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in 2010 with funding from
Universityof Ottawa
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LE
MAGASIN LITTÉRAIRE
LITTÉRATURE, HISTOIRE, REAIX-ARTS. VOYAGES,
Koinaiis, JNoiivelles, Fciiilleloiis,
KXTRAITS D'OUVRAGES INÉDITS ET DE PUBLICATIONS NOUVELLES.
C^" . . (7/
J/ a 3o ~ O^an^^/er a (^€i€<n-^ /È^^,
TOME SIXIEME,
PARIS,
BOULÉ ET COMl'% IMPRIiMEUP.S-ÉDITEUHS, RUE COQ-HÉRON, 3.
1844
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LE
[A(;a8IN littéraire
LITTÉIUTIKI, HISTOIRE, BEAllX-AUTS, V0V4(iES,
Roinaiis, Noiivi'lles, Fciiillcloiis,
1.XÏKAITS J) OÎVRAGES INÉDITS ET DE PUBLICATIONS NOUVELLES.
/é'^' J/ a 3é - O^a^wier a C^u€<n ^È44.
T03IE SIXIEME.
SOMMAIRES
DES OUVRAGES CONTENUS DANS LE TOME SIXIÈME.
XXXI.
janvier IBM
I8'i3. —Nouvelle du jour, par SI. JIéry. Élremies des bons ménages, par M. Frédéuio
SOIILIÉ.
Samuel Hermann, par M. Marc I'oirmer.
I.e Voisin de campagne, par M. Ki gène (iii\or.
Le Fr<miage de Vif, par M. Marie Aycard.
L'Orateur, par M. Aigustia Ciiai>amee.
Un rrélon, par M. Emile Pages
Le Legs, par M'"= Louise Collet.
Une journée de ce temps-là, pa)- M. le comte A.
DE La Garde. Variétés de philosophie, parM. Charles Nodier. Le Baplênie, scène populaire, par M. IIe:vry
llO:\MER.
Un Aulograplie de Napoléon, par Eo. Antuoine. Scènes de la vie dramatique, par M. Eigène
ItRIFFALLT.
L'Actrice et la Duchesse, par .M. Des Ghiés. Le roi Louit-l'hilippe (Biographie). Une Visite au Creusot, parM. Edouard Lemoike. Idées réirogrades, par M. Théophile Gautier.
xxxn.
Féirier ISal.
Çuaire Amours, par Mii« Élisa Mercoeur. i;ne Histo're Amoureuse, par M. de Balzac. Racliil la CljaMiiercsse,par]M. Horace Raisson. Les Molbliisloriques, par Si. EdouaroFourmer. Poésie : A Sîolicre, par M. J. Lesguilloiv. Le Proscrit, par M. le maïquis de Foudras. Le Secret de la confession, par M. Edouard Le-
MOIÎVE.
Pierre Valéas, par M. Félix Latrade.
L'Angelus, par M. Roland Bai cher y.
l.a Rose de la Vallée, par M. Eigène de Mire- court.
Épisode de 1811: Le Guérillero de Plazenlia, p;ii- M. Charles Expilly.
XXXIIl.
Mars t8{iï.
La Péclie aux lileis, par M. Alexandre Dumas. L'Assassin de Jeanne d'Arc, par M. Paul Fou-
CHER.
Le Progrés, par X'"" Sophie Gay.
La Messe à sept points, par M. .Augustin Ciia-
LAMEL.
Les Suites dune Passion, M. Alexandre de La-
VERGNE.
Les Blancs cl les Bleus, par M. Marie Aycard. Les Fcnimi's |iiiclii|iirï, parM. Emile Souvestre. Miscr(' cl Vertu, pai- M. El GÈNE Noeuyeglise. Grégoire XVI cl son Barbier. Les suites d'un Feuilleton, par M. St-Maurice. Charles-le-ïéméraire, par M. P. Zaccone. Voyage dans la Vallée de Kachmir, par M. Saint
Hubert-Theroulde. UiimariageàGrelna-Green, parM. J. Lesguillon. Les Chasseurs delà Saône, parM. Élie Bertiiet. Force et Fail)lcs>e, par M. PAUL Féval. La Maii'i haie llrune, par S. Henry Bertiioud. Nouvi'lifs a la .\Liin.
XXX IV.
tvrll I8i'i.
L'Orage, par M Frédéric Soulik.
Scène de l'hisloire d'Angleterre, par M. Paul
FOUCIIER.
Un Mariage parisien, par M^MiATTi deGamonu. Les Caprices du Cœur, par M Marc Fournier Un Corsaire sous la l'erreur, par M. G. de la
Landelle. Le Jupon de Flanelle, par M. Marie Aycard. Un Rêve deJeune fille, par M. Charles Expilly. Le Déjeuner du sage Pelloquin, par >1. Edouard
OURLIAC.
Le Tueur Blanc, épisode de la guerre des six de- niers, par M. Franz de Lienhart.
Poésies: la Rêverie, le Style, par Jî. Ch. Nodier.
Les Résignées, par M. le vicomte CHARLfs de Launay.
Marmontelà la Bastille, par M. Edouard Foir- nier.
Les Guêpes, par M. Alphonse Karr.
Nouvelles à la Main.
XXXV.
Mai Ig'jfi.
Aymery Bérenger, par M. Frédéric .'^oi lié.
Encore une âme vendue au diable, parM. LÉo\
(iOZLAN.
Le Dyk de Middelbourgg, parM. le vicomte de
Canourgues. Jules Négat, ou dans le royaume des aveniilcs les
borgnes sont pendus, par M. Wilhelm i exint. Les TroisGénérations, par M. le marquis de l'oi -
DRAS.
Les Trois Nuits de sir Richard l^ockeiill , par
M. Philibeut Audebrand. Fleurs de Mai, par George Sand. La Gemma, par :M. Paul Féval. La Légciidi' des Scpl-Dormans, par M. A. Dumas. Esquisses maiilimes : le Chien du bord, par M. G.
DE la Landelle.— Le Mal de mer, par il. Guy
Podel. Amusemcns de quelques grands hommes , par
M. Edouard Fournier. Pèlerinage au Mont Pellegrino, par M. I éopold
Duras. Mœurs judiciaires en Angleterre, par M. A. L. Le KousUoussou, par "*'*. Poésie: M. Ferdinand Lesseps, var M. Méry. Les Guêpes (livraison d'avril), par M. Alphonse
K VRR.
XXXVI.
Tragédie bourgeoise, par M. Frédéric Soulié. Les Épauletles d'amiral, par M. G. de la Lan- delle.
Ile de Taiti, topographie, pioductioii, popula- tion, etc., par M. L.
Du changement qu'apporlci ait dans nos usages et dans notre conversation la pro( haine découveile des ballons, par M""' Sophie (iA\.
Le > ulnérairc du docteur riiomas, par M. Pail
FÉVA L.
La Vengeance d'un Maure, par Alexandre de
LAVEItCiNE.
Extrait d'un Voyage aux Antilles, par M. A. (Jra-
NIER IIE C \S> \G\AC.
Une Mystilicalinn, parM Eugène Guinot. Le deri.ier Cabaret, par M. Marc Foirmer. Le Bigame, par M. Ad. Delahaye. Une Partie de chasse, pioverhc, par M. Amédee
AUIWUVRE.
Le dernier livre de Chateaubrianl, parM. Ciia-
^EAl;RRlA^T.
Lestiuépcs (livraison de mai), par M- Alpiîonse Karr.
I
Janvier 1844.
Ti*€Ètie centitnes ta Uvi*aison,
4» aimée. —]V^ 3fl.
LE NAGA8M LITTËMI
ON S'ABONNE | CUu'rtttuw, i^istoiK, SfWttrM, 0f oui-2lrt9,i!nîuioir«9, iin«uw,l)oi!05«,
A Paris, RUE COQ-HÉRON, N» 3,
Au bureau du Journal.
El en protince,
Chez les Libraires , les Direcleut» des Posles et des Messageries.
(AFFRANCHin.) Quatre livraisottg pat' tnois.'— Vne livraison par aeutaine.
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Par Miivraiaon*
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CHEZPILOCTETCOMPAGm
&un de 1» Monnaie, 24.
Le Magasin Littéraire se compose des meilleurs Feuilletons, Romanset Nouvelles qui paraissent dans les Journaux ,Ies Revues, on les Livres. On y trouve des Récits de Voyages, des Tableaux de mœurs, des Etudes d'art et des Esquisses biographiques, empruntés aux meilleurs écrivains de la France et de i'étianger.
Ln vertu d'i\n traité spécial passé avec la Société des gens de lettres, le Magasin Littfp.aire, outre ses articles entièrement inédits, reproduit notamment les œuvres de MM. Victor Hugo. Ciiaki-es Nodier, de Balzac, Alexandre Dumas, FrédéricSoulié, Charles de Bernard, Méry, Eugène Sue, LfoN GozLAN, IIoger de Beauvoir. Elie Bertiiet, etgénéralement les o\ivrages de tous les écrivainslesplus distingués.
Il par.iit chaque semaine une livraison composée de aeux feuilles, imprimée sur beau papier satiné, grand in-quarto à deux colonnes, avec couverture imprimée.
Le prix de chaque livraison, qui contient 2,700 lignes (ou 190 mille lettres), c'est-à-dire la matière d'un volume in-octavo, est de TRENTE CENTIMES.
SOMilMAlHE.
1843. —Nouvelle du jour, par M. MÉRY.
Elrennes des bons ménages, par M. FRÉDÉRIC SOULIÉ.
Samuel Herniann, par M. MARC FOURNIER.
Le Voisin de campagne, par M. EUGÈNE GUINOT.
Le Fromage de Vif, par M"'^ MARIE AYCARD.
L'Oraleur, par M. AUGUSTIN CHALAMEL.
Un Frelon, par M. EMILE PAGES.
Le Legs, par M"* LOUISE COLLET.
Une Journée de ce tomps-là, par M. le comte A. DE LA GARDE.
Variéléâ de philosophie, par M. CHARLES NODIER.
Le Baplême, sc^ne populaire, par M. HENRY MONNIER.
Un Autograjihe de Napoléon, par M. ED. ANTHOINE.
Scènes de la vie dramatique, par M. EUGÈNE BRIFFAULT.
L'Actrice et la Duchesse, par M. DES GIMÈS.
Le roi Louis-Philippe.
Une Visite au Crcusol, par M. Edouard LEMOINE.
Idées rétrogrades, par Al. Théophile gautier.
NOUVELLE DU JOUR.
Une table d'Iiote à Toulon.
Cette hisloirc, malgré son'litre, commence le 12 août 1842. Ce jour-là, il y avait un mouvement extraordinaire à l'hOlcl delaCrois-d'Or, à Tou- lon.
Depuis 1830, Toulon est le péristyle de l'Afrique. Le département du Var n'est séparé que par un ruisseau du département de l'Atlas; un pont de vapeur lie la Franco des prairies à la Franc? des lions. Aussi un jour viendra, quand l'orient aura raison contre l'occident, le midi contre le nord, le soleil contre la bmie, un jour viendra oit l'on ne dira plus à Pa- ris qu'il faut abandonner Alger, mais où l'on dira, dans Alger, qu'il faut abandonner Paris. Nous posons aujourd'hui, à notre insu, la première pierre de ce monument de l'avenir.
Quand Alger débarque à Toulon, vers les cinq heures du soir, la table d'hôte de la Croix-d'Ur est iiii véritable réfecloire de caravansérail, où une scène en aciioii do Paul Véronèse. Los convives y forment uno étrange mosaïque de coiffures cl de vèlemens; c'est une bigarrure qui plaît a l'œil , et qui console un peu l'arlislc de la sombre monotonie que
le journal des modes inflige aux populations. A la Croix-d'Or , on s'a- perçoit que l'on se met à table aux portes de l'Orient : on y coudoie des caftans, des vestes de velours, des pelisses, des burnous; on met son cha- peau sur un turban; on dépose sa canne ou son parapluie sur un trophée de damas, de yatagans et de cimeterres ; on interroge en langue franque des Arabes qui vous répondent en provençal; on sert du vin à des Turcs qui le boivent sans eau ; puis, quand arrive le dessert , la confusion des langues éclate avec tant de verve orientale , que le voyageur , rajeuni de cinq mille ans, peut croire qu'il est entré à l'auberge de la Tour-de-Ba- bel, à l'heure où les maçons, fils de Japhet, prennent leur repas du soir. Un fait bien digne de remarque est celui-ci : au moment où les Turcs de Conslantinople adoptent notre costume stupide, noire redingote, notre pantalon à sous-pieds, nos bretelles et notre chapeau de castor , pour sa mettre , disent-ils , au niveau de notre civilisation , nous , occidentaux , nous adoptons le costume des Turcs. Aussi, à la table d'hôte do la Croix- d'Or, les artistes , les spahis , les zouaves , les botanistes de l'Atlas , les poètes, les Anglais , les chasseurs au lion , les Horace Vernet , qui s'en reviennent d'Alger avec leurs barbes abrahamiques, leurs lurbaiis, leurs larges brayes, leurs visages boucanés , humilient si fort notre déplorable nudité, tissue à Sedan et à Elbeuf, que bientôt la France entière rougira des modes de ses tailleurs, et fera un échange complet de ses habits avec les fils du prophète. Toute la question d'Orient est dans ce progrès.
Ce jour-là, quand le dtner commença, toutes les places, moins une, étaient occupées autour de la table. A côié du siège vacant s'était assis un jeune homme de vingt ans, dont la figure, pleine de vivacité, de fraî- cheur et d'étourderie, contrastait avec les faces brunes et gravées do ses deux voisins, officiers de spahis.
A la fin du premier service, le jeune homme, qui n'avait cessé de don- ner des signes d'impaiience, appela un garçon et lui dit :
— Avez -vous annoncé à M. Dherbier que nous sommes h table?
— Oui, dit le garçon, le numéro un va descendre; il finit son cour- rier de Paris.
— 11 paraît que le papa n'aime pas le rôti ? dit l'officier de spahis au jeune homme en lui faisant une pohiesse d'assiette.
— INlon père est toujours accablé d'affaires au moment des repas, ré- pondit le jeune homme.
— Il est dans les fournitures de l'armée, M. votre père?
— Non, capitaine.
— Je lui conseille, pour se mettre en appétit, de faire une traversée do Toulon h Alger. H y a soixante heures, monsieur, que je n'ai n;is un morceau sous la dent. Aussi, en arrivant, j'ai oublié mon courrier de Pa- ris, moi.
— Capitaine, j'aime bien votre costume de spahis, il est superbe!
— Et, encore nous sommes en petite tenue ; il faut nous voir à Baba- zoun quand nons allons faire une course par là-bas.
— Avez-vous do beaux chevaux?
— Comme ça : nous pourrions avoir beaucoup mieux. Moi, je ne me plains pas ; je'suis assez bien monté. J'ai la cavalo de Ben Aissen, une fine béte, je vous eu réponds.
— Araboî
LE, MAGASIN LlTTCUAlUE.
— IVmbl ■! j'> crni-; liioii ; neo à Con>Mnliiu' Pi) 29. On a brannnip ii.-- plipo 1>N cli'vniix fil Alpi^rio depuis l'iniiipalion. C'est un Knl presque irniiwrabU' «ujourd'lmi. t^i . eo IBSO, on ovuil eiabli des h»r»s en Afri- t\i\f>, nous aiirinns la premiùro cavalerie du monde, jCI Bous serions inuiln^< pailotii.
— I .Ml Ml ■ jd'o bien simple, r.ipilain'-.
— \ 1 (Ile n'est tombée dons la ific de personne. Ils ont \OuUi oniser, quoi î dis rochers et de:. Arabes qui ont la
tèle 1 , les rofbers. Il fallait faire d.> l'Afrique le haras de la
France ei um- haute école d'équilaiion. Aimez-vous les chevaux, mon jeune homme?
— Oh! c'est ma passion! je suis fou dos chevaux, capitaine.
— A voire âge, il faut monter k cheval souvent.
— Mon pi-fc a vendu tous ses chevaux... C'est que, voyez-vous, lors- qu'on est dans li-s affairi,^, il faut s'interdire ton» lès. plaisirs.
— Vous aussi, vous Oies dans les affaires?
— Eli! mon Dieu! oui. Mon père nie destinait à la médecine; j'ai étu- dié un an, et me suisdégo<llc de cette science. Je crains l'odeur des hO- piiaux. J'ai passé i l'école de Droit, et afirès trois inscriptions, je me suis dépoi'iio du droit. Alors, mon père m'a reconnu une vocation pour les affaires, et il m'a nommé son commis-voyageur.
— Mon jeune hoiiimo, il n'y a plus aujourd'hui qu'une seule profes- sion pour ceux de vulro âge, l'état militaire. Que diable voulez-vous faire de voire tciniis et de votre jeunesse en l'iance? Vuilh di^c minutes qne j'y suis, et l'ennui m'accable déjà. En Afrique, nous sommes au paradis. Nous vivons comme des hommes doivoiit vivre. Nous faisons une guerre charmanlo. Il n'y a que les maladroits de tués. Nous ga- gnons di's croix, des épauletleset des chevaux. Tel que vous me voyez, j'étais simple hussard en 1835. Lanioricièrc et Changarnier sont deux rois abs'ilus. Lo pays est superbe. Nos batailles sont des promenades à cheval on ries courses au clocher dans des jardins d'aloës, d'orangers, de jasmins et d'acacias. Nous ne savons jamais l'heure qu'il est. Il n'y a pai d'heures en AUiquc. On s'amuse loujoui-s. Que Dieu conserve Abd- el-Kader! Le drôle en campagne est aussi heureux que nous ; il veut faire durer le plaisir. Un jour, je l'ai tenu cinq minutes au bout de mon pislolci. ce co luin de Marabout; sa vie était dans la première phalange de ce doigt. Je ne l'ai pas tué pour no pas tuer la guerre. Vous voyez que j'aime mon état.
Le jeune interlocuteur do rofficier de spahis écoulait avec un enthou- siasnie muet ces paroles, et il allait le traduire en expressions ardentes, lorsque l'arrivée subite d'un nouveau convive suspendit la conversation.
Le numéro 1, ou pour mieux dire, M. Dherbier entrait de l'air d'un liomine d'affaires qui est furieux d'avoir do l'appétit commo un oisif. Son .Iront saillant cl couvert do cheveux gris crépus, gardait encore dans ses plis tous les soucis déposés dans une correspond;uicu de vingt lettres. Il s'assit brusquement il côté de soB jeune fils, releva les manches de son pletot (û- coutil, cl dit au garçon qui lui présentait le potage : Je prends je dîner où il est; donnez-moi uno aile do quelque chose et de la glaco. Vile! vite! à six heures et demie j'ai rendez- vous au Mourillon : il est déjà cinq heure» vingt-cinq minutes, mon petit Antonio.
Aiitonio, en voyant entrer son père, avait pris un air grave et man- geait avec la lenteur d'un homme qui pense à ses aftaires, môme en dî- nant.
— A propos! dit M. Dherbier, en rappelanV le garçon do la table d'un signe iniporieux de la main, j'avais oublié ces dames! Monte au numéro 1 une volaille froide et des confitures. Entends-tu?... Antonio, ta mère et ta sceuronl perdu l'appétil. Il lait si chaud ! Après lediiier, doiiiie-leur un ti ur de promenade au Jardin-des-Plantes; on leur a dit qu'il y avait deux palmiers, et la soeur Hélène ne rabâche que palmiers depuis ce ma- tin. Les femmes n'ont que des foUes en tôle!
Antonio s'inclina devant l'ordro paternel.
— Diable I poursuivit M. Dherbier en promenant ses regards autour de relli|)=e do la table d'hôie, nous sommes quarante h 3 fr. 50 iiar tète, cela fait l 'lO fr. C'e»t joli ! M. Durbcc ne doit pas dire du mal de la guerre d'Alger. Autant chaque j ur, cola fait 2,555 louis.
M. Diierbier se tut pour écouler le monologue d'un convive qui résu- mait une discussion sur l'Algérie. L'orateur était «n homme do trente- cinq ans, calme et grave dans sa figure austère cl dans son lorso raidi sur le do.ssier de sa chaise. 11 parlait en regardant son assiette vide, sur laquelle il battait la mesure avec la poinle d'un couteau.
— Oui, niessi(.ur.s, disait-il, nous sonmies on co moment h la période do la guerre de Marins en Afrique. Les deux siluations sont parallèles. Abd-el-Kader est Jiigurlha sous «n autre nom. avec celle diflérence toutefois qur notre jeune émir n'est pas sangiiiiwiic et cruel comme Jii- gurtha. Car vous savez très bien que Jugunha lit périr dans d'horribles tortures le malheureux Adhcrbal, pctit-lbs do Mos-siiiissa. Nous n'avons jicle de cette nature à reproeh'.r à Abd-el-Kad< r. A cela près, nos giu ries >ont le- UM'ines. M.irius, comme dit Sallii-te, battait toujours Jugurtha, mais ne icrminait jamais rien, ainsi que l'aUeste ce passage. Quw posl- f/uam niariut gloriosa modo neque ielll palrandi coanûvil, etc. L'ne res- semblance nous manque encore, mais allendons, e( l'histoire contempo- raine nous 1j fournira ; car les siècles se copient uiol h mot. Celle res- scniLl.'iice la voici. .
Un jourviendraoùle gérerai Négrior.lui ou son successeur, sera bloque dansCon-lanlincpar Abd-el-Kader, comme Adherbal le fut par Jugnrlha dDisscfite ni'^me ville, ■■•lors appeléeCirla.ll'devrait résnllerpnur noiK une
bonne leçon de celle expérience antique. Ce serait de restreindre la con- quête et d-' nous créer une colonie fertile sous le canon d'Alger. Nous aurions ainsi une province féconde, plus b lie que la Tourraine (>u la Noi nintidie, s. méo Ue petits villages à redoutes étoilécs. se di'fendant l'un l'outre, it qui ilcviondraient lientût des ceniics d'agriiuliiiro et d'indus- trie, dans un climat qui donne toujours beaucoup h i eux qui lui deman- dent peu. Il n'y a quo trois choses pour nous on Afrique : Al;ier, le Sahel et la Miiidja. .\lger est le cbilieau, lo Sahel le jardin, la Miiidjn la cam- pagne. Aux deii.x extrémités de la campagne, nous fortilions ("oleah et Blidah, cl de reiioulcs en redoutes, ou de villages en vilbiges. nou-. éta- blissons des lignes de défense qui permeit' ni à l'induslrioel h l'agricul- ture de se développer, sans être inquiétées [«ar les Arabes. Envoyons en- suite dans le Sahel quatre mille forçats qui auront au bout de cinq ans la perspective de la liberté; employez leurs mains robustes h défricher ce beau pays, voisin d'Alger, ces riches vallées, ces ravins sauvages, où il y a tant de soleil, de sol généreux et d'eaux vives, et dans un laps de temps fort court, nous aurons une pelile et jeune France sous l'Atlas, qui nourrira sa vieille mère, comme autrefois la Sicile nourrissait Homo sous la qucslure de Ckérnn. Au reslc, messieurs, ceci n'est qu'unctîs- qiiissc do mes idées; j'espère un jour développer à la tribune mon sys- tème avec quelque succès.
L'officier des spahis caressa le bout de sa longue barbe, et fit un léger mouvement d'épaules; mais tout son mépris pour la théorie du préopi- nant se borna à ces signes muets de désapprobation. M. Dherbier sepêa- cha sur l'oreille de son fils el lui dit :
— Ce monsieur parle supérieurement ; c'est un député. Je saurai son nom. Il nous faudrait beaucoup de députés comme celui-lh.
M. DherbiiT, qui avait accompagné d'un long sourire approbateur le système de l'orateur de la table, cherchait une occasion de nouer direc- tement l'entretien avec lui. Elle ne se fit pas attendre.
Après un échange de phrases avec ses interlocuteurs, le partisan do la colonisation restreinte prononça ces mots :
— Au reste, messieuis, après avoir étudié la colonisatiou romaine dans les livres, il est utile pour un économi~le d'observer la colonisation an- glaise dans les Indes... Ce sera le but de mon dernier voyage. - "
— C'est un voyage bien court aujourd'hui, dit M. Dherbier ; une pro- menade de quelques mois.
— Je ne suis pas bien fixé sur les détails et l'ensemble d'un pareil voyage, dit lo voyageur; mais h Marseille je prendrai mes renseigne - mens.
— Si monsieur lo désire, dit Dherbier en s'inclinaut, je puis les lu} fournir moi-même. J'ai des actions dans la maison Wagliorn et compîÇ giiie, de Londres. Nous avons l'entreprise du vojage de l'Inde.
— Ah! voilà qui se rencontre bien! Je vous serai très obligé , mon- sieur de votre complaisance. Je connais parfaitement l'iiinéraire de Malte en Egypte. Quel est le prix du passage de Suez à Bombay?
— Première classe? De\i\. cents roupies, et cinquante pour un dMueà- tique, les frais de la table en sus, bien enlcndu. C'est le prix de la ca- bine. De Suez à Culcutia, en faisant échelle à Ceylan et a Madras, une cabine pour deux passagers, choisie dans les meilleurs numéros 1, 2, 13 et 14 est payée 1,500 roupies. Vousvoycz que c'est pour rien. Au reste, monsieur, si vous avez la bonté de ino donner un quart-d'heure après dîner, je mellrai sous vos yeux le travail que j'ai fait sur le voyage de l'Inde ; je le porte toujours avec moi. Il esi là haut dans mes papiers.
— On n'est pas plus obligeant, monsieur : j'accepte votre offre avec le plus grand plaisir.
Dans le lumulte qui accompagne la fin d'un dîner, M. Dherbier donna ce conseil à sori fils : Antonio, mon ami, dans le long voyage que tu vas faire, ne dîne jamais seul dans la chambre, comme un grand seigneur qui méprise riiistruction; prends toujours Ion couveil à tuble d'iiùl..". On y rencontre des hommes érudiis, on y fait d'e.xcellent ;s connaissances, et rien n'est perdu. Voilà un député qui pourra m'ètre utile un jour : si j'eusse dîné dans ma chambre, je ne l'aurais pas connu.
M. Dherbier se leva, et arrondissant gracieusement son bras, il dit au voyageur : — Monsieur, je suis à vos ordres.
Les convives roprirent leurs chapeaux, leurs épées, leurs cannes, leurs turbans, leure calottes, leurs burnous, leurs casques, et se répandirent dans les corridors avec le fracas d'une charge de cavalerie à pied.
Antonio se laissa dépasser par son père, et ne voulut pas se séparer do l'officier de spahis sans lui laire l'adieu d'un bon serrement do mains. L'ollicier frappa sur l'épaule d'Antonio, et se relevant dans toute la sou- plesse de sa liaule taille, il lui dit :— Mon jeune homme, tous ces théori- ciens de papier nous font plus de mal que les Arabes; méfiez-vous de C05 gens-là. Voire père m'a l'air d'un bon cnfanl; qu'il se tienne sur ses gardes! Il a trop d'affaires pour avoir lo temps d'Oire fin.
— Vous connaissez doue co monsieur? demanda vivement Antonio.
— Non, je no le connais pas, mais sa figure n'est pas de mon goAl : il a lo front dur. l'o'il vert, le nez de l'aquilin le plus aigu, la bouche sans lèvres. Nous sommes habitués à V'iir des hommes, nous, puisque les ar- mées en sont faites, ctjo vous réfonds que je ne me trompe pas sur lo comple de ce colonisateur à l'arrosuir. Il cherche à se coloniser. Adieu, mon brave jeune b.omme; venez nous voir là-bas; je vais marier ma sœur à La Uoeliellc, et je m'en reviens après le bal. Demandez le capi- taine de spahis Ruslan-lî-y : c'est mon surnom.
— Capitaine, je ne l'oublierai pas.
Lorsque Antonio entra dans 1 appartement numéro 1, son pire venait
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de préscnler l'élrangcr à ?a femme et h sa fiile. Celui-ci disait en se re- levant d'une profonde salutation: « Vwiment, monsieur Dhcrbier, on ne saurait deviner laquelle de ces deux dames Cil la mère de l'autre I »
En faisant la part de l'exagération qui accomiiagne souvent une ga- lanterie, ce compliment était assez juste. L'éclat do la jeunesse ra3'onnait sur le visage de la mère et de la fille. On voyait que Mme Dlierbier avait reçu le litre d'épouse à l'âge le plus rigoureuscmcnl légal du code de l'fiymen, ce qui donne souvent aux mères la joie de paraître les sœurs de leurs filles. Mme Diierbier a sur toute sa personne cette distinction ai- sée dont les femmes mtelligentes de la classe bourgeoise savent se paier de nos jours, dans les habiiudes d'une grande fortune et d'une bonne éducation : c'est une blonde charmante, avec des traits d'une délicatesse exquise, avec des yeux d'un bleu vif comme le noir, avec des lèvres vc- louiées, où la parole et le sourire se confondent toujours. Ses cheveux, d'une teinte lumineuse et douce, se divisant sur le front en ondulations gracieuses, viennent se rattacher avec opulence derrière la tête, et re- lombent en cascade d'or fluide sur l'ivoire arrondi du col ; la réunion de tous ces charmes ne constitue pas la beauié sévère- et classique comme rariisle la demande pour son œuvre ; mais en dehors des exigences de l'art, il y a une grâce et une séduction sensuelles qui donnent un attrait particulier à la fenune en l'éloignant du domaine de l'idéal. Telle est Mme Eugénie Dherbier, et elle forme un contraste piquant avec sa fille Hélène, brune svelie, avec des cheveux d'un noir d'tbène, et une de ces ligures d'ange sérieux, comme le peintre Fiésole les incline dans la scène du jardin des Olives. Ainsi posées l'une et l'autre, la mère elfleurant de ses lèvres le front adorable de sa fille, elles étaient bien la femme de la terre et la femme du ciel.
51. Dlierbier traversa uu archipel de malles, de caisses, de ballots, atti- rail ordinaire des riches familles en voyage, et ouvrit une cassette pleine de pa(iieis qu'il éparpilla sur un guéridon avec la plus vive dextérité. Les deux dames et Antonio, qui paraissaient avoir une mortelle aversion pour luuie chose ressemblant à une affaire, se groupèrent sur le balcon, où les arbres et la fontaine voisine envoyaient une fraîcheur délicieuse. L'étranger inconnu, dans lequel M. Dhcrbier s'obslinait ii voir un député, suivait d'un œil attentif, et en silence, la revue des registres de coin- nitrce à mesure que la main exhibait au grand jour leurs numéros et leurs titres. Cette opération lui donna, beaucoup mieux qu'un entretien aurait pu le faire, la plus haute opinion du rôle que M. Dherbier tenait dans rindu=lrie européenne : il voyait défiler devant lui tous les noms des villes commerçjntes de l'univers, gravés en majuscules sur des cou- verUires de parchemin, et accolés à des initiales mystérieuses. Tout en fouiUelant cette bibliodièque universelle, pour y trouver le chapitre de la maison Wngorhn et compagnie, M. Dherbier faisait un monologue assez clrange : « Vous avez vu là, monsieur, disait-il, à peu près toute ma famiilo... J'ai déjà eu le malheur de perdre nu femme... lanière
d'Antonio et d'une autre filic qui n'est pas avec moi.... J'ai déjà
connu les ennuis du veuvage... Lorsque l'on est dans les affaires comme inoi , et quelles affaires!... il faut so marier, surtout si l'on a des cufans... Où diable ai-je fourré ce registre de Wagorhn!... Il était avec ma série des Indes-Orientales !... Je me rappelle fort bien que mon associé me l'a donné à Paris... Oh! nous le trouverons... j'ai encore un quart d'heure à moi... Prenez la peine de vous asseoir... Antonio, je n'ai plus besoin de toi; je te reverrai ce soir, à neuf heures, pour le donner ma dernière instruction. Conduis ces dames au Jaidin-des-Plantes, sur le port, à l'Âisenal, où tu voudras.
Les clames et le jeune homme que cet ordre rendaient enfin libres, fi- rent en un clin d'œil leur toilette de promenade et descendirent l'esca- lier lestement, comme s'ils eussent craint d'être rappelés.
Comme ils meitaienl le pied sur la place bruyante qui sert de cour à l'hAtel, d»s fanfares éclatèrent dans la rue voisine. Celait un régiment qui parlait pour l'Afrique, musique en tête, enseignes au vent. L'orclicslre militaire exécutait le finale du deuxième acte de Robert, ce supeibe cri de ci/Uibal que M ■^crbuer a composé, une main sur le clavier, l'autre sur la garde d'une épee. Les soldats, en défilant, semblaient faire éclater sous leurs pieds, les noies fulminantes de l'hymne belliqueux. Ou aurait dit qu'nn ouragan d'harmonie emportait tous ces hommes, lous ces drapeaux, loutcs ccsba'ionnellcs, ce fleuve d'acier et de tètes manaçantes, à quelque balaille promise au lendemain. Ceux qui les regardaient passer, entraî- nés eux-mêmes par l'excitation des fanfares, la furie des cuivres, i'cbranlomeiit du sol, se ruèrent, par les rues voisines, vers la rive du port, où los premiers guidons-du régiment saluaient déjà les flMumes des navires. Le tableau s'était agrandi comme l'horizon. Il semblait que la ville guerrière faisait de solennels adieux à une de ces armées qui al- laient humilier les Pyramides où l'Atlas. Un murmure enivrant résonnait dans le flruc des vaisseaux et des citadelles. Les tamboui-s et les clairons cjliaiigeaiont des roulemeus et des fanfares avec les orchestres lointains de l'ciCadre, et lus regards qui suivaient lo vol dos canaux, le flux et le r-fluï des soldats et (les maiins, le frémissinietit des ailes des frégates, le jeu des pavillons dans la douce lumière du soir, s'arrêtaient toujours sm le colosse à trois ponts, immobile devant la grosse tour, la proue tour- née vers Alger, île noire qui n'attendait pour s'envoler comme un oi- seau qu'un signe du doigt de l'amiral.
Parmi les groupes de speclateixs que nos soldais d'Afrique avaient en- traînés sur la rive du port, il s'en troinait un [ilus intéressant que tous les aulrus, cl qui, eu toute autre occasion, auiait seul absorbé l'admira- lion et la curiosilé publique. C'étaient no» deux jeunes dames de l'hOiel
de la Croix-d'Or, et leur brillant cavalier, l'étourdi Antonio. Ces trois per- sonnes paraissaient attendries à ce spectacle, mais elles gardaient ce si- lence expressif qui accompagne une vivo émotion. Quand le régiment fut parti, la mère d'Hélène fit un sourire mélancolique el dit : Mon Dieu ! que cela est beau ! Il faudrait toujours voir de ces choses-là pour vivre! Vrai- ment, je rêverai de ce départ toute la nuit!... N'est-ce pas, Hélène, que cela t'a fait du bien ? La jeune demoiselle inclina majestueusement la tête.
— Ma sœur, dit .\ntouio, cela m'a rappelé ce vers de Violer Hugo que nous lisions ensemble, un jour... tu sais...
Et les vieux balaillons,qui passaient dans les villes Avec uu drapeau mutilé. Les dames el Antonio se turent pour écouter les lointaines musiques du régiment et de l'escadre , et pour suivre encore des yeux nos soldats qui saluaient en passant le vieux Muiron , celle frégate qui ramena Bo- naparte d'Egypte, après la victoire d'Aboukir.
En ce moment un canot s'arrêta, et M. Dherbier, malgré ses cinquante ans, s'élança de ce canot sur les dalles du quai.
— Eh bien ! mes enfans , vous êtes encore là ! dit-il en serrant avec une véritable affection paternelle et conjugale les mains de sa femme , d'Hélène el d'Antonio ; si je vous eusse donné rendez-vous sur ce carré de pierre, je ne vous aurais pas rencontrés ; prends mon bras, Hélène ; Antonio, accompagne ta maman. Il faut rentrer à l'hôiel... J'ai cent choses à finir avant la nuit... J'arrive du Mouiillon; vous voyez que je n'ai pas perdu mon temps... J'ai vu les ingénieurs; il n'y a rien à faite; le terrain est trop cher. J'écrirai au ministre. On agrandit Toulon de co côté : l'idée est bonne. Toulon crève dans sa peau ; il faut qu'il s'étende du côté de la mer. Le génie lui dispu:e la terre pouce à pouce. La mer est large avec do bons piiolis. A propos, mesdames, je no vais pas seul à Alexandrie, j'ai un compagnon de voyage ; ce monsieur que vous avez vu dans ma chambre, noire convive, tu sais Antonio, celui qui parle si bien d'Alger. Il n'est pas député, il le sera ; il se porte condidat au col- lège de... qui va faire une élection, parce que son représentant vient de recevoir une fonclion salariée. Les électeurs sont furieux. M. de Céran , c'est le nom de ce monsieur, m'a lu sa profession de foi. Ah! c'est fière- ment touché! surtout le passage de l'Algérie. Antonio , nxon ami, écoule, tu trouveras mes instruciions sur le guéridon de la chambre. Tu pars à neuf heures, ce soir, pour Aix. A Aix , tu as ta place à la malle-poste. Tu ne t'arrêtes à Paris que pour voir mon associé.- Dans six jours, tu se- ras à Londres. Songe , mon enfant , que ton rôle d'homme sérieux com- mence. Tu dois cire tout aux affaires, enlends-lu? tout aux affaires. C'est l'esprit du siècle , et le meilleur. Jusqu'à présent , tu n'as rien fail ; au- jourd'hui lu as vingl-un ans; lu es majeur; tu me représentes à l'éiran- ger. Ainsi , mon ami , je te laisse réfléchir sur les devoirs , et je compte sur ton bon sens.
Us entrèrent à l'hôtel. M. Dherbier appela son domesiique et lui dit :
— Que les chevaux soient prêts à neuf heures; il nous faut une heure et demie pour aller à la campagne de mon frère ; nous y arriverons au clair de lune el au frais.
Et M. Dherbier ajouta, comme en aparté : — Ce cher frère, il y a vingt- cinq ans que je ne l'ai vu! Voilà ce que coulent les affaires! Ah! nioa Dieu 1 il faut se sacrifier pour ses enfans.
H. nu Egypte.
En débarquant au port d'Alexandrie, M. Dherbier et M. de Céran étaient les meilleurs amis du monde. M. de Céran, comme tous les esprits sé- rieux, ne craignait pas le mal de mer; il usa de ce privilège en passager officieux, et prodigua les soin s les plus déhcals el les plus assidus à M. Dherbier, lequel en témoigna la plus vive reconnaissance, dès qu'il put parler.
La terre ferme avait rendu à M. Dherbier la parole, le courage et l'ac- tivilé.
— Nous nous séparons momentané nent, dit-il à son compagnon do voyage, mais c'est pour nous revoir bientôt. J'espèro que vous m'accom- pagnerez au Caire, à Suez el ailleurs.
— Dès que mes études me le permettront, dit M. de Céran, je serai tout à vous. J'ai quinze rudes jours à passer à Alexandrie; il faut que jecauso long-temps avec M. Gautier-d'Arc, mon ami, un homme charman', qui connaît Mchemet-Ali conimo je vous connais. Ceci =e raliaehe à la ques- tion politique. La question commerciale aura son lour, et je veux l'ciu- dier à fond dans les maisons européennes. H faudrail que chaque députe fit, comme moi : un noviciat en pays étranger. Quelles vives clartés peut jeter dans les affaires publiques un homme qui arrive avec l'cxpérienco de visu el audita'.
Les deux voyageurs se serrèrent affeclueusemont la main; l'un des- cendit à l'hôtel d'Orient, cl l'autre à l'hôtel d'Europe, placi; desConstds.
M. de Céran contracta le mémo jour quelipies amitiés d'occasion ; il essaya la vie orientale dans ses procédés les phl^ iionelialans ; il fil da longues promenaues avec le jeune docteur lia tal, du paquebot le Sca- mandrc; il eut de charmans cntivlions avec .M. Wolmann, ce voyageur aveugle qui écrit ses impre.'^sions de voyage et peint les ruines et les monumens qu'il a vus avec h-s doigis; il acheta des diibouques el deâ caftans de rencontre au Grand-Bazar; il nbu«a du sommeil, de la siesia
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el d.' la ïio horizonialc; ei les qiiinzo jour» de ses graves tludes euml cspirés, il se rendit chez M. Dlierbicr, en offeciani le maintien] d un h >mmc accablé sous le poids des veilles et des niédiiaiions.
M. Dlierbier venait de lorminer un faisceau de kilrcs qu'il eipédiait aux cinq parties du monde. Il se leva vivement pour recevoir M. de Cé- ran. et rajiisi.int sa loileiie dévaM-e par les convulsions cpistolaircs : I _ Mon cher monsieur, dit-il, je suis nrft à partir avec vous pour faire une promenade dans le désert ; il y a de bons coups h faire de ce cOie, je coMnais la place.
— Celle promenade nous délassera un peu, dit doCéran; quant à moi, je suis accablé ; il nous faut des disiraciions, joie sens; il paraît que votre len ps et le mien n'ont pas éié perdus à Alexandrie.
— Oh I monseiir de Ccran, j'ai travaillé comme un dromadaire, sans lK>irc ni manger. Vovez mes papiers et mes notes : tout le commerce d'Orient est là. Je s.iis la partie des cotnns sur le bout du doigt ; je vais faire une révolution avec ma maison d'Anvers; j'enlève au marché de Liverpool le conini.-rce des cotons avec la Belgique; j.; le donne au Ha- vre. Est-ce national, cela ? La Belsique consomme cliaquo année huit millions de coton. Le Havre est appelé par moi à devenir l'entrepOt de la Belgique. Q.iaranie-deuï navires belges sont entrés au Havre en 1S41. Vous voyez que mon idée est secondée par le mouvement naturel du pavs. J'écris à mon filsAnlonio, qui doit être h Liverpool à cette heijre, et "je lui donne, dans cette lettre, des instructions en conséquence. J'es- père que voilà un heureux résultat !
— Un magnifique résultat, mon cher monsieur Dherbierl je vous sou- tiendrai à la tribune , dans la discussion du budget des affaires élran-
— Oh ! ceci se rattache à la question de l'union douanière entre la France et la Belgiqu >.
— Evidemment. C'est ce que j'allais vous dire, monsieur.
— Il paraît que vous avez éiudié cette question ?
jai eu deux audiences d'Artim-B'v pour cette question. Seulement
je pense que nous pourrons expédier d'Alger beaucoup de coton pour la Belgique.
— Oh I monsieur de Céran, le temps n'est pas encore venu...
— Il viendra.
Oui, mais cet avenir appartient h nos enfans. Songeons au présent ;
c'est l'essentiel. Nous partirons demain pour exploiter le désert, n'esi-co pas?
— Je vous accompagne au bout du monde.
— Il est bien possible que j'aille jusque-là.
Avec son Tartufe, Molière a rendu un mauvais service à l'espèce hu- maine ; dès qu'un homme ne se piésente pas, en habit noir, les yeux baissés, en parlant de sa haire et de sa discipline, on ne se méfie pas do lui. Aujourd'hui, on enlèvera facilement à un père de famille sa femme, sa fille, sa cassette, h condition qu'on ne remplira pas dcf, devoirs pieux, cl qu'on n'agira pas dans l'intérêt du ciel : aujourd'hui. Tartufe serait le seul intrigant qui ne réussirai! pas : à son premier vers on le chasserait de chez tous I s Orgons.
M. de Céran portait sur le paquebot du Nil une veste blanche, un cha- peau de paille et un pantalon de toile à la russe ; allez vous méfier d'un Tartufe vèiu de celte façon : il appartenait d'ailleurs à l'école philosophi- que du dernier sièdo, et, dans ses intermèdes d'esprit sérieux, il avait égayé M. Dlierbier, en faisant un parallèle entre Joseph en Egypte et AilimBvy, qu'il plaçait fort au dessus du minisire de Pharaon; son li- vre favori éti>il les lîaines deVolncy, ouvrage, disait-il, qui avait détruil à jamais l'hydre des superstitions.
— Vous méritez toute ma confiance, disait M. Dherbier à M. de Cé- ran. cl je pui^. maintenant, dans nos loisirs du paquebot du Nil, vous rxpliquer tous les secrets de mon voyage. La nature, je l'avoue sans amour-propre, m'a donné l'intelligonce des vastes opérations. Je puis dire que je porte dans la tète lacailcde l'univers commerçanl. Inter- rog-'Z-moi sur les besoins, les produits, la richesse d'un pays quelon- qiie, et je vous répondrai avec les chiffres du plus exact des slaii>ticiens. J'ai di?s maisons dans toutes les capitales du globe, et je connais la ba- lance dJ mes grands-livres, ausii bien que mes nombreux agens qui rétablissent eu cent lieux différens. Je saisie travail qu'on me fait h l'é- tersbourg el h Calcutta, eomme celui que je dirige moi-inème à Paris. Personne, je I3 crois, ne représ(>nlc mieux que moi le génie de ce siècle travailleur. Les conquérans guerriers ne sont plu; de mode; ils ont cédé leur place aux César, aux Alexandre, aux Napok^n du commerce. Nous rêvons aujourd'hui la conquèie du monde ; uoiis avons des armées de commis , des cavaleries de chevaux de poslo , des escadres de vapeur , el une artillerie de lettres de change , Urées sur les quatre points car- dinaux. N lUS ne voulons pas souffrir que ce globe ait un rocher ou un grain de sable oisif. Tout est bon à quelque chose; si le désert est pa- resseux, c'Cil qu'on lui permet del'Olie. Le désert doit travailler comme la ville. Mauvaise excuse de dire , je ne fais rien, parce que je suis un désen. Voilà le Nil ; un fl 'uve fainéant ; un grand diable de fieuve qui reste les bras croisés , pour amuser les crocodiles. Eh bien! nous exploi- terons le Nil. Avant nous, savez-vous ce qu'on faisait? On dépensnii une série de millions pour découvrir Ks sources du Nil. Mon Dieu ! que nous importe h nous cle savoir si le Nil a des souices, ou s'il n'en a pas! 11 existe comme fleuve, voilà l'essentiel ; il existe comme agent, comme moteur, comme irait d'un'on; apr'-^, qu'il vienne d'où bon lui setni-le.
ceh nous est fort égal! Approuvez-vous co préambule, monsieur de Cé- ran?
— Vous parlez comme un sage de la vieille Egypte, cher monsieur Dherbier. Cent fois j'ai fail les mêmes réflexions. "L'autre jour, même, en lisant lesltuines de Velney, je fermai le livre, et je me dis : Pour- quoi y a-l-il des ruines? h quoi servent les ruines? à domicilier des lé- zards, voilà tout. Il faut donc exploiter les ruines. Il ne laut pas que, lorsque tant do monumens travailb'nt au soleil, il y en ail qui restent oi- sifs, sous pr texte qu'ils tombent en ruines. J'ai"ju dans Hérodote que l'Egypte était une bingiie rue do villesdont le Nil éiait le ruisse;iu; celte rue 'était fort difficile à bâtir lorsque les pierres dormaient dans les car- rières de la chaîne Libyque ; mais aujourd'hui les pierres sont là, suus notre main; elles sont proprement équjrries. elles ont leurs aiêies vives el leurs queues- d'hirondelle, elle n'attendent qu'un bras pour les remuer. L'Egypte est un chantier qui ne demande que des manoeuvres.
— Les manœuvres viendront, monsieur de Céran. Nous réveillerons tout ce qui dort ; nous utiliserons l'inuiile. Comprenez -vous qu'on ait laissé dans l'inaction, pendant quarante siècles, les pyramides du Caire, lorsque nous payons en Franco vingt francs le mètre carré, el dix francs quelques pouces cubes de pierres d'Arles, pour bâtir une usine ? Avec Arlini-Bey nous avons longuement causé pyramides; nous sommes en marché pour la grande; il mêla cède à un prix raisonnable; ce sera, dans un an, la plus belle raffinerie de sucre du monde entier, et à deux, pas des Indes; Bombay, Mjdras el ("alcuila nous consommeront autant de kilogrammes do raffinés que ma pyramide leur en donnera. Je vais établir mon comptoir à Suez. La maison Waghorn de Lonilres m'écrit , par ledernier|courrierd'/ndin-.Vai7, ackete: une pyramide à toulprix. Ariim-Bey m'a demandé en échange une machine anglaise de la force de cent chevaux ; j'ai demandé le grand Sphinx par dessus le marché. Vous voyez que l'affaire est en bon train.
— Superbe affaire, monsieur Dherbierl
— Mon excursion au Sinaia un but beaucoup plus sérieux encore, mou cher monsieur de Céran. Je vais y fonder de vastes pépinières de nopals pour l'exploitation de la cochenille. Cet insecte, vous le savez, a une pré- dilection marquée pour le nopal égyptien, qu'd préfère au méméla, le nopal de Caslille. Le méméla recueille la poussière, le nopal la repousse. Cet éta- blissement me permettra d'avoir, dans le voisinage, une belle filature de soie. Les mêmes agens veilleront aux deux choses. La main-d'œuvre pour la raffinerie, les pépinières de nopals, et la filature, sont payés au taux le plus modique. Le Druse demande vingt-cinq sous par jour, el le Fellah se conienie de la moitié : je Ji'emploierai que des Fellahs. .Mon ingénieur, que j'amène avec moi, est chargé d'étudier l'embranchemenl que je me propose d'élablir sur le j-ai7-icni/ du Caire à Suez. Le nouveau système de paquebots qu'on doil organiser en 18'i3 me permettra de prendre mes produits au Sinai, ou à Suez, et de les déposer le dixième jour sur le quai de Marseille, et le vingtième à Calcutta. Ce plan se combine admirable- ment avec une autre opération que j'éludiedepiiis six mois, et que j'amè- nerai à bonne fin. Le lemps est venu de ressaisir le commerce des pelle- teries sur les côtes de la Chine. Vous savez que le vaisseau \vSolide, du capitaine Marchand,avail fait une belle expédition pour ce genre de com- merce. A celle époque, il y avait des pays lointains ; la Chine ou la lune étaient sur la cario aux mêmes degrés de longitude. Aujourd'hui la Chine est la, devant moi, sous les sycomores de cette rive du Nil. Der- rière ce bouquet de palmiers il y a des Chinois ; faites un pas, vous êtes à Siam ; encore un, à Canton. Le globe est enjambé en quatre pas, et nous travaillons à en supprimer deux. Le lemps est précieux ; une mi- nute vaut cinq francs; qui perd une heure perd cent écus.
En causant ainsi, ils arrivèrent au Caire sans y songer.
Les caravansérails sont supprimés au Caire ; il y a des hêtels garnis dans la ville des Pharaons, dans la noble Meniphis. A la place des jeunes icogi ins qui parlaient arabe, il y a des garçons qui parlent provençal. M. Coulomb, de Marseille, le premier cuisinier de l'Urienl, nourritles Européens dans les villes d'Alexandrie cl de Putiphar. M. Coulomb a chassé les oignons d'Egypte et inti-onisé la cuisine anglo-française sur la tombe du miigre pannelier de Pharaon; il prépare de délicieux rump-steak avec les bœufs Apis ; il aiguise avec art Vaïoii com- patriote, aimé do Virgile et d'Alexandre Dumas : mais voici co qui mol le comble à sa gloire, et ce qui doit lui donner un jour une py- ramide pour piédestal; il a élevé le piVau liirc ù un degré inouï de succulence cl de parfum. Le pilau de Coulomb a cicatrisé les sept plaies d'Egypte. Le riche marchand de la place d'EI-Békié el le fellah pauvre de lioulak bénissent Coulomb à chaque grain de riz Ce n'est plus ce
Ïilal slupide inventé h Médine par les sectateurs d'Omar; c'est tout un estin de houris, c'est la joie du voyageur affamé après le jeûne du dé- sert. Coulomb, une main sur' les fourneaux d'Alexandrie , el l'autre sur ceux du Caire, est destiné à compléter par la table, en Orient, la civili- sation que Bonaparte y commença par l'épée. Mchemel-Ali, en choisis- sant (Joulomb pour son chef d'olfice, a compris son siècle et son pays. Les voyageurs, enfin, dégoûtés des auberges de France oii l'on mange mal, des auberges d'Angleterre oii l'on mange peu , des auberges d'Es- pagne où l'on i;c mange pas, iront retrouver en Oiient les labiés pyra- midales des festins de Bail hazar. L'Orient, co jardinet ce berce.nii du monde, a long-temps pleuré dans la solitude cl le désert, parce qu'il n'of- frait h ses amis occidentaux que l'eau saiimâtio cl les racines, ces repas d'anachorète, el les dromadaires, ces précipices ambulans; mais des que M. Waghorn a biii des hOtels sur le sable où l'on planlait des lenlcs de
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puis Abraham ; dès que Coulomb a verso la fnmpe odorante de SC'^ four- ne.iux sur la rolonne do Paiiipée, les bains de Clcoiiàlro et le lac Mœris, lo monde émifirant s'est précipité entre deux roues à vapeur et deux cas- cades d'écume vers ces régions splendides ; les tentes ont été brûlées, le sablo a subi les rails, les racines ont été abandonnées aux grillons, les dromadaires out passé à l'état de spliynx, les caravanes ont couru en chaises de poste, et on a donné des bals sur la mer Rouge qui noya Pha- raon. Nous ne devons pas nous étonner que l'imaginalinn d'un puissant industriel, aussi vive que celle d'un poète, s'exalte devant ces prodiges, et trouve au fond de ces détails, si puérils en apparence, le germe des réviilulions sociales promises à l'avenir.
M. Dherbier dînait chez Coulomb, à l'hôlel d'Orient, à table d'hôte, place d'EI-Békié. Le coup d'œil était plus beau et plus varié qu'à la ta- Lle d'hôie do Toulon. Les voyageurs des Indes, de Londres, de Mar- seille, arrivés le jour même, mangeaient ensemble à ce meeting gastro- nomique delà civilisation. On y voyait des ambassadeurs de Slam, des nianJarins lettrés, des Indiens sectateurs de Siva, des nababs du Ben- gale, des héroïnes du Caboul, des mission naires de la propagande, des défintés coloniaux, des Anglais locataires de l'Himalhaïa, des voyageurs morts de soif en cliBJ chant les sources du Nil; tous les caprices, toutes les fantaisies, toutes 1ns passions, tous les ennuis, tous 1rs intérêts du monde éiaient représentés à ce banquet babylonit n. (Coulomb, à la tête d'une escouade de domestiques, vellait avec intelligence sur ces appétits furieux que venaient d'exciter les brises croisées de la Méditerranée et de l'Oiéan indien. Toutes les leliglons de l'Asie et de l'Europe, réunies à cette table dans <m cube commun, chantaient un hymne à la gloire de la cuisine française, celte conquérante pacifique de l'univers.
M. de Céran', comme tous l3s esprits sérieux, estimait fort la bonne chère, et pendant le repas, il ne parla point, craignant moins de perdre ses paroles que ses morceaux. A l'issue du dîner, M. Dherbier l'entraîna sous l'S syiomorei d'EI-Békié, et l'entretien suivant s'engagea :
— Vous avez beaucoup réfléchi, à table, mon cher mousieur de Céran? N'est-ce pas?
— Beaucoup, mon cher Dherbier, puisque j'ai peu parlé.
— Et, à quoi pensiez-vous ?
— Vous voulez le savoir?
— Eh 1 puisque je vous le demande.
— Vous allez rire. Dherbier ; je faisais un plan de mariage.
— Vous voulez vous marier?
— Pourquoi pas?
— Avec qui "f pardon de la curiosité.
— Je n'en sais rien.
— Ah 1 je comprends! c'est un désir vague de célibataire ennuyé; c'est une peiisée de voyageur dans l'i-oleineni.
— Mon cher Dheii.ier, c'est ce'a. et autre chose encore; h table, en voyant tant de maris et de femmes qui courent l'Asie côte à côte, avec leurs nourrices et leurs peiits enfans, j'ai fait un système. Je nie suis dit qu'en notre siècle, la mission de l'honimo civilisateur était de voyager toujours, versant à pleines mains la semence de st^s idées ; j'ai pensé qu'il était absurde d'avoir pour patrie quelque sombre entresol delà rue Saint-Honoré ou du Faubourg-Poissonnière, et de régler les destinées de l'Asie en se chauffant les pieds à Paris...
— Très bien, de Coran!
— Pour convenir des Arabes , il ne faut pas leur écrire des articles français dans des journaux qu'ils ne lisent pas; il faut leur parler, man- ger avec eux, courir avec eux, dormir avec eux ; pour cultiver le désert, il faut tenir la charrue, autrement on b3tit sur le sable. Les Anglais l'ont si bi''n compris qu'ils abondonnent insensiblement l'Angleterre pour peu- pler l'Asie d'etifaiis anglais qui parlent l'arabe, l'indien et le chinois, et pour croiser les belles races du nord avec les races du Bengale et de Siam. C'est ainsi qu'ils doivent acquérir la suprématie do l'Orient, en économisant les coups de canon. Il est honteux de songer qu'à ce dîner de Coulomb, nous n'étions que deux Français, vous et moi. Belle concur- rence, ma foi I on leur montre, tous les six mois, deux Français comme deux phénomènes, et ils voient défiler ehaque jour une armée'd'Anglais; il est évident que, si les Asiatiques veulent s'abriter, un jour, sous un drapeau européen, ils choisiront le lion et la licorne et laisseront le coq.
— C'est évident ! c'est profond.
— Les Orientaux doivent s'imaginer que la France est un petit pays habité par quelques centaines d'individus, tolérés par rAiiglelerrc. Dans l'Océan indien , iinns avons pour colonies un rocher sans port , nui res- semble a un caillou lancé par l'île de France, lorsqu'elle s'amuse à faire des ricochets. Nous appelons ce c;iillou l'Ile Bourbon ; puis nous avons Pondichéry, arec un port désert, et un consul i;olé comme un anacho- rète. Aussi les Indiens nous regardent du même œil que nous regardons Monaco. Nos hommes d'état n'ont pas lu loisir de songer h ces cho-cs, il faut donc y songiT poiiroux. Il faut faire co que font les Anglais; il faut montrer la France à ^A^ic; le grand chemin do l'Inde appartient à tout le monde, en payant deux roupies par milli' ii votre maison Wagliorn ; jetons-nous avec, nos familles sur ce chemin, apportons au désert nos femmes, nos enfans, nos modes, nos cabinets de lecture, nos vaudevilles, nos opéras, notre (^onsoivat ùre de musique, nos vins, nos cuisir'es, enfin tout ce bruit charmant que fait la France quand elle a mis au monde une révolution en se décliirant le sein.
— Bravo ! mon cher de Céran.
— Toute la question de l'Orien' est là. Ce que l'on fait à coups de ca-
non ne vaut rieu , parce qu'un autre, qui a plus de canons, vous le dé- fait par le même procédé. Il ne faut jamais commencer une guerre san- glante, parce qu'il y a des mères dans les deux camps : il faut organiser la paix. Vous, monsieur Dheibier, vous avez donné déjà un noble exem- ple; vous livrez des balaiiles d'industrie et de commerce, et vouslrs ga- gnez auprofit de l'humanité. Croyez que bien d'autres vous inxiieront. Vous senzlle Godefroy delà troisième croisade, la croisade delà ivilisa- tion orientale; je ne vous demande que l'honneur d'être votre hisicrieu.
— Ohl s'écria Dherbier en serrant les mains de l'orateur, votre en- thousiasme me fait rougir...
— Mon enthousiasme est sincère, croyez...
— Je le cr<iis, je le crois; je connais les hommes, monsieur de Céran, et je vous ai jugé, vous, du premier coup d'œil... Mais il me semble quo noiis avons oublié notre point de dpparl... Ne me parliez-vous pas d'une vel:éilé de mariage qui vous a saisi tout à coup à table d'hôte?
De Céran s'essuya le front, inondé de la sueur de l'enthousiasme et du Caire, regarda le ciel, puis la terre, et dit :
— Oui, Dherbier, c'est juste! nous parlions mariage... je me suis lais- sé emporter... Excusez-moi... Parbleu, oui, je m'en souviens ; à table , tantôt, là, j'ai eu une idée sur le mariage... 6i nous voulons donner aux Orientaux une bonne idée de nos mœurs domestiques, et nouspiésenter à cuxsous cet aspect moral qui convient à tout missionnaire; il faut voya- ger chez eux en famille, et frapper leur imagination par le sj eciacle lou- chant de deux époux bien unis, subissant les mêmes fatigues et les mê- mes dangers. Les Orientaux doivent croire que tous les Angla s sont mariés, et que tous les Français sont célibataires. Quelques j'Uncs gens de notre pays achèvent de nous compromettre, en se promenant en Asia avec des Bayadèies sous le bras. Tenez, voilà justement , h deux pas do nous , un Marseillais qui folâtre avec une Aimée! C'est scandaleux ! Com- ment veut-on ensuite que l'Orient nous respecte!
— C'est vrai cela, mon cher de Céran!
— Eh bien ! mesuis-je dit, puisque ma vocation impérieuse me poussa en ()rient , je veux faire ce sacrifice au bien de mon pays , je me ma- rierai. Je ne tiens ni à la beauté , ni à la richesse ; je veux une femme qui ait dans le cœur quelque chose démon esprit aventureux et qui ne s'effraie pas au mot de l'Orient ; je ne serais pas fâché même qu'elle eût un petit côté romanesque dans l'imagination. Malheureusement , il faut beaucoup de loisirs pour chercher une femme à sa convenance ; on perd beaucoup de temps à étudier un caractère, et souvent on trouve au bout de ses éludes le contraire de ce qu'on cherchait. Le siècle est si oc- cupé ! Nous vivons à la vapeur ; on n'a pas le temps de se marier; dans quelques années, on n'aura pas le temps de mourir. Il faudrait qu'un ami vînt à moi et me dit : Adam, voilà ton Eve; voilà l'éfousede ton choix ; tu ne la connais pas aujourd'hui, demain tu l'aimeras. Oui, sur la foi d'un véritable ami, je [rendrais cette femme, et comme le Malchus de saint Jérôme, je traverserais avec elle les déserts cl les villes, heureux partout.
M. Dherbier était tombé en rêverie. De Céran, qui avait toutes les ph>;- sionomie? à la disposition de son visage, regardait fixement, cl d'un air séraphique, sa femme idéale dans une rêverie de prédestiné.
Un silence de quelques instans fut interrompu par M. Dherbier.
— Mon cher de Céran, dit-il, je vous avoue que, depuis le premier mo- ment de notre connaissance, vous être entré profoudémenl, de jour eu jour, dans mon affection. Un voyage d'un mois équivaut à une liaison de six ans. Il me semble que je vous ai toujours connu. Ecoutez -moi, mon cher de Coran, scriez-vous disposé à vous liX' r à Suez?
— A Suez , dit de Céran , baissant les yeu.s d'un air méditatif , et les relevant du côté de la mer Rouge , à Suez , mon cher Dhirbier; mais pourquoi pas? Si j'avais une bonne position de propagande orientale, jo me fixuais à Suez comme ailleurs.
— El votre dépulation?
— Je serai député à Paris et industriel à Suez, dans l'intervalle des sessions. Il n'y aura bientôt que dix jours de Suez à Paris.
— C'est juste, de Céran ; eh bien ! je veux vous établir, moi, et vous marier.
— Vous avez un parti sorlable sous la main?
— Sous la main, de Céran. Il me faut un gendre éclairé pour veiller aux grands intérêts d'industrie que jo vais créer en Orient ; et ce gen- dre est choisi... ce sen vous.
De Céran prit une pose modeste et se fit une figure sur laquelle la surprise luttait avec la joie. Le mot d'exclamation qu'il prononça eut. l'air de ne pouvoir sortir de sa bouche qu'a la faveur do sa brièveté do monosyllabe. Si ce jMot avait eu trois lettres de plus, il rcitail enseveli dans \ci profondeurs d'un saisissement très bien joué.
Dès qu'il pensa qu'il pouvait parler, do Céran saisit les mains de son futur beau-père cl dit :
— Moi, l'époux de voire fille!., de cette charinanlu personne quo j'ai vue à Toulon, à côté de sa nièro... quo je n'ai vue qu'un instant... Oh 1 mon cher Dherbier, la joie ne tue pas... voyez, je respire... j'ai mémo oublié mon existence; j ai deux iimes et deux cours... et croyez-vous, mon cher Dherbier, que votre fillo acceptera l'hoiiiinage de... ?
— Ma fille, mon cher do Céran, est élevée dans les principes do la plus aveugle soumission. Elle ne connaît que la volonté de son père tt de sa mère. Mettez votre main dans la mienne... Bien! voilà noire contrat si- gné. C'est ainsi que je termine toutes les afl.-iires, moi... êles-vous con- v:v: ?
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LE MAGASIN LITTCRATRE
De Cénin fit nn nioiivcmpiit convolsif de joie qui Rassemblait h un spas- rao niTicux; il r<.pril la main de son beou-i.iro, la Laisa lilialcment, et la mouilla d-^ tiiniiucs larnurs de crocadile.
M. Dherbirr. qui, dans l'éicmelle cl dévorante prcnccupalion de s^s af- f.iiris. avait do rans occasions d'Cire ému, versa de son cOté quelques Téniab:i^ larnKs de joie ; puis, comme pour réparer le temps perdu, il nnlra dans son Olénienl naturel,
— Mon cher fumr gendre, dit-il , ceci est régie, n'en parlons plus. Le courrier de l'Inde part domain : .j'écrirai h ma femme. Allons attendre nos le lires à Suiz.
M- Dlierbier, l'Iiommc dos grandes affaires cl des petits delaus , em- ploya les dernières heures de son séjour au Caire à causer cuisine avec Coulomb ; il s'inilia aux secrets de lart culinaire, dans sc5 rapporisavec lus Lisoins et les appétits du climat d'Orient. Son intention étuii de don- ner un peu du génie d" Coulomb au chef de lliotol do la Mer-Uouge à Suez, ce caravansérail du monde ancien et nouveau.
Dh'Tbier et do Céran , partis du Caire, arrivèrent à Suo/. après trente hour s do roule sans avoir rencontré ni les terribles Arabes de Thor, ni les flammes do Simoun. On court plus de dangers sur la route de Mar- seille à Paris.
m.
ilntonlo et Hélène.
Londres... 1842.
ANTO.MO DHERBlEn A niil.ENE SA SOEIR.
Me roici h Londres , chère et bonne saur; mon père veut me donner le goût des affaires ; nous verrons s'il réussira. Quand je serai père h mon tour, avant de donner un goût à mon fils, je lui demanderai le sien.
J'ai remis mes lettres, en arrivant, à h maison Waghorn ; tu ne peux pas te figurer la physionomie intérieure de cette maison. Les hommes ne pailenl pas ; ks femmes étudient du malin au soir l'atlas de l'Asie et ont un professeur de chinois; les enfans jouent gruvcmenl avec de petits rails-irayi de zinc, et font des machines à vapeur en carton.
Ils ni'or.l invité à dîner. On m'a servi un bol de lave de Vésuve qu'ils opf filent soupe de torlttc. Je me suis incendié les poumons. J'ai demandé de l'eau pour éiiindre le turllc-soupe, un domestique a cherché de l'eau parl'-.ul et n'en a pas trouvé.
l'a des associés m'a chargé d'un travail qui doit être terminé dans huit jours. Je dois étudier, sur l'atlas du major Lamb, te terrain de la presqu'île du Bengale, de Bombay h Madras, afin d'y établir un chemin de fer qui di>p nsera les paquebots de doubler le cap do Coromandel. L'atlas a cent fouilla, cnacune do la dimension d'une nappe de vingt couverts. Il me faudrait dix ans pour msl terminer ce travail.
J'ai ouvert ma croisée dan; Uart-Sliccl, nu centre do la Cité. Tout pleure autour de moi, le ciel, le toit, la muraille, b vitre, la brique, la ru?, le Iroitoir; je me suis mis à pleurer aussi eu songeant à mon pays qui ni toujours. Rentré dans ma chambre, j'ai failli être suffoqué en voyant l'atlas du major Lnmb. Si c'est poar vivre comme cela que nous avons le plaisir d'avuir vingt-un ans, autant vaudrait passer du berceau h la tombe: ce serait plus court et n'oins ennuyeux.
L'associé m'a invité à passer le dimanche ch -z lui. Je m'en faisais une fêle. Je sais que la maison Waghorn a un château dans le Kent. J'ai mis mon plus beau coslume de rider ; je suis entré chez l'associé cra- vache en main, éperons aux boites. La famillo était a=siîe autour d'une lablo, et chacun lisait la Bilile. On m'a présenté la Bible de la Sociéîé for promoling chrilian knowledge. J'ai ouvert la Bible, et je n'ai pas lu. J'altciidaii que quelqu'un ouvrît la bouche pour faire une ques- tion; personne n'a parlé pendant six heures. Je suis mort cinq ou six fois dans ce siècle-là ; enfin on a annoncé le dîner. On nous a servi dix plats de pâtisseries sucrées au gingembre. J'ai mangé le gingembre pour me re.=susciter ; puis tout le monde s'est remis h la table de lecture, cl chacun a repris sa Bible. A onze heures du soir, l'associé m'a permis de me reiirer, en médisant que j'étais invité à celle fêle de famille pour tous l'.-s dimanches de mon séjour.
En descendant l'escalier, j'ai demandé des nouvelles du château du Kent à un dom'.-:>iiquc. Celui-ci m'a dit que ce château csl magnitique, CI bien situé dans les ombrages de Cricklewood, et que toute la famille s'y rend une fois par an, en hiver, à la première neige tombée, pour y chasser le renard.
Heureusemonl. j'éviterai les invitations des dimanches. Une lettre de noire père vient do m'ordonner de nte rendre à Livcrpool , pour .régler quelques affaip-s. et pour étudier le commerce des colons, dans ses rap- ports avec lî Havre ( t la Belgique. J'irai à Liverpool. J'ai pu survivre à la f^te d'un premier ilimanehe. parce que je suis jeune el vigoureux, mais je sens que le second' m'aspliyxiernil. comme la vapeur du charbon.
Ce matin, au nvinv-nl où je me promenais avec mélancolie, en long el en large, sur l'Ailas du major Lainb, pour établir quelques pouces de rail-way, dans le- faubourg de Bnmbay, j'ai vu quelque chiiso de jaune qui papillonnait sur le rideau, c'eiait un rayon de soleil. En deux bonds j'ai franchi mon escalier cl ma porte, el je me suis lancé à travers les rut^. Le flot du peu[le m'a enlraîné dans une longue rue qui vn de Sainl-l'aul au bout du monde. J'ai vu des choses superbes, j'ai vu de belles maisons, de délicieux jardins, do riches boutiques, dî nobles pajais , do brillans équipages , et surtout des (emraes char-
mantes. Devant Buckingliam-palcce, j'ai assisté à une revue de cavale- rie ; j'étais fou di^ bonheur : il y avait des régimcns de Lifc-guards, de Price-of Walcs-guards, il<iColdslream-guards, c\ d''. Liglil-dragons. Je n'ai jamais vu do plus beaux chevaux. Quel amusant métier foni ces soldats! Ils montent tous les jours à cheval , el ils sont bi- n payés! Il faut que j'aille, moi, dans un wagon, étudier le commerce des laines à Liverpool! Plains-moi, chère sœur, adieu, je t'embrasse deux fois, et je te prie d'en rendre une à maman.
ANTONIO.
HÉLÈNE A ANTONIO.
Ilyèrcs, 1812.
Nous habitons un paradis terrestre, cher Antonio, mon bon frère ; ce paradis appartient h notre oncle ; il me le donnera, m'a-l-il dit, et je l'en donnerai la moitié. Quel excellent oncle! il est bon comme notre père, mais la comparaison s'arrête -là. Maman dit que c'est le plus grand phi- losophe de l'antiquité. Il dort Leaucoup,il parle pu, il regarde passer les vaisseaux; il gouverne des abeilles cl des vers a soie, il fait irois repas par jour, et il est abonné au journal d'agricuUuie qu'.I ne lit p;is.
Je l'envoie uns aquarelle de la maison de caiiipa^r.o do notre oncle ; c'est un échantillon du paradis. Uyères est dans le fond avec sa monta- gne volcanique , voilée de verdure ardente el jonchée de ruines féoda- les. A l'autre horizoïT, j'ai peint ce qu'on ne peut peindre, la mer : nous la voyons toute bleue, loule vive cl radieuse, du haut de notre terrasse; il semble qu'elle nous appartient, comme le dernier ruisseau de nos jar- dins. Les vaisseaux de 'l'odlon viennent se promener devant les îles voi- sines ; et c'est charmant de les voir courir avec leurs voiles et leurs pa- villons, derrière les rideaux de peupliers, de pins, d'orangers, qui bor- dent le rivage. Tu reconnaîtras dan» mon paysage lescho-cs que j'aime, les sources d'eau vive, voilées par des masses d'ombre, les jeux du soleil couchant à la lisière du bois, les touffes de plantes agrestes el de fleuri sans nom, inclinées sur les ruisseaux, cl ces petits détails de grâce ado- rable que la nature prodijuo h tous les coins de terre où il y a un peu d'eau el bcaucoupde soleil. Nous avons aussi, mon cher Antonio, de beaux groupes de palmiers, mais de palmiers sérieux, qui laissent tomber des chapelets de dalles, comme leurs frères d'Orient; ces arbres réjouissent les yeux et le cœur; ou les cnibraise comme des amis.
Notre oncle est un homme excellent el plein de complaisance pour noire mère. Il est simple comme un enfant ; il a vingt ans de moins que son âge, el il rajeunit tous les jours. Il montre une gaîlé franche et il essaie de nous amuser quand nous sommes tristes. Maman a besoin do distractions; elle est taciturne et elle recherche la solitude qui augmente ses ennuis. Je fai; tout ce qui dépond de moi pour l'amuser un peu ; je chaule au piano tout ce que je sais ; je lui dodie tous mes paysages ; je lui déclame par centaines des vers de Viclor Hugo; elle est visiblement touchée de mes attentions, elle s'en récrée un instant ; mais pour retom- ber après dans son incurable mélancolie. La lecture lui est pourtant d'un grand secours; elle a commencé un délicieux roman de M. de Balzac dont elle a la bonté de me lire quelques passages. Il s'agit do deux jeunes ma- riées qui écrivent leurs mémoires. L'auirc jour maman me lisait une lettre de ce roman; une dame y raconte la vie charmante qu'elle mène avec son mari dans une jolie maisouneilo, aux bois de Ville -d'Avray. J'écoutais cette lecture avec un plaisir infini, lorsque tout à coup maman s'interrompit brusquement, versa quelques larmes et sortit du salon. Je crois avoir compris le motif du chagrin de maman. Elle craint que le mari qu'elle veut me donner no soit pas du goût de mUre père, el tu sais qu'elle fait dépendre de cet établissement mon bonheur cl le sien. L'autre jour, maman a reçu une lettre d'Afrique : d'abord, elle ne vou- lait pas mo la montrer ; niais a la campagne, il y a des momens d'ennui oïl l'on dit tous les secrets. Dans un de ces momens, elle m'a lu la letlro de ce jeune el brillant colonel qu'ello appelle mon futur. 11 doit rentrer en France avec son régiment à la fin de la campagne, el il me deman- dera on mariage à M. Dherbior : il ne doute pas du consentement de mon père ; maman , elle, en doule beaucoup. Le colonel de Si *** écrit comme un ange; il a des manières simples cl distinguées , des goûts d'arlisle et beaucoup d'esprit. X l'armée d'Afri |ue , son nom estciié en tète des plus beaux noms ; personne n'a iin avenir milHairt- plus brillant que le sien. Je ne s*is pas si je l'aimerai , mais je sais que je l'estime et que je l'admire, el qu^ je suis pr?le h seconder les internions maternel- les. Cependant, il m'est bien cruel do penser que tout cela donnera peut-être des inquiétudes à notre famillo, et que notre excelloule mère interrompra tristement ses lectures favorites en [ensant à pioi.
Nous n'avons reçu de papa qu'une seule lellre; elle est datée d'Alex.-»"- drie, el finit à la sixième ligne. Noire père est le meilleur des hommes, dit maman; il s;iil tout, il songe à tout, il connaît tout, il embrasse le monde ; il donne la joie h des milliers de familles; il ne ferme les yeux de son inielligcncc que sur sa femme et ses enfans. Après avoir fait le bonheur de l'univers, il aura oublié do faire le sien.
Voilà ce que maman dit quelquefois : elle a peut-être raison. — Elle vient d'écrire à papa une lettre charmante, et elle lui parle adroileraent du colonel.
Adieu , mon Antonio ; comporle-loi bien , et fais toujours ce que veut notre bon père; la volonté d'un père, c'est la volonté de Dieu.
IIÉLÉNE.
Pendant que les deux lettres que nous avons citées dans le précédent article se croisaient sur la Mancûe. Antonio roulait en wagon vers le
te MAGASIN tlTTERAIRE.
Comté do Lancaslro ; il allait à Liverpnol étudier le commeice dos cotons dans ses rapports avec lo Havre et la Belgique.
11 descendit à l'hôtel d'Adelplii, qu'il trouva d'un confortable achevé. M. Jackson, correspondant de M. Dlierbicr, attendait Antonio, dtpuis quelques jours, dans son comptoir de la rue de l'Eglise, Antonio ne mit pas beaucoup d'empressement à faire sa visite à '\l. Jackson. Il se laissa emporter par sa caiiosiié d'enfjnt , et courut admirer le jardin zoologi- que, les superbes colonnades de la Douane et de la Bourse , les docks de la Mersey, lo tunnel et s.ia péristyle , le grand marché public, et les ri- ches quartiers de la bourgeoisie à Copperas-lllll. A l'heure de U. bourse, le jeune voyageur entra au comptoir du M. Jackson, avec l'espoir do ne pas le rencontrer, et il laissa une carte sur laquelle il écrivit au crayon le nom de son hôtel.
Il dîna et charma les ennuis de sa soirée au Thcàtre-Royal , où l'on jouait un drame en vingt-deux actes, intitulé la Vie de Napolàm. L'ar- tiste qui représente l'empereur a six pieds de liant, il est très fluet, mais il prend beaucoup de tabac. Ce drame divertit beaucoup Antonio , il lui Ct oublier davantage M. Jackson.
En soitant du théâtre, connue il traversait WUUamson-Square , il rencintra quelques honnnes ivres qui sortaient du meeiinfj annuel de la société de tempérance, tenu à Jordans-Slrecl II descendit avec eus sur le port en riant aux larmes de toutes les grosses plaisanteries que le por- ter et le porto inspiraient à ces membres lenipérans.
A minmt, le tilencc imposé par les policemen régna sur la rive de la Mersey. La ville liante devint déserte. Toutes les boutiques se fermèrent. Liverpool s'endormit de ce sommeil profond que le travail donne comme une récompense aux villes commerçantes.
Antonio était Lien loin de son hôtel d'Adelplii : il demanda son che- min à cliaqne policemen qu'il rencontra, et le clocher golhique de la c/w/x;/ sonnait une heure, quand il montait Ranclagh-Strcel, devant Adelphi.
La cUirté du gaz, plus vive h Liverpool que celle du jour, faisait res- sortir dans ses moindres détails la belle façade de l'immense hôtel. Les candélabres de la place auraient éteint les étoiles, s'il y en avait h Li- verpool. Le rues de Uanelngh, de Lime et de Copperas, qui débouchent sur Adelphi, paraissaient obscures auprès do cette éblouissante illumina- tion.Commeil n'y a pas, la nuit^de meilleure police que celle du gaz, les agens de la surveillance nocturne avaient abandonné ce;te zone de la ville et se promenaient ailleurs avec leurs baguettes plombées et leurs sombres walcr-jiroof.
Antonio admirait cette merveilleuse éruption de gaz hydrogène qui semblait ne resplendir que pour lui : il se détachait sur ce fond lumineux avec tant do. relief que tous les détails de sa loilctle pouvaient être saisis ji niillc pas à la ronde. Du trottiir de Livcr-llicalre on aurait deviné fa- cilement que cet élégant ct gracieux jeune homme appartenait à une fa- mille opulente, ct que par conséquent son po)-lefeuille de voyage devait litre de quelque valeur. A pareille heure, sur la crête des Apennins, en- Ire Torrinicri ct Riccorsi , Antonio eût été dévalisé en deux coups de griffes humaines ; mais là, au centre du monde industriel et civilisé, le gaz et la police semblaient protéger l'éiourdi voyageur et lui permettre de s'épanouir aux rayons d'un soleil artilieicl dans sa charmante fatuité d'écolier fraîciienicnt émancipé.
_ -Or, voici une réalité terrible qui a le tort de ressembler trop k une fic- tion; aussi scra-t-ello perdue comme leçon et comme expérience.
Antonio, debout et immobile devant ÀJelphi, entendit "a sa gauche un petit bruit de pas, un frôlement de robe, et le murmure doux et léger d'une respiration enfantine ; il se retourna vivement, et aperçut h quaire pas de lui une jeune fille de quinze ans, d'une beauté merveilleuse ; elle marchait avec lenteur ct souriait d'un sourire d'ange ; sa toilellc annon- çait une demoiselle de bonne maison ; ses yeux noirs brillaient comme âeux cscarboucles entre deux cascades de cheveux d'or; ses joues avaient la fraîcheur ct l'incarnat des beaux fiuiis de l'été; ses dents de perle se laissaient entrevoir sous une lèvre légèrement relovée par une ciselure naturelle; genre de beauté assez commun chez les femmes du Lancastrc. La jeune fille passa devant Antonio, qui se contenta de suspendre sur elle un cri d'admiration.
Uevenu de sapreinièie surprise, notrejcuno voyageur fit quelques pas lents et indéterminés dans la direction dé Lime-'Street, où venait d'en- trer la belle et mystérieuse enfant; puis il accéléra sa inarche, tremblant cl honteux , comme à la preniicre phase d'une mauvaise action ; mais parfois enhardi ;i l'idée que celte jeune fille était menacée do quelque canger et qu'il fallait la suivre pour la secourir.
Arrivée à la hauteur do la troisième ruelle qui descend de Lime-Slreet sur le quartier du théâtre , la jeune fille s'arrêta devant une maison do chélivo apparence, et se retourna connue pour s'assurer qu'elle était sui- vie. Antonio arriva bientôt au même endroit. La belle inconnue avait dUpaiu dans la maison , en laissant la porte cnir'ouverte. Le jeune hom- me n'aurait pu s'exiiliquer clairement à lui-même les motifs qui lui firent franchir lo seuil de cette maison.
Une cliandrlle de suif éclairait l'escalier, cl semblait placco là, com- me pour indiquer le chemin h fhctilation d'un étranger. Anloiiio monta uu premier étage, ct trouvant une porte ouverte, il entra dans la plus cirangc tics chambres dégarnies. Los nnirailKs dévastées no conser- vaiiiil rà et là que des lambeaux de tentures verniniilues ; la moitié d'nn miroir vingt fois lOlc si' penchait sur le plâtre d'une chomiiiéo de bois; quelques escabeaux gltians, devenus tiéiàeds par la pcrlo du
quatrième support, étaient rassemblés au centre, et leur position indi- quait assez bien qu'ils venaient d'être abandonnés par les locataires. L'alcôve était remarquable par l'absence du lit, et par le délabrement des rideaux, troués partout à la hauteur des mains, comme si les doigts convulsifs du désespoir les avaient déchirés dans une nuit de lutte vio- lente ct de terreur. Le plafond ressemblait à une grande page d'écriture cabalistique, car toutes les mèches de suif s'y étaient promenées avant de s'éteindre, en y traçant des mots hideux. Une vapeur fétide, comme celle qui s'attache aux haillons du crime , était l'atmosphère naturelle de la chambre, et faisait reconnaître , mieux que rameublement, à quelle espèce d'êtres fauves appartenaient les maîtres de cette horrible maison.
Voilà ce que du premier coup d'œil vit Antonio , mais il ne vit pas la jt une fille, et il iie devait plus la revoir. Un bruit confus de paroles sourdes se fit entendre presque à son oreille. En effet, dans un coin de la chambre, le plâtre écroulé avait mis à nu le bois de la mince cloison, et la lézarde trahissait les secrets de la pièce voisine. Antonio sentit ses cheveux se hérisser, lorsque, en appliquant son front sur cette ruine (le cloison, il vit luire, sous la prunelle cadavéreuse de l'orfraie , un œil ar- dent fixé sur lui.
Il comprit alors qu'il courait un danger réel, en s'obsùnant plus long- temps à sonder les mystères de cette maison , et plein de confiance dans son agilité, il se prépara à franchir l'escalier d'un bond pour gagner la rue.
Eu ce moment, une pore cachée s'ouvrit, et une épouvantable forme, qui n'appartenait à aucun sexe et à aucun monde connu, \ inl barrer le che- min de la fuite au malbeureuxAntonio. Cette apparition n'avait de la femme que le vêlement, et de l'homme que la voix : sur sa face de spectre s'agitait comme des couleuvres de tresses des cheveux gris et à travers leséclaircies de cette effrayante chevelure, on voyait jaillir deux regards intolérables. Ce monstre, échappé de la ménagerie des rêves s'élança sur Antonio, et le jeune homme sentit courir sur sa joue une lèvre froide, comme l'épiderme du lézard : une violente colère le préserva d'un évanouissement; il repous- sa d'un bras vigoureux cet être sans nom, retendit sur le parquet gluant, et, poursuivi par les cris rauques du monstre, il franchit l'escalier et at- teignit le vestibule de la maison.
■ Impossible de sortir : deux hommes d'une taille colossale, nus jusqu'à la ceinture, et les bras croisés sur la poitrine, défendaient la porte, fer- mée d'ailleurs à triple verrou.
Antonio chancela sur ses genoux; il se cramponna au fer de la rampe, et prit une pose de résignation, comme une victime qui attend un sort inconnu.
Un de ces hommes étendit la main vers une salle du fond et accompagna ce geste d'un mouvement de tête qui signifiait: Allez là. Le jeune voyageur se raffermit sur ses pieds, fit un appel énergique à son courage, et suivit l'indication de la main : les horribles histoires dos assassinats commis eu Ecosse, dans l'intérêt de la science anatomique, lui revinrent en mémoi- re, et il s'applaudit d'avoir eu la force de supporter ce souvenir sans tomber d'effioi.
La salle où il entra par ordre était dénieublée comme tout le reste de la maison ; une chandelle de suif, collée à l'angle d'une table, lui donnait une clarté plus sombre que la nuit. Trois hommes et une vieille femme , assis devant la table , buvaient do l'aie dans des gobelets do laiton. La femme se leva et ferma la porte , elle reprit ensuite sa place ct continua de fumer sa pipe de fer, en retroussant des manches de toile raide sur des bras de momie.
Les trois hommes gardaient un calme et un silence effrayans. Comme des bandits exercés qui n'ont pas besoin de se concerter pour savoir co qu'ils ont à faire, leurs figures étaient empreintes d'une bonté sinistre ; car, en pareil lieu et k pareille heure, les faces les plus patriarcales sont_ moins rassurantes que les contractions nerveuses communément prêtées aux assassins. La fumée du tabac étendait une gaze floltanto sur ces quatre personnages, et les plaçait dans b région vaporeuse des rêves, des mauvaises nuits.
Le plus âgé d'entre eux, vieillard vénérable, retira sa pipe de ses lèvres de parchemin brûlé, la déposa nonchalamment sur la table, fit une aspi- ration gutturale, comme un orateur qui essaie sa voix, ct s'adrcssant ù Antonio par la menace de ses yeux et par la parole, il prononça ces trois mots do consonnaiico lugubre : Give your ail (donne tout).
Antonio prit sa bourse et la jeta sur la table. — J'ai dit loitl, ajouta le vieillard avec le plus sérieux des sourires.
Antonio déposa tous ses bijoux do toilette à côté de sa bourse avec un geste résigne qui voulait dire, j'ai tout donné.
— J'ai dit tout, répéta le vieillard. Le jeune homme réfléchit un ins- tant, tira son portefeuille et le remit à la main largo, noire ct ridée qui se tondait pour lo recevoir.
— Est-il bien rempli? dit la vieille.
Le brigand compta les banks-nolcs, et répondit : — Pas trop.
— Quand êtes-voiis arrivé à Liverpool? demanda le vieillard.
— Hier après midi, répondit Antonio.
— Vous avez bien l'ail dédire la vérité; nous lo savions. Si vOus vou- lez mourir, nientoz... Hier, à quatre heures, vous avez fait une vibite dans Cliurcli-Stn'el. Que cherchiez-vous là ?
— M. Jackson.
— Qu'est-ce que M. Jackson ?
— Un correspondant de notre maison do comiiicrce.
— Avez-vous des lettres pour lui?
— Oui.
FF, MAGASIN LITTRRAIRR.
— Où sonl-ellcsT
— Iians ce poriefiniillc.
— Uni' vptMi-z-voMS faire a I.ivcrpoolî
— Mes iiisiriK'lioiis soiil dans o: porlcfeuillc; c-llos sont écrites do la ninin rie mon jhtc.
— Oii c-it vmre jK'ri'?
— Iji ce niinienl il est en Effvple.
L'affreux vieillard étala sur la table tout 00 que Ic porlefeuille conte- nait ; il sépara les tanks-nolcs des autres papiers, cl appela, par un lé- per coup Je sifflet, les deui camarades qui étaient restes dans le vesti- bule.
Tue conversation à voix basse s'établit alors entre les cinc^ brigands; elle ressemblait au prélude d'un assassinat. Antonio, rendu a son calme par la terreur de l'extrême péril, tilchait de lire sur les visages le sens de cet entretien. Les brigands, pour ne pas être compris, parlaient une sorte de patois du pays de Galles, assez ressemblant au bas-breton ; quel- ques mots do pur français arrivaient aux oreilles d'Antonio, et n'étaient pas du tout rassurans; ils exprimaient des idées du spoliation, de for- tune, dcviolenic et de mort. Los figures des bandits continuaient ù gar- der une bi>nlioniio et une sérénité nullement en harmonie avec celle épouvantable scène ; la vieille femme leur dnnnait seule un caractère tra- gique, et lorequ'elle soulevait sa paupière velue cl grise, et qu'elle at- tacliait sur. Antonio son o'il d'un vert orageux, celui-ci sentait s'éteindre on lui le rayon d'espoir descendu des faces tranquillos des cinq brigands, et il commençait la prière d'agonio , récitée au fond du cœur.
Lf» colloque cessa. Une détermination venait sans doute d'êlrc prise, l'n bandit lit un signe, cl la vieille femme se leva, ouvrit une petite ar- moire, la fouilla long-temps, cl en rapporta un encrier, du papier cl des yilunifs. Le vieillard fil signe à Antonio de s'asseoir et d'écrire, et il lui dicta le billet suivant, qui, dans la langue originale, par le choix des ex- pressions et l'élégmce de la forme, annonçait que te brigand était plus gentleman qu'il n'en avait l'air. « Monsieur Jackson ,
» Hier, en traversant Livcrpool, je me suis présenté chez vous, pour vous demander quelques renseignemcns sur une affaire importante dont je ne puis vous entretenir qup de vive voix. J'avais aassi des lettres de mon père, que je tiens à vous remettre en main propre. A mon retour, j'aurai l'honneur de vous voir, et de remplir mes commissions auprès de vous. On m'attend à Glascow, et je vais de ce pas m'embarquer a Wil- liam-Dock.
» Votre vraiment dévoué,
» ANTONIO DIlEniMER. »
Quand l'adresse de ce biliel fut écrite, un des bandits conduisit Anto- nio dans une salle basse, et complètement fermée au jour extérieur; il lui montra un grabat dans un coin cl sortit. Deux vcrroux grinr-èrent sur la porte. Le jeuno prisonnier n'entendit plus non.
IV.
De Suez au bel.
Lorsque Vhdia-IHail arriva , chargé de ses dépêches à Suez, M. Dherbier déjeûnait à l'hôtel de'.la Mer-Houge, en tète-à-lêle avec M. de ttran, son pendre futur. M. Dherbier avait visité le Sinai et le Liban ; 'il avait médite une filature sur les ruines de Pétra ; il avait rendu la vie a cinquante familles de Druses, qui mouraient do faim dans le désert, do père en fils, depuis Louis IX; il avait cnrOlé sous les pacifiques drapeaux do rirdustrie un escadron de dromadaires montés par les Arabes de Thor ; il avait fait rebSiir à ses frais la façade écroulée d'un couvent ma- ronite au Sinni; il avait commandé d'imiiicnscs plantations do nopals et de mûriers pour la cochenille cl la soie ; ses mains venaient de créer un monde au désert. Jamais, depuis Moise, le désert ne s'était trouvé à pa- reille fCie. M. Dherbier racontait sa féconde incursion h M. de Céran, et lançant ses regards de l'autre côté de l'isihme, dans le golfe arabique, il dév':liiii[iail d'autres plans aussi merveilleux : Suez, disait-il, étend ses deux bras, i'iin à l'orient et l'autre h l'oa^idcnt ; cette position symboli- que nous indique h tous notre devoir : cet isthme est le trait d'union (le deux mondes.
nt M. de Céran lui répondait : — La Bible nous dit que l'arméo des Hé- breux, c'c:l-!i-dire les missionnaires de la première civilisation, étaient guidés au désert par une colonne de flamme et do fumée; cette imoge est encore un symbalc-pour nous ; la colonne de flamme et do fumée, nous l'avons : c'est la machine à vapeur.
— Ceci est profond 1 disait M. Dherbier.
tn ce moment on apporta la correspondance de l'univers ù M- Dher- bier; il y avait cini|u.iiitRlettres au moins. M. de Céran reçut les sicHnes aussi par le même courrier.
M. Diierbier se précipita sur le faisceau épistolaire et le dépeça com- mo un lion fait de sa proie. Les enveloppes jonchèrent le pai-quot en un clin d'a'il. Le grand industriel li>ait quatre lettres à la fois, et il rluiinait à chacune son commentaire en qii<;lqu(.'S mots : — Hambourg niarrlie bien. — La garance a réussi ii l'étcisbourg. — Je suis content d'Avignon. — Mes pia-trcs sont arrivéï'S a propos h Livourne. — Bon I nies blés ^ont partis d'Odessa 1 — La saison est favorable sur la mer Noiri'. — Crépin m'a compris h merveille à Constaiitinople. — Au 11a- vro le résultat baleinier «t snpeibe- — Je donnerai deux primes à Lau-
rençon. — Mon sel est attendu a Calcutta; Guillï'mot doit avoir doublé lo C'ip'; il trouvera les moussons. — Mes actions haussent à la Nouvelle- Orléans, je l'avais |irédit. — La banque de Marseille est une superbe opé- ration.— Mes Tcrre-Neuviers ont tenu ce qu'ils ont promis. — Succès partout...
Les commentaires furent suspendus par une lecture oui paraissait émouvoir vivement M. Dherbier ; la leltro qu'il venait d'ouvrir était timbrée de Liverpool.
— De Céran, dit-il d'une voix tremblante et le visage couvert d'une pâleur mortelle, voici une lettre que je ne comprends pas, ou que je com- prends trop! c'est M. de Jackson de Liverpool...
Il essuya quelques larmes et lut à haute voix : « Monsieur,
» Votre fils, M. Antonio Dherbier, m'a remis vos honorables lettres, déjà de date assez vieille, j'ai réglé nos affaires avec lui, conformément h vos intentions. Notre compte réglé jusqu'à ce jour, je me suis reconnu votre débiteur de 6,300 liv., soit 157,5<)0 fr. Je lui ai donné une trait© de pareille somme sur la maison Hobbes, deNew-Yoïk, pour faciliter ses opérations avec cette place, où il se rend. Sur ma recommandation, il a pu noliser pour 9,000 livresdenos produits les plus demandés aux Elats- Unis, sur le trois-niMs l'Arlliur, à bord duquel il a pris passage ce ma- tin. Notre maison Clark vous fournit sa traite dépareille somme, fin oc- tobre prochain.
» Par le mémo courrier , M. votre fils vous confirmera la présente et vous donnera des détails sur son voyage à Glascow ; je serai charmé d'apprendre qu'il vous fait bonne mention de l'accueil paternel qu'il a reçu dans ma maison.
» Votre vraiment dévoué, jackson. »
M. Dherbier frappa la table do son poing , en s'écrianl : Mon fils à New-Vork! mon fils à Glascow nolifant des navires 1 c'est lo diable qui a pris le corps et le nom d'Antonio!... et point de lettres do lui!... voyez!.,, pas une autre de Liverpool !.... Sa dernière, je l'ai reçue h Alexandrie... elle était de Londres... Antonio m'y parlait de son travail sur l'atlas du mojor Lamb Ce garçon s'est perdu!.... il a fait quelque fo- lie atroce !... et il va bon train! du premier coup , il me dévore un demi-million! Ah! voilà une lettre de Mme Dherbier... je ne l'avais pas vue d'abord... elle médit quelque chose d'Antonio peut-être... voyons I
Hyères,... <2. « Mon ami,
» Nous avons tous des rcmercîmens à adresser h voire excellent frère; rien n'est doux comme son hospitalité. Nous passons des journées char- mantes dans le plus beau site du monde. C'est bien ici que la nature
(Au diable la naturel la voilà dans ses folies, ma femme! ) des hori- zons de palmiers cid'orongers... (Elle ne sortira pas de ses orangers !.-.) La sérénité du ciel donne la sérénité de rame... (Les livr#s la perdent, cette pauvre Mme Dherbier I...) Qu'il faut peud(î.choseau bonheur! et... (Uien sur Antonio ! rien I II y a deux pages comme ça sur les orangers et les horizons... Ahl il y a un post-scriplum...) Vous saurez, mon ami, que notre chèro Hélène lit assez volontiers les lettres que votre frère reçoit du colonel... (Ah! qu'ils aillent so promener avec leur colonel I Eli! oui, introduisez-moi un soldat dans la maison, afin qu'il sabro tout.) Cette lettre de ma femme n'a pas le sens commun ! elle ne poio pas son port. Je vais lui répondre avec ma concision ordinaire : do Céran, vous allez ôtre coulent de moi... Donnez-moi celte plume,..
« Suez,... 1842. » Ma chère amie,
» En recevant celle lettre, vous ne perdrez pas un instant ; vous écri- rez à votre faiseuse de Paris, et vous lui commanderez lo trousseau de noces d'Hélène ; tout co qu'il y a do plus beau et de plus cuiiiplet, com- me pour la fille d'un roi. Point do robes d'hiver ; il n'y a pas d'hiver dans lo pays qu'habite lo futur d'Hélène. On ne travaillera que sur les étoffes des autres saisons. Je recommande bien et je paie de môme. La [ilus grande célérité. » dherbier. »
De tk'ran tendit la main h Dherbier et la serra sans dire un mot. M- Dherbier partagea cette effusion de cœur, cl rouvrit la lettre do M. Jackson pour en méditer chaque expression. Après quelques minutes de recueillement , il continua , d'un air sombre, le dépouillement de sa vaste correspondance, et il découvrit encore une lettre de famille ; il la décacheta avec vivacité, df ns l'espoir d'y trouver quelques nouvelles d'Antonio, et la lut pour lui seul. Elle était ainsi conçue :
« Hyères... 42. » Cher frère, » Ta femme, qui est ma chère belle-sœur, et ta fille Hélène, qui est ma chère nièce, sont deux femmes charmantes, mais je suis à bout de mes inventions pour les amuser. Elles ont abandonné la promenade en bateau, lo whist, l'escarpolette, le jeu de bagues, le billard; elles ont épuise leurs livres cl les miens; je leur ai conté toutes mes historiettes; main- tenant nous passons des journées entières à regardf-r la mer. Il faut tran- cher le mol, ces dames s'ennuient à la mort, cl si tu n'y prends garde, ta femme Eugénie s'inventera une maladie que les médecins n'ont pas prévue , et qu'on peut oppeler la phihysie mcniale. Elle e^t arrivée au deuxième degré. Il me reste encore une ressourcr pour donner à la fiinnio vingt jours de conteiilinient, mais je te piéviciis que jr le p.i'-se en compte cour.iiil relie ressource , pour la somme qu'elle nn' coùieivi. J'en ai d('j.'i payé trois do ces ressources, et lu poieras la quatrième; je suis trop pau- vre, moi . pour obliger des Crcîus comme toi. Tu ne te fâcheras poini de
LE MAGASIN LITTERAIRE.
ceîte plaisanlerie , cher frère; n'est-ce pas ? Or , vr.ici de quoi il est que?lioD. Je vais donner un quairièrae bal chez moi ; j'ai une terrasse ma- gnifique, où la femme et ta fille dansent arec un plaisir étonnant. Au dernier bal. j'avais quarante-deux dames et cent cavaliers. Nous avions trente officiers de marine, plusieurs colonels et trois jeunes lords qui habitent Hyères. Avec Hyeres et Toulon, je pourrais donner un bal tous les jours, si j'étais riche comme toi. Ta femme est la reine de ces réunions champêtres; on l'entoure d'hommages, on l'accable de galan- teries, on rengage pf^ur cinquante contredanse??, enfin on la préfère h sa fille, qui est généralement appelée sa sorur. On danse ji'squ'au jour; ta femme ouvre Te bal, le continue et le finit. Voici le mauvais côté de oes sortes de plaisirs; ils ont un lendemain triste. Ta femme n'est plus re- connaissable ringt-quatre heures après ; on voit qu'elle se souvient tr>jp de sa joie innocente de la veille. Au^, je suis bien persuadé que je vais la guérir de ses ennuis, en lui annonçant mon quatrième bal. Il y aura vingt jours de préparatifs qui amusent au'ant que le; contredanses ; ma belle-stEur Eugénie est dûrgée de la liste des invitations ; elle a une mémoire prodigieuse pour retenir les adresses. 1^ noms et l« titres. Quant à moi, je t'avoue, cher frère, que tout cela m'ennuie beaucoup ; chaque bal ravage mes jolis arbres et mes Heure ; mai: il faut bien souf- frir un peu pour donner beaucoup de joie à sa famille. Tu vois que je seconde de mon mieux les intentions... »
— Mes intentions! s'écria Dherbier en jetant la lettre su la table; m» intentions!
Il se leva, et se promena à grands pas, en répétant la dernière ligne de la lettre fraternelle.
— De Céran, dit-il, j'ai un frère comme il n'y en a pas... H ^t d'une candeur de patriarche ! Je lui confie ma femme et ma fille, comme vous savez; je lui recommande de veiller sur ces têtfâ romanesques. .. non pas que je craigne.... mais enfin, il faut toujours veiller... Eh bien ! ce maudit frère me joue un tour infemaL.. de bonne foi.,, comme un naïf campagnard qu'il est. U perd ma femme ! il la lance dans des qua- drilles de marins et de soldais!... D me tue!... C'est un véritable frairi- cide! Sur mon honneur, voilà quatre personnes qui semblent aujourd'hui se concerter pour me détruire : mon fils, ma ûLe. mon frère et ma fem- me!... J'ai organisé les Druses et les Arabes de Thor, voilà quatre per- sonne qui me désorganisent, moi !... Voyons, de Céran. je n'ai jamais demande de conseils à peisonne, mais aujourd'hm... de Ceran, que fe- riez-vous?...
— H faut écrire,...
— Ecrire quoi?... écrire à mon frère?... lui défendre de donner des bak! montrer de la jalousie à roilîe lieues de distance! me faire chan- sonner par l'armée d'Afrique et l'escadre de Toulon!... sous prétexte que ma femme s'ennuie!-.. Belle excuse!... comme si les femmes de ménage doivent s'amuser!... On sait ce que nous devenons quand elles s'amu- sent!... En aiienlant, voilà mon fils à New-York avec 300,000 fr. qu'il m'emporte!... Cet enfant me ruinera!..- Un conseil de C^ran, un con- seil, au nom de Dieu ! A ma place, que feriez-vous ?
— Ce que je ferais?... le voici. Je partirais avec moi pour la France sur-le-champ.
— Après?
— Je nurierais ma fille...
— Avec qui?
— Comment! avec qui?... mais il me semble...
— Oui, oui, c'est juste.... pardon... avec vous... ma tête brille... Après?
— Je partagerais les soucis indus'.riels avec mon gendre, el j'aurais .'insi plus de lou-irs pour ramener ma femme au seatiment de ses devoirs domestiques... en ne la quittant plus.
— Bien! El mon fils? et Antonio ?
— J'écrirais à New- York. Vous avez des amis à New -York ?
— J'en ai cent.
— Ecrivez une circtdaire.
— Et mes affaires ici... à Suez, au Liban, au Sinai, à Pétta. au Caire, à Bombay...
— Rieo ne sera négligé... Vous vous donnez un congé d'un mois... . L'Egypte attendait depuis quatre mille ans sa résurrection ; qu'est-ce qu'un mois de plus? Vos affaires domestiques doivent passer avant tout.
— Hélas ! oui.
— Songez qu'après demain le l'oli/vhemftt part d'Alexandrie. Dans neuf jours vous pouvez être à Toulon.
— Neuf jours ... il a raison!.. En neuf jours de Suez à Toulon ! C'est incroyable !.. Et qui sait eiKore ce que l'avenir... Oui, voilà le seul parti à prendre... L faut partir... Reieuons tout de suite deux places sur le Poiyphemuj.
— Justement, M. Colajar, midfhipiHon du Polyphemus. monte en voi- ture dans la cour de l'hôtel... 11 arrivera cinq heures avant nous. Je vais le pri--r dt; se charger de votre commbsion.
— Allez vite, de Céran... Oh! quelle philosophie il taul subir dans certain-i-s occasions !.. On lient k-s mtéièis du inonde entier dans ses mains. i>n a son bonheur même; on se dispo?<; à le donner... Une f*>m- nic, une fille, un frère, un enfant se jettent sur vos bnis, ef vous les bri- sent... Malédiction!
Dherbier aj pela son domestique, ramassa ses lettres épars», donna ses demères instructions, et les monosyllabes de désespoir qu'il échangea avec les phrases de consolation de H. «Je Céran n'ayant pas assez d'im-
portance pour être mentionnés ici, nous le quitterons à Soez, pour le re- voir de l'autre Coté du- ruisseau méditerranéen.
Les fictions de Moïse et d'Homère passeront toutes à l'état de réalité. Le géani Polyphêroe courant dans la mer d'A?ngente, un mât à la main en guise de bâton, n'Kt pas une chimère en 1^43. Voyez passer le géant, le même que vainquit Ulysse avec un calembourg grée inventé par Ho- mère endormi. Polyphênie, toujours appuyé sur son mât, court avec son œil de flamme devant les montagnes aimées de Théocrite : il ne s'est ar- rêté qu'un instant dans llle de Calypso. où passent tous les Ovsses de la diplomatie ; et aussi agile que le char de Neptune, il blondissait d'un ho- rizon a l'antre, à ce que dit l'Iliade, il va dans son sixième élan loucher le môle de la ville des Ph.xéens, encore toute pleine de Grecs parlant provençal.
Cela veunlire : Iç Polyphemut est parti d'Alexandrie, a touché Malle du bout de son gouvernail, et il arrive à Marseille le sixième jour.
M. Dherbier et M. de Céran ne se tiennent pas pour arrivés. D leur faut encore six heurœ de chaise de poste ; six pas quand on vient de la mer Rouge. On arrive à Hyères. hôtel d'Europe, nuit close, incognito ; M. Dherbier est en proie aux plus vires éinoiions, il lui semble que le premier renseignement demandé va lui apprendre qu'il n'a plus d'antre famille que son portefeuille et son coffre-fort. Nous devons ajouter à son honneur qu'il sacrifierait de grand cœur ceux-ci poar regagner l'autre. Tous les instincts généreux se sont réveillés en lui ; ils n'étairnt r>as ab- sens, ils dormaient.
Le plan des deux voyageurs avait été arrêté dans les eaux de la Sicile, un jour que le calme de la mer donnait l'agitation à l'esprit. Rien n'est habile comme le hasard pour vous faire arriver à propos à l'heure des angoissœ, lorsqu'une horioge doit la soiiner pour vous quelque part. Le bal annoncé par le frère Dherbier, dans sa lettre, était l'entreden des oi- sifs de la ville d'Hyères ; on devait le donner le lendemain. _ De Céran avait a'iteint son but d'esprit sérieux et d'homme ruiné. 11 s'était fait indispensable chez Dherbier ; il doublait pour ainsi dire son ange gardien : il avait pris sur l'opulent industriel une autorité d'autant moins soupçonnée qu'elle avait toutes les apparences de la soumission. En ce moment, cette relation prenait un caractère intime, parce qu'elle étabUssait entre eux une solidarité ressemblant assez à une oomphcité coupable. De Céran créait un plan orné de tontes ces combinaisons vic- torieuses, et il engageait si adroitemenl l'entretien avec Dherbier, q<ie (;elui-ci s'en attribuait toujours l'invention. De cette manière, de Céran était regardé comme un homme fécond en grandes idées indnsirieiles, mais fort ignorant dans les choses vulgaires de la vie, et qui avait be- soin d'un guide comme Dherbier pour marcher dans la voie des humbles accidens domestiques. Le meilleur procédé pour conduire les gens est de leur laisser croire qu'on est conduit par eux.
— Je vais donc faire ce que vous voulez, dit de Céran. le soir du bal ; vos yeux aideront mon aveuglement. Au revoir, à bientôt.
Il prit un cheval de louage, comme fait un Sjvant en exploration, et il se rendit par un chemin de montagne au château de D..., dont les tou- relles féodales, s'élevant par dessus des ri'ieaui d'orangers et de cyprès, regardent les îles d'Hyères et la mer. M. de G... le gracieux et hospita- lier possesseur de ce Vaste domaine, accueilUl fort bien le voyageur sans le connaître. — Monsieur, lui dii de Céran. mettant pied à terre, est-ce bien le chemin qui conduit aux ruines de Pomponiana.
— A peu près, dii M. de G..., mais il me semble, inonaeur. que le jour est trop avancé. Il vous faut une bonne heure de marche pour at- temdre Pomponiana. Passez la nuit au château , et demain je me ferai un vrai plaisir d'être votre cicérone.
— On n'en pas plus obUgeant. monsieur; je ne me serais jamais donté de trouver un guide aussi éclairé dans ce désert.
— C'est le seul plaisir que j'estime ici, celui d'accueillir de mon mieux les étrangers. Malheureusement le hasard n'est pas prodigue de ces oc- casions.
Un domestique prit le cheval de M. de Céran.
— Vous me permettez donc de causer un instant avec vous ? dit de Céran à son hôte.
— J'espère mi;ux de votre complaisance, répondit M. de G... ; la nuit vous surprendrait dans ces montagnes; j'espère que vous la passerez au château- et que vous aaepterez un couvert a mon dîner de campagnard.
— Vraiment, monsieur, la campagne se fait ville! aussi, voyez, je voyage en habit de salon ; c'est d'ailleurs une mode anglaise assez dis- tinguée de rendre visite aux ruines en costume de ba!. J'aime assez ce respect, cette vénération accordée aux rehques des anciens.
— Puisque vous avez la bonté de tout accepter, on donne ce soir un bal délicieux à mille pas d'ici... Aimez-vous le bal?...
— Oui, comme observation, comme étude, comme manifestation de caractères...
— Eh bien! vous épuiserez votre complaisance, vous nous accompa- gnerez au bal...
— Accepté de grand coeur,,. J'ai un système sur les ruines de Pompo- niana, et je vais le développer dans un mémoire à l'Institut. Je crois que Poinpinius était un riche Romain qui s'exila volontairement de Naples, en 76, après l'érufiion du Vésuve, et qui vint fonder une ville ici, dans une locauié qui lui rappelait le cap Misene. le golfe de Baia et les îles d»^ l'archipel panhénopéen. Vous savez que Piine. qui commandait la flotte, en 78, dit à son puote, le jour de l'éruption volcanique : FerU ad Pom- ponimm. sous-entendu prora». J'ai conclu de ce passage que le Poropo-
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LE MAGASIN LITTÉRAIRE
iiiiis, ami do Pline, est le fondateur do Pomponiana. C'est un système assez raisonnable conimo vous vojcï...
— El qui peut se soutenir.
— C'est coque j') pense...; mais puisque nous parlons des anciens . suivons k'ur [iréce|ite , et renvoyons les clu>sis stiieuses à demain ; ad crasliHum srria... On doiiBo ilonc îles bols ici !
— Comment! des bals superbes 1
Y a-l-ilafduence de dames? demanda de Coran d'un air disirait.
— Des dames charmantes ; les dames Uc la maison d'abord, la mère el la lille, ou les deux sœurs, comme on les appelle. Je vous dirai mémo en conlidencc que le bal déco soir est un avant-poiil d'un bal de noces.
Abl on se marie aussi dans ce désert I dit do Céran en coupant une
fouille do mais... Ce mais est d'une très belle venue ; on dirait du maïs d'L'gypte... Et nous verrons ce soir la jeune beauté pour laquelle on va préparer les flambeaux de l'hymen î
— Oui, c'est Mlle Dheibier...
Do Céran lit un niouveinent nerveux qu'il mil sur le compte d'un in- secte qui l'avait piqué au visage , et reprenant bien vite son sang-froid, il dit, <n rajustant ses lunettes ébraiiléis par la convulsion :
Mlle Dlierbior!... Il me semble que ce nom no m'est pas inconnu...
Son père est l'industriel par excellence... un homme qui lient une
poiRnée de millions dans chaque main, et qui les verse en delail sur les deux mondes...
— Ah ! oui ! oui... M. Dhcrbier... de Paris... dit do Céran, la main sur le front comme pour en arrachei- un souvenir.
— En ce moment , il est en Egypte... et sa femme vient de recevoir do lui une lettre qui accepte le gendre proposé par elle, et qui commande le trousseau de la n^ariée.
Voilà un gendre bien heureux; la dot sera superbe... Ce gendre a
sins doute une position sociale convenable? demanda de Céran de l'air d'un homme qui interroge au hasard, et comme pour ne pas laisser mou- rir laciinversation.
— C'est le colonel de St-....
— Ah! c'est un colonel !
De Céran flaira voluptueusement une orange vcrle et ajouta :
— L"S colonels sont à la mode depuis quelque temps... C'est un ma- riage d'inchnation, probablement? on n'en fait pas d'autres aujourd'hui.
— Oui ; on dit que les fiancés ne se baissent pas; trente-deux ans d'un côté, seize de l'autre...
— Assortis, assortis... Elle colonel est en congé, probablement?
— Il est rentré avec son régiment après une belle campagne... Il sera inaréclial-de-camp h la première jjromotion.
— Cja doit être bien doux pour la mère... madame Dher...
— Dlierbier.
— MaJamc Dhcrbier... Il me semble que j'ai vu cette dame dans le monde, a Paris.- une femme charmante, Tive, même un peu évaporée ; aimant l'encens de l'aduraiion... Une-fomme dangereuse... sage au de- meurant... mais...
— Jusqu'au ma»», le portrait me paraissait assez ressemblant... oui, TOUS devez l'avoir vue ; au reste vous la rcverrez... dansez -vous?
— Oh I monsieur !... j'exerce des fondions trop graves pour me per- mettre... je vais au bal, mais je ne danse pas... si l'on savait que j'ai dansé, on me placarderait dans le Charivari. Jo suis candidat au col- lège de... On compte sur soixante voix de majorité en ma faveur.
On sonna la cloche du dîner.
A table . la conversation roula sur le projet do creuser un port dans l'anse naiurelle de Carqueirane. M. de Céran promit de soutenir ce pro- jet h la chambre, quand il serait député.
Immédiateiueut après le diner, on partit pour le bal.
Bnl et KuKcB.
Il faut aujourd'hui raconier les voyages avec l'agilité qu'on met h le-, accomplir ; il est plus facile de faire quatre kilomètres que d'écrire quatre ligues. Quand l'abbé Prévôt faisait voyager si'S héros de roman , il leur donnait une page de procès-vtrbal par lieue. En 1842, nous pienons nos héios à Livtrpool ; nous l'.ur prêtons les ailes do la vapeur , et , notre phrase finie, nous les déposons au [lied de l'Atlas.
Antonio demeura prisonnii^r des bandits jusqu'à l'entier accomplisse- ment d'une œuvre de spoliation ; il n? leur fallut qu'une semaine pour découvrir, à Londres, à l'agence du crime, un jeune Français de l'âge el de la tdurnure d'Antonio, pour lui doiuier sts instructions et l'envoyer chez M. Jackson, où le plan, ain^i que nous l'avons vu, obtint ce succès presque toujours réserve aux actions criminelles.
Un matin, .-Vntonio trouva la porte de sa chambre noire tout large ou- verte; il crut que, selon son usage, la vieille femiun venait lui apporter son pain quotidien représenté par des patates cuites sous la Cendre; mais, ne voyant rien paraître, au bout d'une heure il hasarda une sortie dans la pièce, puis dans le vestibule; et personne ne se montrant, il ouvrit la porte cl s'élança dans la rue avec l'agihto do l'oiseau délivré.
De IJmc-St'reet à Adi>lphi-llôtcl. il n'y a quo vingt pas, il counit dore chez lui , et demanda le hnd-lord d'Adelphi , auquel il fh confi- dcnlifUemetil rhistorique de tout ce qui s'était pasié. Le land-hrd lui dit : — MiinsiéUr, vous vous Clés sauve, par miracle, des mains de ces Irigands. Celle h'-rrihle mai-on m'est connue ; elle n'a pour locataire
(ju'unc fenune fî>lle et hideuse qui. dit-on, a perdu la raison devant uno épouvantable scène dont elle fut témoin.
— Et la police, dit Antonio, ne peut-elle pas défendre ks gens contre lo guet-apens perpétuel de cette maison?
— La police, monsieur, d JUS ce pays, ne connaît pas les usages de France, elle n'a point d'effet ptévoiitif ; elle a d'ailleurs une grande force extérieure, mais le domaine intérieur lui est interdit. C'est aux citoyens à veiller sur eux.
— J'irai me plaindre au police- magistrat, s'écria Antonio.
— Vous pouvez aller vous plaindic, dit froidement le land-lorJ, mais ce sera sans résultat. Croj'cz-vous d'ailleurs que vos bandits auendenl dans leur antre le police-magistrat ? lis ont fait leur coup chez M. Jack- son, el à cette heure ils sonl déjà en pays étranger. Savez-vous, mon jeune monsieur, ce qui s'est passé l'autre jour dans celte mémo Linie- Street? Un industriel a ouvert la taverne delà Tempérance; il a in- venté des liqueurs conformes aux statuts do la société . des hqueurs in- nocentes , de leau pure de la Mersey , colorée au porter, au sherry , au rhum, au porto : deux marchands, qui n'étaient pas tempérans, arrivent de Jlauchesler , entrent dans la taverne el boivent trois sortes de li- queurs tempérantes. Le soir , chez eux, ils éprouvent des nausées, dos déchiremens d'intestins, tous les synipl(')mcs de riMnpuisonnement. Aus- sitôt ils se rendent chez le police-magistrat. — Nous avons été empoi- sonnés, lui disent-ils, h la taverne de la Tempérauec, Lime-Slreel; nous demandons vengeance à la loi.
— Eles-vous bien fors d'avoir été empoisonnés? leur dit le magistrat.
— Horriblement empoisonnés, honorable juge.
— Eh bien! mourez... et quand vous serez morts, on fera l'autopsie de vos cadavres : si l'autopsicdéiuontre voire empoisonnement, l'honinic do la taverne sera pendu. 'V'oilà la seule justice que notre loi pouvait leur rendre.
— Mais, s'écria Antonio, moi, j'ai été volé; c'est évident.
— Oui, dit le lanJ-lord; mais volé dans une maison close, dans une maison infâme, où un gentleman n'entre pas sans se déshononr. La procédure vous flétrirait.
— Eh ! que faut-il donc que je fasse, monsieur le land-lord ?
— Il faut vous taire el profiler de la leçon.
Cette dernière phrase fut prononcée avec un sourire et un ton de doif- ccur qui en corrigeait la crudité.
Un violent désespoir s'empara d'Antonio. Déshonoré ! déshoucrc ! se dit -il mentalement quand il se trouva seul; ces bandits ont peut-être même ruiné mon père!... Le land-lord a raison, je suis flétri 1... Je ne puis plus lue représenter ni chez M. Jackson, ni chez raou père... Je me tuerai.
Il descendit sur le port, du pas cl de l'air qui annoncent une résolu- lion fatale ; il longea les rives, les murailles des d 'cks, la longue chaus- sée qui aboutit au inouhn, el se trouva bientôt suri s grèves humides, li- moneuses, décolées, que dérouvre la marée ba^se à fembcuchure de la Mersey. Le paysage conseillait lo suicide. Une vapeur sombre voilait l'o- céan voisin; a travers le crêpe du plat horizon , un vaisseau h r.incre s'agitait devant la citadelle; sur les deux rives, pas une figure humaine no se montrait poiu animer les campagnes en deuil. Antonio avait ré- solu de s'étendre sur un Ut de cailloux et d'attendre la marée niontaule qui devait l'étouffer.
Une bonne inspiration le sauva. La voix intérieure qui lui parlait fui écoutée à l'heure de l'agonie volontaire. Antonio se voyant mourir si jeune el si fort , eut compassion de lui-mèire ; il tourna ses regards du côté de la ville immense , toute pleine du glorieux fracas du travail , el rougit de sa faiblesse devant ce géant indusiricl qui agiie entre deux ho- rizons sa chevelure de mâts. Un noble projet chassa le projet coupable ; comme l'enfant prodigue, il dit : Je me lèverai et j'irai!
L'argei.l lui manquait, mais il avait encore une bonne ressource dans ses bagages de voyageur opulent. Rentré à Liverpool il n'hésiia pas de vendre celte propriété inutile h un de ces paicn-brokers qui attirent les jeunes gens de famille au son de leurs trois boules de métal.
Celte affaire d'usurier légal terminée à mille pour cent de perle. Anto- nio prit passage à bord du Tliundcr, paquebot qui va de Liverpool à'Gi- braltar en quatre jours, A Gibraltar, un auire paquebot le reçut, cl lo déposa endirmi sur le môle d'Alger. A son réveil, il tourna ses regards vers le uord pour voir si les édifices culminans de la Sécropolis de Li- verpool ne se montraient pas h l'horizon. Les oiseaux voyageurs n'ac- complissent pas aussi promptemcnl leurs migrations périodiques. L'O- céan est un chemin de fer.
Le projet d'Antonio était fort simple pour un jeune homme de vingt ans; il s'agissait de s'engager comme simple cavalier dans les spahis, avec la proteruon de ce siip<'rbe officier qu'Aatonio avait connu à la ta- ble d'hèic à Toulon, et qui portait le surnom de Kusian-Bey.
tes renieigiieiiu'iis qu'on lui donna h l'élal-major n'étaient pas très précis; il se mit à la suite de plusieurs convois pour découvrir le can- tonnement de Uusian-Bcy; lorsqu'il fut au terme de ses cour.-es, il qu'il reconnut S'^n brillant officier à la lêto d'un escadron de spaliiî, son cou- rage expirait dans les premières atteintes de la fièvre d'Afrique ; les in- quiétudes Irùlanlcs avaient agi sur son tempérament biin plus que le climat. 1! uf ta n-Bey reconnut Antonio, lui serra les mains avec feu cl écoula sa confession.
— Mon cher ami, lui dit-il, vous vous êtes exagéré vos fautes; c'est louable, mais c'est absurde. Votre père ne sera pas ruiué pour votre é iui-
LE MAGASIN LITTÉRAIRE.
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pée de Liverpool, mais il serait assassiné par moi si je consèulais à vous nisllre ch campagne, faible et délicat comme vous êtes. En ce moment, 03 n'est pas un cheval qu'il vous faul, c'est un médecin : je vais vous en- voyer le mien. Dans quelques jiiurs, le colonel de Si-..., qui commande notre cantonnement, part pour la France; il va se marier : je vous remet- frai cnire ses niains, et il vous rendra en bonne santé h votre père, car je vous apprends, si vous l'ignorez, qu'il épouse votre sœur,
— Le colonel Saint-.,, est ici? demanda vivement Antonio.
— Ici, à vingt pas de nous,
— Le même qui était à Paris l'an dernier?
— Oui, en congé.
— Quel bonheur ! c'est un ami de famille! Je m'engagerai dans son ré- giment!
— Vous ne vous engagerez pas, mon étourdi monsieur. Lo colonel vous fera saisir par quatre spahis, et vous ramènera chez votre papa. Vous allez voir...
Tout arriva au gré de Rustan-Bey. Le colonel Saint-,., fit une leçon paternelle à Antonio, lui rendit la tranquillité d'esprit, et avec elle" la convalescence et la sanlé. Quelques jours après, le colonel et le jeune homme étaient sur la grande route qui emporte, en quarante-huit heu- res, un paquebot d'Alger à Toulon,
Apres ces quelques lignes d'explication, nécessaires pour justifier la rentrée d'Antonio à la fin do celle histoire, nous revenons au bal au mo- ment de l'arrivée de M. deCéran.
On dansait aux étoiles par une de ces belles nuils que l'été lègue à l'automne. Le parterre, privé de ses fleurs, était jonché de jeunes fem- mes et déjeunes gens. Les quadrilles tourbillonnaient avec ce frémisse- ment de pieds de satin et d'étoffes floltanles qui annonce l'ivresse du bal. Il y avait dans l'air ce charme sensuel que la nuit verse aux campagnes; les joyeux et frais visages, les cheveux de soie, les couronnes d'épis ou de verveine, se croisaient avec des constellations d'yeux uniis, avec des faces guerrières bridées sous les mâts de nos escadres ou sur le sable des déserts africains. L'orchcslre de l'amiral avait adouci sa formidable voix d'abordage et jouait avec toute la verve de ses cuivres les airs qui don- nent le délire aux pieds, la flamme au front, l'exlasc au cœur.
Un homme venait d'entrer sur la terrasse , et debout , immobile , l'œil fixé sur une femme, il ressemblait à une protestation vivante de la dou- leur eonire le plaisir. C'était M. de Céran. Mme Dherbier était la femme sur laquelle plongeait un regard scrutateur; les femmes au bal ne regar- dent jamais ce qui se. passe en dehors du quadrille qui est leur univers. D'ailleurs, M. de Céran ne craignait pas d'èlre reconnu, il n'avait été vu qu'un seul instant, à Toulon, par la mère et la fille , et depuis cette vi- sito.d'un instant, il avait donné à son visage un caractère oriental qui l'aurait rendu méconnaissable à l'œil de ses meilleurs amis.
Mme Dherbier dansait comme une femme qui n'a plus que ce bonheur au monde, et qui savoure chaque note de l'orchestre, et voudrait la sai- sir dans ses doigts, comme un diamant échappé pour ne plus revenir. Le bal, la gaîlé, les étoiles, les feux do Bengale lui rendaient ses vingt ans, trésor de jeunesse que beaucoup de femmes regagnent toute leur vie, après l'avoir perdu comme nous tous. Elle comprenait, avec lo merveil- leux instinct de son sexe, que les regards intelligens des jeunes hom- mes h distinguaient encore dans ces quadrilles cnlantins, épanouis à ses cêtés. Elle était heureuse d'une joie innoccnle ; celte admiration, dont ii!o entendait le doux muriuuro, lui suffisait ; elle aurait donné ses ri- chesses pour la faire prolonger à se?, oreilles en échos infinis. Et quand un nuage de tristesse venait par intervalles assombrir son gracieux vi- sage, c'est qu'elle pensait que ces feux du bal, étoiles et lustres, allaient bientôt s'éteindre, et que le pùle soleil éclairerait le lendemain une ter- rasse déserte, et qu'elle so retrouverait encore face à face avec une im- mense fortune, cette mère des immenses ennuis, car elle ne peut donner ni un sens de plus, ni une année de nroins.
M. do Céran, comme tous les esprits sérieux, ne comprenait pas les femmes : il ne vit pas tout ce qu'il y avait de candeur enfantine dans ce rayonnement do coquetterie; il jugea l'épouse de M. Dherbier avec une sévéi ilé injuste, et se piomit bien de faire servir quoique adroite et téné- breuse calomnie au bénéfice do ses desseins.
Pour aller jusqu'au bout de son examen, il avait engagé à la danse Mme Dherbier, cl quand son tour d'inscription fut arrivé, il lui présenta la main et la conduisit au quadrille.
L'astuce la plus subtile se révéla soudainement sur le visage, dans l'organe, la pose et le maintien de M. do Céran ; mais l'œil d'uno femme étourdie par la joie du bal n'aurait jamais pu découvrir l'hypocrisie de son inquisiteur,
— P.Tuiettcz, madame, dit-il, que je vous félicite, après tout vulio l)cau monde, sur lo mariage de votre chairiianto fille.
— Elle est bien jeune, ma fille! dit Mme Dherbier avec un léger sou- pir, bi(m jeune, mais il faul obéir <i son père,
— Oui, madame, c'est un devoir ; on cette occasion j'ajouterai que c'est un devoir bien doux,.. Si je ne me trompe, voilà, dans l'autre qua- drille, votre futur gendre, un jeune colonel., un bravo de notre Afrique.,.
— Oui, monsieur.
— Mademoiselle Hélène paraît aimer beaucoup lo bal? ^Ohl monsieur, nous aimons toutes le bal...
— Vous dansez un peu par complaisance, vous madame?
_ — Moi, monsieur, danser par complaisance! je danse par goiit; j'cs- pcrc biea danser jusqu'au jour... Attention à la figiire, monsieur.
— Excusez-moi, madame, si je suis un peu gaucho; j'arrive d'Egypte, — Ah 1 vous arrivez d'Egypte! monsieur, et sur quel paquebot?
— 3ur le holyphcmus.
—C'est singulier ! je n'ai pas reçu de lettres!
— Vous attendez des lettres d'Egypte?
— Oui, monsieur .
— Des lettres intéressantes, sans doute, si j'en juge par votre émotion?
— J'ai de l'émotion!... Oh! non... Ce sont des lettres de quelquos li- gnes pour me souhaiter le bonjour... La dernière que j'ai reçue était impatiemment attendue : elle commandait le trousseau de noces de ma fille... J'espère que mon mari arrivera par le premier paquebot... quand le trousseau sera terminé... Comme c'est prosaïque, tout ce que nous di- sons là, monsieur !... Il est vrai que j'ai besoin de me reposer nn peu...
— Encore cinq minutes de prosaïsme, madame, s'il vous plaît. J'ai vou- lu savoir do votre bouche s'il é ait vrai que le colonel Saint-.., dût épou- ser votre fille.
— Avicz-vous quelque intérêt à cela, monsieur?
— Un très grand, madame.
— Ah! vous piquez ma curiosité!... Voyons, expliquez-vous.
— Ici, non, madame; mais après la contredanse... je vous demanue- rai, dans l'intermède, cinq minutes d'entretien particulier, un peu à l'é- cart.
— Comme vous dites cela d'un air mystérieux ! dit Mme Dherbier avec un délicieux éclat de rire. C'est maintenant que j'aide l'émotion... Mon- sieur, je suis chez moi, je ne puis rien vous refuser... La contredanse est finie, l'intermède commence... Je vous accorde l'entretien particulier... Donnez-moi votre bras, monsieur. J'adore les scènes de roman,
— Ceci, madame, est une scène d'histoire, dit de Céran après un tour d'allée fait en silence; ceci est un acte de vérité. Vous allez le savoir en trois mots : votre fille n'épousera pas le colonel.
— Monsieur, dit Mme Dherbier avec un ton de fierté superbe, je vous prie do me reconduire chez mon beau-frère, et n'ajoutez pas un mot do plus.
De Céran étendit la main qui était libre et ouvrit une grille de fer. Un homme entra et dit d'une voix de maître :
— Oui, votre fille n'épousera pas le colonel.
Cet homme était M. Dherbier; il avait passé une journée d'angoisses et de fièvre; du haut de sa pyramide industrielle, il voyait sa famille s'é- crouler sous lui, et quand il entendit sa femme parler avec cette fierté dominatrice ; quand il vit la grille s'ouvrir, il lui restait il peine assez de force pour faire un pas, asiez de voix pour dire un seul mot.
Mme Dherbier poussa un cri sourd et s'appuya sur un arbre pour ai- der la faiblesse de ses pieds.
L'ombre des arbres et de la nuit couvrait cette scène do silence et de désespoir; mais autour d'elle la joie éclatait dans tous les bruits de la campagne et du bal : c'élait un ravissant concert de gerbes d'eau vive, de feuilles agitées, de vagues lointaines, de chants nocturnes, de voix de femmes, de rires enfantins, d'accords d'instrumens.
Un prélude d'orchestre donna une excitation nouvelle h ces murmures charmans, qui montaient en chœur vers les étoiles. D'autres quadrilles seformaient sur la terrasse à l'appel des musiciens. Trois lois déjà les inslrumens avaient attaqué l'air de danse, et trois fois des cris et des mains s'étaient élevés pour imposer silence à l'orchestre- Une danseuse manquait : c'était la maîtresse de la maison. Le colonel de St-..., son cavalier, la demandait en riant à tous les groupes; et comme il lançait au hasard un coup d'a'il dans l'allée de la grille, il vit sur un fond téné- breux so détacher une robe blanche et deux silhouettes sombres immo- biles devant. Le colonel lit quelques pas et reconnut Mme Dherbier, silen- cieuse entre deux personnes inconnues.
— Pardon, messieurs, dit-il, si je vous enlève madame, mais l'orches- tre l'a déjà invitée trois fois.
Et il présenta son bras à Mme Dherbier , qui refusa de donner le sien.
M. Dherbier s'avança et dit d'une voix de maître : — Le bal est fini pour madame et pour tous.
Le colonel regarda Mme Dherbier; elle gardait toujours sa pose immo- bile et désolée; sa figure était horrible de pâleur.
— Madame, prenez mon bras, dit M. Dherbier à sa femme; prenez mon bras, vous dis-je, et rentrons.
Elle obéit et suivit son mari par un sentier détourné, sans être aper- çue de la foule, jusqu'à la maison, du cOlé opposé à la terrasse du bal.
Le colonel de St-... ne pouvait rien comprendre à cet incident; mais sans perdre du temps à lui découvrir une cause inconnue, il se mêla aux groupes inquiets de la terrasse, et dit qu'une indisposition subite do Mme Dherbier mettait fin au bal. Bientôt après, les musiciens descen- dirent do, leur cstrado, et quelques familles taisant avancer leurs voitures donnèrent un exemple de discrétion qui lut généralement suivi.
Hélène s'était empressée d'entrer dans les salons pour éclaicir ce mystère improvisé au milieu d'un bal.
Sur la terrasse, encore illuminée do tout l'éclat de la fêle, deux per- sonnes seules restées do tout ce monde , se rencontrèrent et se recon- nurent ; c'étaient le colonel S... et M. de Céran.
Le colonel recula pour la première fois de sa vie, et poussa un cri do surprise :
— Vous ici, monsieur ! dit-il en joignant les mains.
— Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, dit de Céran avec sang- roid, et je suis étonné de votre surprise, Dionsieur.
1:
LE MAGASIN LITlÉRAmE.
|r-_ Eh bien ! moi. je vous connais, dit le colonel, malgré ce luxe de barbe qui veut vous déguiser ; vous vous nonimez Chinositrl, el vous êtes... ce que vous savez.
Je me nomme de Coron, colonel, et je suis un honntte homme.
Prenez g.irdi", monsieur; votre impudence peut vous Cire fatale...
J'ai cru tanl^^l faire une erreur, là, s<ius les arbres, quand vous étiez devant Mme Dherbier ; je vous avais reconnu à demi ; à présent , nous sommes comme on plein soleil ae bal, mes yeux ne peuvent plus me tromper ; vous remplis.^iez les fonctions d'agent comptable dans lu pro- vince d'Oran. Vous avez été surpris par moi en flagrant délit de concus- sion; vous vous êtes jeté à mes pieds; vous m'avez attendri en me par- lant do voire épouse cl de vos enfans; a Paris, où j'ai été appelé l'an dernier, pour donner des renscignemens sur quelques tristes affaires, je pouvais vous perdre, je me suis souvenu de votre repentir, de votre désespoir, de votre famille ; j'ai demandé simplement votre destitution pour cause d'incapacité; je vous ai délivré d'une enquête et d'un juge- nieni... dites encore que je ne vous connais pas.
Eh bien I colonel, — dit de Céran avec un ion de voix tout nouveau,
et affectant le maintien modeste d'un homme qui craint d'irriter un ad- versaire redoutable, — eh bien! colonel, je vous prie d'être encore géné- reux aujourd'hui; ne me perdez pas; ces croisées ouvertes nous écou- tent... Vous avez le caractère du soldai, toujours bon et magnanime... Ayez pitié d'un homme qui fut plus malheureux que coupable...
'Coupable avant d'èire malheureux , monsieur !... Voulez-vous que
je vous conte votre histoire?
C'est inutile , colonel , je la connais-.. Mais ce que vous ne savez
pas, et ce qui peut-être me donne une cmbro d'excuse... c'est... écar- lons-nous un instant d'ici... quand nous serons seuls, je vous parlerai à cœur ouvert...
Vous nie proposez une promenade dans le bois, j'entends. Je vous
mettrais à voire ai?e; mais vous n'êtes pas plus rusé qu'un Arabe, et je ne donnerai pas dans le piège. Vous voulez m'assassiner , rien que cela.
— Oh 1 colonel !
— Je connais vos mœurs; vous êtes armé; n'est-ce pas que vous êtes armé?
— Quoi d'étonnant! en voyage...
— Oui, oui, ordinairement on vient au bal avec une paire de pistolets et un poignard... Vous étiez armé aussi à Oran, et vous essayâtes même de faire une menace... Au fait, voyons, au fait; soyez sincère et je vous laisse échapper; vous éiicz tantôt avec une dame et un étranger inconnu, en trio, la, sous les arbres; que se passait-il de mystérieux entre vous trois? Ri'pundez-moi franchement.
— Colonel, ceci est un secret de famille; vous respecterez ma discré- tion. .
— Ceci est une noirceur qui vient de vous, je le prés'tmc ; cl si vous me parlez encore de votre discréiion, j'en serai certain. L^, laniôt, vous avez oif''nsé une dame, voilà votre secret ; cette dame sera bientôt de ma famille ; vous êtes un misérable, sortez, monsieur.
— Je vous jure sur l'honneur...
— Ne jurez pas; appelez l'autre témoin de la scène... il est là dans la maison... Je vais l'appeler, moi.
— Au nom de Dieu, colonel, respectez ces secrets domestiques...
— Je respecte tout, monsieur, excepté vos ordres...
La parole rcienlissantc du colonel attira sur la terrasse M. Dherbier , qu'une scène intérieure venait d'émouvoir profondément ; sa femme l'a- vait introduit dans une chambre éloignée dii fracas du bal. et M. Dher- bier avait reconnu son fils Antonio dormant d'un sommeil tranquille, après les fatigues de la traversée. Mme Dherbier avait raconté h son ma- ri les aventures d'Antonio, et l'immense service que le colonel avait ren- du à leur famille en arrachant ce frêle jeune homme aux dangers de la guerre el du climat. M. Dherbier ne répondait que par des lai mes, et à l'instant même où il se proparait h parler de ses eiigagemrns avec M. de Céran, il entendit la voix du colonel et se précipita sur la terrasse.
— Ah! justement, voilà 'monsieur qui a été témoin do l'insulte! s'é- cria le colonel, en désignant M. Dherbier.
De Céran regardait la terre, posé en statue ; M. Dherbier regardait de Céran et lo colonel.
— Je disais à .M. Chinosarl, surnommé par lui de tX-ran , qu'il avait insulté une dame, en interpellant .M. Dherbier.
M. Dherbier, stupéfait, fil un signe négatif. De Coran respira un ins- tant.
— Je demande la permission de rac relirer, dit de Céran en faisant un pas en arrière.
Le colonel le retint par le bras.
— Olonel, dit M. Dherbier au comble de l'embarras, vous voyez en moi le plus reconnaissant des pères; ma vie et ma fortune sont à vous, mais il y a dans ma correspondance avec ma femme un malentendu dé- plorable : j'avais déjà promis ma fille à M. de Céran.
— A ce monsieur! votre fille! s'écria lo colonel avec un accent inouï ; mais y songez -vous? Ce monsieur -là que je vuus montre du doigt; co M. <;iiino=arl, ce M. de Céran. ne peut pas épouser voire fille...
— Kl pourqiioi? demanda Dl.erbier limiJeinent.
— roiirqii^? pane qu'il est marié.
— Ulierbic-r recula jusqu'à la façade de la maison , on crùisant ses ruains par dcsfus sa téie.
— C'est fort... dit le colonel, d'essnyer la bigamie aux portes de Tou- lon.
— Marié! dit M. Dherbier quand il put articuler trois syllabes.
— lih ! qu'il me démcnio, si je dis une fausseté, s'écria lo colonel.
— Marié! répéta M. Dherbier.
Do Oran fit un salut rcsiiecluiux , et quiila la terrasse d'un pas pré- cipité. De Céran n'éliiit pas marié, mais il aima mieux subir celle accu- sation que de forcer le coloiul à raconter sa coupable histoire. A Oran, il avait parlé de sa prétendue femme et de ses prétendus enfans pour mieux attendrir lo colonel.
— Que faui-il faire? dit M. Dherbier interdit.
— Le laisser partir ; il n'y a pas eu commoncament d'exécution. Jo connais mon homme; et je vous dirai sou histoire nn aulre jour.
M. Dherbier serra les mains du colonel et garda le silence , comme il arrive toujours lorsqu'on a trrtp declioscsa tirer du cu'ur.
En co iiioment, un oflicier do marine s'avança vers M. Dherbier, et lui demand.i. au nom de tout lo iiunde du bal, des nouvelles de l'indis- position de Mme Dherbier.
— Monsieur, dit Dherbier, jo voudrais que toute la société fût encore assemblée, pour lui dire qu'un bal do fiançailles ne finit qu'au jour, et que Mme Dherbier sera, dans cinq minutes, tout à fait remise de sou in- disposition.
— La société n'esl pas loin d'ici, dit l'officier en souriant, tous les équipages se sont arrêtés à cinq cents pas...
— Eh bien, monsieur, vous allez metire le comble à voire complaisan- ce d'aide-de-camp du plaisir, en rappelant tous nos fugitifs et l'orches- tre. Il serait honteux de finir un bal de campagne à minuit.
L'officier salua et partit précipitamment.
— .Vaintenani. dit Dherbier au colonel, jo veux que personne ne man- que à notre bal. Je vais moi-même réveiller mon fière et mon fils... Et, quant à vous, colonel, mon gendre, croyez bien que c(f que femme veut, Dieu le veiU.
On entendit bientôt le tonnerre prolongé des voilures qui reprenaient le chemin du b^il : les musiciens remontèrent sur leur estrade, et la fêle commença une seconde fois.
M. Dliërbier courut au devant de son frère et l'embrassa en lui disanl : Mon ami, il y a cinq minutes que je suis heureux.
— Il y a trente ans que jo le suis, moi, répondit lo frère philosophe. Mon cher frère Dherbier, tu as gagné beaucoup d'argent, c'est vrai ; mais tu as failli perdre la femme, la fille cl ton fils. C'est la folie du jour ; grands hommes politiques ou grands hommes industriels, vous savez tout ce qui se fait dans les cinq pjriies du inonde, cl vous ignorez souvent ce qui se passe dans votre maison.
— Je profilerai de la leçon, dit M. Dherbier.
MÉRT.— {Presse.)'
ÉTREI^IVES DES BOJNS MÉNAGES,
Ce que feiiiine veut'; .... le veut.-
PnOVERBE JEiT-'ritOMS jÉf.iCJES,
Joué avec succès le 1" janvier 181J et jours suivans. FAR m. FRÏBOXaiC SOVLtÉ.
PÈRSONr^'AGES.
51. DUPL.ANTIS. — Ancien .tailleur du rcgim'ent , qui' parle avec majesté cl fait sonner les litires finales, el partit ulitremciillci R : légèrement l)uilcuï.
M. DtJllA.MEL. — Onseiller à la eour royale, digne d'élre à la cour de cassa- tion : inamovible parfjiil. * ..
M. GRi;.MELOT. — Mari , ex-épicier, g.ifde nation.il, commis à la loterie, pou- dié, bas cliinés, un parapluie rouge : belle écriture, lunettes sans branches et l.i queue.
MAD.VME UIPLANTIS.— 30 ans, grosse brune, accorte, leste, usant de la voix et du gesie avec prodigalité ou aisciclioj) , suivant les circonstances.
MAD.VME DUHAMEL.— 28 ans, pile, blonde, délicate, perdue dans les mous- félines et li's dentelles : voix douce, regarJ cliangeant , les pieds cl les mains d'une distinction rare. .
MADAM E CiRUMELOT. — 26 ans, danseuse enracinée, belles formes, b(^le, voix canaille (pTelle .tdoucil quaml-clle ne parle ni à son mari , ni à son fils, ni à fa cuisinière, ni à un garçon de ihéDlre.
I-OLO. — 10 ans , gamin destiné à vendre des ronlremarquca.
AN.VTOLE. — 8 ans, déjà inlclligenl du mensonge cl des bonnes manières.
fiUGLSTE. — 9 ans, petit iHrc éliolé , rongé par le ro igc . brisé par les balto- mens et les plies , insolent , et qui a déjà vu des coulisses.
PIERRE. )
FEKN.V.ND. 5 Trois forts gaillards convenables .i VéUae où ils se Irouvcnt
LEO.V. '
l'RSULE. — Femme de chambre,
MARLVNNE. — Cuisinière.
LE MAGASIN LITTERAIRE
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liE ICEZ-nE-CIIAUS§Éi:.
fa fotjc &u ponur.
Toits les meubles d'une loge. Une pcndu'c, une commode, un lit, une table, une l'ontûine, une soupeiilo et un poêle.
SCÈNE PREMIÈRE.
MADAME DUPLANTIS, LOLO.
MADAME DDPLANTis (dans sa logc, occupée à ranger). — Lolo, as-tu ciré les boties à Ion père ?
LOLO {vn dehors). — Ah I c'est embêtant. Tenez, v'ih une heure que je Trolte, ça reluit comme rien du tout. (Il nMiille).
MADAME DUPLANTIS — Veux-tu pas renifler, méchant gamin 1 Tiens, v'Ià mon tablier do la semaine, mouche-toi: Dieu de Dieu! peut-on avoir un ,. nez dans cet état-là un jour de l'an.
tOLO (sans prendre le tahlier...) — Ah ouah! le tablier... C'est fait.
MADAME DUPLANTIS.— Sur ta nianchc, affreux enfant 1 sur ta manche !
LOLO. — Eh ! elle est vieille.
MAD.\ME DUPLANTIS. — Une vosto d'un an, que tu ne mets que depuis six mois à tous les jours, malpropre!... tu ricannesl Lolo!... ne ricanne pas! •• LOLO. — Ehùl... (Madame Duplantis lui donne un soufflet, et Lolo se met à pleurer en reniflant.)
MADAME DUPLANTIS. — Plouro, plourc, Hionstre d'ingratitude ; tu ne mourras jamais que sur l'échafaud.
SCÈNE n.
MADAME DUPL.\NTI>. LOLO, M. DUPLANTIS, un balai, une brosse, de la cire à la main et suant à grosses gouttes.
^ -j DUPLANTIS. —Ne pourriez-vousballie cet enfant do la sorte qu'il criât ■^^ moins fort?
'.Jv MADAME DUPLANTIS. — C'cst ça. Et qu'est-co qui le battra, ce garne- '■■•/ Tnent? Une fois que tu as fait ton escalier, tu ne t'occupes plus de rien. • *■ C'est bien! il prospérerait joliment dans le vice avec des leçons comme
■ T-Ça ' ••.^- "••" DUPLANTIS.— Jonesuispoint injuste : je ne dénie pas qu'il faille le bat- f[-,'»- tre ; mais je serais pour qu'il ne criât pas! D'ailleurs, pourquoi frapper . ' . -cet enfant sur la joue ? Dans sa peine intelligence, il peut prendre cela .• • pour un soufflet, et se sentir humilié. A son âge , je me serais récal- •^ ' cilré.
MADAME DUPLANTIS. — C'cst ça, pousscz-Io à sa perte... LOLO ( rentrant. ) — V'Ià les bottes à papa...
DUPLANTIS. — Ne p'cuie |ias. Lolo, je le donnerai un fusil, un briquet c et une giberne; /ils d'un brave, tu l'y as des droits.,.
MADAME DUPLVNTis — Acliète-lui MX dé et dcs aiguilles, et qu'il se V' mette à Toiivrage. *" LOLO. — C'est régalant l'ouvrage.
s MADAME DUPLANTIS. — Fi;ign;Lnt ! (Fifi qui est dans lo berceau so met
', *. à poiii>er des cris aigus.) Pauvre cher petit! Attends, Fifi, attends. Cher •;•. ami! il a ries coliques.
DUPLANTi ;. — Si monsieur Fifi sfr donne les gants de crier aussi, bon- '«■• jour, ad.eu...
MADAME DUPLANTIS. — Tu le hais donc bien cet enfant? Pauvre Lou- lou! Il demande à tèter à i-a pauvre mère. (L'enfant redouble ses cris.) LOLO. — Ail! maman, comme ça pue! MADAME DUPLANTIS (a FUI). — Tu OS t'Iudisposé, chop aiiil. DUPLANTIS (prenant une prise). — Amour d'enfant, va I MADAME DUPLANTIS. — Vous ne p.jiivez pas le sentir, ce malheureux I Ta ii.ère l'aimera, va, Flfl, si Ion te hait ici.
DUPLANTIS. — Je ne l'hais point, mais je vais chez le marchand de vin du coiii atlendre un instant que M. Flfi...
MADAME DUPLANTIS. — De quoI ? chez le marchand de vin! et qu'est-ce qui va taire les boîtes pour les caries de visites, et écrire les noms des- sus? « DUPLANTIS. — Qui? qui les a f;iites l'an dernière? ce n'est pas moi.
MADAME DUPLANTIS. — Au fait! c'cst paS UlOi.
DUPLANTIS. — Ce n'est pas toi, Lolo ; ton éducation ne te le permet- tait pas.
LOLO. — Jerroi-s b'en, puisque, depuis deux ans , je suis toujours aux bâtons; nous no comnicnaToiis les jambages qu'après Pâques. Eh! papa, c'est le grand Pierre qu'a fait les boîtes et les noms l'an dernière.
MADAME DUPLANTIS (avoc éiiiotion). — Pierre ?
DUPLANTIS (avec digiilié). — Monsieur Pierre...
MADAME DUPLANTIS. — C'cst viai, co garçou luisait tout votre ouvrage.
DUPLANTIS. — Tilut mon ouvrage, madame Diiplantis. . MADAME DUPLANTIS (avec résignatlim.) — Tiens, Duplanlis, ne parlons pas de cjI Ah! ci iii^a fait assez de peine quand il est parti. Un bon su- jet!
DUPLANTIS. — En seriez-vous regrettante?
MVDAME DUPLANTIS (remettant Fili dans son berceau, et d'un Ion digne.) — llegrcllunte de quui? d'un liomnie duiit on a dit qu'il nio faisait la cour I jo préférerais la mort! Travailler toute la journée à laver les es- caliers, les cirer moi-même , passer les nuits à altendie les locataires, jo lo préléierais que de le repiendic. Un liominc dont on a pu dire I... Ah .'
(Elle pleure et essuie ses yeux.) Tiens, Lolo , va balayer la cour, je vais /g\ faire les boîtes. •3'
DUPLANTIS. — Allons, madame Duplantis, je sais que tu en es incapa- ble... Lolo est trop petit pour balayer, et tu ne sais pas écrire I
MADAME DUPLANTIS — C'tst pouptant Pierre qui le fera : et comme lu vas chez 1e marchand de vin !
DUPLANTIS, (après un moment de silence.) —Tiens ! c'est la vieille Mme Qiiinquelot, du n» 12, qui a cancaoné tout ça.
MADAME DUPLANTIS. — Voilà ! mBi l'honueur d'être sacrifiée comme tu me l'as fait à la langue d'une Qmnquelot.
LOLO (pleurani). — Maman, je lui tortillerai son angola.
MADAME DUPLANTIS. — Euibrasso ta mèro , Lylo; tu sens son chagrin,
toi Monsieur Duplanlis, cet enfant-là a une âme Berce ton frère,
Lolo, beice-le. Pauvre Fifi, innocente créature! on l'a soupçonné aussi.
DUPLANTIS (attendri). — Allons ne pleure pas, ce n'est pas une affaire sans remède.
MADAME DUPLANTIS (pleurant tout bas) . — Je ne me plains pas ; je ne de- mande rien.
SCENE III. DUPLANTIS, MADAME DUPLANTIS, LOLO, PIERRE.
PIERRE (ouvrant la porte). — Un paquet pour Mme Duhamel.
LOLO (courant au devant de Pierre). — Ah! c'est Pierre ! Bonjour, as- tu mes étiennes? Je te souhaite la bonne année. (Pierre ombrasse Lolo.)
MADAME DUPLANTIS (bas à SOU mari). — 11 a bon caur lui; il ne mé- prise pas Lolo. 11 l'aime autant que Fifi, au lieu que loi!...
DUPLANTIS (avec accent). — Bonjour , Pierre; nous parlions de vous avec mon épouse.
PIERRE. — Vous êtes bien bon, monsieur Duplantis. Comme j'avais une commission dans la maison, je me suis permis de venir vous voir.
DUPLANTIS. — Vous avoz bien fait, Pierre.
PIERRE. — Et de venir vous présenter la bonne année, et si je l'osais, un petit cadeau d'étrennes... Bonjour, marne Duplantis.
MADAME DUPLANTIS (d'un ton atfectueux, sans se déranger de son ou- vrage).— Bonjour, monsieur Pierre; bonjour.
LOLO. — Yen a-t-il pour mol, dis donc? eh !
PIERRE. — Monsieur Duplantis, voulez-vous accepter celte tabatière ai peu de chose, mais c'est le cœur qui l'offre.
DUPLANTIS (prenant).- Pierre, c'est pour vous que je le. fais.
PIERRE. — Je ne dois pas oublier que je vous ai servi deux ans; vous ne me refuserez pas de vous en récompenser.
DUPLANTIS. — Quel est ceinode de tabatière?
PIERRE. — Une révolution des 27, 28 et 29, avec les noms des héros morts pour la liberté.
DUPLANTIS (regardant).— C'est vrai! c'est cocasse.... (11 met ses lunet- tes, et lit.)
MADAME DUPLANTIS.— A propos, conimeiit va votre blessure ?
PIERRE. — C'est fini, manie Duplanlis; c'est fini. Tiens, Lolo, voilà la famille royale en pal.] d'épice.
LOLO. — Oh ! comme il y en a !
MADAME DUPLANTIS. — Lolo, no mange pas tout : donne-moi ces huit- là, je vais les ineltie dans la commode.
LOLO (épelant). — P h i. Phi, I i p, lip, pe, pe. Ohé ! Philippe premier ; je vais manger mon Plillippe premier.
PIERRE — Manie Diiplaniis, j'ai osé espérer qu'une simple boîte à ou- vrage...
MADAME DUPLANTIS ( eDibarrassée ) . — Monsieur Pierre, je ne sais pas si...
DUPLANTIS (sans cesser de lire). — Tiens, tiens, accepte ; de notre an- cien domestique, c'est trop juste.
MADAME DUPLANTIS (prenant la boîte). — Merci, monsieur Pierre...
PIERRE (bas). — 11 y a un double fond.
DUPLANTIS (ôtani ses lune'tes et s'approchant ). — Quand je pense, Pierre, que j'aurais pu lire mon nom écrit sur cette tabaiière; car enfin, je pouvais être tué dans les trois jours.
PIERRE. — -Au fait, ça doit être agréable, quand on s'est battu?
MADAME DUPLANTIS (à part, après avoir visité le double fond de la boîte). — Ali ! deux cœurs enflammés percés d'une flèche, comme c'est délicat! (Elle sourit à Pierre et referme la boite. ) Lolo, vois-tu cette boîte !... si tu as le malheur d'y loucher, je te fourre le fouet.
PIERRE (lendremeni). — Le petit va bien?
MADAME DUPLANTIS). — Fifi ? voj'oz coiiime il est gentil ! Pauvre chéri! il a déjà cin i dents! Comme il vous regarde !... Il a déjà une connais- sance!... Sit... sit... faites une risette à Pierre, monsieur Fifi.
PIERRE (attendri). — C'est un bel enfant.
DUPLANTIS. — Je le crois bien.
PIERRE. — Maintenant, je vais au premier, remettre ça à madamo Duhamel ; et puis, nous irons avec M. Duplantis, s'il veut' le permellie, boire un litre.
MADAME DUPLANTIS. — Qu'cst-co quo c'ost douc qii'ça pour madamo Duhamel ?... Quel petit paquei ! c'est tout léger. On dirait des papiers... Ça n'est pas un cadeau bien conséquent.
PIERRE. — Il faut pourtant que ça soit bien précieux, puisque M. Fer- nand d'Artelles m'a lecommanilédè ne le remettre qu'à elle seule.
MADAME DUPLANTIS. — C'csl diôlo! c'ost pourtant pas une letlie... Mais, monsieur Pierre, ilestuop malin pour piirl':i à inadaine Duhamel.
li
LE MAGASIN LITTERAIRE.
PIERRE. — Oli! il paraît (juVlIo aii.Mid ija avec inipaiiciice ; el puis, il y a lin bon pour buiro, cl si .M. Diiplantis >ciii, en icdcscendant...
UADA.UE iin'LA>Tis. — Jo SUIS sùri', l'iîTi'c', Quo VOUS n'oniiorw pas ; il f.iiijra donner ça h une femme de cliaiiibro, parce (jut luadamo n'est pas Iovlv .. au l;t'ur que moi, une femiiio !
Di l'LANTis. — Ma roiiime à raisun.
MADAME Dii'LANTis. — Aiiciidk'z-iuoi ici avcc DuplaHlii. Je vais vous aviiirvo:ro ^op)n^o. Diiplanlis. fais les boites. .
piERRR. — ilcici, madrinu' Diipl.uilU, je vas aider volrc mari...
SCENE IV. M. DUP1.ANTIS, PIERRE, LOLO.
DPPi-vNTis (coHpilt du papiiT jiour les Loîlos). — C'est au fond une (cmmo bien serviablc que ma femnio.
PIERRE idc nièmoj. — Aipii le dites-vous? - Di!PLA>Tis (a Loio>. — Qu'est -ce que lu farfouille dans la commode, Lolo?
LOLO. — Je cherclic un prince.
DiPLANTis. — T'as fini ton roi déjà?
PIERRE. — Que voiili'z-voiis, s'il n'a pas déjeûné, cet enfant ?
LOLO (épeUmt). — En v'Iii un... Duc, duc; d'Au, d'Au, maie. Oh 1 le d'Aiiiiiale ! Est-il geiiiil !... Gobé ! gobé !
DIPLANTIS. — Ni' picnds qiic les cuisses, Lolo ; allons donc, ne sois donc pas ainsi sur ta bouche dès le malin.
PIERRE. — Vous accepterez de venir tout à l'heure chez le marchand de vin...
otPLANTis. — Avec plaisir.
SCÈ.\E V. DUPLANTIS, PIERUE, LOLO, MADAME DUPLANTIS.
UADAME DIPLANTIS (furicusu). — QuoHe liorrcur ! quelle abomination ! Un joiir de jour de l'an laisser des escaliers dans des étals pareils!... Du- planlis , tu mériterais qu'on nous melto h la porte. Nous n'aurons pas d'éir' nncs, c'est sûr. nous n'en aurons pas.
ncPLANTis. — Traiter d'abomination un homme qui a frotté cent dix- "sept marclies!
MADAME DIPLANTIS.— Frotté! t'appcllcs Ça frotté!... parce que t'es l'allé hier h la GaUé a*'ec quelque.... 0!i!... tu n'as pas la force de frotter tes escaliers aujourd'hui, vieux oie!
PIERRE , s'interposant. Mame Duplanlis ^ c'est rien!... Afonsieur Du- pLintis...
MADAME DtPL.ANTis (plcurant). — Ah! monsieur Pierre, je suis le mal- heur même avec cet homme-là !
DUPLANTIS. — Allons donc , on m'a médit à Ion égard... J'ai été seul el unique à la Gaîlé , et tant qu'aux escaliers , j'y ai sué le meilleur dé mon sang.
MADAME DUPLANTIS. — Ta rampe n'est pas essuyée!... Donne-moi le torchon ; donne donc , puisqu'il faut que je fasse tout... Lolo , veille au cordjn; ton père est insuffisant ! Mon garçon, faut penser à gagner notre vie.
PIERRE. — Allons, mame Duplantis , ne vous fâchez pas. Monsieur Du- planiis était un peu fatigué. Tenez... j'ai ma journée...
Dii'LANTis. — Est-ce que tu n'es pas en maison?
PIERRE. — Mon Dieu, non; je suis resté frottonr au mois, et si vous avez volrc brosse, je vais vous donner un petit coup de main.
DUPLANTIS (avec grâce). — Ou plulût un polit coup do pied.
MADAME DUPLANTIS (iiiinaudani). — Allons, allons, monsieur Duplan- tis. on sait que vous avez de l'csiuit. Eh bien ! soil, Pierre, soit Je
monte chez Mme Duhamel.
PIERRE (prenant les bror^os, etc.) — C'est ç^, service pour service.
DUPLANTIS (bas). — Dépéchc-loi, nous filerons un chassé chez le mar- chand de vin.
MADAME DUPLA^TIS, (bss.)— Je vais parler pour toi à Mme Duhamel... Tu rentreras.
LOLo (étouffant). — Papd... c'est embêtant, rien que du pain d'épice.
UNE VOIX EN DEII0R3. — Si On vicnt demander ma femme, vous direz que je n'y suis pas.
PIERRE. — Qui donc ça, monsieur Duplantis?
DUPLANTIS. — lié! c'est M. Grumoloi.le mari delà danseuse de l'O- t)éra, (lu S'cond, dcpni on dit que M. Duhaiml...
MADAME DUPLANTIS ( du haut de l'escalier). — As-lu fini de bavarder fa bas? Pierre, allons donc; vous êtes aussi cancannier que lui.
PKEMIEU ETAOE.
it 3a'.oii. scÈNi: i'Ui'.Mii:itE.
MADAME DUILUIEL, URSULE.
MADAME DUHAMEL (lin cali'piii h la main). — Tout coquo j'ai demandé csl-il arrivé?
URSULE. — Oui, madame.
MADAME DUHAMEL (Usaul sur soii culcpiu^. — Voyuns si rien n'y man- que... — C'est bien, très bien 1 A propos, ji3 n'ai rien pour ce jeune mu- sicien qui vient arcoin|iagiier chez moi, cl que m"a pr.icuic M. d'Arielles.
uasiLE.— Ah ! M. Léon ?... qui donne aussi des hçoiis de chant à Mme Grumelot.
MADAME DUHAMEL. — VoUS ÔIOS follC... UDO daHSCUSO...
uasuLE. — C'est tont de mémo; il roucoule avec Mme Silvia, comme elle s'ajipelle sur l'affiche...
MADAME DUHAMEL fétonuée). — Silvia! dites-vous? Cette Minstïrume-
lol n'est autre que la danseuse de l'Opéra, Silvia ? que M. Du... (Elle
se contient.)
URSULE. — Oui, madame.
MADAME DUHAMEL {» part). — C'cst uue indignité! (Haut.) Qu'on no
prononce j.miais le nom de cette femme devant moi (A part.) Ah I
quelle iiisiilic, monsieur 1 quelle insulte!
SCÈNE II. .M.\DAME DUHAMEL, URSULE, AN.VTOLE.
ANATOLE. — Biinjour, maman, bonjour.
MADAME DUHAMEL. — Tu arrives seulement do chez la marraine?
ANATOLE. — Non, maman ; je ne te croyais pas levée, cl je suis entré chez papa qui m'a donné mes éircnncs.
MADAME DBHAMEL. — Voyons, iiion aiiii...
ANATOLE. — C'est daos ma chambre ; un La Harpe cl un Anacharsis.
MADAME DuiiAME. — Ton papa a raison ; lu vas avoir bienlOt huit ans, il est temps de l'occuper de choses utiles.
ANATOLE. — Oui, maman.
MADAME DUHAMEL. — J'ai auisi mcs petites étrennes pour loi... Re- garde I
ANATOLE. — Ahl un cheval h basculc !.. Il est plus grand que celui d'Alfred. Ah! maman, je le remercie bien. (Il grimpe sur le cheval.)
MADAME DUHAMEL. — Picnds garde de te blesser.
ANATOLE (acheva)). — Ah! maman... Oh! oh! petit... Maman, j'ai rencontré dans la salle à manger... Au galop! liai!.. Madame Duplantis qui... En avant! (11 contrefait le troiupotte.) Pux pu pu lux lu pu tu... Elle vous attend depuis une heure. Mort! lux lux lux rux tu lux tu.
MADAME DUH.VMEL (assise au coiu du feu.) — Ursule, vous ne m'aviez point dit cela.
unsuLE. — Madame, les porliois sonl si iusouteuabics.... les jours comme celui-ci...
MADAME DUHAMEL — Cg u'cst pas votro affaire... Faites entrer.
(Ursule sorl.)
ANATOLE (descendant de cheval). — Maman, ah ! je suis Lieu faligué ! Fais-moi voir les étrennes.
MADAME DUHAMEL. — Regarde, mon ami, mais ne louche pas à cet album qui est sur mon piano.
ANATOLE. — Tiens I il est tout pareil à celui que M. d'Arlelies aval! l'autre jour.
MADAME DUHAMEL. — Comment, Anatole, d'où savez-vous?...
ANATOLE. — Maman, j'ai rencontre l'autre semaine M. d'Arlelies chez M. Gavarni, et il y avait un album tout pareil oîi M. Gavarni faisait une peinture.
MADAME DUHAMEL. — Anatole, il est inutile de dire ces choses-lh... Vous êtes déjà d'un âge à être discret... (Elle l'embrasse.) Tiens, prends ce sac do bonbons sur l'étagère ; prends, mon ami...
ANATOLE. — Oui, maman.
SCENE III. MADAME DUPLANTIS, MADAME DUHAMEL, ANATOLE.
MADAME DUPLANTIS. — Jc me suis pprinisc, madame, do venir vous of- frir mes respects et mes souhaits...
MADAME DUHAMEL. — C'cstbicn. Ju suis bien aise do vous voir, pour vous dire que je suis bien contenic de la manière dont vous tenez la maison.
MADAME DupLA.NTis. — Dauic, madame, ce n'est pas si bien que ce pour- rait être, parce que, voyez-vous, madame, une femme a beau faire, elle n'a pas la force d'un' homme... dame ! mais je fais tout ce que je peux.
MADAME DUHAMEL. — Votrc iiiai'i HC travaille donc pas?
MADAME DUPLANTIS. — Dafflc, iiudainc, je ne suis pas ici pour accuser mon mari; mais il se fait vieux beaucoup...
MADAME DUHAMEL. — N'avioz-vous pas, l'aniiéc dernière, un garçon do service?
MADAME DUPLANTIS. — Oui. madame... poui les gros ouvrages... où mon mari ne pouvait pas suffire.
MADAME DUHAMEL. — Poiirquol l'ûvoir rcnvoyô ? Vos gages et vos pro- flls sont assez considérables.
MADAME DUPLANTIS (hésitant). — Ail ! voyez-vons, c'est une histoire... On a fait des cancans sur lui, parce que Pierre, voyez-vous, madame, Pierre, n'a que vingi-cinq ans, cl, voyez-vous, madame, mon mari l'a renvoyé. _ "
MADAME DUHAMEL (sévéïenieni). — Ah! je comprends; c'esi trop jusie, et j'espère que depuis ce temps vous n'avez plus revu ce jeune houime?
MADAME DUPLANTIS, — Pardou, madaiiiû, je l'ai revu.
LE MAGASIN LITTERAIRE.
1b
MADAME DiuTAMEL (plus sévèremetit) . — Commont! vous avez osé?...
MADAME DiTLANTis ( tirant uii paquot de sa poche ). — lléias! tout à riiciiie, où il m"a remis pour vous ce peiit paquet, de la part de M. d'Ar- lelles.
MADAME DUHAMEL (d'uii toti très îadouci). — Ah ! pour moi? C'est bien I c'est très bien... Donnez. (Elle défait le paquet.) Enlin, les lettres!... (Elle les parcourt avec des signes d'indignation, pendant qu'Anatole montre à Mme Duplaniis ses joueis.)
ANATOLE. — Vous donnercz ces bonbons-là à Lolo, de ma part.
MADAME DUPLANTis. — Oui, fflonsieur Anatole. Vous êtes bien gentil.
MADAME DUHAMEL (a part). — Ah I une lettre de Fcrnand...
« Voici les lettres de votre mari à Silvia, que Léon a obtenues d'elle, et » que j'ai su lui arracher. N'oubliez pas que j'ai juré d'être discret, et » que je les ai demandées seulement pour en rire avec quelques amis à » un déjeimer de garçons. Soyez sage et prudente, et souvenez-vous que » notre avenir est dans vos m.ains. Ma vie est à vous. A bientôt.» (Elle jette la lettre au feu, se retourne et voit Mme Duplantis).
Ah! madame Duplantis, vous êtes encore là?... Qu'attendez-vous donc ?
MADAME DUPLANTIS. — La réponsG pour le commissionnaire.
MADAME DUHAMEL. — Quel Commissionnaire? ■ MADAME DUPLANTIS. — Pierre, celui qui était l'an dernier chez nous, cl qui vient de porter le petit paquet... de la part de M. d'Arlelles.
MADAME DUHAMEL. — Bien... je mo rappelle... Dites-lui que je m'en- gagea le faire rentrer chez vous: j'en parlerai à votre mari...
MADAME DUPLANTIS. — Merci, madame.
MADAME DUHAMEL. — A propos, qucl est Ce monsieur Grumelot qui a pris le petit appartement du second?
MADAME DUPLANTIS (souriant). Ah! madame... sa femmeesl dan- seuse... je le sais, parce qu'elle m'a donné des billets; car, quand ils sont venus louer, monsieur ne nous a pas envoyés aux renseignemens comme d'ordinaire... D'ailleurs, ils ont payé six mois d'avance.
MADAME DUHAMEL, — A VOUS ?
MADAME DUPLANTIS. — NoH, Madame... Tout ce que je sais, c'est qu'ils ont quittance de monsieur... ils me l'ont montrée.
MADAME DUHAMEL. — C'ost bien... Je n'oublierai pas votre protégé... J'entends M. Duhamel. Anatole, laisse-moi... va jouer dans la bibliothè- que. ( Madame Duplaniis et Anatole sortent. )
SCÈNE IV.
MADAME DUHAMEL, puis M. DUHAMEL. ( Madame Duhamel cache son visage dans sou mouchoir, la tête appuyée
sur une main ; de l'autre, elle tient les lettres, qu'elle cache avec pré- caution dès qu'elle entend la voix de son mari. )
M. DUHAMEL. — Bonjour, ma chère amie.... Déjà levée!
MADAME DUHAMEL (sorlant Soudainement de sa rêverie, et s'essuyant les yeux). — Pardon, monsieur, pardon ; je ne vous avais pas entendu. — (M. Duhamel veut l'embrasser; elle détourne la tête avec un soupir.)
M. DUHAMEL. — Eh bien, Blanche I c'est ainsi que vous me recevez au- jourd'hui? Ah 1 ce n'est pas bien... Vous me liaissez donc beaucoup!
MADAME DUHAMEL (avcc Une voix douce et douloureuse). — Moi, mon- sieur ! vraiment non... mais j'ai mal dormi... je souffre be;.ucoup de- puis quelque temps.
M. DUHAMEL (avcc emprcssement). — Mais, mon Dieu! ma chère amie, qui peut vous affecter à ce point ?
MADAME DUHAMEL (avec Une légère impatience). — Non, non, mon- sirur, no parlons pas de moi. .Laissons ce sujet... je ne me plains pas... parlons de vous, mon ami... Vous avez été faire des visites? vous êtes sorti.
M. DUHAMEL. — Pour VOUS seulc... lesétrennes sont d'un difficile cette année... on ne sait que donner... Leblanc n'a rien. Susse n'a que des vieilleries... le gothique date de quatre ans, et puis cela sent la cour de Charles X endiablé.-, revenir aux antiques do la république, c'est aller un pou vilp... enfin je ne savais que choisir, lorsque la loi sur la liste civile m'a décidé. Dix-huit millions! sans maison militaire, ni train de cha-;so, et un roi économe ! on peut encore avoir une fort belle cour avec cela, et j'ai pensé qu'une parure ne serait pas s".ns à-propos.
MADAME DUHAMEL (distraite). —Oui vraiment... tout cela est beau... trop beau... Merci, monsieur. N'allez-vous pas chez le roi avec vos col- lègues?...
M. DUHAMEL. — Oui, Vraiment, ma chère, et même j'ai donné a M. le premier président quelques idées. Ah! vous n'avez peut-être pas remarqué que, jusqu'à ce jour, on a appelé le roi seulement : Sire ; il me semble que ce serait fort adroit d'être les premiers à lui dire : Votre Majesté.
MADAME DUHAMEL (soupirant ct sans écouter son mari). — Ah ! quel jour 1 quelle différence !
M. DUHAMEL. — Vous uc m'écoutez pas, ma chère amie, vous ôles souf- franle?
MADAME DUHAMEL (aveciin Commencement d'impatience). — Non, mon- sieur ; ne me forcez pas à parler.
M. DUHAMEL. — Certes, jo ne prétends pas, madame.
MADAME m uAMEL (s'aniiiiaiii). — Vous m'y forcerez, nionsieur, et bien nialyic moi!
M. DUHAMEL. — Je rospccto vos secrets à coup sAr.
MADAME DUHAMEL (so Ivvanl). — Vous le voulpz, monsicur, vous l'exi-
gez, je parlerai donc ! D'ailleurs, il y a assez long-temps que je souffre de vos indignités.
M. DUHAMEL. — Mes indignités, madame! celte expression!
MADAME DUHAMEL. — On n'oulrage pas une femme comme vous lo fai- tes! Quelle est cette fille que vous logez dans votre maison?
M. DUHAMEL (troublé). — Quollc fille, madame? je ne comprends pas.
MADAME DUHAMEL. — Quelle fille!... une madame... Ah ! son nom est sale à prononcer! une fille de l'Opéra!... une maîtresse, enfin.
M. DUHAMEL. — Blanclie ? Quelle folie ! peux-tu croire que mon cœur....
MADAME DUHAMEL. — Votre ccEur, monsiciir? Ah ! vous en aviez un di- gne do comprendre le mien, quand vous me disiez : Si jamais je te tra- his, venge-toi, je ne saurais jamais t'en vouloir! vous m'aimiez alors.
M. DUHAMEL. — Mais, ma chère amie, vous écoutez les calomnies, des bruits absurdes qui ne devraient pas même vous arriver.
MADAME DUHAMEL. — NoH, monsicur, je ne SUIS pas comme VOUS, lo propos d'un sot ou d'une rivale ne me suffit pas pour vous soupçonner,
il me faut des preuves et malheureusement Ah ! monsieur...
elles ne vous honorent pas ?...
M. DUHAMEL. Quo dilcs-vous, madame? je veux savoir....
MADAME DUHAMEL. — Jo Ics ai atteiiducs bien long-temps sans me plain- dre, et vous, pendant ce temps, comment ra'avez-vous traitée ? me lais- sant dans la solitude, et n'occupant les instansque vous pas>iez près de moi... qu'à déplaire aux geas que je recevais... enfin, je suis seule....
M. DUHAMEL. — Voici qui est d'une injustice, ma chère amie !...
MADAME DUHAMEL. — Comment, monsieur, d'une injustice! Et M. d'Ar- lelles, ne lui avez-vous pas interdit votre maison?
M. DUHAMEL (vivement). — Pour M. d'Arlelles, madame, vous trouve- rez bon que je ne le reçoive pas; il était près de vous d'une assiduité!... Madame, tout le mondé en parlait... C'est de votre faute... Il n'y a pas jusqu'à un député qui s'en est aperçu, et qui me l'a dit,
MADAME DUHAMEL. — Une sottiâo à ajouter aux autres; en quoi voient- ils clair, ces messieurs? Mais enfin, il est vrai que voire tyrannie m'a privée de la présence d'une personne qui ma convenait.
M. DUHAMEL. — Vous l'aimiez, madame?
MADAME DUHAMEL. — Que je l'aimasse ou non, il vous déplaisait, mon- sieur, et c'était déjà quelque chose ; il excitait votre jalousie, c'était beau- coup ! Enfin, c'était une distraction.
M. DUHAMEL. — Je VOUS donnerai toules celles que vous pourrez dési- rer.
MADAME DUHAMEL. — Je n'en veux pas, monsieur; ce que je veux, c'est la considération que vous devez a voire femme. En éloignant M. d'Arlelles, vous avez fait naître des soupçons, tenir des propos qui me compromellent à jamais. On nous dit brouillés... on dit qu'il m'aban- donne. Ah! comment pouvez-vous entendre tout cela sans rougir?
M. DUHAMEL. — Mais, madame, vous voyez M. d'Artelles diins le monde ; il vous parle ; que faut-il de plus ? Et même il vous parle beau- coup trop.
MADAME DUHAMEL. — C'ost juslc, moDsieur, il me parle beaucoup Irop ; puisqu'il n'est pas reçu chez moi, que voulez-vous qu'on en pense ? tan- dis que s'il venait ici' comme autrefois, s'il était admis dans notre inti- mité, eh bien! c'est un ami, dirait-on. dont la causerie nous plaît... c'est une compagnie qu'on préfère... Ce serait beaucoup plus décent, mon- sieur... oui, beaucoup plus décent !
M. DUHAMEL. — Vous ii'espérez pas sans doute que je ferai...
MADAME DUHAMEL. — MoDsieur, je pourrais l'inviler chez moi , sans votre consenlement; mais, comme je ne veux pas suivre voire exemple, comme je ne veux pss manquer d'égards envers vous, j'exige absolu- ment que vous me permettiez de le recevoir.
M. DUHAMEL. — Ah ! madame ! voilà une exigence d'une nature.,.
MADAME DUHAMEL. — Fout-il quo je prie Mme Silvia do vous en prier?
M. DUHAMEL. — Mais, madame...
MADAME DUHAJiEL. — Eli bien 1 monsieur, puisque vous persistez dans l'odieux système de tyrannie que vous avez adopté, je saurai prendre mon parti. Aujourd'hui mètne, une demande en séparation adressée à M. le procureur du roi...
M. DUHAMEL. — Qu'csl-cc à dite, madame! un scandale affreux ; moi, conseiller à la cour royale, vous n'y pensez pas !
MADAME DUHAMEL (montrant une leilre). — M. le conseillera la cour royale y pensait-il, lorsqu'il écrivait... (lisant l'adresse) a à Mme Gru- » nieloi?... (Elle ouvre la lettre.) Cher poulet , je t'envoie le compte sc- » quitte de ta marchande do modes... »
M. DUHAMEL. — Grand Dieu ! madame, ces lettres... Qui a pu?... D'où tenez-vous?..,
MADAME DUHAMEL. — Et pour lout cc quc j'ai souffert, pour vous ren- dre ces lettres qui vous perdraient à jamais, je vous demande le droit de recevoir chez moi quelques amis, ct vous me I • refusez !
M. DUHAMEL. — Ah ! Hion Dicu ! recevez qui vous voudrez, chère Blan- che ; suis-je jaloux? en ai-je le droit ? N'avcz-vous pas un thé ce soir?... Eh bien ! je verrai avec plaisir cesser tous les propos sur M. d'Arlelles... écrivez-lui.
MADAME DUHAMEL. — Jc HO Ic puis... C'cst VOUS, monsieur, qui devez réparer une impolitesse dont j'aurais été incapable. Une lollrc de moi ne peut suffire h M, d'Arlelles ; il a trop le senlimenl des convenouccs pour s'y rendre.
M. DUHAMEL. — C'esl me réduire à une oxirémité I...
16
LE MAGASIN LITTÉRAIRE.
MADAUE Di'iiAiiEL. — Une leitrc d'inviialiim seiileinenl... Tenez, voici h du de mon secrétaire. (M. Duhamel s'assied cl écril.)
M. Di'iiAMEL (après avoir cciii ). — Voici, chère Blanche... Que dési- rez-vons encore ?
MADAME DiiiAHEL (irès affeclueuscmcDl K — Votre estime, votre anii- lié, monsieur.... Je mettrai l'adiessc. adioii.... Tenez... (elle lui donne le paqiii-l de lettres) je vous (xirdonnc.
M. Di'iiAUF.L. — Je ne le mérite pas. A ce soir. (Il lui baise la main.)
(.Madaiii • Duhamel sonne, son mari sort, et l"i-sule entre.)
MSDAUE oniAUEL. — A ce soir. {X Ursule.' Envoyez cette lettre.
iR«i ij;. — l'ar Joseph? il sait l'adresse.
)i\i)VME DLiiAMEL (so reprenant et souriant, . — Non, remetlez-la i» un coinniissionnnirc qui est chez madame Diiplanîis. Dites-lui que c'est la rcp-mse à s<jn paquet.
TROISIÈME ÉT.%GE.
Ca Cl)ainbr( a (Ouct)cr.
SCENE l'UE.MIEUE.
GUGUSTE, MARIANNE.
ci'crsTE. — Je veux mon pantalon neuf et mes souliers de bal.
maiiianne. — Par la boue qui fait, monsieur Gugus, c'est pas raison- nable.
cccusTE — Que vous êtes bête, Marianne ! comme si j'allais à pied quand je vais chez papa Hector.
MABiANNE. — Qu fsi-ce que vous dites là, monsieur?
Gi'crsTE. — Dans le faubourg Saint-Germain, un hôtel superbe ; com- me si on entrait là avec des souliers crottes.
MAniANNE. — .Mais c'est M. Grumelot qui est votre pnpa.
GicisTE. — Ah ! oui, mon second ! Ah ! le vieux jobard. Je lehais-ti.
iiAiiiANNE. — On sonne, c'est peut-être lui qui rentre.
GUGisTE. — On bien maman; qui est sortie après lui. (Mariinnc va ou- vrir. Gu>tave s'iiabilie. et en se regardant dans la glace, il recule et mar- che sur les pieds de M. Grumelot qui entre.)
SCÈNE II. GRCMELOT, GUGUSTE.
cni-MELOT (vivement).— Tu ne peux pas faire attention, petit im- bécile.
cicfSTE. — Est-ce quo je vous voyais, moi 1 Fallait regarder.
crtiMELOT. — Où est ta mèreî
cicrsTE. — Est-ce que je sais, moi? Fallait lui demander, vous le sauriez.
GRi'MELOT. — Elle est sortie, la mère?
f.ici-sTE. — Qu'est-ce que ça me fait, moi? Fallait rester, vous l'au- riez vue.
cniuELOT. — Guguste, sur quelle étoile as-tu marché en te levant î Tâche d'être (xili un p.,'U, et réponds, mécharit drôle.
GicfsTE. — Q.i'csi-ce que vous voulez que je vous dise ; maman est sortie; voilà tout, et elle va revenir pour m'emmener.
cnruELOT. — Où ça, monsieur? où ça ?
GiGisTE. — Ah ! vous m'enibêioz joliment ! Où je veux doncl
g:»i:mei.ot. — Ah! c'est ainsi que lu réponds, polisson!
GUGisTE (le menaçant). — Ne m'appelez pas polisson! tncore... Peut- être...
GRLUELOT. — Ah! polisson, tu me menaces, polisson... polisson... po- lisson!
GiGusTE. — Ah! vieille carcasse!
GI11VIEL.0T. — CoiMlUCIIl dii-lU?
cicfSTE. — Vieille carcasse!... vieux co...
GniMELOT (lui donnant un soufflet). Tiens, voilà pour toi, petit inso- Icni. crcisTE (criant et pleurant). A l'assassin ! à la garde! h l'assassin!
SCENE m.
GUGUSTE, GRU.MELOT, SILVIA.
siLviA (accourant). — Ah ! quelle horreur! monsieur GnimelM ; quelle infamie! Un honinie de votre classe battre un enfant comme celui-là I
Gtti'MELOT (furieux). — Voire lils est horrible en paroles.
GicfSTE (criani). — Il m'a ca>sé une jambe ! ah!., ah ! ah!
sii.viA- — Monstre de brutal! allez... Viens ici... pauvre ami!... C'est à peine s'il peut marcher, cet enfant.
cicisTF. (sanglotant). — Ah! ah !... .Maman... c'est parce que jo vou- lais vous défendre.
GRiMELOT. — Ah I par exemple, celui-là est un ficu fort... Il m'a ap- pelé vieux co...
SILVIA. — Taisez-vous... Il a raison cet enfant... Un homme comme vous, batire le fils d'un duc et pair!... Ne pas mieux se connaître! Si vous aviez pour di ux sous de cœur . vous lui demanderiez pardon.
cmMEi.OT. — Par exemple, j'aimerais mieux... voyez-vous... Ah! mais... Oh 1...
SILVIA. — Quoi! vous aimeriez mieux!... Monsieur Grumelol, vous al- lez demander excuse à cet enfant tout de suite.
GRIMELOT. — Madame Grumelol... c'est un caprice.
SILVIA. — C'est comme ça... Vous vous passez bien les vôtres, vous.
GRIMELOT. — Moi, des caprices 1 quelle bêiise!
siLMA. — Pas si bêiise, vous vous êtes bien passé celui de ni'épouser! Il faut que je me venge à mon tour.
GRIMELOT. — Qu'est-ce à dire, madame Grumelot?
SILVIA. — Que m'avez-vous promis en ni'épousani ? Que vous no se- riez point jaloux ni tyran, que vous aimeriez cet enfant comme s'il était le vôtre, que je ferais ce que je voudrais.
GRi'MELOT (s'eniporlant). — Et vous, que ne deviez-vous pas faire, jour de Dieu! Que , par votre protection , je pourrais quitter mon bureau de loterie et entrer a l'Opéra en quahlé de hautiM-ontre dans les chœurs. O n'est pas la voix qui me manque, écoutez plutôt... (Il chante.) Do , mi , sol, do ; ce n'est pas la méthode, voici... (Il chante.) Le (ils dfs dieux , le successeur d'AIcide, Thésée , etc.
C'est attaqué ; et pourtant voilà trois ans que je suis dans les surnumé- raires? Je n'ai pas manqué un concours; où en suis-je? A m'enieudre dicter des ambes et des qualernes, tandis que vous passez des ronds de jambes. Non, madame Grumelot, c'est insupportable, je ne peux pas vi- vre comme çà ; il faut que ça finisse.
SILVIA (caîiue).— Eh! comnient ça doit-il finir, monsieur Grumelol?
GRUMELOT (embairas-é). — Ça doit finir... ça doit finir, enfin...
SILVIA. — Que vous allez vous Uire. Voici M. Duhamel, je fentends. Mais je vous lepiucerai plus tard, mon cher ami. Guguste, va à la cuisi- ne, et ue tache pas tes effets.
SCÈNE IV.
GRUMELOT. SILVIA, DUHAMEL.
DinAMr.L. — Eh I monsieur Grumelot ici ! Vous ê;es paresseux, voisin ; vous n'av. z pas ciioire fuit vos visites... Boiijnur, belle dame.
GRIMELOT. — Piirdon, monsieur le conseiller ; je suis même rentré...
DiiiAMEL. — Diable ! vous êtes d'une activité... (Bas à Silvia.) H faut que je vous parle...
svLviA. — Ah I mon ami, tu ne nous persuaderas pas que tu as été partout.
GRIMELOT (cmiptant). —Partout... Chez Mme Dehuis... M. et Mme Dalign -, M. ei Mme...
SILVIA. — Tu n'as pas été citez M. Maze remettre ma carte ?
GRIMELOT. — En sortant d'ici.
SILVIA. — Ciiez M. Lubert ?
GRIMELOT. — Ah ! diable, j'ai oublié.
DL'iiAMEL. — C'est important, le diicctour!
GRIMELOT. — Mais On dit qu'il s'en va...
DUHAMEL. — Mais il peut rester... D'ailleurs, on connaît les noms do ceux (jui demandent sa place...
CRLMELOT. — Oui, oui,jRsais; monsieur...
Di'iiAMEL (riiiierriimpaiit). — Vous feriez bien d'aller remellrc tîiu cane chez chacun d'eux.
GRIMELOT. — Mais ils sont trente au moins.
Di'HAMEL. — C'c^t bien peu pour une place!.. D'ailleurs, ma voiiuro est j vos ordres, usez-en libn ment.
GRIMELOT. — Ah! monsieur le conseiller..
siLviA. — Oui. mon ami... Va... Songe que j'allcuds la voilure pour aller faire une visite avec Gugusie.
GRIMELOT. — Oui, chère amie... (Il sort.)
SCÈNE V. SILVIA, DUHAMEL.
DUHAMEL. — Quelle est cette visite, Silvia?
SILVIA. — Vous le savez bien... l^'est Guguste que cela regarde... Son père désire le voir dans ces jours solennels.
DUUAUEL. — C'est bon... Parlons d'autre cho-e, ma chère... Voyez ces lettres.
SILVIA. — Grand Dieu! qui vous les a remises'.. Ne croyez pas, mon- sieur... Ah! l'on vous a trompé. (A part.) PefirdeLéon! 'c'est pour ça qu'il me les demandait.
DUHAMEL. — Non, je ne crois pas que vous en ayez abusé ; mais enfin comment sont-elles sorties de vos mains ?
SILVIA. — Ah! iiKin Dieu!... un hasard bien inoui... Dans un premier mouvement de trouble... surprise par mon mari... (A part.) Léon, tu me le paieras!
DUHAMEL. — Enfin?...
SILVIA. — C'est une imprudence que je n'ai pas osé vous avouer...
DUHAMEL. — Expliquez-vous ?
SILVIA. — Un jour, je les relisais, car c'est mon seul bimlieur quand vous n'êies pas la, mon ami... Je les relisais, vos lettres; elles sont si spi- rituell'S ! c'est ma lecture lavorite!... lorsque mon mari entra furtive- ment et voulut me les arracher. Je les défendis... c'est mon bien le plus cher!... Enfin, il voulut savoir de qui étaient ces lettres, et plutôt quo d'avouer mon secret , jo dis , sans y réfléchir, qu'elles éiaieut de M. Léon...
r.E MAGASIN LITTER-URE,
17
DinAMEi.. — Co jeune musicien qui vous donnait des leçons de chant? Un aimable jeune homme.
siLviA. — Je m'en croyais quitte... Mais voilà Léon qui entre au mo- ment même; M.Grumetot lui fait une scène affreuse et me commande de lui rendre ses lettres. J'avais tellement perdu la ièlc, que je les lui don- ne, et...
DviiAMEL. — M. Léon n"cst-il pas l'ami de M. d'Artelles?
SILVIA. — Oui... oui... certainement...
DUHAMEL. — Ah! je commence à comprendre... d'oîi ma femme les tenait.
SILVIA (à part). — Je commence à comprendre aussi...
DUHAMEL. — Enfin, qu'est-il arrivé?
SILVIA. — Que je n'ai pas pu ravoir mes lettres. M. Grumelot n"a plus voulu permettre à Léon de me continuer ses leçons. Je ne l'ai pas revu. Pourtant voilà M. Léun qui va faire jouer un ballet. Je n'aurai pas de rùle! Et pni;;, ma santé se délabre: il faudra que je quitte bientflt la danse pour le chant. Voj'cz, mon ami, si je vous aime! c'e^l la peur de vous eompromeitre qui "me fait manquer ma carrière... Voilà.
DUHAMEL. — D'ailleurs, ce jeune homme peut parler... Userait prudent de le voir pour le faire taire.
SILVIA. — Vous ne le pouvez pas... Et moi, je ne sais comment...
DUHAMEL. — Mais il faudra qu'il revienne ici... Il faut que vous repre- niez nos leçons de chant...
SILVIA ( avec âme ). — J'aurai un talent de plus pour vous plaire.
DUHAMEL (l'embrassant). — Ah! tu le plus grand de tous, ange I c'est que je t'aime.
SILVIA. — Chut ! mon mari...
SCÈNE VI, DUHAMEL, SILVIA, GRUMELOT.
ghumelot. — Je n'ai pas été long, j'espère?
DUHAMEL. — C'est quo j'ai d'excellens chevaux, n'est-ce pas, M. Gru- melot?
SILVIA. — Je vais profiter de ce qu'ils sont échauffés... Je vous laisse messieurs... (Elle sort et appelle :) Gugustel.;
SCÈNE VII. DUHAMEL, GRUMELOT.
DUHAMEL. — Eh bien Grumelot, les éirennes... Que donnez-vous à madame, cette année ?
cnuMELOT. — Ma foi, monsieur le conseiller, j'ai acheté une douzaine de couteaux à bascule, qui lui feront, je l'espère, grand plaisir.
DUHAMEL. — Sans doute, mais à votre place, je voudrais lui faire une galanterie plus utile et d'autant plus agréable, que ce ne sera pas l'affaire d'un jour.
GnuMELOT. — Je suis à vos ordres, monsieur le conseiller, que puis- je faire pour ma femme?
DUHAMEL. — Votre femme est une charmante danseuse. Mais c'est un état fatigant... Elle a une jolie voix... elle a l'habitude de la scène, et avec quelques leçons vous on feriez une actrice fort distinguée ; je lui donnerais un maître do musique.
" cnuMELOT. — C'est ce que je me suis toujours dit ; mais c'est si cher, les maîtres de chant...
DUHAMEL. — Ce n'est pas là une difficulté, entre bons voisins! Mais n'aviez-vous pas, il y a qiu^lques mois, un certain nuisicien ?
GRUMELOT. — .\h ! oui , M. Léon...
DUIIA5IEL. — Il ne devrait pas être cher, un débutant !
onuMELOT. — A trois heures de lôte-à-lête le cachet... merci, le dé- butant.
DUHAMEL. -=• Allons, monsicur Grumelot, n'allez-vous pas être jaloux ..
GRUMELOT. — C'est qu'un soir je les ai surpris...
DUHAMEL. — Oui, des lelli'cs...
GRUMELOT. — Saiis Icttros, je n'ai pas vu les lettres.
DUHAMEL. — Je sais que vous avez eu la délicatesse de ne pas les lire. C'est bioti, monsieur §rumelot. Mais vous, de la jalousie !... c'est un enfantillage !
GRUMELOT. Cependant, là, sur le piano, j'ai vu....
DUMAMEL. — Du lioublo, do l'omotion ! Que voulez-vous? une feuime surprie... une scène... voire colère... Vous vous êtes trompé
GRUMELOT. — C'ost posslblo... Pourtant il me semble...
DUHAMEL (lui frappant sur le vciitro). — Bon! Voi:>in, c'est une afiairo arrangée... et si vous aviez besoin de quelque argent, je suis là. (Il lui frappe sur le front.) Pauvre tôle! ce jeune liomiuc a une passion bien loin d'ici... gros jaloux.
GRUMELOT. — VoUS OU (^tCS SÛT?
DUHAMEL. — Certain! Ala femme reçoit ce soir; il y viendra saii^ dou- te, car on fera un peu de musi(|ue. Je Vous l'enverrai.
GRUMELOT. — Quo de coiuplaisaiico!
DniAMF.L. — Mais ne lue nouuufz pas en tout ceci... Il faut que ceci ait l'air do venir do vous... vis-à-vis de votre femme.
GRi MEi.DT (avec importance). — Certainement! ça lui sera bien plus agréable !
.UNV1I.II 18il.
DUHAMEL. — Co bi'ave monsieur Grumelot, qui s'avis d'être jaloux. Riant.) Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Quelle folie pour un mari ! GRUMELOT (riaui). — Quelle bêtise ! monsicur le conseiller.
SCENE VIII. DUHAMEL, SILVIA, GRUMELOT.
SILVIA. — Encore ensemble, messieurs! Quelle gaîté!
GRUMELOT (bas à Silvia). — Je le promets une surprise.
DUHAMEL (de même). — C'est arrangé!
GRUMELOT (bas, seriaut la main à sa femme). — M. Duhamel est un bien digue homme.
DUHAMEL (avec une fatuité de conseiller, bas et serrant la main à Sil- via). —Ton mari n'est pas fort ! ah! ah! ah! (Ils rient toiis les trois avec extase.)
RECAPïTU&ATIOÎtf.
REZ-DE-CHAUSSÉE. — LA LOGE.
DUPLANTis (au haut de la soupente). — Tirez donc le cordon, vous au- tres ; voilà trois fois qu'on frappe.
PIERRE. — Dormez, monsieur Duplantis... C'est quele cordon manque quelquefois.
MADAME DUPLANTIS (à voix basse et émue). — C'est que tu n'es pas sage... Pierre
(Deux jeunes gens passent.)
PREMIER ÉTAGE. — LE SALON. (11 y a cercle chez M. Duhamel.) UN DOMESTIQUE (annonçant).— Monsicur Fernand d'Artelles!
SECOND ÉTAGE. — LA CHAMBRE A COUCHER.
SILVIA. — Demain à deux heures, n'est-ce pas, monsieur Léon , notre troisième leçon? (A M. Grumelot.) Ça ne vous ennuiera pas. GRUMELOT. — C'ost justc l'hcure 011 je serai à mon bureau. sii.viA. — C'est fâcheux.
TRIO NOCTURNE.-
TAOïs VOIX (sur le même diapa'zon, à trois étages difi'érensV — Enfin, je me suis donné mes étrennes.
MORALE.
Ce que fomme veut Son mari le leul.
Pardonnez les fautes de l'auteur.
FRÉDÉRIC SOULIÉ.
M. le secrétaire intime de M. le directeur-général du théâtre de Dresda était un petit homme de médiocre tournure ; d'une ligure expressive , fort brune, un peu grêlée, l'œil vif, le nez plat, les cheveux rares , et la teint pille : — en somme un assez laid personnage.
Vrai maraud sans feu ni lieu , dans l'origine, et no possédant d'autre bien que la bénédiction de son père. La fortune en passant lui avait jeté un de ses sourires , et notre homme se réveilla quelque jour secrétaire privilégié d'un grand seigneur riche et magnifique , de M. le baron de V"*, directeur par désœuvrement du grand théâtre de Dresde. Dès lors, il porta des manchettes et des culoltes de soie, un frac à boutons d'or et l'épéc au fùlé. Fin compère, d'ailleurs, il sut capter la confiance de son noble maîlre; et ce fut sur lui i|uo rouleront bieiitùt toutes b'S affairesin- limes. intrigues, cabales, perfidies, requêtos au rebut , pièces refusées, acirices en faveur , daii^(Miscs à l'encan, complols de cnulisses , bravos, siffiets, succès, chutes, fureur et fiasen, toutes lesrieslinées cnlin de co peuple jaloux, pétulant, quinteux cl décolleté du théâtre. Cnmmc bien l'on pense , il acquit à ce métier une Mil'lisance sans égale; il tranchait du ministre, tenait ses commérages pour affaires d'étal, et avait si bon air à niasscr sa pincée de tabac d'Espagne dans sa boîte d'or, que M. le baron lui-même était impressionné.
Ce secrétaire intime, c'était moi.
Au fond, je n'étais pas mauvais, mais lo pouvoir détraque la tête et corrompt l'esprit. Tant de pauvres artistes attendaient de moi leur ave- nir, tant de jolies femmes aiguisaient pour nioi leurs plus si'duisans re- gards, tant de luuiis iicrsnnnages, amoureux de ma i>rim<t donxa. me
4S
LE MAGASIN LITTÉRAIRE.
s^rraionl la main et m'appelaient « mon cher », qu'h ma place l'ange Raphaël lui-mOme so serait laissé prendre à ces tentations du malin. Or, oin d'avoir rien do commun avec lo moindre archange, jo n'étais tout au plus que l'indigne émule du secrétaire fameux du duc d'Olivarez.
Je savais un peu do inusiquo, mais jo chantais fauï comme Louis XY; en outre, j'avais étudié en France, d'où résultait que, sauf quelque lam- beaux de Le Batteux, épars dans ma mémoire, j'étais parfaitement étran- ger aux Ix'lles lettres. Cependant j'avais l'esprit juste, du goût naturel, de la sensibilité, et sans mon importance, j'eusse peut-ôlro acquis quel- que mérite réel ; mais bast I M. le baron lui-même en savait bien moins que moi I
Il fallait voir de quel œil superbe j'accueillais, ou plutôt je n'accueillais pas un tas de petites bonnes gens qui in'arrivaient a Dresde de tous les coins de l'Allemagne; les uns une tragédie dans la tête, les autres un opéra dans la poche, cl tous l'escarcelle assez bien garnie d'illu.-ioiis do- rées. J'avais mes heures d'audience et mes huissiers introducteurs. Je recevais à moitié couché sur une ottomane, les jambes croisées devant une cheminée d'albâtre, l'œil somnolent et la main égarée sur le nœud de mon «pée. J'ai déjà narlé de ma lalwiière d'or ciselé.
Le requérant était delioul et à distance. C'était tantôt un maître de chapelle de quelque principauté allemande, tout enfariné de ses succès de petite ville, on culotte noire, en habit noisette, avec double breloque en fer de Berlin, ou bien un bon et naif organiste do la Bohème, timide vieillard à l'œil baissé, les poches gonflées de symphonies, et parlant d'Haydn avec des larmes dans la voix. Moi jo lorgnais tout cela. Quel- quefois je voyais apparaître un grand flandrin dont la crinière blonde ondoyait sur'de robustes épaules, vêtu do velours râpé, coiffé d'une cas- quette microscopique et puant lo tabac de Kanasier ou de Virginie. Ce- lui-là, c'était un Schiller en herbe, et j'étais sur qu'il avait toujours quelques brigands embusqués dans son portefeuille et prêts à me sauter desius. Je ne vous dirai pas toutes les ligures ribibles, hétéroclites, bo- nasse, graves, byroniennes, sceptiques ou bêtes qui me passaient devant les yeux ; une seule m'est restée dans la mémoire, et pour de bonnes reisons que l'on saura plus lard.
Qu'on se représente une délicieuse tête blonde, enfouie entre un Iri- comc et un col empesé; un corps d'enfant enseveli dans un habit bleuâ- tre, h pans gigantesques, par dessus un gilet à larges raies rouges et blanchi-s, et puis une culotte taillée sans doute par le tailleur des Haps- boiirg, et, avec tout cela, une physiononiii; douce, sérieuse, de grands yeux bleus remphsde rêverie, un regard voilé, mais que traversaient par- fois d'éblouissans éclairs. Il vint donc me dire qu'il était lils d'un con- trapuntiste de je ne sais où, et me présenta un opéra de sa façon, musi- que et vers, tout en so recommandant du chevalier de V...,*lc fils du baron, un capitaine aux gardes qu'il avait quelque peu connu dans la petite ville d'où il arrivait.
Or, c'était une grande maladresse do la part de cet enfant, d'invoquer auprès do moi le nom du chevalier ; car je détestais cordialement le fils chéri de mon maître; et si son grade de capitaine aux gardes ne l'eût pas tenu la plus grande partie de son temps éloigné de Dresde, j'aurais, je crois, donné ma démission, plutôt que de vivre dans le voisinage de ce fat et impertinent personnage. En conséquence, je pris un air glacial, et je débitai à mon petit maestro une foule d'énormilés que le pauvre gar- çon avala les yeux baissés. Puis, quand je l'eus bien chapitré sur le dan- ger des illusions en matière de gloire, sur les difficultés sans nombre de parvenir, sur le déluge de pièces dont nous étions inondés, sur le mau- vais goût des provinces et sur mille autres choses, je résolus de me dé- barrasser de 1 innocent par un coup de tonnerre.
— Et enfin, lui dis-jeen terminant, vous n'avez pas songé aux obsta- cles matériels. &oyez-vous que, même pour soumettre votre volumineuse partition à l'examen du comité, il ne faille pas risquer des frais considé- rables? La copie seule des rôles, des chœurs et des parties d'orchestre Coûtera de grandes sommes. Or, nous no faisons de pareilles avances qu'a des hommes connus, des réputations établies, nous no jouons qu'à coup sûr, et c'est là une règle invariable que nous dictent nos plus sim- ples intérêts.
Ce raisonnement clair et serré ne souffrait guère de réplique; le jeune homme ne m'en lit qu'une.
— Je reviendrai, dit-il en reprenant son œuvre.
Il eut, en me disant cela, quelque chose de résigné dans lo regard qui ■n'émut , et j'oubliai presque son malencontreux protecteur ainsi que la queue de son habit, en lui rendant d'un geste gracieux sa grave révé- rence.
Mais le movcn, je vous prie, de ressentir des impressions durables dans le cahos de cnosos sottes qu'on appelle un théâtre! J'oubliai bien vite mon singulier visiteur ; les semaines s'écoulèrent, et bientôt une autre aventure plus riche en émotions du ca'ur, vint se jeter à rencontre de mes souvenirs.
Je sortais du théâtre. Bergami, notre prima donna, avait chanté le rôle jJ'Anna du Don Juan, et je legagnais mon logis encore sous l'impression lie celte musique divine. Il faisait noir en diable; une pluie lino et per- çante tombait avec ciMe pir>évoraiici; iiiipurturbable des piîliles pluies, et j'entremêlais do quelques boutades énergiques lo A'o»e e giorno faligar, que je fredonnais en marchant, plongé dans ii:on manteau.
.\rrivé près do mort hôtel, et au moniiMii do saisir le marlcau, jo heurte quelque chose couché sur lo pavé. Je pense que c'est quelque chien sans maître, cl j'allais d'un coup de pied rappeler lumi lazzarono nu sentiment
d's convenances, lorsqu'on y regardant mieux , je m'aperçois que c'est un être luimain et que cet être est une femme. Je me baisse , j'essaie de la soulever , je lui parle : peine inutile ; cette femme est morte ou éva- nouie. J'appelle aussitôt , je frappe , jo jure , je demande des lumières : on accourt, et, à l'éclat des flambeaux, je puis voir que je liens dans mes bras une admirable jeune fille, tout inondée d'un torrent de cheveux noirs qui s'étaient détachés dans sa chute.
Rien au monde n'est doux comme la pitié quand elle s'adresse à une jolie femme. La jeune fille fut bientôt transportée dans mon appartement, et je m'assurai, non sans en tressaillir de bonheur, que la vie conimen-- cait à renaître sous l'épiderme blanc et veloulé de sa cliarmaniu figure. èes vêlemens étaient souillés de fange et traversés par la pluie ; jo la li- vrai aux soins do ma vieille gouvernante, qui la deshabilla, la mit dans son lit, et parvint à rappeler peu à peu l'exislenco chez celle pauvre et délicieuse enfant. On n'avait trouvé sur elle qu'un petit paquet de bar- des, quelqius florins, et un portefeuille ferme à clé. Du reste, pas le moindre indice, ni sur sa demeure, ni sur son nom , rien qui pût nous instruire de sa famille ou do ses amis, à supposer qu'elle en eût.
Je me couchai fort intrigué de ma trouvaille, et j'eus toute la nuit de- vant les yeux cette figure pâle et channanle, avec les franges d'ébène de ses grandes paupières abaissées et ses clieveux déroulés.
Je me levai au jour, cl je courus dans la chambre de ma vieille Berthe.
— A-i-oUe dormi? a-t-elle parlé? lui dcniandai-je en allongeant le cou vers les rideaux fermés.
La bonne vieHle agita la tête, et, mettant un doigt sur sa bouche :
— Elle ne repose que depuis quelques heures ; mais, hélas I je la crois folle, celle pauvre petite.
— Folle!... Que dites-vous là?... Folle !...
J'en faillis perdre moi-même la raison. Malgré les injonctioos réitérées de Berthe, je tirai doucement les rideaux et je vis en effet que le som- meil de ma jolie inconnue était rempli de trouble et de rêverie. Une teinte pourpre et marbrée colorait son visage, et ses lèvres agitées, mais sans voix, proféraient des paroles insaisissables, tandis que ses mains croisées par dessus sa têle tordaient, eu se crispant, les tresses de ses cheveux. Quelle était belle ainsi ! Je m'enfuis épouvanté chez Lélio, lo médecin du théâtre, que j'arrachai du lit et que j'amenai bon gré mal gré vers ma jeune malade. Qu.'nd nous arrivâmes, elle était éveillée, et la vieille Berthe était en train de l'inlcrroger.
— Voyons, ma fille, comment vous appelez-vous?
— Stcplianie, répondit-elle d'une vois douce et timbrée.
— Et d'où venez-vous? et où demeurez- vous? et que faites-vous à Dresde ?
— Je cherche Samuel. *
— Samuel qui ?
— Samuel...
— N'a-t-il pas d'autre nom?
Mais la jeune fille ne répondit plus. Quelques mots sans suite mouru- rent sur ses lèvres, cl ses yeux devinrent fixes et brillèrent d'un inquié- tant éclat. Le médecin Lélio sséoua la tète d'un air lugubre. Jo ne respi- rai plus...
— Elle en mourra, mo dit-il à voix basse, après avoir tenu quelques instans le bres de Stéphanie entre ses doigts.
— Mourir! vous êtes fou, Lélio! est-ce que l'on meurt aussi jeune et aussi belle ?
Il me regarda avec un sourù-e triste et moqueur qui me traversa l'â- me. Puis reportant les yeux sur Stéphanie qui continuait de mêler le nom de Samuel à des lambeaux d'idées incohérentes.
— Au fait, la povcra picciola en sera pout-êtie quille pour quelques jours do folie... La vio puise à tant de sources cachées... Qui sait I il so pourrait que l'amour voulût défendre cette belle enfant contre les atloin- les de la mort... On est si fort quand on aime! Jepâlis. J'aurais préféré que le docteur revînt à sa première idée, et je crois même que j'allais lui prouver, avec une certaine vivacité, qu'il n'avail pas le sens commun, lorsque la jeune fille poussa un cri d'horreur et cacha sa tête- dans ses oreillers.
J'ignore parquelle impulsion sympathique je répondis par un autre cri.
Nous entendions sortir de sa poitrine des sanglots convulsits qu'elle cherchait à comprimer do ses deux mains violemment enlacées sur sa bou- che. C'était une scène déplorable. Toul à coup elle se dresse, l'œil ar- dent, la bouche frémissante :
— Walter ! s"écrie-l-ello eu me désignant de la main ; Waltcr! je vous maudis... Non, non, jo vous pardonne; vous m'épouvantez, vous me fai- tes horreur... No voyez-vous pas que vous me tuez d'effroi?... Je vous en conjure, laissez-moi pai-lir... Oh! mon Dieu, ne me délivrerez-vous pas du regard do cet homme!... Walter, vous êtes un lâche!
— Walter !■.. murmura Lélio, en se laissant aller dans un fauteuil pâle et les lèvres tremblantes.
Nous étions glacés. Moi-même il mo sembla sentir sur mon cœur com- me le poids d'un crime que j'ignorais. Jo vis le docteur attacher sur Slé-' phanie un long regard, puis baisser sa tête en souriant d'un sourire froid et dur qui lui était particulier.
— Vous connaissez ce Walter? lui Jemandai-jc avec vivacité.
Il releva sur moi des yeux pensifs, et, sans me répondre, il parut pour- suivre la trace d'un souvenir : un éclair courut dans son regard.
— Co Walier-là... jo ito le connais pas... Sculeincnl il m'en a rappelé]
LE MAGASIN LITTERAIRE.
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un autre, et une bouffée de haine ni"a monté au visage N'en parlons
plus.
— La crise a cessé , continua-t-il en se tournant vers Stéphanie , et je pense qu'à ce paroxisme va succéder un abattement profond. La hiUe sera longue, -pcr Dio ! mais je voudrais bien qu'elle ne nioiirùt pas!
,'e connaissais Lélio pour une de ces natures ténébreuses, masquées par un visage tranquille; lac sans fond, mais calme. Je savais confusé- ment qu'une femme l'avait trahi, et les quelques mots du docteur me don- nèrent à penser qu'il devait y avoir un Waller dans cette affaire ; mais, trop préoccupé du spectacle déchirant qao j'avais sous les yeux, mes hy- potlièses n'allèrent pas plus loin. D'ailleurs, Lélio, revenu de l'ébranJe- ment que ce nom semblait lui avoir causé, s'était approché de la malade et avait repris l'aisance et l'impassibilité dont sa physionomie s'était faite une longue et constante habitude. Il nous quitta dès que Stéphanie parut cal- mée.
Quant h moi, je demeurai là, l'œil attaché sur clli^, cherchant h péné- trer le mystère caché de son âme blessée, et (rouTOnt je ne sais quel charme h contempler celle tête passionnée dont le délire exaliait les beau- lés. 11 y a certainement quelque chose de bien plus beau que l'éclat de la santé sur un jeune front, c'est l'éclat de la fièvre, ce sont les reflets ardens de cet incendie caché, lueur sombre qui n'est déjà plus le flam- beau de la vie, mais qui n'est pas encore la lampe des tombeaux... Je revins à moi, honteux de l'exlase où ce spectacle m'avait plongé.
Mon premier soin l'ut de dresser un lit, pour Stéphanie, dans la plus jolie pièce de mon logement, et je m'installai sans retard à son chevet. Bienlôt l'élat de la pauvre fille devint si alarmant, que j'y passai les nuits en compagnie de ma vieille Berthe.
Le docteur, ainsi qu'il l'avait prévu, eut à combattre une fièvre céré- brale qui résista pendant plusieurs jours à toute la tactique de l'art. Stéphanie n'eut pas même un instant lucide, et vingt fois Lélio déses- péra de ramener cette raison perdue. Etrange égoisme! La crainte du docteur me rendait presque heureux. Je comprenais qu'une fuis celte raison retrouvée, cet affreux mal vaincu, Stéphanie serait perdue pour moi, qu'elle rentrerait dans la vie commune, qu'elle y ressaisirait ses affections, ses joies ou ses douleurs, et qu'en quittant ma maison, où- le hasard l'avait amenée, elle n'y laisserait rien qu'elle dût aimer ou re- gretter.
Peut-être aurais-je pu m'inquiéter davantage de découvrir d'où venait cette enfant et quelle était sa famille ; mais sans trop savoir pourquoi, je me complaisais dans l'idée qu'elle n'en avait pas, qu'elle était seule et abandonnée, sans aulre guide que le doigt de la Providence qui avait conduit sous mon toit ce pauvre oiseau blessé. D'ailleurs, me di- 8ais-je, il est à remarquer que jamais, dans son délire, elle n'appelle sa mère. Elle n'en a plus sans duuie.. Qui donc alors pourrait la regretter? Samuel? Waller? L'un qu'elle cherche, l'aulre qu'elle fuit; d'un côlé de son cœur la haine, de l'autre l'amour... Ici tout mon êlre tressaillait ; je regardais Stéphanie, et je concevais si bien qu'on pflt l'aimer, même jusqu'au crime, que je ne doutais plus qu'elle n'eût été Id victime de ce Waller, qui peut-être l'avait ravie à l'amour heureux de Samuel. Heu- reux!... Ah! il y avait de quoi en devenir fou à mon tour !
II.
Hélas! que M. le secrétaire intime était déchu! Quelques jours ainsi passés, h contempler Stéphanie, m'avaient rendu parfailement insensible aux privilèges de mon emploi. l'étais dégotilé de pouvoir. Je devenais juste, bon, modeste ! Mes amis les grands seigneurs me semblaient insup- portables ; je méprisais leurs cabales, je rougissais de leur bêtise, je me révoltais contre leur impertinence. On ne me reconnaissait plus, j'avais des admirations naïves pour tout ce qui me paraissait sincèrement noble ou véritablement beau ; et à mes yeux , grâces , jeunesse , talent devenait quelqui! chose, tandis que le proslige de la faveur disparais- sait sans retour. Ainsi converti, j'accueillais lout le monde, môme les plus obscurs, et je les écoulais avec bonté; je les enconrage;iis, j'étais accessible, iionnête, patient; j'avais des sympathies, dos omoiions toutes nouvelles; je me sentais des larmes... (Jn me crut malade, je baissai même dans Veslinie du baron ; mais cela ne m'inquiétait guère. A peine arrivé au théâtre, 'y. ne voyais que l'instant de m'en écliapper, et dès qu'on me laissait libre, je remontais en courant à celte pelile chambre, auprès de ce lit où les heures passaient poui' moi dans un mélange d'en- ivrement, de bonheur et d'alarmes qui m'abscirbait lout entier.
Un soir — j'étais seul auprès d'elle — lîerlhe donnait en allendant la nuit, et Stéphanie elle-même sommeillait. La journée avait clé mauvaise; la lièvre, puisant un aliment de flammes dans celle folie qui minait le pauvn; ango, avait redoublé d'intensilé. Lélio était venu et son regard s'était arrêté sur la malade avec un surcroît d'inquiétude. En déraison- nant toute la journée, Stéphanie nous avait révélé quelques traits décou- sus de son histoire. Elle avait parlé d'Insprurk, d'un, oncle qui l'avait élevée et qui était mort, el puis toujours de Samuel qu'elle appelait son cousin, et enfin de ce icrrible Waller qu'elle paraissait lant hair. Il ré- sultait de co que nous avions compris, qu'en faisant un long voyage avec elle, cet homme avait lente de la séduire. Mais pourquoi ce voyage ? Ce que je voyais de plus clair dans cette mystérieuse iiisloire, c'est que Sté- phanie aimait, et qu'il me fallait renoncer à lout espoir sur son cœur.... Etrange passion que la mienne! amoureux d'une femme qui m'ignorait, et dont les yeux, sans cesse attachés sur les miens, me communiquaient leur flamme el me brfdaii'nt sans me voir.
Depuis un instant je regardais cette charmante tête, aulour de laquelle l'ombre des courtines luttait avec les reflets mouvans d'une lampe voilée. Cotte contemplation opéra sur moi je ne sais quel attrait magnétique. Je regaidiiis toujours et je sentais mes yeux s'égarer. Une force inconnue me souleva de mon fauteuil, et, sans y prendre garde, je me trouvai bien-' tôt appuj^é sur le lit. Mou regard, toujours fixe, toujours ébloui, descen- dait peu à peu vers ce front d'albàtrc que voilaient à luoilié quelques tresses échappées de cheveux noirs comme la nuit. Déjà la respiration de Stéphanie effleurait ma joue, et, continuant d'obéir à ihon vertige, je saisis sa main dont la chaleur brùlaiile ne fit qu'attiser la lave qui cou- rait dans mes veines... Non, non ! ce n'est pas cela; je me trompe. Mes souvenirs sont moins chastes que je ne le fus alors , le cœur me battait, mais d'une extase divine où les passions de la terre n'avaient aucune part. Je regardais celle créature ravissante pour la première fois de i;ia vie; je me prenais à comprendre l'enivrante unionde deux êtres et les dé- lices infinies de l'amour; — l'amour! jardin caché dans la vallée des lar- mes; terre féconde où s'épanouissent lésâmes comme autant de fleurs divines, dont ceux qui aiment savent seuls aspirer le miel! — Oui, je me disais toutes ces belles choses, et je voyais, dans de lointains horizons, sourire une félicité paisible; mon foyer n'était plus solitaire : je ne mar- chais plus sans but à travers le monde ; je savais que faire de mes joies : mes larmes ne coulaient plus seules; mes jours avaient désormais leur soleil, et mon sommeil ses rêves... Hélas! oui, des rêves: et Stéphanie les dissipa rien qu'en ouvrant les yeux et en muriuuranî un nom qui n'était pas le mien 1
Je m'étais reculé, rouge de honte et d'émotion. Quant à elle, soulevée sur un bras et passant lentement sa main sur son front, elle me regarda avec un mélange de surprise et d'amour. Un sourire vint éclore et mou- rir rapidement sur ses lèvres. Elle étendit la main et m'attira vers elle; puis sans prendre garde à ma stupeur, elle abaissa mon front jusqu'ivsa bouche.
— Mon songe était bien beau, me dit-elle en même temps ; mais je no le regrette pas, puisque je suis éveillée et que le voilà.
J'étais glacé. Je comprenais vaguement qu'il y avait dans ces paroles une méprise affreuse pour tous deux, et ma vue se détourna malgré moi. ■ Mais Stéphanie prit le change à ce mouvement, et me saisissant de nou • veau la main avec une sorte d'effroi :
— Oh ! pardon.,, pardon, Samuel... je n'ai été coupable que de trop d'amour... Si vous saviez!... Oui, j'y consens, tout est fini désormais en- tre nous... Un abînij infranchissable nous sépare de nos beaux jours écoulés... C'est un paradis perdu 1 Mais au nom de Dieu, devant qui je vais paraître, que je n'emporte pas votre- mépris avec moi, je vuus ai lant aimé !...
Le délire, comme on voit, ressaisissait sa proie avec une elTrayanlc ra- pidité.
— Samuel, poursuivit-elle, en faisant de nouveaux efforts pour m'af- tirer plus près d'elle, vous souvient-il, mon ami, de nos fiançailles auprès du lit de mort de votre vieux père ? voici l'anneau do nuire al- liance ; tenez, je vous le rends, qu'une autre, une vierge sans lâche le re- çoive de vous... je n'en suis plus digne, j'ai brisé la coupe de mon bon- lieur, pour avoir voulu l'approcher trop tôt de mes lèvres... La félicité n'a que des sentiers étroits où l'on bronche quand on y veut courir... lé pied m'a failli... hélas ! je suis tombée, et les anges seuls me relèveront de ma chute le jour où ils m'emmèneront aux cienx.
Ce récit vague et mélancolique, dont le sens réel m'édiappàit, m'all.i cependant au cœur, et mes yeux se remplirent de larmes. Stéphanie sou aperçut et sa main trembla "dans la mienne.
— Bon Samuel ! oh ! je savais bien que tu ne serais pas un juge inexo- rable... Approche, que je baisi; les pleurs... j'y puiserai peiit-ôtre une vio nouvelle... Ah I oui, Sanmcl. pleurons sur le passé dont les fleurs sont flétries I Pleurons sur cette belle couronne d'années paisible.-;, de rêves charmans d'espérance et de vertu que nous portions au front connue les âmes saintes.... une main impure nous a découronnés ! — Je ne suis plus rien sur la terre qu'une églanlirie arrachée par la tempête el ensevelie sous la boue... L'art sacré que nous cultivions ensemble s'est retiré de moi; je sens mon cœ'iir silencieux et vide comme un temple où les Dieux ne sont plus... Il faut que j'oublie désormais jusqu'à celle langue céleste
»que le vieil llermann nous enseigna jadis, car j'en profanerais les mystè- res... Sois grand ! Saimiel ! sois glorieux et rayonnant de gloire ; nionia, ô mon fière, mnnle jusqu'aux dernières cimes de l'iuspiraiion, jusqu'aux .sphères lumineuses où l'oicilli' surprend 1rs cauiiipics des auge, va! — moi, je le suivrai d'en bas, de mes pauvres yeuxêtciuis: moi, je l'adorerai du fond de mon abîme... Puis, comme si quelque joie suudaine cill illu- miné ce dédale obcnr d'accablantes pensées, Stéphanie prit brusquement sous son oreiller le portefeuille dont j'ai parlé plus haut, et me le mon- tra d'un air triomphant.
— Sais-tu bien ce que renferme ce porlefcuillo?... Promets-moi de no pas te fâcher, et je le le montrerai.
Stéphanie, sans attendre ma réponse, prit une petite clé suspendue h son cou par un cordon désole, ouvrit le mystérieux porteti'uille, d'oùs'é- chappcrent aussitôt une foule de feuillets d'un papier de musique 1res fin, couvert de petites notes serrées cl interlignées d'une écriture menue quoi- que fort lisible.
Elle me fit épeler le tiiro amoureusement tracé en têto de la première feuille, avec des lettres d'or enjolivées de feuillages à fleurs bleues. Il cou*
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LE MAGASIN UTTÉRAIHE.
Ipnait CM mois : Héro et Lé-indre, dramo lyrique en trois acles, par Saui'el Heihjaxx.
Un sourire incffalilo courait sur les lèvres de Sléplianie, tandis quo son regard, diivoraiit déjà les premières lijriu's do la partition, s'animait d"un feu clranKC et acquérait cette lixiic qui précédait toujours chez la pauvre enfant ses rcd'uiLlcmcns de folie; car hélas ! ello était folle, jo n'en pou- vais plus douter.
— Vois, me dit-elle, ceci fut un bon instinct no d'un pressentiment fu- neste. Tu me cachais ton œuvre avec le soin d'un avare qui ensevelit son trésor... Méchant ! tu voulais, disais-tu, qu'elle mourût avec toi, si les espérances que lu fondai:; sur elle, devaient l'échapper un jour... Cruel ! tu me répétais, ceni fois, que tu voulais entremêler de lauriers ma couronne d'épouse, et quo nous n'irions il l'église qu'à ton retour de Dresde.... si la gloire t'avait souri... Gloire! lauriers! mois que je ne comprenais pas cl qui me faisaient pleurer. Tu partis... lu crus me quit- ter.— Erreur! tu me restas tout entier; j'avais furtivement copié ton opéra, tu n'étais plus près do moi, mais j'évoquais ton ;'ime, et tu ni'ap- paraissais aussiiôt. — Vois-tu, j'ai passé mes jours et mes nuits à m'cni- Trer de ton génie... Ton œuvre, je la sais par cœur; chaque note, je l'ai mouillée d'une larme, il n'y a pas un cri d'amour dans toute cette mu- sique brûlante, dont je n'aie élé l'écho. — Viens, Samuel, viens, je me sens déjà mieux, la vue de la romance d'ik-ro m'a animée... jo veux te la chanter comme je la comprends... Soutiens-moi, je vais aller m'asseoir ou piano... jette-moi seulement ce peignoir sur les épaules. — Oh! je suis forte, va!... Tiens, écoute, je suis en voix...
A mesure que Stéphanie parlait, il me semblait que mes pensées s'en allaient avec elle dans une sphère inconnue, et que je m'identiliais h son rêve; et pourtant, conservant encore un vague sentiment do la réalité, je retenais mon souffle et je m'éloignai peu a peu de celte étrange créa- ture, de peur qu'au plus léger contact elle ne disparût à mes yeux.
Stéphanie, cependant, avait jeté, comme en se jouant, une gamme ra- pide qui retomba éparse en mille notes argentines et capricieuses et qui s'éteignit dans un mélodieux soupir.
Pendant ce temps, l'étrange fille s'était enveloppée d'un largo vêtement blanc, relique vénérable mais non sans grûce de la jeunesse de Berthe, et les cheveux dénoués, le front exalté, la respiration entrecoupée, elle avait bondi hors des rideaux de son lit et s'était dirigée vers le piano. Je me crus le jouet de quelque mirage impossible. L'égarement, la passion sem- blaient baigner cette femme dans un océan de lumières; elle s'assit, et rejetant en arrière son admirable tête, elle tourna vers moi des yeux où l'inspiration se mêlait aux funestes éclairs d'une fièvre dévorante... Je frissonnai : la mort flambait dans son regard!
Pourquoi ne pris-jc pas Stéphanie dans mes bras pour essayer de l'ar- racher à celle crise mortelle ? Pourquoi n'appelai-je pas du secours ? Pourquoi restai-je là, cloué devant celte femme qui se consumait dans un dernier délire, sans songer même à me soustraire au spectacle affreux de son agonie!... Ahl c'est que je l'aimais d'un amour qui m'égarait moi- môme; c'est que Sicphanie m'entraînait à mon insu dans ce chaos ef- frayant et sublime oii l'art et la mort confondaient leurs fantômes; enfin c'esi qu'elle était belle, belle comme jamais femme ne l'avait été pour moi, plus belle qun tout ce quo j'avais vu jamais dans le monde ou dans les cnchanteincns du sommeil , et que j'étais heureux de la contempler ainsi, fût-ce au prix de ses jours! Ses doigts couraient déjà sur les lou- ches du piano, et des accords ravissans entremêlés de quelques mesures mélodiques nettement accentuées me convainquirent tout desuiicque j'avais affaire à un talent de premier ordre. Cependant, cessant bientôt ces premiers éclats d'une verve qui s'esf aye, elle attaqua l'andante par le- quel débuiail l'ouverture, cl entra de piain pied dans l'exécution sérieuse do la partition de Samuel.
Il me faudrait une autre plume quo la mienne pour traduire ici l'ex- tase où je fus plongé pendant un temps que j'ignore. La voix de Sté- phanie murmura de sublimes choses , invoqua des mondes mconnus à mon ûme, et fit passer devant moi tout un cortège de rêves qui, jusque là, ne m'avaient jamais bercé. L'art est tout entier dans l'amour, je ne le compris qu'alors. Il me sembla que mon âme , fécondée par cet:e pas- sion nouvelle, se dépouilla do son enveloppe vulgaire , et grandit tout à coup comme la fleur de l'aloès frappée par un rayon du soleil. Tout mon Otre emporte dans cette explosion de poésie franchit d'un bond les hori- zons terrestres, cl s'épancha dans l'espace où lloltait déjà la mélodio d'Héro. ... , „
Ce tendre rorajnccro de la Grèce, tout en m imprégnant de llamnie, me baignait d'une indicible langueur, et tandis que j'écoulais les accens tour à tour plaintifs et désespérés de ce drame ; mes sens exaltés tradui- saient en images visibles les cris passionnés ds Stéphanie ou les mélo- dies plus douces qui s'échappaient de ses lèvres.
Ce furent d'abord les nuits étoilées de l'Asie cl les vagues frissonnant aux brises parfumées qui arrivaient d'Abydos. Jlais un3 étoile brille par- mi toutes les étoiles, ello sort du sein des ténèbres qui enveloppent la rive, monte, s'arrêie, hésite, monte encore et s'attache enfin comme une aigrette éblouissante au somniLt de cette sombre tour du haut do laquelle veillait et soupirait la tendre fille do Sestos. Phare d'amour, seule étoile qui guidât Léandre et qu'il aimât à saluer dans les cieuxl
Opeiidani les fiels d'harmonie ruisselant sous k's doigts de celte mu- sicienne étrange, me liaii-porloicnt au milieu du plus beau des paysages, où nouaient , sous un ciel perdu dans se^ profondeurs, les senteurs do l'oranger inOlecs aux parfums deï roses. Diane, arrêtée sur le mont Ida,
sommeillait appuyée sur son croissant de rubis. La mer venait mourir sur Is sable, douce et paisible comme le berceau d'un nouveau-néque balance la main d'une mère, et si quelque soupir s'envolait avec les tièdes ha- leines de cette heure enchanteresse, on était sûr qu'il descendait de la tour ou remontait vers elle.
Jamais je ne sentis mieux qu'alors toute la richesse Je cette poésie payenne, poésie sensuelle jusqu'au sublime, qui ne voulait, qui ne com- prenait qu'un seul culte, celui de la beauté palpable, celui de la forme divinisée, celui de l'Amour tel que Psyché l'entrevii, tel que le façonna sa mère, celte ardente Aphrodite dont le sourire fécondait le monde I Héro de Sesios était prêtresse de Vénus, prêire>se d'un autel où la flamme des sacrifices ne dévorait que les senS... .Aussi Léandre, en touchant au rivage, ne renaissait-il sous un regard que pour achever do mourir sous un baiser !
Ici les accords s'éteignirent comme abîmés dans l'ivresse , mais se ré- veillèrent presque aussitôt pour gémir. Les dieux de l'ancienne Grèce étaient jaloux de toutes les heureuses amours. Voici que la scène change. Les ténèbres du ciel abaissées couvrent la mer d'une nuit menaçante , et l'Eurus mèleà ses nuigissemens le cri des alcyons effrayés. Le phare de la tour pâlit sous la flamme d'un éclair qui déchire tout à cmip l'horizon. Un second éclair montre pour la dernière fois à Léandre le rivage qui s'a- bîme sous des montagnes d'écume ; c'est en vain qu'il dresse vers le ciel ses mains suppliantes, le ciel s'est voilé la face, comme un maître impla- cable qui veut rester sans pitié. Alors, deux cris déchirent l'air, deux cris de mort que je ne croyais donné de redire à aucune voix humaine, mais que Stéphanie lira du fond deson sein, terribles, aigus, lamentables, pleins d'un mélange affreux d'épouvante et d'amour...
C'en fut trop. Abattu, affaissé , brisé, je tombai pAle et à deux genoux aux pieds de Stéphanie, comme si , à mon tour, les ombres de la mort m'eussent dérobé sa vue ; car , à ce dernier cri , à cet adieu suprême , à cette note déchirante et sublime , je crus que mou âme s'envolait avec
elle Eperdu de tendresse et de désespoir, je lui prends les mains, je
la presse contre ma poitrine en la couvrant de baisers et de pleurs, je ne sais ce que je lui dis, mais ce dut être comme un écho lugubre de ses adieux... je me sentais véritablement mourir.
Tout à coup mes lèvres ne touchent plus qu'un front glacé, ma main cherche eu frémissant un cœur qui a cessé de battre ; je regarde, je ne sens plus dans mes brtis qu'un corps inanimé.
III.
Le long évanouissement de Stéphanie fut suivi d'un profond sommeil. J'avais fait appeler le docteur, doutant, dans mon désespoir, que la pau- vre fille eût encore besoin de ses secours, et je l'avais amené vers ce lit que je croyais ne plus être qu'un lit de mort. Il faut avoir aimé pour comprendre la solennelle horreur do cet instant décisif , pendant lequel le docteur examina d'un œil tranquille et grave ce eorps étendu sans mouvement devant lui. Je sentais que ma vie était suspendue à la pre- mière parole qu'il allait prononcer.
— Ello est sauvée, dit-il enfin.
— Elle vivra ?
— Bien mieux; elle guérira. La secousse quelle vient d'éprouver a ra- mené sa raison qu'une première secousse ui-ait égarée. La fièvre a com- plètement disparu.
J'embrassai Lélio avec une joie convulsive, et sa figure parut aussi rayonner d'une satisfaction si sincère, que je l'en remerciai les yeux mouillés de pleurs.
Hélas! si j'avais pu deviner ce que signifiait le touriro do celle figure impassible et pâle , qu'on appelait Lélio!
Dix minutes après, j'étais au théâtre. Mon parti était pris; j'avais mon projet.
11 était dix heures du soir, et le sommeil de Stéphanie que le docteur avait eu soin de provoquer par l'opium, devait , à son ordre, durer jus- qu'au lendemain; j'avais donc devant moi douze heures de sécurité.
Je rassemble une légion de copistes, je leur distribue un rouleau de pièces d'or, et je les mets à la besogne.
Eu un clin d'œil, la partition ù'Hcro, quo j'avais soustraite à Stéphanie pendant son évanouissement, est divisée dans toutes ses parties d'instru- menset de voix, et la copie va grand train.
Cc'a fait, je cours chez le directeur. J'y vois la Bergami, notre prima donna. Je la prends à l'écart et lui promets, sur ma tête, trois cents florins de plus par mois, si elle veut passer la nuit à lire le rôle ù'iléro. Jo lui bâtis un roman, je lui parle de générosité, de charité, elle rit, mais elle accepte.
Le baron de W..., préoccupé d'un accès de goutte et d'une colèro sourde quo lui inspire le capitaine, son fils, arrivé à Dresde depuis quel- ques jours dans le but évident de vider les poches de l'auteur de ses jours, m'écoute à peine, grommelle quelques mots dans son jabot de uiali- nes, et termine en me conseillant d'en agir à ma guise.
C'est ce que je voulais.
Je ne sais quelle fiamme conuiiunicative étincolail dans mes yeux ; chanteurs, choristes, musiciens, tout s'agite, lent s'empresse ; le ténor esl séduii, le chef d'orchestre et les coryphées entraînés; tout cet olympe s'émeut à mon regard, les violons crient, les flûtes gémissent, les voix s'accordent; à minuit le premier acte d'IJèro est à l'élude.
Je respirais. Pour peu que la Bcrgaïui fût bonne liUe, je pouvais cspc-
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rcr que dés le lendcmaiii soir nous serions en mesure de sounieUre au coiuilé de lecture une première audition. Il y avail heureusement huit jours dé vacance au IhéAire, h l'occasion de la semaine sainte, et si mon plan réussissait, Iléro et Léandre pouvait servir d'opéra de rentrée. Alors... alors Sauiuel Hermaun. le mystérieux amant de Stéphanie, se fait connaître; il vient réclamer la propriété do son teurre, et moi je l'entraîne aux pieds de sa fiancée: on s'explique, on se pardonne, on s'é- pouse... et je tâche d'étouffer dans mon cœur cet amour imposs.ble que j'y sens bouillonner ; je suis fort, je suis grand, je suis magnanime ; la vertu m'arrache à l'égarement de la passion, car j'aime Stéphanie pour elle-même, et je ne veux d'autre bonheur quo le sien... Celte généreuse efforveicence me surexcite, je me grise pour ainsi dire de mon idée, et je cours presser mes travailleurs.
En traversant le couloir qui conduit au chœur , je fus accosté par im
valet de chambre de M. le chevalier de V , qui m'annonça que son
maître désirait me parler.
M. le chevalier, comme je l'ai dit, était capitaine aux gardes, et je n'é- prouvais pour lui que fort peu de sympathie. C'était un petit homme tra- pu, de manières hautaines et do mœurs déréglées. Il menait un train de prince, et le baron son père avait la faiblesse de se ruiner pour lui. Le capitaine venait de reparaître tout h coup, après une absence de plusieurs mois, pour laquelle il avait obtenu du prince un congé illimité.
Le baron m'avait dil vaguement que son fils voyageait pour rétabhr sa santé , et , de fait , il n'est pas présumablc que le bonhomme en sut davantage; mais je soupçonnais fort que ce prétendu voyage n'était qu'un prétexte sous lequel se cachait quelque aventure galante. Le che- valier était notoirement enclin à ce genre d'équipée. I.élio , le docteur , en savait, dit-on, quelque chose.
Cependaiit je ne crus pas pouvoir me dispenser de me rendre aux or- dres du chevalier. J'allai chez lui , et qu'on juge de ma surprise , lors- qu'on entrant je le trouvai assis en face de Lélio, à une table de trictrac, et paraissant être avec le docteur dans les meilleurs termes du monde. Je savais pourtant qu'ils se détestaient.
Je m'attendais si peu h celte rencontre, que je fis un mouvement qui ne leur échappa pas. Le chevalier se mit à rire.
— Tranquillisez-vous, monsieur le secrétaire, me dit-il en me tendant la main, ce puissant ministre de la mort n'est