas Trivet se confirment et se complètent l'un l'autre : le prieur de la Sainte- Trinité avait chargé un de ses chanoines, appelé Richard, de traduire en latin le poème d'Ambroise, et celui-ci s'en était acquitté avec autant d'élégance que de fidélité.

Des trois (*^ manuscrits qui nous ont conservé en entier Y Itinerarium , aucun ne porte le nom de Richard; deux sont anonymes, le troisième attribup^ l'ou- vrage à Gaufroi de Vinsauf, erreur qui s'est perpétuée jusqu'à ces derniers

'') Itinerarium régis Ricardi, edited by parler d'un manuscrit de V Itinerarium conserve

VV. Slubbs (l^ondres, 186^, in-S''), p. lv-lviii. chez sir Thomas Phiilipps et quil lui a étë im-

^'^ Voir ci-après p. \c. possible de \oir. Il n'y a aucune trace, à ce que

^^' Trivet, ëdit. Hog, p. 116, veut bien m'assurer M. P. Meyer, de Texistence

"' M. Stiibbs (p. Lxxiv) dit avoir entendu de ce manuscrit à Chettenham.

LA TRADUCTION LATINE. lu

temps, et que M. Stubbs a parfaitement réfutée et expliquée f^^. On voudrait croire que dans une épitre dédicatoire à son prieur, que les copistes auraient laissée de côté, Richard présentait son ouvrage comme une traduction; mais, malheureusement pour lui, il est évident que Nicolas Trivet a eu sous les yeux un manuscrit Richard se nommait et où, loin de se donner comme un simple traducteur, il affirmait avoir été le témoin oculaire des faits qu'il raconte, c'est-à-dire que ce manuscrit contenait le prologue que donnent les nôtres, et nous lisons : «rQuod si Phrygio Dareti de Pergamorum eversione ideo potius creditur quia quod alii retulere auditum ille praesens conspexit , Dobis etiam historiam Jerosolimitanam tractantibus non indigne fides debetur, qui quod vidimus testamur, et res gestas adhuc calente memoria stilo duximus designandas. -n A la rigueur on pourrait supposer que c'est l'auteur français , nommé dans une épître dédicatoire perdue, que Richard fait ainsi parler; mais que dire de ce qui suit ? (tAt si cultiorem dicendi formani deliciosus exposcit auditor, noverit nos in castris fuisse cum scripsimus, et bellicos stre- pitus traiiquillse meditationis otiuni non admisisse. n Cette apologie faussement modeste, car l'auteur s'est efforcé de donner à son style tous les ornements à la mode de son temps, ne peut s'appliquer qu'à la forme latine de l'ou- vrage. Richard prétend donc bien lui-même avoir écrit cet ouvrage en latin (rdans les camps 19. Ce mensonge évident nous prouve qu'il a eu l'intention de se donner pour un témoin oculaire et un écrivain original , et qu'il n'est par conséquent, comme nous hésitions à le dire au début, que le plus impu- dent des plagiaires.

Mais comment se concilie cette usurpation avec le renseignement, donné visiblement sans malice, du Chromcon Terrœ Sanctœl Voici ce que nous serions enclin à supposer. Il existe ou il a existé ^^^ plusieurs manuscrits de Yltinera- rium ne contenant que le livre I; Giraud de Barri, Roger de Wendover, une continuation inédite de Guillaume de Tyr, ne font d'extraits que du même livre; le Chronicon Terras Sanctae s'en tient également là, et ce n'est qu'arrivé à la première phrase du livre II qu'il renvoie à la traduction d'un ouvrage fran-

^'^ Un maDiucrit du livre I , que possédait ce qui concerne les manuscrits de YlUnerarium

Barth, |M>rtait comme nom d*auteur Guido Ad- et Thistoire littéraire de cet ouvrage, je ne puis

dmanetuU, M. Stubbs a paiement montre Tina- que renvoyer à Tlntroduction du savant éditeur

nité et lorigine possible de cette attribution, anglais, sur laquelle on a inutilement disserté. Sur tout ^^^ Voir Stubbs, p. lxx.

LXII

INTRODUCTION.

çais faite par ordre du prieur de la Sainte-Trinité. Or le livre I, comme nous allons le voir, n'est pas emprunté à Ambroise, et il nest même pas certain que Richard, en l'écrivant, ait eu le poème d'Ambroise sous les yeux (voir ci-dessous p. lxvui). Il semble qu'il ait composé deux ouvrages distincts, l'un (livre II- VI) traduit d'Ambroise, que soii prieur lui avait commandé et que sans doute il lui offrit, Tautre (livre I) racontant la croisade de Frédéric et les événements de Terre-Sainte antérieurs à l'arrivée du roi d'Angleterre (et d'Auibroise) à Acre, qu'il avait pris à d'autres sources.

On peut supposer que, le prieur étant mort, Richard réunit ses deux ouvrages en un , et qu'il eut alors l'idée de s'attribuer non seulement la tra- duction, mais la composition du tout. Le prieur des chanoines augustins de la Sainte-Trinité de Londres fut à partir de 1170 un certain Etienne, mort en 1 198, mais déposé dès 1 197 et remplacé par Pierre de Gornouaille, qui ne mourut qu'en 1221 ^^K C'est sans doute Etienne qui avait commandé à Ri- chard r/ffWoinum, dont la partie vraiment traduite d'Ambroise (livre II-VI) aurait ainsi été composée en 1 1 96 ou 1 197 au plus tard, tandis que l'autre, ainsi que le prologue, il n'est pas fait mention du prieur, aurait été ajoutée ensuite. Nous avons vu que le poème d'Ambroise a être terminé en 1 196 ou 1196, en sorte qu'il aurait été traduit aussitôt après ^^'.jOn se demande, il est vrai, comment le chanoine Richard a osé, en face de ses confrères et de ceux qui savaient de quelle besogne le défunt prieur l'avait chargé, se donner comme un auteur original et un témoin oculaire de la croisade (^).

^^ Voir Dugdale, Manastteon Afif^licanum , t. VI, p. i5o b.

^*^ Il €8t vrai que nos trois manuscrits de Vltinerarium, en mentionnant Jean sans Terre (V, XXII ), le qualiGent de tune comité, ce qui prouverait que le livre a ëtë écrit après Tavène- nient de Jean au trône (Stubbs, p. lxx); mais il ne faut pas oublier que, dans Thypothèse exposée ci-dessus, ces manuscrits ne présentent que la seconde rédaction de l'ouvrage, ces deux mots ont pu facilement être insérés. L'ouvrage lui- même, comme le poème d'Ambroise, semble bien partout parler de Ricbard comme vivant encore.

^^^ On ne saurait en effet supposer que Richard de la Sainte-Trinité, tout en traduisant le poème

français, aurait néanmoins, comme il raffirme, assisté aux événements que raconte ce poème. Nous verrons par la compai^aison des deux ou- vrages quil n ajoute au récit d'Ambroise ri^i qui décèle une connaissance personnelle des Ceiits, qu'il suit son modèle avec une docilité minutieiMe à laquelle n*aurait pu s'astreindre un témoin oculaire, et qu'il commet des erreurs bu des contre sens ([ui prouvent son absence du théâtre de la guerre et son ijgpnorancc des hommes et des choses. Il parait inutile de rechercher si le chanoine Richard est le «r frère Ricbard du Templei) qui fut nommé prieur, k la plaee de Pierre de Cornonaille, en lââQ (Stubbs,

p. I.XXVll).

LA TRADUCTION LATINE. liiii

Quoi qu'il eu soit, la découverte du poème d'Ambroise est venue conûrmer d'une façon indiscutable l'assertion du Chronicon Terrae Sanciae, Jusque-là elle avait paru peu vraisemblable. M. Stubbs a consacré à la réfuter plusieurs pages de son Introduction, qui montrent dans quelles erreurs peut tomber la critique même la plus perspicace quand elle ne s'appuie pas sur des faits. Je ne me complairais pas à rapporter l'argumentation de Téminent historien si elle ne fournissait l'occasion de quelques remarques cpii méritent peut-être l'attention de ceux qui ont à s'occuper de discussions du même genre.

(rll est impossible, dit l'auteur dès le premier mot, que l'ouvrage soit une traduction. 7) En effet : i** le style en est trop différent de celui d'aucun ou- vrage français, en prose ou en vers, du xui* ou même du xiv* siècle; à** il est rempli de citations de la Bible ou de poètes et de prosateurs latins que n'a jamais pu admettre un écrivain français et que, s'il les avait admises , le tra- ducteur n'aurait jamais pu remettre précisément dans leur forme originale; souvent ces citations et ces réminiscences sont incorporées au texte de façon à en être inséparables; 3^ il y a des inversions de sens, des jeux de mots, de petites expressions proverbiales qui prouvent ou que le livre est un ouvrage original, ou que le traducteur a eu plus de part que l'auteur supposé à la forme donnée aux détails; /i^ il y a dans les récits des combats et dans la peinture des souffrances de l'armée une exaltation et en même temps une pro- lixité qui auraient lassé la patience de tout traducteur: a Seul un homme à la fois témoin et auteur a pu soutenir son enthousiasme à travers ces descrip- tions, qui sont pour le fond ce qu'il y a de plus ennuyeux et pour la forme ce qu'il y a de plus animé dans le livrer; «ries passages les manuscrits dif- fèrent par des additions ou des omissions ne sont pas compatibles avec l'hy- pothèse d'après laquelle l'ouvrage serait une traduction, tandis qu'ils s'expli- quent d'une manière satisfaisante dans l'hypothèse contraire ?). J'avoue ne pas comprendre ce dernier argument, et je dirai seulement que la comparaison du français permet aujourd'hui en plus d'un cas de reconnaître ce qui, dans les manuscrits latins, a été ajouté ou omis par les scribes. Quant aux autres argu- ments, ils pouvaient produire un certain effet a priori: on voit comment les faits les ont réfutés. Le travail de Richard a justement consisté à ajouter à un simple et naïf original tous les ornements, tous les oripeaux, tous les caparaçons du beau style latin tel qu'on se le représentait alors. Mais c'est précisément ce style pompeux et prétentieux qui aurait mettre en garde le jugement du

Lxiv INTRODUCTION.

critique. Ce n'est que quand Richard y renonce (et cela lui arrive souvent), quand il se borne à traduire littéralement son modèle, qu'il peut nous donner l'illusion de reproduire Timpression directe d'un témoin oculaire. Sa rhéto- rique nous fait, même sans la comparaison avec l'original, l'effet d'un placage extérieur jeté sur un fond préexistant. Je m'étonne que M. Stubbs ait voulu établir l'originalité de son auteur avec des remarques comme celle-ci : cr Est-il concevable que le discours du roi Richard à ses matelots, dans l'aventure du dromon, puisse être une traduction, je ne dis pas d'une vraie relation des paroles prononcées par le roi, mais de n'importe quelles paroles qu'un homme dans son bon sens aurait pu lui prêter? Ce discours se compose d'une phrase raisonnable, puis d'un vers latin, enfin d'une imitation de formules d'actes légaux 1 De quelle éloquence imaginable cela peut-il être un échantillon? Ce- pendant en latin l'absurdité n'est pas assez grande pour nous frapper dés- agréablement. ^ Je ne vois pas comment cela prouve que l'auteur latin a lui-même recueilli le discours de Richard et n'a pas arrangé à sa guise une indication qu'il trouvait dans son modèle; un tel farrago révèle, semble-t-il, tout le contraire d'un auteur original. Ambroise nous dit tout simplement que, les cr galiots d n'osant pas monter à l'abordage du vaisseau sarrasin , cr le roi jura son serment qu'il les ferait pendre s'ils se relâchaient et laissaient les Turcs leur échappera (v. 2225-2228). C'est là-dessus que notre chanoine a construit sa mirifique harangue : cr Qui fortiter exclamans suis dixit : Numquid navem intactam et illœsam sustinetis abire? Proh pudori post tôt triumphos exactos, irrepente desidia , ceditis ignavi? Nondum quiescendi tempus advenit, dum restant hostes et quod sors ohtulit ultro. Noverit universitas vestra vos omnes in cruce suspendendos vel ultimis afiiciendos suppliciis, si hos sustinueritis abire (1. II , ch. xlu). C'est ce qui s'appelle cr orner sa matière d , et l'exemple est typique, mais on pourrait en citer plusieurs à peu près pareils. C'est le procédé que nous i*etrou vous, poussé plus ou moins loin, chez tous les lati- nistes qui se sont donné pour tâche, du i\* au xni'' siècle, de remettre en beau style soit les produits, barbares à leurs yeux, de l'époque mérovingienne, soit des compositions écrites avec trop de simplicité; c'est ainsi que trois auteurs différents, Baudri de Bourgueil, Guibert de Nogent et Robert de Reims, ont pris pour thème de leurs narrations, plus ou moins élégantes, la simple et sin- cère relation de la première croisade, désignée sous le nom de Gesta peregri^ norum. Un bon rhétoricien comme Richard devait employer ce procédé, et

LA TRADUCTION LATINE. lxv

plus librement encore , du moment qu'il avait pour canevas de ses broderies un récit en langue vulgaire.

M. Stubbs n a pas été sans voir l'objection que les habitudes littéraires du moyen âge opposaient à son système; il la même admise en partie, mais il est loin de l'avoir saisie dans toute sa force. crOn peut répondre, dit-il, que par cr traduction n un écrivain du xni® siècle n'entend pas nécessairement une V ersion littérale du français en latin, et que le mot s'appliquerait également à un livre dont l'arrangement et les détails seraient empruntés à un autre, écrit dans une langue étrangère. . . Mais un paraphraste qui revêt de vie, de cou- leur et d'énergie le squelette desséché d'une de ces «r lettres de nouvelles i^ dont nous connaissons le type médiéval, qui nous en raconte le sujet avec tout l'intérêt et toute lanimation d'un témoin oculaire, celui-là n'est pas un traducteur au sens moderne du mot: son œuvre est une œuvre originale.^ 11 était cependant facile de faire deux parts dans le livre du chanoine de Londres, celle des ornements extérieurs, tout à fait inutiles au récit, et celle du récit lui-même : en le faisant, on arrivait tout naturellement à conclure que cet auteur mérite bien le nom de traducteur pour tout ce qui a de l'intérêt et de la valeur, et qu'il n'est réellement auteur (je ne dirai pas original, car sa rhétorique est en bonne partie un centon) que pour ce qui est insipide et su- perflu. Devant l'assertion formelle du Chranican Terras Sanctae^ cette conclusion aurait pu sortir de l'examen de YlUnerarium^ même en l'absence du poème français; et, dans des conditions analogues, la critique devrait assurément y regarder de plus près avant de rejeter un témoignage contemporain aussi clair et aussi peu suspect.

Toute cette discussion n'a plus d'objet depuis que l'ouvrage mis en latin par Richard de la Sainte-Trinité est sous nos yeux. Il n'y a même pas lieu de combattre sérieusement l'hypothèse qui pouiTaitse présenter à l'esprit, d'après laquelle ce serait Ambroise qui aurait utilisé l'ouvrage latin. 11 y a en effet dans celui-ci de nombreuses traces des rimes de notre poème; nous en relè- verons quelques-unes dans la comparaison qui suit. Il y a aussi plusieurs contre-sens, dont quelques-uns ont été indiqués soit dans le Glossaire, soit dans les notes de la traduction, et dont nous signalerons encore plus loin un certain nombre. Mais il suffit de mettre en regard du texte français un des chapitres Richard a suivi exactement Ambroise pour être convaincu du rapport des deux textes : jamais un versificateur ne pourrait se modeler aussi

I

iwraivsitii lATiosAïK.

LITI

INTRODUCTION.

fidèlement sur un récit écrit dans une langue étrangère, au lieu qu'un tra- ducteur en prose a pu sans grand'peine reproduire parfaitement son original. Nous prenons presque au hasard le chapitre qui nous servira d exemple :

Ahbroisb, V. 6o5-696('^

Quant li dui rei arrivé furent, Li Grifon puis en pais s'esturent; Mais li Longuebart estri vouent, E noz pèlerins maneçouent Que lor trës lor detrenchereient E lor aveirs en portereient; Car de lor femmes se dotèrent, A cui ii pèlerin parièrent ; Mais teus le fist por eus grever Qui n'i deignast rien achever. Li Longuebart e la commune Eurent toz jorz vers nos rancune Por ço que lor père lor distrent Que nostre anceisor les conquistrent; Si ne nos poeient amer, Ainz nos cuidouent afamer^^). Nel firent por nos sushaucier ^^\ Que il firent lor tors haucier E les fossez plus parfont faire : Iço empeira moul Tafaire, E les tençons et les maoaces Qui levouent en plusors places.

Itinrrakiuh, 1. II, ch. xrv^^).

Griffonum, dum reges tanta cum mrtHte vidèrent appulsos, in parte repressa est ar- rogantia, quipjie qui se perpenderent virUUe inferiores et gloria. Longobardi vero coniwna- ciier murmurantes contendere non cessabtilt conviciis et opprobriis lacessere nostros, tentoria se comminantes invasuros ui eos occidereni et res suas diriperent. Zelo qui- dem ducebantur super uxoribus suis, cum quibus nonnuUi peregrinorum colloqueban- tur, pocius ad ipsos irritandos maritosquam ad perpetrandum adulterium. Hac îtaque occasione et invidia perlurbati Longobardi cum communa^^) civitatis semperûi quantum Ucuit nostris erant infesti , maxime pro eo quod ab antecessoribus suis se didicerant olim a nostris fuisse subjugatos , unde quanta poterant nobis procurabant inconunoda, et turrium éxaltabant propugnacula, et altioris profunditatis fossas ainhientes perfodere. Prœlerea ad incitandum animorum impul- sum frequentissimis provocabant conviciis et dehonestabant contumeliis.

Une comparaison suivie entre le poème d'Ambroise, tel que nous Ta conservé l'unique manuscrit, et la traduction latine offre de l'intérêt à plusieurs points de vue. D'une part, la traduction, qui s'appuyait sur un manuscrit tout à fait contemporain du poème, nous indique souvent une leçon meilleure que

^^) Pai introduit dans le texte quelques très légères modifications orthographiques qui le rap - prochent de sa physionomie originale; j'ai îaii de même, soit dit en passant, pour plusieurs des citations données dans cette Introduction.

(^ J'ai imprime en italique les mots ajoutes

par Richard; on voit qu'ils ne font qu^amplifier le texte sans riea y ajouter.

^'^ Mot visiblement pris à la rime française.

(^) Vers non traduit, je ne sais pourquoi.

^*) Cette tournure ironique n^a pas été tra- duite ni peut-être comprise.

LA TRADUCTION LATINE. lxtii

cdle du nôtre, et permet même d'en combler des lacunes plus ou moins im- portantes. D'autre part, il est curieux signaler les contresens et les méprises dont s'est rendu coupable un traducteur si voisin , de toute façon , de l'ori- ginal. Enfin il y a dans la version latine un certain nombre de changements, de suppressions et d'additions qui paraissent bien du fait du traducteur, et dont il peut être intéressant de rechercher la cause ou les sources.

Mais pour procéder à cette comparaison il faut d'abord se rendre compte de la composition de Y Itinerarium. Richard de la Sainte-Trinité a modifié Tordre suivi par Ambroise. Celui-ci raconte les événements auxquels il a pris part dans leur succession même, telle qu'il l'a vue se dérouler. Après un bref ex- posé des causes et des préparatifs de la croisade, il suit constamment la marche du roi Richard , d'Angleterre à Messine, de Messine à Chypre et à Acre, d'Acre à Acre , il se rembarque , à travers toutes les étapes de la guerre. Seule- ment, au moment de la première arrivée du roi en Syrie, il intercale une grande parenthèse, il résume l'histoire de ta Terre-Sainte depuis l'avène- ment de Gui de Lusignan et celle du siège d'Acre jusqu'à ce moment; ici il n'est plus témoin oculaire, mais suit en partie des récits oraux, en partie une source écrite. Richard de la Sainte -Trinité a disposé autrement sa matière. Dans son livre I, il raconte les causes de la croisade, l'expédition de Frédéric (dont Ambroise ne disait à peu près rien), et l'histoire de la Terre-Sainte et du siège d'Acre jusqu'à l'arrivée de Richard, d'après la même source qu Ambroise, mais non d'après lui. Puis, au début du livre II, il prend, après une phrase de raccord, le récit du poète français et le suit jusqu'au bout, en supprimant na- lorellement la grande parenthèse qui répond, dans ce récit, à une partie de son livre I. Ainsi ce n'est que dans ses livres II-VI qu'il suit fidèlement le poème; le livre I en est plus ou moins indépendant. Il est donc bon d'examiner les deux parties séparément, et il est naturel de commencer par celle qui se prête à une comparaison suivie avec l'original.

L. II, ch. I. Phrase de raccord, correspondant à peu près au v. /iBag.

Gh. n»v. 35-58. Richard amplifie son original par des considérations pieuses; il ajoute à la cessation des réjouissances dans la chrétienté occiden- tale celle des querelles et des procès.

Ch. n-=-Y. 59-166. Le traducteur abrège ce qui concerne Henri II et Ri- chard. Il assure que l'archevêque de Tyr avait été envoyé spécialement à

I.

Lxviii INTRODUCTION.

Henri II; mais ce doit être par orgueil national, car il ne sait pas plus qu'Am* broise le nom de cet archevêque, qui était le célèbre Guillaume. Le moti^ donné à la croiserie simultanée des deux rois la peur de chacun d'eux que l'autre n'envahît ses terres en son absence est très vraisemblable; mais, à cause de cela précisément, il peut avoir été imaginé par le traducteur.

Gh. iv = v. 167-180, Richard ajoute le lieu et la date de la mort de Henri II et le lieu de sa sépulture.

Gh. v = v. 181-228. Le traducteur ajoute beaucoup de renseignements précis sur le couronnement de Richard, la mention des massacres de juifs qui le suivirent de près, et un long éloge du roi, il le met au-dessus d'Achille, d'Hector, de Roland, de Titus, de Nestor et d'Ulysse, mais qui contient iin portrait physique intéressant, et tracé, sans doute, d'après des souvenirs per- sonnels.

Gh. VI = v. 229-802. Détails sur des visites de Richard à Saint-Edmond et à Ganterbury ; noms des évèques institués par lui; Guillaume de Longchamp est fait chancelier et grand justicier. Dreues est traduit bizarrement par Druellos.

Gh. vn=»v. 3o3-3/i6. Richard compte cent huit navires au lieu de cent sept.

Gh. vni = v. 3/17-364. Le traducteur ajoute, évidemment d'après une source officielle, l'itinéraire de Richard de Tours à Vézelai (par Azai^'^ Mont- richard , Selles , la Ghapelle-Dan-Gillon (^', Donzi).

Gh. ix = v. 365-448. Ici encore nous trouvons dans le latin l'itinéraire de Richard, de Vézelai à Lyon (par Gorbigni^^', Moulins-Ëngilbert, Mont- Escot, Toulon, le Bois-Sainte-Marie , Beaujeu^, Villefranche).

Gh. x = v. 4/19-510. Tandis qu'Ambroise dit qu'après la rupture du pont les pèlerins passèrent le Rhône avec beaucoup de peine dans de petites barques, le latin raconte que Richard fit construire un pont de bateaux.

^*^ C'est du moins ainsi que M. Stubbs inter- ^*^ On écrit à tort d'Angillon.

prête le Laizi ou Luii des manuscrits; cela pa- ^^^ Satictutn Leonardum de Corbenai.

rait douteux « Azai n*ëtant pas entre Tours et ^^^ Il faut lire Beljiu pour Belivi et traduire par

Montrichard. Beaujeu et non par Belfevilie.

LA TRADUCTION LATINE. lui

Gomme le texte français ne prête à aucune équivoque, il faut croire que le chanoine de Londres a recueilli ici le souvenir inexact de quelque pèlerin.

Ch. XI = V. 5 1 1-534. Ici Richard a commis sur Rise (nom qu'il semble avoir pris pour celui d'une contrée et non d'une ville, et il n'a pas en tout cas re- connu l'antique Rhegium), et sur Agoland un plaisant contresens, qui est re- levé à la Table des noms propres. Le chanoine de Londres était plus familier avec les poètes latins qu'avec les chansons de geste.

Ch. xu = v. 535-558. La dernière phrase, qui, malgré sa longueur, ne contient qu'un développement naturellement suggéré, est ajoutée.

Ch. xin = v. 559-60/i. A noter la traduction du proverbe Tel te vei, tel t'espeir par [vulgo namque dicitur) : Qualem te videOy talem te spero. Le traducteur ajoute de son cru une réflexion sur l'impression produite par la trop grande simplicité du roi de France, et quelques détails, faciles à imaginer, à la des- cription de l'arrivée de Richard. En revanche il supprime ce que dit Ambroise, dans les derniers vers, du mécontentement causé parce fait aux (cGriflbns?) et aux cr Longuebards 7).

Ch. XIV = v. 605-626. C'est ce chapitre qu'on a imprimé ci-dessus en re- gard du texte d'Ambroise.

Ch. XV = V. 627-6/1/1. Richard omet le nom d'fmm^, donné à la marchande de pain (sans doute uniquement pour la rime).

Ch. XVI ==v. 645-830. traducteur a conservé à Jordain del Pin la forme française de son surnom (Roger de Howden l'appelle de Pinu). On ne peut méconnaître l'écho des rimes de l'original dans cette phrase : «Rex Rie ardus uno impetu citius occupaverat Messanam quam quilibet presbyter cantasset matutinas; n Ambroise : Plus tost eurent il pris Meschines Cunsprestre na dit ses matines. Au reste, Richard exagère l'intimité des Français et des gens du pays, qui, dit-il, velut unum ejiciebant populum. Au v. 779, le palatium du latin prouve qu'il faut lire le paleis et non les paleis (voir la traduction). Le latin ex- plique beaucoup plus clairement que notre poème la prise de la ville, et donne des détails qui ne sauraient être inventés; il doit y avoir dans notre manu- scrit une lacune de quelques vers après le v. 79a.

Ch. xvu = v. 83 1-866. L'auteur paraphrase le texte de façon à présenter la conduite de Philippe sous un jour plus défavorable.

Lxx INTRODUCTION.

Gh. xYiu = v. 867-890. La traduction s'arrête à la douzième ligne de ce chapitre. Les vingt-quatre lignes qui suivent dans le latin n'ont rien qui leur corresponde dans notre manuscrit; c'est sans doute une lacune de celui-ci, car ce qui est raconté dans ces lignes, la nouvelle querelle de Philippe et de Richard, et la menace de ce dernier de partir seul pour la Syrie, est tout à fait dans le ton du récit d'Ambroise et se trouve confirmé par d'autres historiens.

Ch. xix-xx = v. 89-1976. Ces deux chapitres doivent être réunis, parce que le traducteur a légèrement interverti l'ordre du récit français. Il donne sur la situation de Mategrifon des détails qui ne sont pas dans le français. La der- nière phrase du latin indique sans doute ce qui manque à notre manuscrit entre les v. 97/i et 976 (la lacune, attestée par Tabseiice d'une rime, doit être placée plutôt qu*entre 976 et 976).

Ch. XXI = v. 977-1062. Âmbroise donne sur les deux messagers envoyés par Tancré à Richard et sur les prélat«i qui négocièrent la paix entre les deux rois (v. 1007 ^') ^^^ indications précises qui sont omises par Richard. En revanche, YlUnerarium est seul à dire que le roi d'Angleterre partagea avec Philippe l'argent donné par Tancré et même la dot de sa sœur, restituée par le roi de Sicile. Aucun autre historien ne mentionne ce fait, et il semble plutôt contredit par les v. 102/1-1026 d'Ambroise; il est possible que le tra- ducteur l'ait ajouté de son chef pour faire honneur à Richard, de même qu'il ajoute à la fin, en citant un vers de Perse, une réflexion désobligeante pour Philippe.

Le chapitre xxn de YlUnerarium manque dans YEsloire de la guerre sainte. H raconte l'entrevue qui eut lieu entre Richard et Tancré, et dont le récit, confirmé d'ailleurs par d'autres historiens, ne doit manquer que par hasard dans notre manuscrit. H est seulement singulier que le texte latin dise de Catane que medio spcuio sita est inter Messanam et Palermum; il y a peut^-être une méprise du traducteur.

Ch. xxui=»v. io53-io8o; ch. xxiv = v. 1080-1108. Traduction exacte, sauf quelques ornements; la remarque d'Ambroise, Gefuial mangier en la sale y est omise, comme beaucoup d'autres analogues.

Le chapitre xxv, racontant une rixe entre les gens de Richard et les Pisans et les Génois, manque, par omission, dans notre manuscrit.

LA TRADUCTION LATINE. mi

Gh. xiYi-"V. 11 09-1 a 00. On remarque dans ce chapitre l'addition de quelques détails, que Richard de la Sainte-Trinité a pu connaître à Londres: le retour d'Aliénor par Salerne, le commandement de la flotte donné à Robert de Turnham ; Richard accuse explicitement, ce que ne fait pas Ambroise, Gilbert de Vascœuil de trahison. Notons encore la définition des divmons.

Ch. xivii=v. 1 30 1-1 3 1 a. Les détails (p. 179) sur la situation géogra- phique de la Crète et sur le mont Camelus{1) sont pris à une autre source; la disposition des rimes des v. 1267-1268 prouve que ces détails n'ont pu figurer dans le poème français.

Ch. xxviii -= V. i3i3-i35/i. Les renseignement donnés à Richard par les gens du navire qu'il rencontra (p. 181) sur ce qu'avait fait le roi de France de- puis son arrivée devant Acre ne se trouvent nulle part dans le poème d'Ambroise ; ils proviennent sans doute de la même source à laquelle Ambroise et Richard ont puisé pour l'histoire du siège d'Acre antérieure à l'arrivée de Richard.

Ch. XXIX «V. 1 355-1 600. Ambroise ne nomme pas l'empereur de Chypre, et son traducteur ne le nommait pas non plus, car les mots Cursac nomine manquent dans le plus ancien manuscrit et ont été ajoutés par un scribe d'après d'autres sources ^^K

Ch. xxx-xxxi=v. 1/101-1627. Cet endroit est très altéré et mutilé dans notre manuscrit du poème français; le récit beaucoup plus clair et détaillé de Yltinerarium doit ici remplacer l'original.

Ch. xxxn = v. 1/128-1564. Après le dernier vers il s'en est perdu dans notre manuscrit quelques-uns, dont le contenu (débarquement des reines à Limeçon) nous est rendu par la dernière phrase du latin.

Ch. xxxui-xxxiv = V. 1 565-1 734. Il n'y a que des divergences insignifiantes ; notons seulement que le traducteur supprime ce que dit Ambroise de la haute noblesse et des puissants parents de Gui de Lusignan.

Ch. xxxv = v. 1735-1760. Le chanoine de Londres a eu des renseigne-

^^^ Ces nioU manquent aussi dans les éditions Tauteur de Yltinermium a|)pelle lempereur de

de fllinerat-ium antérieures à celle de M. Stubbs. Chypre Guenelou, à cause du passage il est

Par une plaisante méprise, le rédacteur de la dit qu'il surpassait Guenehnem proditione (pris

BibHoûtèque des Croisades (t. VllI, p. 85) dit que du v. 1 388 d* Ambroise).

ran INTRODUCTION.

ments particuliers sur le mariage de Richard : il sait qu'il eut lieu le jour de saint Pancrace, et connaît le nom des trois évèques qui y assistèrent.

Gh. XXXVI = v. 1761-1832. Au début de ce chapitre, on remarque la men- tion du maître de l'Hôpital comme intermédiaire de la paix, qui n'est pas et n'a pas être dans Âmbroise : c'est encore une information que Richard aura eue indépendamment.

Gh. xxxvni(*) = v. iSSS-igôa. Il faut noter que le traducteur a complè- tement omis les v. 1879-1906, qui racontent l'invitation pressante de le. re- joindre adressée par Philippe à Richard.

Les chapitres xxxix-xlii, qui terminent le livre II, correspondent aux V. 1963-2298 du français. On n'y trouve guère de différences notables. La date du vendredi après la Saint-Augustin pour la reddition de Kyrsac (p. 2o3) paraît prise, comme d'autres renseignements du même genre, à un itinéraire de Richard. On pourrait croire que le passage sur Pierre des Barres et son entretien avec les gens du vaisseau sarrasin (p. 2o5) se trouvait dans le français et manque dans notre manuscrit; mais en examinant attentivement le contexte de nos deux récits on voit qu'il n'en est rien, et que ce morceau, qui contredit la narration d'Ambroise, a été ajouté par le traducteur, sans doute d'après une information particulière.

L. III, ch. i-ni = v. 2299-2386. La forme Kahadini (a, b) au lieu de Te- chehedini (c) est attestée par le français Quahadin : (voir à la Table des noms propres). La première partie du chapitre in, relative à l'entente des Pisans avec Richard , manque dans le français. '

C'est ici qu'Ambroise ouvre dans son récit la grande parenthèse (v. 2887- /i568) il raconte les événements de Syrie antérieurs à l'arrivée de Ri- chard. L'auteur de l'/dWartum n'a pas, comme Ambroise, à entrerompre et à renouer le fil de sa narration; il la continue tout droit. Dans le chapitre iv de son livre III, il reprend d'abord quelques renseignements donnés aux v. 4531- libbo du poème français, puis le rejoint tout à fait au v. 4569 ^^ '^^ l'aban- donne plus jusqu'à la fin du livre. Il serait fastidieux de poursuivre désormais

(') M. Stubbs, ou plutôt Gale, qu*il a suivi pour la numërotation des chapitres, 0 oublié le

n" xixvii.

LA TRADUCTION LATINE. u\m

la comparaison chapiti-e par chapiti*e. Je n>e bornerai à signaler les c|uolques divergences qui m'ont paru offrir un cei^Unn intérêt.

Le nom de la maladie de Richard est, dans le latin, ainoldia (p. 'ii/i), ol plus loin amaldia (p. 363). Le manuscrit français porte, au pi^emier pasiuigo, leowu'die (v. 6608), au second (v. 9660), len naudie ((jue j'ai corrigé, d'après lo premier, en leonardxe). La mesure des vers ne permet pas d'adn\etlre une forme correspondante au mot latin; je crois qu'il eiU mieux valu, dans les deux cas, lire la renavdie : il semble que ce mot, signifiant w alopécie^, ait été altéré en renaldiey et que les Anglais aient entendu Faimaldie au lieu de la re- naldie^^K

On a relevé à la Table des noms propres (au mot Mahb) Terreur du traduc- teur qui a traduit âl {de la Mare) par illi au lieu d'iile (v. k']*i*i^l\'jfik)\ mais après les noms mentionnés dans le poème il en ajoute une ((uinzaine (p. ^17) qui devaient certainement s y trouver aussi; car d*une part plusieurs des per- sonnages qui les portent se retrouvent plus loin, et d'autre part on reconnaît que la formation de plus d'un couple a été amenée par la rime. Le traduc^ teur a transposé les v. 5o/ii-5o66, qui lui auraient fourni son chapitre xiv et dont il a fait le chapitre \x; il aide d'ailleurs à combler une lacune du uni'" imscrit dans ce passage (voir ci-après, p. 388). Le chapitre xvni du latin manque dans le français, il devrait se placer après le v. Gui^/i. Il est in- dispensable au récit et faisait certainement partie de l'original.

Le livre IV suit fidèlement le poème du v. 5358 au v. 7760, sans qu'il j ait à remarquer aucune différence de quelque inqiortance. On IrouviTa dans la traduction française l'indication de quelques passages le latin a permis de corriger la leçon du texte ou d'en combler des lacunes, Kn revanclu* on constate au chapitre xix un contresens du traducteur qui a mis la critique his- torique dans un embarras que dissi|ie laconnaissame de l'original français ^,

Il n\ a pas non plus grandVhose à remarquer sur le L V ( v, 77O1-1 01 30j, l>p rhapitre \i\ manque d;ms \t* français : il raconte r^omment Ki^hardalla

(leo **l daofi BniniUm. Le ukM rtmutréie «u «eii»: (H UhuÏkw leur^ cUeveui,

<rralo|iécier est atVaU^ hu Irauçai» auu us'' mcU" ' \ otr ii in Ta*U^ dt» iM«a» ^H-ijyt'uë t'i«ilicl<'

«vfiir l#* Didiriniudre de M. Go*Mro) . H ihmi»; OcAiiMKii de Sitfief,

vsm INTHOD-UCTieN.

(FBseafdne regardler tes fortifications de Gem et du