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Quelques Poètes
PUBLICATIONS DU MEME AUTEUR
I. — A LA MEME LIBRAIRIE,
Une Ame en prison, histoire de réducation d'uc aveugle- sourde-muette de naissance, et ses sœurs des deu mondes, 3^ édition, mise à jour et doublée, précédée d'un lettre de M. Georges Picot, secrétaire perpétuel de l'Acs demie des sciences morales et politiques. — 172 p. in-8 7 gravures, 1904 2
De l'Action morale de la femme sur le travail de: jeunes gens. — 2"" édition, brochure, 1904. . . 0 5(
De la Patience féminine. — Brochure, 1905. . 0 5(
II. — A LA LIBRAIRIE ARMAND COLIN
Un Gentilhomme de Lettres au XVIP siècle : Honorai de Bueil, seigneur de Racan. — Ouvrage couronné pai l'Académie française (prixSaintour). Nouvelle édition, 562 p in-8o, 18 planches hors texte, 1901 10 >:
De Apologia Athenagoras Patris graeci II'' ssecnlo florentis. — 150 p. in-8% 1898 2 »
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Louis ARNOULD
Professeur de Littérature française à l'Université de Poitiers En mission à l'Université Laval de Montréal (Canada).
Quelques ^^
Poètes
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PRÉFACE DE FRANÇOIS COPPÉE^
M. i.
PARIS
H. OUDIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
24, rue de Condé, 24 '^•
1907 _:
BIBLIOTHECA
Pô
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PRÉFACE
M. Louis Arnould est un universitaire très dis- tingué et un grand ami des poètes. Sa thèse de docteur es lettres, intitulée : Un Gentilhomme de Lettres au X YIP siècle, n'offre pas seulement une biographie scrupuleusement détaillée et fouillée jusqu'à la minutie d'Honoré de Bueil, seigneur de Racan, elle présente aussi une étude faite avec autant de science que de goût sur les œuvres du plus fameux disciple de Malherbe. L'Académie française a d'ailleurs honoré ce beau travail d'une de ses flatteuses récompenses.
Après avoir occupé une chaire de littérature française à l'Université de Poitiers, M. Louis Arnould, actuellement en congé, fait aujourd'hui un cours analogue à l'Université Laval de Mont- réal. Il accomplit aussi une œuvre excellente en inspirant l'admiration et l'amour de nos poètes nationaux — de ceux d'autrefois comme des plus récents et même des contemporains — à ces Cana- diens au cœur fidèle, quifurent jadis Français, qui
VIII PREFACE
parlent toujours notre langue et qui gardent pour leur ancienne patrie, une profonde et touchante sympathie.
De cet enseignement commencé dans la vieille Europe et poursuivi de l'autre côté de l'Atlantique, est né le livre que voici, tout simplement intitulé : Quelques poètes. Il contient un certain nombre de « causeries », selon le mot de Sainte-Beuve de qui M. Arnould se déclare l'élève et dont il a, pour ses travaux, adopté la méthode. Comme son maître, il ne se borne pas en effet à analyser et à juger l'œuvre d'un auteur ; il montre encore l'homme lui-même, nous raconte sa vie, nous peint son portrait.
Ce procédé, je le sais, n'a pas que des parti- sans. Certains esprits dogmatiques prétendent que, selon la stricte équité, on ne doit examiner dans un livre que les idées qu'il contient et le style dont il est écrit. Mon humble préférence, je l'avoue, va vers Sainte-Beuve et vers M. Louis Arnould, qui évoquent la personne de l'auteur et, de plus, le pays, l'époque, la société où il a vécu.
Pour les lecteurs, cette critique présente beau- coup plus d'agrément que l'autre, et j'ajoute que, de celui qui la comprend ainsi, elle exige beau- coup de recherches et de lectures, le sens de l'histoire, le goût du pittoresque, qui sont des mérites assez rares.
M. Arnould les possède tous, et, à mon avis, les
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anecdotes caractéristiques, les détails intimes qu'il me fournit sur un poète, même quand ils sont dignes de blâme ou entachés de ridicule, ne gâtent point un seul de ses beaux vers.
Parce que le vieux Malherbe eut les travers / d'un pédant, ma haute estime n'en reste pas/ moins intacte pour celui qui a définitivement fixé les lois de notre prosodie. Quand j'apprends que André Chénier, dans sa première jeunesse, fut enivré par l'atmosphère libertine de son siècle, puis-je oublier qu'il a exprimé en termes délicieux les plus délicats sentiments, poussé les plus doux soupirs de tendresse ?
D'ailleurs M. Arnould — je me hâte de le dire — est, avant tout, un ami des poètes, et jamais, tout en demeurant soumis à la vérité, il ne parle de leurs faiblesses qu'avec une indulgence respectueuse. Ses portraits ne sont pas flattés ; ils sont ressemblants et peints avec amour.
On lira donc avec un intérêt soutenu, avec un noble plaisir, ce livre où les jugements droits et sincères alternent avec des tableaux éclatants de couleur et de vie.
J'ai déjà prononcé les noms de Malherbe, de Racan, de Chénier, que M. Louis Arnould a ressuscites dans le décor et dans l'ambiance intellectuelle de leur temps; mais je ne recom- mande pas moins les pages consacrées par lui à des modernes, — à Victor Hugo d abord, le pro-
X PREFACE
digieux lyrique auprès de qui nous tous, rimeurs de la fin du xix® siècle, sommes ce que la butte Montmartre est à l'Himalaya, — et à mon cher compagnon de voyage, depuis quarante ans, sur la route de l'art, au grand poète-philosophe Sully Prudhomme, qui, après nous avoir dit, en si beaux vers, son rêve idéal de bonheur et de jus- tice, est en proie, vers le soir de sa vie, à la souf- france la plus imméritée, et nous donne, en la supportant avec autant de douceur, un admi- rable exemple de courage et de résignation.
Enfin il faut noter, à titre de curiosité, le cha- pitre où M. Arnould a eu le caprice de tirer de l'oubli le plus ténébreux un poète-apothicaire du xvi^ siècle, nommé Paul Contant, qui n^eut, certes, aucun génie, mais qui, par son goût pour les collections scientifiques, apparaît comme un précurseur des Bufîon et des Linné. Heureuse France du passé, où le pharmacien s'essayait timidement, dans ses loisirs, à toucher la lyre d'Apollon, sans dédaigner l'instrument de Dia- foirus, et n'avait pas l'audace de saisir, comme M. Homais son successeur, la barre du gouver- nail de l'Etat I
En terminant la lecture de cet ouvrage substan- tiel et brillant, où il y a beaucoup de conscience et beaucoup de charme, de ce volume de 450 pages, une pensée me hante, à la fois mélancolique et salutaire. Je songe à ces poètes d'autrefois, tels que
PREFACE XI
Malherbe et Racan, que des lettrés, des esprits d'élite, comme M. Louis Arnould, étudient avec tant de soin et de piété, tandis que le gros public, le profanum vulgus, connaît tout au plus leurs noms et peut-être quelques vers de VOde à Du Perrier ou des Stances sur la retraite. Devenons modestes, ô mes confrères, et méditons sur cette faillite de la gloire. Quelques-uns d'entre nous — oh ! en très petit nombre — deviendront peut-être un jour un sujet de thèse pour le doctorat, mais il ne res- tera d'eux qu'une page dans l'anthologie.
François Coppée.
AVERTISSEMENT DE HAUTEUR
Nous avons fait d'assez nombreuses citations des divers auteurs que nous étudions, estimant qu'il est souverainement aride et inutile de dis- serter sur des textes absents, qui sont censés être connus, et le sont nécessairement très mal, la plupart du temps.
A la suite de chacune des études nous avons inscrit la date où elle fut composée ; mais nous avons eu soin de les reviser toutes et de les mettre au point des dernières publications de docu- ments.
L. A.
Paris, le 13 octobre 1906.
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INTRODUCTION
La Méthode biographique de Critique littéraire
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SAINTE-BEUVE ET SA MÉTHODE
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I. TOUTE VIE HUMAINE EST-ELLE INTÉRESSANTE PAR ELLE-MÊME ? — II. LA BIOGRAPHIE d'uN ÉCRI- VAIN EXPLIQUE-T-ELLE EN PARTIE SON ŒUVRE ? — III. LES OBJECTIONS. — IV. LES CONCLUSIONS PRATIQUES.
Le 23 décembre 1904, il y eut cent ans que Charles- Augustin Sainte-Beuve naquit à Boulogne- sur-Mer. Un comité, organisé par le Journal des Débats et présidé par MM. Gaston Boissier et Brunetière, a apposé sur la maison natale un mé- daillon commémoratif, œuvre du maître Vernier, et un Livre d'or illustré, moderne Guirlande de Julie... en prose, étudie le poète, le philosophe, le journaliste, le professeur, le critique littéraire, l'annotateur du « Livre d'amour » et, qui l'eût pensé ? le critique militaire.
QUELQUES POÈTES. 1
2 QUELQUES POÈTES
Nous repoussons résolument la tentation de suivre dans ses capricieux méandres cette exis- tence de soixante-cinq ans, si « diversifiée », sui- vant un de ses mots favoris (1), et qui a re- flété dans son cours tant de paysages et de bos- quets variés : telle une rivière nullement pressée, toute gracieuse de contours et de mélancolie, qui l'opposent aux puissants fleuves, dont le cours droit, rapide et fort, symbolise assez bien la vo- lonté ferme et les convictions chez les hommes. Nous ne suivrons point successivement le jeune romantique qui incarna dans le Cénacle la fi- nesse du goût et l'érudition, essaya de fournir, dans la personne de Ronsard, un portrait d'ancêtre à Victor Hugo, puis se détacha de la nouvelle école et de son impérieux chef ; — le célibataire endurci, amoureux de M"'*" Victor Hugo, puis de M""^ d'Ar- bouville et assidu chez M"'^ Récamier, — le poète qui se cache à demi, telle Galatée sous les saules, sous le nom de « son ami Joseph Delorme »_, un jeune frère de René et d'Obermann qui aurait lu les Regrets de Joachim du Rellay et les élégies sensuelles d'André Ghénier, — le fervent de Lamennais, qui se détache, en 1840, du christia- nisme, comme il avait fait plus tôt du roman- tisme, — l'artiste qui, en cette même année, dé- cisive pour lui, renonce tristement à la création littéraire (vers et romans), pour se faire biblio-
(1) Sou autre mot favori est saison, pris au figuré. On sait que l'on se peint dans de tels mots : ceux de Sainte-Beuve mar- quent bien son double goût de la variété et de la poésie.
LA MÉTHODE DE CRITIQUE LITTÉRAIRE S
thécaire à la Mazarine et critique avec son pre- mier volume de Y Histoire de Port-Royal^ — le pro- fesseur de Lausanne en 1837, de Liège en 1848, du Collège de France en 1855, où le tumulte de la jeunesse libérale ne lui laisse débiter que deux leçons, le maître de conférences de TEcole Normale, qui enseigne enfin paisiblement de 1857 à 1861, — l'ancien fonctionnaire de Louis-Phi- lippe mourant sénateur de l'Empire, libertin et champion de la « libre pensée »... Vie pleine de variations, de péripéties d'idées et d'abandon des principes d'antan, tout comme le fut celle de son grand contemporain et cher ami de jeunesse Victor Hugo, avec cette grave différence que l'auteur de la Légende des Siècles passa d'un état d'esprit à l'autre et, en définitive, du royalisme catholique au socialisme anticlérical, en poète, c'est-à-dire par succession d'enthousiasmes ou par bonds d'indignation, ce qui est de l'enthou- siasme encore, tandis que l'auteur désabusé de Volupté cheminait d'une région des idées à l'autre, par déceptions et désenchantements. Par- tout, il était l'éternel voyageur qui s'éloigne.
Avoir traversé, nuance à nuance, toutes les idées et dispositions de conscience lui valut du moins de devenir le critique le plus fin de tous ceux qui ont brillé en notre ciel depuis quatre siècles et d'être à son genre à peu près ce qu'Alphonse Dau- det fut à la nouvelle ; grâce à son aimable et in- fatigable scepticisme, ce voluptueux d'esprit com- prit tout, sauf sans doute la grandeur.
4 QUELQUES POÈTES
Pour être vraiment un grand critique (à la ma- nière des Malherbe, des Boileau, des Nisard, afin de ne point parler des vivants ou... dun vivant leur héritier), la foi lui faisait défaut, nous en- tendons la foi en quelque chose. « Je suis arrrivé « dans la vie à l'indifférence complète, disait-il... « Avant la mort finale de cet être mobile qui « s'appelle de mon nom, que d'hommes sont déjà « morts en moi (1) ! »
Il n'eut pas même la foi dans sa découverte en critique, dans ce qui en fit, trente ans durant, la force et le charme, et c'est probablement pour cela qu'on a si mal rendu justice à sa grande in- novation et qu'on l'a, sur ce point, si peu con- tinué.
Nous ne voulons point parler de son introduc- tion, assez contestable, d'une critique très soignée dans le journalisme, à partir de 1849, où ses pre- miers Lundis parurent au ConstitutionneL
Il s'agit de sa grande et féconde originalité, nous voulons dire sa méthode biographique de critique littéraire, son idée de mêler l'homme et l'écrivain et d'éclairer l'un par l'autre, de ne point se bor- ner au catalogue sec, ni même à l'appréciation abstraite et ordinairement aride des œuvres, son plaisir à dévoiler les circonstances publiques et privées où un ouvrage a vu le jour, à reconstituer peu à peu un tempérament vivant et à révéler l'âme et même le corps avec leurs ressources et
(1) Portraits littéraires, t. III, p. 543, 544.
LA MÉTHODE DE CRITIQUE LITTÉRAIRE 5
leurs faiblesses, de sorte qu'en lisant un Lundi de Sainte-Beuve, si habilement sont entrelacées cette trame et cette chaîne, Ton ne sait point au juste si on lit une biographie ou une étude de cri- tique littéraire ; au vrai, l'on a les deux, et s'il prend la curiosité de les distinguer l'une de l'autre, on y éprouve beaucoup de peine : dans la plupart des cas, l'on arrive à s'apercevoir que l'artiste, très habilement, suit en même temps un double plan, l'un biographique, l'autre littéraire, et que le passage de l'un à l'autre se fait sans cesse, mais d'une manière imperceptible. Sainte- Beuve commence d'ordinaire, sitôt une idée agréa- blement proposée au début, par résumer la jeu- nesse du personnage : il y montre la première apparition des traits de nature qui se marqueront fortement plus tard dans les ouvrages. De ceux- ci, le premier l'arrête, il en donne de très courtes citations, triées heureusement, et non seulement en définit par là le caractère propre, mais en tire de nouveaux traits pour la physionomie d'ensemble de l'écrivain qu'il ne perd jamais de vue et qu'il poursuit ainsi lentement et sûrement. Avec grâce il reprend le fil biographique, qu'il sait colorer des plus fines demi-teintes» et ainsi, peu à peu, de fragments biographiques en citations et précises inductions littéraires, il parvient à une légère et pénétrante conclusion finale sur la vie et sur l'œu- vre : à moins, comme souvent il lui arrive, qu'il n'annonce, pour la semaine d'après, une suite de retouches à son premier essai. Il en sort une ta-
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pisserie de couleurs fondues et comme adoucies déjà par le temps, où deux dessins s'enroulent harmonieusement l'un autour de l'autre, repré- sentant une physionomie à la fois morale et in- tellectuelle, un talent et une vie, — exquis ou- vrage de femme, œuvre qui manque, en somme, de virilité et d'élan, mais qui est un petit poème de délicatesse.
Ouvrons au hasard l'un des vingt-huit volumes des Lundis. Voici, par exemple, le premier de deux articles consacrés à Montesquieu (1). Dres- sons-en, pour ainsi dire, le schéma aride, et la méthode, croyons-nous, apparaîtra dans son jour : après une courte vue générale et une page sur les manuscrits encore inédits de Montes- quieu, la jeunesse de Vécrivain, 1689-171^ (nous soulignons à dessein les parties biographiques), et, à ce propos, comment Montesquieu cherche dès lors « l'esprit des choses » et quel genre de goût il montre pour l'antiquité. — Sa charge au Parlement de Bordeaux y 171^-1726 : facilité qu'elle lui donne pour observer ; il aime mieux regarder les hommes que leur rendre la justice. — Ses pre- miers discours à V Académie de Bordeaux^ 1716 : sa manière précieuse et sensuelle, à la Fontenelle ; son amour de la science ; sa subordination du fait à l'idée. — L'apparition des trois grands ou- vrages, 1721, 173^f, 17^8: leur fonds commun sur l'institution sociale. — La publication des « Lettres
(1) T. VII des Causeries du /«ndi,3e édition, p. 41-62.
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persanes », 1721 : leur cachet de la Régence. L'idée de la justice chez l'auteur. Sa froideur. Sa langue. Sa prudence politique. — Le Temple de Gnide, 1725 : méprise de talent. Sa conception de l'amour et son manque de grâce en tout. — Le Discours à la louange de V étude et des sciences, pro- noncé à r Académie de Bordeaux, novembre 1725 : son estime des sciences pour leur utilité « sociale » et son zèle de « citoyen ». — Son grand voyage eu Europe, 1728-1729 : son opinion sur l'Angle- terre et, à ce propos, de l'art et de l'artifice dans les deux derniers ouvrages.
Rassemblez les traits biographiques et vous avez le tableau de la Jeunesse de Montesquieu. Ramassez les traits littéraires et vous possédez les linéaments principaux du Génie du grand homme, dont la description sera complétée d'ail- leurs dans le « lundi » suivant. Mais ceci est mêlé à cela, ou mieux ceci sort logiquement de cela, et inspire plus de confiance, en vérité, que ces portraits d'écrivains où, sans aucune biographie et presque sans citations, tous les résultats litté- raires se présentent bien alignés comme à la pa- rade, sans que nous puissions juger si quelque passe-volant ne s'est point glissé parmi eux. Ici, nous assistons à l'analyse, et l'analyse est char- mante ; nous voyons comment sont obtenues, pas à pas, les conclusions, et nous y gagnons, outre le spectacle toujours attrayant d'une vie humaine, une conviction plus ferme sur les appréciations littéraires, puisque l'on nous en
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place les principales pièces mêmes sous les yeux.
Cette excellente méthode, née au dix-neuvième siècle, si modernement teintée de romantisme et de naturalisme par le goût des tableaux animés et par le souci de la réalité qui ne la quitte pas, se rattache dans son fond, chose curieuse, à la manière du grand siècle, au réalisme psycho- logique de l'Ecole de 1660. Le fait nous semble intéressant et prouve qu'elle forme comme un bouquet des principales modes de penser qui régnèrent en France depuis deux cent cinquante ans.
C'est bien La Bruyère qui affirmait, en toute connaissance de cause : « Ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter. » Par les faits (actions et gestes) lui-même louait, et encore plus raillait. Sous l'apparence des vies de son entourage, il avait observé les tempéraments phy- siques et moraux : il les fait défiler dans son livre en mettant en scène de petites biographies. De même, Sainte-Beuve, qui lui doit tant, ressai- sira à son tour sous leur biographie le tempé- rament des gens.
Bossuet lui-même, l'un des grands hommes à qui l'auteur des Lundis rend le mieux justice, de quoi composait-il donc ses Oraisons funèbres? — De fragments biographiques et de jugements mo- raux qui en découlaient naturellement. Rien n'est classique comme le plan de l'Oraison de Condé, où l'orateur n'a fait qu'une application du mot de l'Ecriture qu'il cite au début : « Leurs seules ac-
LA MÉTHODE DE CRITIQUE LITTÉRAIRE 9
fions les peuvent louer ». 1'^ partie, les qualités du cœur chez le prince. — La bataille de Ro- croi : la clémence. — Le retour à la cour : la mo- destie. — Bataille de Fribourg : le courage. — Echec devant Lérida : la possession de soi. — Dé- fection du temps de la Fronde : la sincérité dans le repentir. — Négociations en Espagne et en France : la grandeur d'âme, — Bataille de Senef : la ten- dresse paternelle. — La retraite à Chantilly : la bonté... Les qualités de l'esprit, dans la 2^ partie, ne sont point illustrées d'une autre façon.
11 en ressort cette conclusion étrange, mais point paradoxale, que les brèves oraisons funèbres de Sainte-Beuve sont exactement conçues comme les grandes de Bossuet ; nous ne voyons qu'une différence : l'orateur ancien, quand son plan com- prend deux parties, comme pour Condé, parcourt par deux fois, mais toujours chronologiquement dans chaque partie, la vie de son héros ; le cri- tique moderne suit une à une les années de son auteur, cheminant sans cesse à côté de lui, du même pas que lui, et recueillant à mesure, sans les ordonner par avance, les traits intellectuels qui se révèlent à sa pénétration.
Du fond même de cette méthode biographique, — ■ à l'heure où l'on cherche de toutes parts à don- ner une base scientifique à la critique litté- raire (1), — il sera bien permis de s'entretenir, à
(1) Emile Henncquin ; La Critique scientifique. Paris, Perrin, 3^ éd., 1894. — La Méthode scientifique de V histoire littéraire, Paris, Alcan,1900, par Georges Renard, qui donne à la biographie une
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un modeste admirateur de Sainte-Beuve, qui Ta aimé, lui et sa méthode, presque jusqu'au danger, jusqu'à en soutenir les avantages devant le tribu- nal qui semblait y être le moins acquis, nous avons nommé la Sorbonne. Il lui sera permis d'ex- poser impartialement les bons côtés de la mé- thode, dont il est, depuis beau temps, intime- ment convaincu, aussi bien que les inconvénients qui lui furent plus d'une fois opposés.
Dégageons donc avec netteté les deux principes sur lesquels manifestement repose la critique de Sainte-Beuve ; ayons pour lui le courage de ses opinions, et puisque l'on voit bien que ses préfé- rences l'attirent vers les âmes de second ou même de troisième plan, tâchons d'éclairer par nous- même ces deux questions tour à tour :
1° Toute vie d'homme est-elle intéressante par elle-même ?
2° Une vie d'écrivain l'est-elle doublement par cette raison qu'elle explique en partie son œuvre ?
Ces deux démonstrations seront suivies de la discussion des objections faites à la méthode, pour aboutir, dans une quatrième et dernière partie, aux conclusions pratiques.
part exacte, mais modeste (p. 60-63). — L'Ame et l'Evolution de la littérature, des Origines à nos jours. Paris, Société fi-ançaise d'im- primerie et de librairie, 2 vol., 1903, par Georges Dumesnil, qui, dans une réaction de spiritualisme généreuse, mais assez vague, fonde tout son système sur l'âme en général.
LA MÉTHODE DE CRITIQUE LITTÉRAIRE 11
TOUTE VIE HUMAINE EST-ELLE INTERESSANTE PAR ELLE-MÊME ?
Voilà certes une question à laquelle notre épo- que ne sera point embarrassée de faire réponse. L'histoire n'en est plus, grâce à Dieu, à ne se composer que des hauts faits des rois et des con- quérants, et, à la suite des Augustin Thierry et des Michelet, nous aimons les détails pittoresques et caractéristiques sur les humbles, cette poussière souvent anonyme, mais agissante, de la politique et des batailles. De même, les rois de la pensée et les conquérants d'idées, les grands écrivains, en un mot, ne sont plus seuls à occuper la scène de la critique : les auteurs minores, voire les mi- nimi viennent tour à tour réclamer aussi leur part des regards du public. Parallèlement, dans le domaine intellectuel et dans la société se fait l'ascension des prolétaires. Le romantisme y aida. Non seulement l'école nouvelle avait des origines dites alors « libérales », c'est-à-dire se rattachant aux traditions de la Révolution, mais elle se complut, par passion de l'antithèse, à produire en pleine lumière, en face des grands person- nages, tels que François P'', Charles-Quint ou le capitaine Phébus, les parias de la société, les
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Triboulet, les Quasimodo ou les Jean Valjean. Le roman rivalisa avec la poésie : Balzac el Flaubert nous intéressèrent aux âmes, fort médiocres en somme, des Birotteau et des Bovary, leurs suc- cesseurs nous touchent par l'histoire si simple des « frères Yves » et des « bonnes Perrettes » ; il se fit donc une universelle démocratisation des personnages qui retiennent l'attention de la foule.
Dans le monde qui pense, la féconde méthode de l'évolution est venue encourager cette tendance, en prouvant que les humbles cas sont instructifs et figurent comme les maillons serrés de la grande chaîne progressive des mouvements d'idées.
En même temps, par suite de la chute des douanes intérieures de la société, et du progrès matériel des communications, les hommes se trouvèrent rapprochés ; la sympathie, qui n'est que la consonnance des sensibilités, s'en accrut, et le sentiment de la solidarité sociale et humaine se développa dans une ample mesure (1).
En conséquence, il n'est pas une vie d'homme, quelle qu'elle soit, qui n'attire un peu de notre curiosité et beaucoup de notre sympathie. C'est même en définitive l'objet qui attire par excel- lence, nous voulons dire le plus de personnes, et chacun de nous le plus immédiatement. Sans
(1) Cf. Sully Prudhomme, La vraie Religion selon Pascal, 1905 « ... Le progrès de la sympathie dans les foyers conscients et « aimants qu'elle allume, oblige à reconnaître le principe d'une « victoire évolutive, lente mais constante, du mieux sur l'état « précédent )).
LA MÉTHODE DE CRITIQUE LITTÉRAIRE 13
doute, la méditation des idées générales, la créa- tion ou l'analyse de la beauté esthétique, sont sin- gulièrement passionnantes. Mais la première n'est que le partage d'esprits d'élite, et encore ne se pro- duit-elle chez eux que moyennant certaines pré- cautions et à certaines heures privilégiées ; quant au beau, il ne vise qu'à réaliser plus d'humanité, mais c'est de l'humanité élaborée artificiellement et noblement d'ailleurs par l'art et extraite de la vie. Or, le spectacle direct de la vie séduit beau- coup plus souvent les hommes et un bien plus grand nombre d'entre eux : une preuve brutale en est que la masse des lecteurs de journaux se jette avant tout et parfois exclusivement sur les faits-divers et les feuilletonSy c'est-à-dire, d'une part, sur les événements graves arrivés à des congénères dont on ignore et dont on ne cherche même point à retenir le nom, d'autre part sur les récits d'existences imaginaires, mais très vivantes^ qu'ouvre aux lecteurs l'habileté des romanciers.
Dans le cours de nos journées à chacun, qu'est- ce qui nous intéresse donc plus universellement, plus immédiatement, plus inlassablement, que la vie d'un de nos semblables, qui nous sera sou- dain révélée par un récit bien fait, par une confi- dence sincère, par une de ces surprises quelcon- ques du hasard qui viennent, à certains moments, nous découvrir l'intimité d'un foyer ou le tréfonds d'une destinée ?
C'est que, tout occupés nous-mêmes et tendus à vivre, nous regardons de tous nos yeux com-
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ment l'on vit à côté de nous, comment nos com- pagnons de bord se tirent des multiples difficultés de l'humaine traversée, comment chacun d'eux résout pour son propre compte tous ces problèmes de sa formation personnelle, de la religion, de l'honneur, de l'amour, du mariage, de la nais- sance des enfants et de leur éducation, de l'argent, du support des maladies et des déceptions, du vieillissement dont secrètement on s'aperçoit si vite, alors même qu'on est encore dit jeune, de la vieillesse, de la mort.
Cet appétit de la vie des autres et du « vécu », qu'a dû ressentir, j'imagine, l'humanité à toute époque, est bien puissant à la nôtre, puisque, depuis cent ans, il s'impose à l'art sous les noms divers de romantisme, naturalisme, réalisme, na- turisme, pleinairisme, tranches dévie, etc., etc. Le public réclame perpétuellement qu'il y ait le moins de différence et de transposition, le plus d'identité possible entre la vie, matière de Fart, et l'art lui-même : à mesure que les écoles, planant de leur propre vol, s'éloignent du sol de la terre, il les y rappelle, et toutes les réformes esthétiques depuis un siècle ont été un effort, plus ou moins heureux, de rapprochement vers la réalité de la vie. Les preuves en seraient trop faciles à trouver dans l'évolution du théâtre, de la poésie lyrique ou du roman.
D'autres preuves se peuvent tirer du genre de goût actuel du public français pour l'histoire : on sait avec quelle furia il s'est jeté naguère sur les
LA MÉTHODE DE CRITIQUE LITTÉRAIRE 15
(( Mémoires », qui ne sont autre chose que de l'histoire « vécue », et voici qu'il encourage de- puis peu ce que je me permettrai d'appeler « l'his- toire romancée ». Il favorise visiblement aujour- d'hui les historiens qui mettent dans leur histoire encore plus de vie que leurs prédécesseurs, en y introduisant des personnages fictifs, mais vrai- semblables, qui incarnent toute une classe sociale ou un état d'esprit collectif. Voilà comment, sous quelques plumes éminentes (1), « l'histoire ro- mancée » paraît presque sur le point de se con- fondre avec le roman historique, si aimé encore de notre génération, qui a fait récemment, à l'une de ses œuvres venue du Nord, un extraordinaire succès.
De tout temps l'on a donc aimé à connaître d'une façon vivante la vie des hommes, de tous les hommes, et, depuis un siècle, plus qu'on ne l'avait jamais fait, et notre génération, à cet égard, semble renchérir encore sur ses aînées, en s'ap- propriant le fameux mot de Térence, légèrement modifié : « Je suis homme et je considère que nulle vie d'homme ne m'est étrangère. »
Une semblable curiosité procède peut-être encore d'un inconscient retour sur soi-même et sur la dignité humaine, et celui qui prend inté- rêt à une biographie quelconque se dit peut-être, à son insu, que toute vie d'homme a le droit d'être connue. Chaque être humain ayant figuré sur la
(1) Les Lenôtre, Funck-Brentano, frères Margueritte, M.-R. Monlaur, etc..
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terre n'a-t-il point légitimement quelque aspira- tion à ce que l'on conserve la trace et le souvenir de son passage, pour ne point retomber dans le néant de l'éternel oubli tout comme les simples insectes que sa marche a foulés et les animaux dont s'est nourrie sa chair ? De toutes ses forces, il tente désespérément d'atteindre, suivant ses moyens, à une telle survivance : tantôt c'est en s'adonnant à la carrière laborieuse de l'ambition, tantôt par des fondations pieuses ou académi- ques, etc., et l'on pourrait retrouver sans doute chez la masse un vestige obscur de la force de cette aspiration à durer, dans l'inscription ma- niaque des noms, graffiti de tous les siècles, sur les monuments publics et jusque sur les arbres renommés des forêts, particulièrement chez les pèlerins qui ont fait quelque effort pour les aller visiter .
Il n'est guère possible de supputer le nombre de choses physiques et morales dont nous aurions la clef, si, exactement, nous connaissions ainsi, chacun, nos ascendants, c'est-à-dire les personnes de qui nous tenons l'être, le sang avec ses pau- vretés et ses richesses, et beaucoup de nos idées. Sans compter le culte des ancêtres qui y gagne- rait, tandis qu'il se trouve si peu d'hommes qui sachent quelque chose de précis sur leur propre famille au delà de deux ou trois générations, nous ne devons point oublier que le document humain, c'est-à-dire les observations sur l'individu, forme la matière de l'art, de la littérature et de la plu-
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part des sciences morales ou biologiques. Trop absorbée malheureusement par sa dépense d'é- nergie quotidienne, l'humanité ne fait pas ses relevés de compte. Mais de quelle ressource ce serait et pour la famille, et pour le penseur, si de chaque existence éteinte il demeurait une notice ou au moins une « fiche » biographique bien faite, sincère et équitable celle-là ! Alors on aurait la raison de bien des influences héréditaires qui s'exercent indéniablement sur chacun de nous, et l'on entendrait, par-delà le temps, résonner au vrai la voix des « morts qui parlent ». Le jour où une personnalité marquante surgirait dans une race, la consultation d'une pareille « généalogie biographique » ferait comprendre en grande par- tie, — la liberté de l'âme demeurant entière, — par quelles réserves de sève lentement accumulées a pu être préparée une fleur de vertu ou de talent, d'héroïsme ou de génie. Ce serait une manière de pénétrer les secrets les plus délicats de la nature, peut-être même de soupçonner quelques-uns de ceux de la Providence.
En attendant l'avènement de ces ressources plus complètes dont disposeront, il faut l'espérer, nos neveux, et à ne se servir que des existantes, l'on voit que Sainte-Beuve eut raison de nous révéler le secret de l'intérêt qui gît dans les vies, toutes les vies, les vies moyennes ou même com- plètement ordinaires en apparence, telle celle d'une jeune receveuse des postes, dans le Perche, cette Christel, qui termine par une idylle tou-
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chante les Portraits de Femmes ; telles encore ces vies modestes de solitaires ou de religieuses atta- chées plus qu'il n'aurait convenu à leurs petits jardins, qu'il nous a racontées en perfection dans son Histoire de Port-Royal.
C'est bien ce premier principe qu'il transporta dans la critique littéraire : « Ce que j'ai voulu en « critique, disait-il dans sa maturité^ c'a été d'y (( introduire une sorte de charme et en même « temps plus de réalité qu'on n'en mettait aupa- « ravant,en un mot de la poésie à la fois et quelque « physiologie (1). » Cette réalité et cette physio- logie qu'il souligne lui-même, qu'est-ce autre chose que la vie et le tempérament de l'homme, par lesquels il éclaire l'écrivain ? Nous avons donc à nous poser maintenant notre seconde question :
II
LA BIOGRAPHIE D UN ECRIVAIN EXPLIQUE-T-ELLE EN PARTIE SON ŒUVRE ?
Que se propose donc la critique littéraire, sinon d'expliquer et de juger les ouvrages de littérature, c'est-à-dire : 1° d'éclairer les idées et les sentiments qu'ils contiennent; 2'^ d'apprécier la part de beauté qu'ils présentent?
(1) Portraits littéraires^ nouvelle édition, t. III, p. 546.
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Avant le dix-neuvième siècle, elle se contentait de juger et de confronter chaque œuvre avec les règles esthétiques qui, dogmatiquement, s'impo- saient au genre correspondant. Traitant un ou- vrage tout comme un bolide qui aurait chu du ciel, elle s'exposait à des lacunes et à des méprises étranges, en ne tenant quasi aucun compte des circonstances qui l'avaient vu naître, des influen- ces qu'il avait subies. Mais, il y a près d'un siècle, la critique littéraire ne se satisfit plus à aussi bon compte : appliquant, elle aussi, la méthode des « sources », elle se proposa le plus souvent de remonter aux sources naturelles de chaque écrit, en un mot d'expliquer avant de juger, ce qui lui permettait de juger, après ce long travail préa- lable^ beaucoup plus équitablement l'originalité de récrivain : tel un magistrat, en face d'un pré- venu, cherche d'abord à sonder la genèse et les mobiles de l'acte et mesure ainsi plus exactement, avant de la traduire dans un arrêt, la responsabi- lité morale de l'homme. Pour être vrai, il con- vient de reconnaître que, souvent, la critique du siècle dernier, curieuse de tout, même de ce qui n'offrait pas une grande valeur proprement esthé- tique, a tendu, par réaction, à s'absorber dans la tâche de Vexplication pour faillir un peu au minis- tère au. jugement, notamment du jugement moral.
Les sources propres d'une œuvre se trouvent manifestement dans l'époque, les circonstances où elle s'est produite, les empreintes qui ont marqué sur elle, le tour que lui a conféré son auteur, en
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un mot elles se peuvent ramener à l'artiste qui l'a créée, avec sa date, sa race, son pays, ses idées et ses sentiments, son tempérament propre. Par exemple, quiconque a ressaisi, dans sa vie fami- lière, le naturel âpre, brusque, sec et simpliste de Malherbe, entêté de clarté et d'ordre religieux et politique, comprend sans peine le caractère de son lyrisme et de sa réforme du Parnasse. — Pour qui sait la naissance en Orient d'André Chénier, le fils de la belle Grecque, et son en- fance dans la serre chaude des vallées du Langue- doc, s'explique tout uniment comme le jeune poète a pu entrer de plain-pied dans l'antiquité, et, entre autres choses, pour être plus précis, la viva- cité dont il rend les impressions de fraîcheur. — Notre illustre contemporain, M. Sully Prud- homme, le philosophe-poète, ne s'éclaire-t-il pas singulièrement avec ses nobles et éternelles incer- titudes métaphysiques, si l'on connaît ses attaches avec la brumeuse ville de Lyon, d'où était sa mère, pâle et triste, où les âmes, reployées sur elles-mêmes, ont coutume d'être inquiètes des grands problèmes ; où lui-même, à la vingtième année, connut une sorte de vision religieuse (1) ? Voilà ce qui, dans une large mesure, a commencé, avec des précisions diverses, à être déterminé au 19^ siècle.
(1) L'on trouvera le développement de ces idées dans les études suivantes sur Malherbe, sur André Chénier et sur Sully Prud- homme. C'est l'application de la même méthode à ces différents « cas » qui donne seigle une certaine unité à ce livre.
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Villemain, dans ses brillants tableaux, tint compte largement de l'histoire de la société. Mais c'est Sainte-Beuve qui, à notre sens, signala avec le plus de finesse et le plus de tact les sources historiques et surtout personnelles d une œuvre d'art littéraire. Sans théorie tapageuse, cherchant avec son bon sens avisé à appliquer son idée neuve, après maints tâtonnements, que M. G. Michaut nous a si bien déduits (1), il a donné l'inimitable galerie des Lundis, où il n'a point substitué, comme on l'a dit^ l'étude des écrivains à celle des œuvres, mais accompagné l'une par l'autre : nous avons analysé, en commençant, la savante marche littéraire par échelons biogra- phiques^ qui est proprement sa manière.
En inaugurant cette méthode pleine du « charme » qu'il sentait bien, Sainte-Beuve avait compris à merveille qu'elle réalisait par surcroît son tout féminin désir de plaire, qui fut l'un des traits essentiels de sa nature. Puisqu'il avait formé l'entreprise hardie et contestable de faire descendre la critique littéraire érudite des ouvra- ges spéciaux et des chaires d'enseignement supé- rieur dans la presse quotidienne, rien ne la pou- vait mieux favoriser : le grand public se lasse, en effet, très vite des questions d'art pur, il est friand, en revanche, des traits de biographie, qui rafraî- chissent son attention, nous l'avons vu, piquent
(1) Sainte-Beuve avant les « Lundis ». Essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critique. Thèse de doctorat es lettres, 735 pages. Paris, A. Fontemoing, 1903.
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I
sa curiosité et mettent en œuvre sa sympathie. Aussi , entre mêler les questions esthétiques d'anecdotes biographiques et les relier les unes aux autres par leurs délicates affinités, c'était un coup de maître, qui fut l'habileté en même temps que l'originalité de Sainte-Beuve. Non seulement il nous expliquait le caractère des physionomies littéraires, mais encore il rapprochait de nous les littérateurs, en montrant que, tout artistes qu'ils sont, ils sont hommes comme nous, avec des fai- blesses comme les nôtres, parfois pires que les nôtres, notamment du côté de l'orgueil, et, en fin de compte, il rapprochait de nous la littérature. Taine arriva et, avec son esprit puissant, mais insensible aux nuances, s'emparant delà vue juste de Sainte-Beuve, il la mit en système, ce qui la rendit célèbre et la faussa. Telle est l'opinion com- munément admise aujourd'hui par les critiques : mais le public est, en général, très éloigné encore d'une semblable sévérité et cite avec une admira- tion sans partage V Essai sur La Fontaine et ses Fables, un des livres les plus brillants et les plus faux de la critique française. Sans compter que le fabuliste n'a sans doute jamais eu le dessein de représenter c?a2î5 le détail toutes les classes sociales de son époque, ainsi que l'affirme l'auteur, com- ment peut-on prétendre qu'un écrivain est le pro- duit nécessaire de la race, du milieu et du moment ; que La Fontaine, par exemple, fut fata- lement ce que nous voyons qu'il a été, parce que c'était un Champenois vivant au temps de la cour
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de Louis XIV ? comme si tous les Champenois de cette époque qui vinrent à Versailles étaient nécessairement devenus des La Fontaine... Que le fabuliste ait reçu de son milieu une certaine empreinte, nous le nions certes moins que per- sonne, et nous admettons fort bien que les alen- tours et comme l'écorce du génie d'un écrivain soient expliqués par là ; mais il n'en reste pas moins vrai que La Fontaine fut La Fontaine sur- tout par la raison qu'il était La Fontaine, ce qui veut dire qu'il apportait de naissance un ensem- ble d'aptitudes et de prédispositions qui consti- tuent le fond de sa nature propre : la théorie de Taine ne tient nul compte de cet élément primor- dial, qui est pourtant l'essentiel et comme la base d'un écrivain^ à savoir le tempérament non pas ethnique, mais individuel.
Cet élément premier peut-il donc être atteint par une analyse scientifique ? Dans une certaine mesure, croyons-nous. C'est d'abord lorsqu'on aura su, au moyen des exactes notices d'ancêtres que nous demandons plus haut et par cette sorte de généalogie biographique, compter et mesurer les éléments héréditaires qui entrent manifeste- ment dans la composition d'un individu.
Les philosophes modernes allèguent aussi l'état des parents au moment de la conception de l'en- fant, lorsque du moins il est possible de le savoir.
Nous pensons que la part d'inconnu pourra re- culer encore, grâce, entre autres, à une connais- sance qui a joui longtemps d'une bien mauvaise
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réputation et qui fait aujourd'hui hausser les épaules à tous ceux qui ne l'ont pas étudiée de près, autant dire à presque tout le monde : nous voulons parler de l'astrologie scientifique. Nous apercevons d'ici les sourires incrédules et mo- queurs de ceux de nos lecteurs qui ont eu le courage de nous suivre jusqu'à ce point, et d'avance nous les affrontons bravement comme toutes les fois que la vérité est en jeu. Car enfin il est devenu impossible de nier la réalité des résultats de la moderne science astrale, à la suite des récents travaux, à la fois mathématiques et psycholo- giques, de M. Paul Flambart et de ses émules : étant donnés le caractère et la nature d'un écrivain, par de savants calculs astronomiques, il re- trouve, à une heure près, la date de la naissance, ou inversement, avec la date de la naissance, il reconstitue, sans les connaître, les linéaments d'un esprit, d'un caractère et même parfois d'une vie. Ainsi, l'un de ses confrères en cette science, à qui l'on a présenté le ciel de nativité de George Sand, a authentiquement écrit ces quelques traits d'ensemble sans soupçonner le moins du monde la personne visée :
« Esprit brillant et ingénieux. — Profondeur et fermeté du jugement. — Activité intellectuelle. — Spiritualité élevée. — Indépendance de l'es- prit. — Grande bonté et grande bienveillance. — Sensibilité très développée* — Caractère aimant, impressionnable, éloigné de tout ce qui est bas et vulgaire. — Sensualité et attrait pour les
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plaisirs matériels. — Imagination et raison (1). » En exceptant de ce médaillon un seul trait, « fermeté du jugement », nous ne voyons pas qu'un critique, sachant, lui, de qui il parle, puisse tracer de la grande femme-écrivain une esquisse plus ressemblante, et il serait souverai- nement fâcheux que, par un préjugé causé seule- ment par d'antiques charlataneries astrologiques, les critiques modernes, qui entendent approfondir scientifiquement les choses, renonçassent à des contributions d'une aussi avérée précision. Quand on y réfléchit bien, d'ailleurs, quelle difficulté y a-t-il d'admettre que, dans les premiers instants de notre apparition sur la terre, nos organes, si tendres et délicats, reçoivent l'empreinte invisible d'influences cosmiques, qui se répercutent aus- sitôt, comme toutes les influences matérielles, sur nos qualités internes ? Et après qu'on a étu- dié des milliers de tempéraments, comparés à l'état du ciel au moment de leur naissance, pour- quoi n'aurait-on pas expérimentalement pu établir une sorte de table de concordance entre tel genre
(1) Paul Flambarl, ancien élève de l'Ecole polytechnique '.Lan- gage astral (Traité sommaire d'astrologie scientifique), avec un recueil d'exemples célèbres et de nombreux dessins de l'auteur, p. 137. Paris, bibliothèque Chacornac, 11, quai Saint-Michel, 1902. — L'auteur avait publié en 1901 l'Influence astrale (série d'articles parus dans la Nouvelle Revue et la Revue du monde invi- sible), 1901, Paris, Société des journaux spiritualistes réunis, rue Rodier^ 3, et il a donné en 1903 une Etude nouvelle sur l'hérédité, accompagnée d'un recueil de nombi-eux exemples, 1903, biblio- thèque Chacornac. — Les pionniers de cette nouvelle connais- sance publient maintenant une revue intitulée La Science, astrale,
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de caractère, par exemple, et telle conjonction d'astres, entre tel trait intellectuel et telle position de planètes ? Ces idées nous étonnent parce qu'elles sont nouvelles pour beaucoup, mais elles ont grande chance d'être une portion de la vérité de demain. Elles reçoivent déjà une sorte de confir- mation par le rapport où elles semblent bien être avec les lois encore mal démêlées de l'hérédité : ainsi, pour les membres d'une même famille, pa- rents et enfants, aïeuls et petits-fils, etc., il est des similitudes frappantes et des parentés entre l'état du ciel de leurs naissances respectives, par exemple pour Louis XIV et le grand-dauphin, pour Victor Hugo et ses arrière-petits-enfants, etc. (1). Aussi bien par ces influences s'explique- raient en partie les différanees souvent si sen- sibles qui s'observent entre frères et sœurs doués de la même hérédité.
Que les partisans de la liberté, dont nous sommes, se rassurent. Les {srédispositions intel- lectuelles et morales, qui nous viennent du ciel physique, ne font nul obstacle à notre libre arbitre : elles déterminent simplement le terrain sur lequel il évoluera à l'aise, absolument comme les circonstances nous obligent à vivre en Europe, ou en Asie, ou en Afrique, sans que notre liberté morale en soit pour rien diminuée. Nous sommes
{1) Etude nouvellesur l'hérédité, citée p. 80, 84 clpassim. — Nous ne voulons pas rappeler qu'un bon nombre de grands esprits ont ajouté foi à l'astrologie, même celle de jadis, par exemple Gœthe, qui recommande d' ailleurs aux écrivains de faire leur autobio- graphie [Vérité et Poésie, traduction Porchat, p. 1-4).
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sans doute prédestinés chacun à vivre, soit par l'imagination surtout ou par la raison, soit dans l'amour de la solitude ou dans le goût de la société, etc., tout aussi libres de dominer et d'ex- ploiter par nous-mêmes telle de ces régions que nous le serions pour telle autre: notre personnalité libre, que les Allemands appellent « le facteur personnel », n'est nullement engagée ni violentée par là. Bien plus, elle est capable de résistance et de réaction. Les prédispositions morales qui nous viennent des astres agissent probablement sur notre tempérament à la manière des hérédités physiologiques. La science moderne a prouvé que celles-ci ne sont point fatales : elles forment en nous un « terrain » préparé pour telle ou telle maladie de notre race, mais la faveur d'heureuses circonstances ou d'une hygiène appropriée et voulue peut empêcher le mal héréditaire d'y germer et nous permettre de pratiquer notre « évasion » hors des tendances natives.
Cette résistance saura plus sûrement s'orga- niser, du moins pour les natures douées de volonté, si l'on sait se bien connaître et prévoir. L'on devine aisément de quel prix serait l'exacte connaissance de cette pâte primitive dont l'indi- vidu est façonné, pour la direction de sa propre conduite, par exemple, et pour l'éducation des enfants. De quel prix ne serait-elle pas également pour la pleine intelligence des autres hommes et en particulier des écrivains ? Ce n'est pas à dire, sans doute, que, même à l'aide de ces lu-
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mières, qui brilleront peut-être plus vives pour nos descendants, l'on connaîtrait tout du fonds d'un homme. Les chimistes nous apprei^nent que, en isolant les divers éléments d'un corps de la nature et en refaisant ensuite artificiellement la synthèse, ils n'obtiennent pas toujours un corps identique au premier, le nouveau n'affectant point toujours dans sa combinaison la même symétrie moléculaire que l'ancien : il se peut, de même, que dans l'humanité, des éléments connus vien- nent, un moment donné, à se combiner, pour for- mer un tempérament nouveau, suivant une mystérieuse formule qui résiste à toute espèce d'analyse. Et puis, le « facteur personnel » de chacun de nous échappera toujours, suivant l'ap- parence, à une mensuration scientifique. Mais l'important est de faire sur une nature humaine le plus de déterminations précises, ou de prévoir du moins celles qui pourront humainement se faire dans un avenir plus ou moins prochain.
Quoi qu'il en soit, une pareille étude délicate et scientifique des natures individuelles, lesquelles présentent, du reste, une infinie variété, semble n'avoir jamais été essayée par l'auteur de La Fon- taine et ses Fables, toujours hanté par sa théorie trop grosse et seulement approximative de « la race ». Sainte-Beuve, au contraire, s'était sans cesse appliqué à y remonter, sans tenir compte d'ailleurs de l'élément astral. Pour l'hérédité, il l'indiquait souvent d'une touche légère, et il lui donna plus d'importance à mesure que ce grand
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problème était plus fouillé dans la seconde moi- tié du dix-neuvième siècle. Ainsi, l'année qui précéda sa mort, en 1868, il s'analysait lui-même et attribuait son goût pour la littérature à son père, déclarant nettement que « le point où celui-ci était arrivé, s'était trouvé comme fixé à l'origine dans son organisation » à lui, et que « c'avait été son point de départ (1) ». Toujours il avait perçu clairement qu'une œuvre littéraire a sa principale source, et partant sa clef, dans le tempérament de son auteur, et que le tempérament apparaît surtout par la biographie, d'où sa méthode bio- graphique.
L'influence de Sainte-Beuve s'est évidemment marquée, de divers côtés, sur la manière d'écrire l'histoire des hommes en général, des écrivains et même des saints, dans la biographie et l'hagio- graphie, où les parties humaines des héros sont mises en lumière d'une façon beaucoup plus exacte et vivante qu'auparavant (2). Mais l'on peut s'étonner que l'action proprement littéraire du critique n'ait pas été plus profonde, surtout dans les sphères officielles. Le phénomène tient sans doute à ce que la plupart des illustres criti- ques littéraires de la fin du 19^ siècle se trouvèrent être, de par leur nature propre, avant tout intel-
(1) Table des Lundis, par Ch. Pierrot, 1885, p. 39.
(2) Entre autres dans l'intéressante collection « les Saints », à la librairie Lecoffre. Cf. aussi les belles biographies de M. l'abbé Baunard.
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lectuels, beaucoup plus logiciens et philosophes qu'historiens et artistes, plus épris de synthèses que d'analyses, se complaisant de préférence à l'ingénieux démontage et remontage des pièces de théâtre, aux vastes généralisations et systé- matisations, aux simplifications et dépouille- ments pénétrants et spirituels, au replacement des individus dans l'histoire des idées, avant tout servants de Vidée, au détriment du fait et du beau, qu'ils paraissent équitablement dédaigner. Adieu les délicates et fines analyses, les pastels fondus et spirituels, les échantillons variés de beauté littéraire ou d'humanité, présentés soigneu- sement par des hommes de société, aimables mo- ralistes mondains ! Mais, en revanche, les disser- tations fortes et vigoureuses de nos maîtres, que nous sentons passer au-dessus de nos têtes avec une docile et tremblante admiration. L'on com- prend que les poètes en particulier se plaignent de n'être plus jugés que par des philosophes, et non plus par un des leurs (1). Venant après Taine et Sainte-Beuve, les modernes philosophes de la critique ne peuvent pas, naturellement, ne point tenir compte de l'histoire littéraire, soit générale, soit même biographique, même quand ils ont l'air de s'en défendre; mais il faut voir avec quelle désinvolture large et succincte ils profitent des longs et patients travaux de ceux qui ont défri- ché, à la sueur de leur front, un coin de l'histoire
(1) Vey. Emmanuel des Essart, Journal des Débats, 7 novembre 1903 : « Une Revue de la Poésie française. »
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de la littérature ; souvent ils leur empruntent des idées générales qui leur serviront, à eux, d'éner- giques sergents de bataille, pour ranger leurs diverses théories sur un écrivain. Chez lui, ils nous montreront en gros le bourgeois, le précieux, le Gaulois, le provincial, etc., et les divisions s'alignent ainsi sur un, deux, dix auteurs jugés fermement et intellectuellement, sous des for- mules brèves et bien classées, sans qu'il y ait besoin de tant méditer sur la vie des gens et de faire tous ces prudents et hésitants détours aux- quels s'était condamné le pauvre Sainte-Beuve.
Mais ne soj^ons point injustes : quelques cri- tiques, non des plus renommés, se sont mis, sur- tout dans les thèses du doctorat es lettres français, à étudier lentement et avec précision le tempéra- ment et la vie des écrivains, pour démêler ensuite l'empreinte de l'un et de l'autre sur leurs ouvrages. Ils se sont rendu compte qu'il n'y avait pas de meilleur moyen de comprendre le plus grand nombre des tonalités et des nuances, et ceci n'est-il point une bonne partie, pour ne pas dire le prin- cipal de la littérature, parce que c'est en elles que consistent et l'art et les idées exactes d'un écri- vain? Nous apercevons donc là des résultats cer- tains, qui sont un commencement d'application de la méthode biographique, vers laquelle Sainte- Beuve, jadis, nous avait si bien orientés. Mais combien ne reste-t*il pas encore à s'avancer dans cette voie !
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III
LES OBJECTIONS
Les adversaires de la méthode biographique lui adressent un certain nombre d'objections que nous nous devons d'examiner en toute impartia- lité ; elles se ramènent, sauf erreur, aux trois sui- vantes : 1° c'est encombrer inutilement la cri- tique littéraire ; — 2° c'est trahir les auteurs et les rabaisser ; — 3° la méthode ne peut s'appli- quer valablement qu'aux écrivains secondaires.
D'abord, dit-on, c'est encombrer la critique littéraire d'un poids lourd, qui ne vaut pas les maigres résultats que l'on en tire, c'est compliquer à l'infini, et sans grand profit, la tâche du cri- tique : aussi bien, dans le monde vivant, lors- qu'un être nouveau s'est détaché de ses auteurs, c'est qu'il a le pouvoir de vivre par lui-même, in- dépendant, par conséquent d'être jugé seul, sans qu'il soit besoin de le ramènera ceux qui l'ont pro- duit. Aussi, même bornée à l'étude d'une seule vie, cette méthode inflige à ceux qui l'emploient une extraordinaire patience et vme plaisante len- teur. Connaître un homme et une vie dans le détail exige un travail très minutieux, et l'on a pu comparer spirituellement la longanimité exigée du biographe à celle qui s'impose à l'entomolo-
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giste (1) ; aussi, pour peu que l'on s'attache à un grand écrivain, surtout s'il a vécu longtemps, risque-t-on de mourir soi-même avant d'avoir réussi à faire mourir son héros, ce qui arriva aux biographes de Bossuet et de la marquise de Sévigné, auxquels nous reviendrons plus loin. — Mais ce dernier point de vue concerne les auteurs, non les lecteurs, qui s'en soucient peu, et la valeur d'une méthode ne s'est jamais mesurée aux efforts qu'elle demande, mais aux résultats qu'elle pro- duit. Les historiens dignes de ce nom ont bien dû s'astreindre à la méthode infiniment longue des sources, et ils ne songent point à s'en plaindre, parce qu'ils envisagent la sûreté des acquisitions qui en résultent. Quel encouragement les cri- tiques littéraires ne recueilleront-ils pas sur leur longue route quand ils découvriront dans telle ou telle des œuvres de leur modèle le contre-coup manifeste de tel événement de sa vie, quand ils percevront peu à peu dans son tempéra- ment des traits qui se retrouvent dans toute sa carrière littéraire et qu'ils pourront restituer ce « dessin plus ou moins original, que la na- ture trace d'abord en nous » pour « le caractère moral comme pour la physionomie physique » et qui « va creusant et le plus souvent gros- sissant avec les années (2) » ! Ils ne peuvent
(1) Sainte-Beuve lui-même, dans les Lundis, t. VI, p. 1C9, à propos de Walckenaer, qui réussit également dans les deux, branches.
(2) Sainte-Beuve, Lundis, t. XI, p. 511.
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manquer d'y puiser de grandes lumières pour leur double ministère d'explication et de jugement des œuvres.
Quant à la métaphore biologique, que l'on veut opposer, de l'être qui se suffit à lui-même, une fois détaché de sa souche originelle, elle se retourne directement contre la thèse de ses auteurs. Quel meilleur moyen, en effet, de se rendre compte de cet être que de le rapporter à cette souche même ? Ainsi, un enfant a tel trait caractéristique dans le visage ou le caractère : simple constatation. Sa mère ou un oncle ou un aïeul offre la même par- ticularité, et voilà l'explication, qui permet de voir à quelle race ancestrale il doit cet héritage, et même de juger, au besoin, la juste atténuation de responsabilité dont doit bénéficier telle ou telle tendance morale. L'on devine tout le parti qui peut se tirer d'un procédé du même genre pour pénétrer une nature d'artiste.
C'est trahir, dit-on encore, et rabaisser un au- teur que d'introduire dans la critique littéraire des explications biographiques. Un proverbe français, commun, mais expressif, déclare : « Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. » Vous ôtez ainsi, à coup sûr, du nimbe et de l'auréole qui se posent naturellement autour du chef de ceux que nous connaissons unique- ment par des manifestations intellectuelles, si vous étudiez « la physiologie » de l'écrivain. — Le fait est certain, mais le mal est-il si grand de
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réduire un peu de cette idéalisation spontanée, qui n'est, elle-même, qu'une mensongère apparence? Par exemple, vous ne voyez un penseur, un pro- fesseur que dans sa chaire, bien sanglé dans sa redingote et dans son esprit : vous l'admirez de loin. Vous êtes reçu dans son intimité, vous le surprenez en déshabillé et en robe de chambre : peut-être descend-il un peu du trône où vous l'aviez placé, dans cette tendance instinctive que l'homme subit à embellir tout ; mais comme vous le comprenez mieux, lui et ses idées, et même ses idées bien apprêtées pour le public I La critique biographique n'est pas autre chose que la fréquentation de Técrivain... en robe de chambre.
Mais, ajoute-t-on, c'est le rapetisser et le ra- baisser que de V interviewer, vivant ou mort, sur la naissance de son œuvre, car c'est réduire no- tablement la portée de celle-ci. D'un fait particu- lier ou d une émotion individuelle il a tiré ce qu^ils comportaient d'idée générale ou de senti- ment commun à tous les hommes, en laissant tomber exprès tout ce qu'il y avait de particulier dans le point de départ, et vous, critique biogra- phique, vous allez me rappeler ce pauvre et hu- main point de départ, ruinant ainsi directement l'œuvre de l'artiste ; tandis que lui-même s'était élevé du particulier au général, vous le faites, vous, redescendre, contre son gré, du général au parti- culier. Pour user d'exemples, j'ai été sincèrement touché par le Lac, de Lamartine, par les Nuits, de
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Musset, ou les Châtiments, d'Hugo: j'ai appliqué le sentiment exprimé par le poète à des émotions que j'ai éprouvées, en personne, ou connues à côté de moi ; qu'importe que vous veniez m'ap- prendre que ces pièces furent inspirées à leurs auteurs par la passion sentimentale de l'un pour M'"^ Charles, par le voyage en Italie de l'autre avec George Sand, par l'exil politique du troisième à Jersey I L'appréciation de la vraie beauté artis- tique, dont le caractère est justement l'universa- lité, n'a que faire de cette intrusion de la chro- nique indiscrète, voire même scandaleuse. — Nous avouons que cette objection, à laquelle nous avons cherché à donner toute sa force, nous semble la plus grave. Là est manifestement l'écueil de la méthode. Mais quelle méthode n'a pas les siens ? Il faut l'avoir regardé en face pour savoir l'éviter, pour résister à la tentation toujours vive d'éveil- ler malicieusement la curiosité mondaine et fri- vole, au lieu de laisser couler à larges bords l'ad- miration du beau. C'est affaire de tact et de doigté, et encore plus peut-être de naturelle largeur d'es- prit. Sainte-Beuve n'en a pas toujours fait preuve, et l'on a beau jeu à lui reprocher d'avoir paru res- sentir comme une secrète jouissance à ramener l'âme des écrivains étudiés par lui à des dimen- sions humaines, même bourgeoises, à « montrer le visage des morts », comme disait crûment Tan- cien carabin, « avec leur front, leur teint, leurs verrues », à les déloger du « point de perspective et d'illusion » où ils se trouvaient, pour « leur
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ouvrir devant tous les entrailles » et en « faire l'autopsie (1) ».
Cette résolution de largeur d'idées une ibis prise et fidèlement tenue et ces précautions sévèrement gardées, quel profit n'y a-t-il point pour un cri- tique, étant donnés, d'un côté, une œuvre et, de l'autre, son point de départ, à mesurer exactement le chemin parcouru de l'un à l'autre, en repassant par les mêmes étapes que l'auteur ; à refaire en partie le labeur auquel s'était livré celui-ci, jugeant du travail artistique non plus par le dehors, mais bien par l'intérieur ; en un mot, et ce n'est guère trop dire, à recréer le livre à son tour. Alors on le possède entièrement, alors on le connaît presque aussi bien que l'auteur, parce que, avant de le repenser avec lui, avec lui on l'a revécu, tout comme si, nouveau Diable Boiteux, l'on péné- trait, perçant le temps et les murailles, dans l'ate- lier, dans le cœur et dans le cerveau de l'artiste.
Ainsi, pour reprendre les exemples objectés, l'on comprendra certes mieux la sentimentalité débordante du Lac quand on connaîtra et la jeune poitrinaire sentimentale, et les molles rives du lac du Bourget, qui l'ont inspiré. L'on retrouvera dans les Nuits les notes chaudes et pittoresques des campagnes et des cités italiennes, et dans les Châtiments l'âpre écho de la colère personnelle de l'exilé. Mais il demeure entendu que l'analyse dé- taillée et minutieuse se reformera ensuite en une
(1) Notes et Pensées. Causeries du lundi, t. XI, p. 522 et 461.
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chaleureuse synthèse et que, après avoir expliqué ainsi, par des raisons contingentes et personnelles, le point d'origine, tout le tour et la formation d'une œuvre, l'on fera appel à sa plus large sympathie, dégagée des menus documents de l'histoire et de la biographie, pour juger, goûter et admirer le fond éternel et le grand lieu commun qui fait la matière pure et précieuse de tout chef-d'œuvre.
Les adversaires de la méthode biographique se retranchent alors dans une autre position. Ils ac- corderaient à la rigueur que la méthode fût va- lable pour les écrivains secondaires, lesquels sont plus sensibles, disent-ils, à l'impression des évé- nements et du milieu. Mais elle ne vaut plus rien pour les grands écrivains, qui tirent tout de leur génie, surtout pour les grands écrivains classiques qui ne comprenaient point que l'on ne dissimulât pas jalousement sa personnalité et sa vie der- rière les idées générales de ses œuvres.
Nous ne pouvons aucunement admettre une telle distinction. Ce sont de grands écrivains que ceux dont nous tirions des exemples à l'instant, ce ne sont pas moins que les trois grands poètes du romantisme. Il est trop évident que la littérature moderne, inaugurée par Jean-Jacques Rousseau, se prête admirablement à la méthode, puisque ses écrivains font leurs œuvres avec leurs impres- sions, directement et presque sans nulle élabora- tion : leur biographie a l'air de se confondre, dans certains cas, avec leurs ouvrages, témoin les
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Confessions ou VAnnée terrible, et ici l'étude de la vie devient pour le critique un devoir impé- rieux et indiscutable, puisque c'est la seule voie pour lui de contrôler la sincérité de l'écrivain.
Mais les grands classiques ? demande-t-on. — La méthode est très éloignée de s'avouer impuis- sante à leur égard. Pour le théâtre de Corneille, par exemple, il sera aisé et utile de retrouver l'avo- cat normand dans les plaidoyers moraux ou poli- tiques, même l'habitant de Rouen dans les vers expressifs sur le reflux des fleuves, partout le che- valeresque contemporain des héroïnes de la Fronde, etc. Nous comprendrons mieux l'amer- tume des Maximes sur les lèvres de l'amoureux déçu de M""^ de Longueville et du capitaine dupé de la folle guerre contre le Mazarin, cette amer- tume légèrement adoucie, sur la fin, par le charme de M"'^ de Lafayette qui, présente auprès de son fauteuil de goutteux, lui fait atténuer bon nombre de ses cruels jugements sur l'homme. Comment concevoir la morale hardie de Molière si l'on ne sait l'autorité tyrannique des parents d'alors sur la question matrimoniale ? et le tableau d'ensem- ble vigoureux et divers, brossé par sa verve, quel moyen y aurait-il de le saisir pleinement, si l'on ignorait les treize années employées d'abord à parcourir tant de nos vieilles provinces en tous sens, par ce chemineau de génie ? Serait-il encore question aujourd'hui d'étudier, comme on faisait jadis, Esther et Athalie tout à la suite d'Iphigénie et de Phèdrey sans distinguer avec soin du pas-
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sionné dramaturge, amoureux de la Ghampmeslé, le pieux retraité, présidant, en son logis, les pro- cessions religieuses de ses jeunes enfants ? Serait- ce d'aventure La Bruyère que l'on prétendrait expliquer sans le replacer en son poste d'observa- tion de Versailles et de Chantilly ? ou par hasard serait-ce Voltaire qui échapperait à la méthode, si du moins on le met au rang des grands écri- vains et non pas des grandes influences ? pour lui plus que pour tout autre, l'existence est nécessaire pour commenter les écrits de circonstance, et l'on ne peut expliquer nulle de ses lettres, de sesépîtres ou des tirades philosophiques de ses tragédies, sans les rapporter à l'épisode correspondant, parmi la vie de ce père authentique du journa- lisme moderne. Témoin cette preuve qui fut naguère bien inattendue : un éminent professeur de la Sorbonne, des plus hostiles à cette mé- thode et des plus épris d'idées pures, notre regretté maître Léon Crouslé, ayant voulu ras- sembler, à la fin de son existence, ses idées sur Voltaire, qu'il n'avait jamais cessé d'étudier, fut conduit par la force des choses à donner la plus grande place à l'histoire de la vie, exactement un volume et demi sur deux, 550 pages sur 750 (1). Ce fut, à nos yeux, l'une des plus belles conquêtes de la méthode.
Il est à remarquer que les grands écrivains, en
(1) La Vie et les Œuvres de Voltaire. Paris, Honoré Champion, 1899.
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particulier les grands poètes lyriques, ou ceux qui se croient tels, pensant devoir à leur généra- tion d'en être les chantres attitrés, puisent souvent leur inspiration dans les événements publics, telles sont l'ode de Malherbe sur la prise de la Rochelle, celle de Boileau sur le siège de Namur, la pièce de Hugo sur le Retour de lEmpereur. Sans doute, s^ils sont réellement grands écrivains, ils dégagent spontanément de ces faits le maximum de généralité qui s'y recèle. Mais encore est-il né- cessaire, pour bien comprendre et expliquer de semblables œuvres, de connaître clairement les événements qui leur servent de supports, le reten- tissement qu'ils ont eu dans le public et le contre- coup plus ou moins direct qu'ils ont exercé sur les auteurs eux-mêmes.
Un penseur contemporain remarquable par son sentiment de la vie et qui s'adonne à si utilement dégager pour le public cet élément essentiel du catholicisme, s'exprimait ainsi naguère à propos d'éducation : «... Puisque tous les grands écri- « vains ont dans leurs écrits exprimé leur vie, il « faut derrière leurs mots retrouver, et faire re- « trouver aux élèves cette même vie... Un vers « n'est que de la vie momifiée et solidifiée. Il attend « un lecteur pour le ressusciter. Cest au professeur « de savoir le faire sortir du tombeau (1)... » Or le critique ne doit-il pas aspirer au noble rôle de professeur pour adultes ?
(1) Georges Fonsegrive, L'Education verbale. Quinzaine du 16 novembre 1897, p. 276.
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Ajoutons enfin que, contrairement à l'opinion commune, la carrière littéraire est un chemin fort rude, qui exige une dépense considérable de la- beur soutenu et de renoncement à ses aises. Molière, Racine, Flaubert ou Victor Hugo nous apparaissent, bien vus de près, comme de grands laborieux ; Lamartine fait une très rare exception, et l'histoire de presque tous les écrivains forme un rameau important de la noble histoire du tra- vail humain ; de là, outre le grand intérêt psy- chologique, un réel intérêt moral pour la biogra- phie des auteurs.
Si l'on s'adonne à l'écrire, l'on est sûr, — pour résumer, — en même temps que l'on documente les penseurs et que l'on aide expressément à la vérité, d'intéresser le grand public et de le con- duire aux questions littéraires par une voie qui particulièrement le charme, par celle qu'il aime le mieux.
IV
LES CONCLUSIONS PRATIQUES.
Pour en venir aux résolutions pratiques, — car nous n'aimons guère à disserter pour le seul plai- sir, — il est souhaitable que, selon son humeur et ses moyens, ou bien l'on compose des biographies d'écrivains en elles-mêmes, dont usera ensuite la critique littéraire, ou, si l'on en est capable,
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l'on aborde d'emblée la double tâche, en entre- mêlant la biographie et la critique, en replaçant dans le cours de la vie d'un écrivain l'apparition de ses ouvrages, qui seront jugés à mesure.
Ce dernier travail plus complexe présente évi- demment un inconvénient naturel, dont n'étaient point déjà exemptes les esquisses de Sainte-Beuve : ce que l'on gagne en vérité, on le perd en clarté. Là on ne voit pas d'un coup d'œil tous les résul- tats littéraires bien alignés, mais on passe inces- samment de la biographie à la critique et des idées générales au récit. — Il est facile de pallier ce dé- savantage en accusant avec soin les conclusions littéraires partielles, formulées en cours de route, puis en les résumant dans un dernier chapitre en une conclusion littéraire générale, ou même, à l'imitation de Léon Crouslé pour Voltaire, en renversant l'ancienne proportion adoptée et don- nant les trois quarts à la vie et le reste aux œuvres. Enfin l'on pourra dresser un répertoire spécial qui aide à retrouver facilement les juge- ments littéraires dans le corps du volume.
Soit mêlée à la littérature, soit isolée d'elle, la Vie d'un écrivain doit être à la fois documentée et vivante, et n'a rien de commun, bien entendu, avec les quelques pages que l'on ose couramment mettre sous ce titre, lorsqu'on prétend étudier successivement tel homme dans « sa vie » et dans « son œuvre ». Parmi les innombrables person- nages de la pièce des Cabotins, de Pailleron, se trouve je ne sais quel auteur sous pression, qui a
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sans cesse à la bouche le nom de l'ouvrage qu'il prépare et qui l'annonce chaque fois par son titre projeté, lequel revient perpétuellement dans la pièce comme une obsession et presque comme une « scie » : Murillo, sa vie, son œuvre, parodie amu- sante d'un cliché de titre si usité et si usé, qui re- couvre ce que l'on sait, en fait de biographie : un sec catalogue de dates et de faits. Rien n'est moins vivant, rien ne répond moins à ce que ce mot si bref de Vie enferme d'admirable variété et de souple mouvement. L'on n'aboutit ainsi qu'à une image mutilée, informe et incolore de la vivante réalité.
En ce qui regarde les écrivains, la littérature biographique du 19^ siècle (pour ne pas remonter au delà), sans être très riche, présente un certain nombre d'essais honorables. Le premier repré- sentant en est le baron Walckenaer : il donna, en 1820, une Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, qui connut quatre éditions. Ensuite il publia V Histoire d'Horace (deux éditions, 1840 et 1858) et, avec son agréable mais digressive érudition, il entassa des Mémoires touchant la vie et les écrits de la marquise de Sévigné, cinq volumes qui ne la conduisent que jusqu'à l'année 1680, seize ans avant sa mort (1).
A la suite de Walckenaer, nous devons citer Amable Floquet, qui, d'une plume malheureu-
(1) Ils eurent trois éditions. M. Aubenas publia un sixième vo- lume, mais qui complète les années précédentes, et ne dépasse pas lui-même 1680.
1
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sèment lourde, mais admirablement conscien- cieuse, rassembla des Etudes sur la vie de Bossuet, d'abord en 1855, jusqu'au préceptorat du Dauphin, qu'il présenta neuf ans plus tard (1864). Il reste encore vingt-deux ans à étudier de la vie du grand évêque. Tels sont ceux que l'on pourrait appeler les professionnels de la biographie littéraire.
Ce genre fut également cultivé par des litté- rateurs proprement dits, plus hommes du monde, la plume à la main, je veux dire d'une psychologie plus flexible et plus fine, et qui s'y révélèrent des maîtres : ce furent Victor Cousin et Sainte-Beuve, qui ne s'aimaient pas, mais qui servirent avec éclat l'un et l'autre la cause de la biographie.
L'on sait le brillant succès, mélangé d'un peu d'ironie, que remportèrent les monographies des grandes dames du 17*" siècle, M""^^ de Hautefort, de Sablé, de Longueville, etc., dont s'était éprise la laborieuse vieillesse du philosophe.
Cependant, Sainte-Beuve poursuivait sans relâche sa vaste entreprise de biographies litté- raires, ou plus exactement, de biographies d'écri- vains, dont une partie s'intitule, à juste raison : « Portraits littéraires » : ce sont bien des portraits, en effet, de délicates miniatures que, selon la méthode à la fois biographique et littéraire exposée plus haut, il parfaisait à petites touches, grâce aux nuances infinies de son vocabulaire, trempé aux finesses savoureuses et pittoresques de son maître Montaigne, à qui il emprunte, entre autres choses, l'aimable coutume du redoublement
2*
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d'expression du seizième siècle, mais en y rem- plaçant, lui, les deux mots synonymes par deux termes voisins, artistement gradués (1). Voilà cinquante ans que ces délicates petites œuvres servent à bon droit, sinon de modèles, au moins d'inspiratrices, à quiconque se mêle ou de bio- graphie ou de littérature. Mais reconnaissons que la finesse du critique ne va point sans préciosité, son tact sans tâtonnements, son goût des auteurs, petits ou minces, sans un fâcheux défaut de sympathie à l'égard des grands : n'osa-t-il pas écrire un jour ce véritable blasphème, qu'il n'était pas fâché « de tous les soufflets donnés à de grands noms (2) » ! Aussi convient-il, en tenant compte, d'ailleurs, des multiples progrès de l'éru- dition, de reprendre certaines études sournoises de Sainte-Beuve pour les élargir, la plupart de ses fins médaillons pour les agrandir et en faire des portraits en pied, bon nombre de ses pastels bio- graphiques pour les pousser à de véritables et complètes peintures, où une lumière plus franche
(1) Par exemple, Montaigne dira couramment : « ... Ils étaient régris et gouvernés par certaines polices et coutumes particu- lières... » Sainte-Beuve redouble aussi l'expression, mais en la graduant toujours : «... Les mœurs politiques anglaises se rele- vèrent patriotiquement et se retrempèrent avec Chatham... ; le côté positif et calculateur de 1 esprit anglais... », etc.
(2) Il ne le dit pas tout à fait aussi crûment, car il est toujours exquisement enveloppé, même dans ses blasphèmes : « Cousin, « écrit-il. dit, en parlant du livre de de Maistre contre Bacon : « Je ne lui aurais pas donné ce soufflet moi-même, mais je ne suis " pas fâché qu'il l'ait reçu » C'est ce qu'on dirait, si on Tosait, « de tous les soufflets donnés à de grands noms. » {Lundis, t. XI, p. 479.)
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et plus vive osera s'épandre sur les œuvres.
On ne le fit guère à la fin du 19® siècle, où l'on conçut généralement les biographies litté- raires selon deux méthodes bien différentes que nous appellerons volontiers, l'une chartiste, et l'autre intellectuelie. Ceux-ci accumulaient do- cuments sur documents, les uns au bout des autres, entremêlant les faits d'une vie avec des dissertations sur l'authenticité des sources bio- graphiques, sans séparer ces éléments divers, et un pareil agrégat, d'ailleurs très instructif, ils osaient l'appeler Vie de tel écrivain, n'ayant oublié qu'une chose, c'est de faire passer dans tous ces matériaux morts ou au moins arides, le courant de la vie. Le type du genre se trouve réalisé dans la plupart des « Vies » d'écrivains qui sont en tête des éditions savantes de la collection des « Grands Ecrivains de la France (1) ». D'autres, moins patients, les critiques intellectuels que nous avons décrits plus haut, ne se servent guère de quelques grands traits biographiques que pour donner une brillante unité, assez facile et factice, à leurs expertes analyses littéraires.
Veut-on avoir, par un souvenir personnel, une idée de la difficulté qu'ont ces messieurs à con- cevoir la biographie ? Nous exposions un jour nos idées à l'un d'eux, et non des moindres. « Il y a <( des vies d'écrivains intéressantes, reprit-il, mais « il en est qui ne le sont pas. Voyez celle de Bour-
(1). A la librairie Hachette.
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« daloue, dont la vie est tout bonnement celle « d'un bon religieux. » — De loin, de très loin, peut-être de la région où l'on plane. Mais, vue de près, croit-on que la vie de Bourdaloue est la même chose que celle de son confrère, le P. La Chaise, ou celle du P. Porée identique à celle de dom Mabillon ? ou encore celle de M. de Meaux, un « bon évêque », pareille à celle de M. de Cambrai, qui fut, sans doute, un « bon évêque », lui aussi?
A côté de la méthode « chartiste », très fasti- dieuse, et de la méthode « intellectuelle », très cavalière, il y a sûrement place pour une autre qui a d'ailleurs donné, depuis quelques années, plusieurs œuvres de valeur. Il s agit de la biogra- phie, à la fois érudite et vivante, dont voici à peu près la recette : rassembler consciencieusement tous les documents biographiques que l'on peut se procurer, dans les généalogies, registres d'état civil, minutes de notaire, archives publiques et privées, traditions orales, etc. ; dépouiller, à ce point de vue, les œuvres de l'auteur et tout ce qui a été écrit sur lui, en France et à l'étranger, sans négliger les contributions des sociétés provin- ciales, qui éclairent souvent d'une façon fort précise des points particuliers ; visiter soi-même les lieux où a vécu son héros, les pays et les demeures où il a séjourné, les paysages qu'il a eus sous les yeux, étant enfant, à l'âge où se forme pour toujours la toile de fond de l'ima- gination et de la mémoire, car il faut porter tout
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spécialement la lumière sur la naissance et aussi, beaucoup plus qu'on ne le fait généralement, sur Venfance, l'homme adulte dépendant sans doute, pour une bonne part, de ses prédispositions héré- ditaires et aussi de ses premières impressions (1), — de tous ces matériaux rapportés de partout à pied d'œuvre, soigneusement triés d'avance et classés dans l'ordre chronologique, faire une cons- truction d'ensemble, qui sera nécessairement har- monieuse si elle reproduit la vie. L'on sera frappé des périodes qui se marquent d'elles-mêmes dans l'existence que l'on étudie, et, se prêtant aux groupements naturels des faits, sans les violenter, on les présentera aisément en autant de a ta- bleaux ») correspondants. Malgré la diligence de l'information, il manquera fatalement quelques pierres à l'édifice : celles-là, quand il sera pos- sible, on les restituera, non point par des hypo- thèses fantaisistes à la Renan (2), mais selon le maximum de vraisemblance et en se défiant de son imagination, à peu près comme les architectes tentent des « restaurations », par leurs dessins, de monuments antiques qui ne nous sont point par-
(1) Nous avons à présent, pour ces sortes d'excursions, un guide précieux et infatigable en M. André Hallays, qui parcourt, depuis quelques années, toute la France littéraire et artistique £n flânant. Lire, sous ce titre, ses chroniques hebdomadaires du vendredi dans les Débats. Il en a déjà réuni un certain nombre en volume : A travers la France (Touraine, Velay, Normandie, Bourgogne, Provence). Perrin, 1903. Nous attendons les autres volumes.
(2) Voir l'étude que nous en avons faite dans la Quinzaine du 16 décembre 1902, Renan et les Etudes de littérature chrétienne, p. 433-455.
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venus intacts. Il en résultera une œuvre assurée par ses fondations érudites, imposante par son aspect, mais plaisante à contempler, chaude à l'œil, colorée, vivante en un mot, qui sera non point certes la vie de l'écrivain elle-même, mais la perspective vraie et naturellement artistique de cette vie.
Si, tentées par une pareille œuvre, des plumes de bonne volonté cherchaient à quel sujet précis s'appliquer, il leur faudrait d'abord établir le bilan total de la littérature biographique méritant ce nom : pour les grands écrivains l'on serait vite au bout du compte. Nous n'avons pas de Vie de Corneille, pas de Vie de Racine, pas de Vie de Boileau. Pour Molière nous possédons au moins le livre de Gustave Larroumet : La Comédie de Molière, V auteur et le milieu. Depuis 1904, nous pouvons lire un vrai tableau de la vie de Pascal dans les 200 pages où M. Boutroux le fait revivre avec ses pensées et ses crises morales presque jour par jour. Nous avons cité Walckenaer pour M""^ de Sévigné et pour La Fontaine : pour ce dernier, il y faut joindre, dans le genre réduit, le pénétrant récit de M. Georges Lafenestre dans la collection des « Grands Ecrivains français » (1). Si nous ajoutons le gros volume de M. Etienne Allaire sur La Bruyère dans la maison de Condé,
(1) La série de volumes de 200 pages, à la librairie Hachette (ne pas confondre, par suite d'une fâcheuse ressemblance de titres, avec la collection des « Grands Ecrivains de la France », qui se compose d'éditions savantes et que nous avons signalée tout à l'heure).
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nous serons, sauf erreur, bien près d'avoir cité tout le principal, pour le l?'' siècle (11.
Le 18®, au moins dans ses chefs, semble mieux partagé, puisque nous possédons les huit volumes de Desnoiresterres sur Voltaire et la Société française au dix-huitième siècle, qui en est à la seconde édition, sans compter l'ouvrage, plus serré, de Léon Crouslé, que nous avons cité plus haut, l'excellente Histoire des Travaux et des Idées de Buffon, par Flourens, les deux volumes de M. Baudouin sur la Vie de Jean- Jacques Rousseau, et M. Maurice Souriau, par sa pénétrante étude sur les manuscrits du Havre, vient de renouveler, de fond en comble, la bio- graphie de Bernardin de Saint-Pierre (2). Point n'est surprenant que la galerie biographique des écrivains du 19" siècle reste presque toute à com- poser. Il était juste qu'un très heureux péristyle fût édifié tout d'abord par M. G. Michaut, qui vient d'appliquer en grand au critique lui-même sa propre méthode dans la thèse de doctorat, déjà indiquée : Sainte-Beuve avant les « Lundis ». Essai sur la formation de son esprit et de sa mé-
(1) Nous serait-il loisible de mentionner en note l'Histoire anec- dotique et critique de la Vie et des Œuvres de Racan (couronnée par l'Académie française), par laquelle nous nous sommes essayé, après dix ans de recherches, à donner la pratique de la méthode, avant d'en esquisser ici la théorie ? Nouvelle édition un peu abrégée: Un Gentilhomme de lettres au dix-septième siècle.' hihvairie Armand Colin)
(2) Maurice Souriau, professeur de littérature française à l'Uni- versité de Caen : Bernardin de Saint-Pierre, d'après ses manuscrits. Paris, Société française d'imprimerie et de librairie, 1905.
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thode critique. Enfin, si quelque incrédule doutait encore de l'utilité scientifique et morale des œuvres de ce genre et du crédit qu'elles peuvent, bien traitées, rencontrer auprès de nos contem- porains, il n'a qu'à méditer sur le récent et éclatant succès de la belle Vie de Pasteur, en 700 pages, par M. René Vallery-Radot (1).
La lice est donc ouverte. Et l'on jugera peut- être que, pour stimuler les coureurs, l'heure n'est point mal choisie que celle où sonne le centenaire de la naissance de Sainte-Beuve. Ces fêtes n'au- ront pas déjà été perdues si elles peuvent ramener les lectures du public instruit, celles des jeunes filles et des femmes du monde, ces grandes dévo- reuses de livres, vers le bréviaire de délicatesse qu'est la collection des Lundis : là dorment des trésors de jouissances artistiques et instructives, qui ne demandent qu'à reprendre vie plus souvent, dans un tête-à-tête plein de charme. Non seule- ment on y apprend, non seulement on s'y délecte, mais l'on a encore, avec un guide aussi subtil, l'impression ou au moins l'illusion toujours douce de devenir soi-même plus intelligent, un peu ce qu éprouvaient nos pères lorsqu'ils frayaient avec les poésies d'Horace, cet autre maître de Sainte- Beuve : c'est que, dans la compagnie du critique, l'on sent inconsciemment sa propre faculté d'ana- lyse poussée sans effort au maximum, — au
(1) 7« édition, librairie Hachette, 1901.
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maximum de la pénétration, au minimum des parcelles d'objets pénétrés.
Ceci serait sans doute un grand bien. Mais c'en serait encore un, non moins appréciable, si beau- coup de jeunes gens, ou mieux déjeunes hommes, car ceux-ci auraient déjà récolté un peu de l'expé- rience de la vie, mettaient leur pioche d'or vacante à l'œuvre de la biographie littéraire pour en dégager le filon encore si près d'être neuf. Les jeunes gens, d'ailleurs, peuvent commencer leur tâche : ils ne la termineront vraisemblablement que jeunes hommes. Dans l'atelier intellectuel de la France, beaucoup de ceux qui ne réclament que du travail n'ont qu'à se diriger de ce côté : ils trouveront, à leur choix, bien des écrivains qui attendent leur biographie ; ils rencontreront là une belle besogne humaine et sérieuse, qui les prendra tout entiers, car elle exigera d'eux, en même temps, toute leur érudition critique de savants et toute leur obser- vation aiguë de moralistes, et ils auront cons- cience, eux, les romanciers vrais, de faire une œuvre tout aussi utile que leurs frères de la fiction. Sainte-Beuve présidera de loin à ce vivant et puissant labeur, encore que, dégoûté par les exemples de Victor Hugo et de Lamennais, il ait fermement honni la race des disciples (1) : mais les siens seront des disciples posthumes, et puis fort indépendants, on le voit, puisqu'ils aspireront à continuer et aussi à compléter le maître. Non
(1) Lundis, t. XI, pensées xxvi et xxvii, portrait de Phanor.
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pas, sur ce point vaincus d'avance, qu'ils espèrent lutter de délicatesse avec lui ; mais cette délica- tesse, faute de fermes croyances morales, a trop souvent quelque chose de las, d'incomplet, de trop court et comme d'étriqué (1). Aussi les débu- tants de la biographie, en tournant les yeux vers les Champs-Elysées de la gloire, ne doivent compter que sur un sourire assez sceptique venant du vert boqueteau où aimablement règne, séparé pour sa peine des génies qui le boudent un peu et condamné à la société des talents de mi-côte, — ce prince de la finesse française, à qui il n'a manqué qu'une grande âme.
N, B, — Comme il semble désirable que les chaires similaires des universités de province aient, autant que possible, leur spécialité, cha- cune, nous pouvons affirmer que les débutants de la biographie rencontreront, pour peu qu'ils le cherchent, l'appui le plus sympathique et le plus fraternel dans la chaire de littérature française de l'Université de Poitiers.
13 janvier 1905.
(1) On le voit assez dans les conversations de la fin de sa vie, sténographiées, au jour le jour, par les frères Goncourt, qui d'ailleurs ne l'aiment pas : consulter notamment, grâce à la table alphabétique, le 2'^ volume du Journal des Goncourt ^1862- 1865), Eug. Fasquelle, 10^ mille, 1904.
PREMIERE SERIE. - 17e SIECLE
MALHERBE
(1555-1628)
MALHERBiE ET SON ŒUVRE (1)
La poésie française a subi, en somme, dans le cours de son histoire, trois influences prépondé- rantes, qui en marquent les trois « tournants » : Ronsard en 1550, Malherbe en 1610, Victor Hugo en 1830. Le premier et le dernier furent de grands
(1) Nous tentons cette synthèse sur Malherbe en tenant compte, bien entendu, des nombreuses contributions qui ont été données sur le poète depuis vingt ans et dont voici les principales : 1888, E- Roy : Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux, publica- tion de la première pièce de Malherbe, jusque-là inédite ; -■ 1890, A. Gasté : La Jeunesse de Malherbe, brochure ; — 1891, G . Allais: Malherbe et la Poésie française à la fin du XVI^ siècle ; F. Brunot : La Doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur Desportes, thèses ; — 1893, L. Arnould : Anecdotes inédites sur Malherbcy
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poètes en même temps que de grandes influences : l'on n'en peut pas dire autant de Malherbe, dont l'action décisive fut servie par sa volonté et par les circonstances plus que par son génie.
LA POÉSIE FRANÇAISE EN 1605.
En l'année 1605, date de l'arrivée de Malherbe à Paris, deux poètes dominaient au Parnasse fran- çais : la royauté s'y trouvait aimablement exercée par un sexagénaire, qui jouissait avec délices de l'automne de son talent et des beaux restes de ses revenus. Sans être probablement jamais entré dans les ordres, Philippe Desportes avait ample- ment profité du fléau de la commende, et s'était
brochure; M. Souriau : La Versification de Malherbe^ inséré dans l'Evolution du vers français au XVH^ siècle; — 1895, abbé Bour- RiENNE : Malherbe, Points obscurs et nouveaux de sa vie normande; — 1896, A. Gasté : Malherbe concessionnaire de terrains à bâtir sur le port de Toulon, brochure ; — 1897, le même : Le Portrait de Malherbe. La Maison de Malherbe à Caen, brochure ; Duc de Bro- GLiE : Ma/Aerfce (collection des Grands Écrivains français) ; — 1898, L. Arnould : Honorât de Bueil, seigneur de Racan. Histoire anec- dotique et critique de sa vie et de ses œuvres, thèse; — 1899, Jules Lair : Recherches sur une maison où demeura Malherbe, brochure ; Durand -Lapie et F. Lachèvre : Deux homonymes au XVI I^ siècle : François Maynard et François Maynard ; — 1901, F. Lachèvre: Bibliographie des Recueils collectifs de Poésies, de 1597 à 1635 ; — 1902, L. Arnould : Racan en Touraine, brochure illustrée ; — 1904, A. CouNSON, Malherbe et ses sources, fascicule XIV de la Bibl. de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liég etc.
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VU abbé des Vaux de Cernay, de Tiron et de Josa- phat près de Chartres, de Bonport en Normandie, avec lame la moins abbatiale de l'univers ; il y avait joint un bon canonicat à la Sainte-Chapelle, en tout deux cent mille livres de rentes de la mon- naie actuelle. — Pauvre Gringoire, tes succes- seurs ont fait des pas de géant, toi qui n'avais pour tout bien que ton pourpoint en loques I
A vrai dire, pendant la dernière guerre civile, notre abbé avait perdu quelque chose de sa... cein- ture dorée, et, dans ses négociations avec Sully et le Bon Roi, n'avait réussi à sauver que deux abbayes sur quatre. C'était assez pour le mainte- nir dans la bonne humeur souriante, avec laquelle il côtoyait depuis quarante ans les intrigues de sang, depuis le jour où la fortune s'était, ;;cur la première fois, offerte à lui sur le pont d'Avignon ; — assez pour garder sa table savoureuse ouverte à tout venant parmi les poètes. Cette gracieuse nature, qui sut traverser élégamment le siècle le plus honteux de notre histoire, avait encore affiné sa grâce native au contact de l'Italie, où son pre- mier patron, Tévêque du Puy, avait tout d'abord emmené ses vingt ans. Le jeune homme en avait rapporté, pour l'acclimater en France pendant toute sa vie, une douceur brillante, qui n'a jamais été atteinte chez nous par un autre poète. On en jugerait bien par son agile PWére au sommeil, qui débute ainsi :
Somme, doux repos de nos yeux, aimé des hommes et des dieux.
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Fils de la Nuit et du Silence, qui peut les esprits délier, . qui fait les soucis oublier, endormant toute violence,
... Clos mes yeux, fais-moi sommeiller,
je t'attends sur mon oreiller,
où je tiens la tête appuyée ;
je suis dans mon lit sans mouvoir,
pour mieux ta douceur recevoir,
douceur dont la peine est noyée.
... Un petit ruisseau doux coulant a dos rompu se „va roulant, qui t'invite de son murmure ; et l'obscurité de la nuit, moite, sans chaleur et sans bruit, propre au repos de la nature...
Avec délicatesse aussi le courtisan avait goûté la campagne, où venaient fidèlement le rejoindre ses quartiers de rentes, et il y a bien de la ver- dure dans les pièces qu'il a réunies sous le nom de Bergeries :
0 bienheureux qui peut passer sa vie entre les siens, franc de haine et d'envie, parmi les champs, les forêts et les bois, loin du tumulte et du bruit populaire, et qui ne vend sa liberté pour plaire aux passions des princes et des rois ! etc..
Enfin, dans les premières années du 17^ siè- cle, Desportes, à l'âge où le diable a coutume de se faire ermite, mettait la dernière main à ses Poésies chrestiennes, où il chantait, non sans bon- heur, la miséricorde infinie de Dieu, sur laquelle il éprouvait tant le besoin de compter :
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....Fais rentrer dans le parc ta brebis égarée, donne de l'eau vivante à ma bouche altérée, chasse l'ombre de mort qui vole autour de moi. Tu me vois nu de tout, sinon de vitupère [de crime] : je suis l'enfant prodigue, embrasse-moi, mon père ! je le confesse, hélas ! j'ai péché devant toi.
Pourquoi se fût offert soi-même en sacrifice ton enfant bien-aimé Christ, ma seule justice ? Pourquoi par tant d'endroits son sang eût-il versé, sinon pour nous, pécheurs, et pour te satisfaire ? Les justes, ô Seigneur, n'en eussent eu que faire, et pour eux son saint corps n'a pas été percé...
O Dieu ! toujours vivant, j'ai ferme confiance qu'en l'extrême des jours, par ta toute-puissance, ce corps couvert de terre, à ta voix se dressant, prendra nouvelle vie et, par ta pure grâce, j'aurai l'heur de te voir, de mes yeux, face à face, avec les bienheureux ton saint nom bénissant (1).
De dix ans plus jeune, du Perron s'était misa l'école poétique et politique de Desportes, si bien que, sur ses conseils, ce fils de ministre protes- tant avait « laissé là le protestantisme, opinion dangereuse, lui avait dit l'abbé de Tiron, — qui vous éloigne de la prospérité », et, du coup, il était devenu évêque d'Evreux et cardinal. Ses stances amoureuses, ses paraphrases de Psaumes, ses strophes monarchiques sonnent assez bien, et Henri IV le préférait à Desportes, qui avait ou- vertement servi la Ligue. Mais dans ce tempéra- ment combattif la politique, la polémique même
(1) Plainte y « Des abiines d'ennui..». »
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l'emporta vite sur la poésie, et le poète en lui fut supplanté par le disert négociateur des conclaves et par l'orateur capable de soutenir, sept jours entiers, des conférences contradictoires avec les protestants .
Pour son second en poésie, Desportes recon- naissait lui-même le prêtre Jean Bertaut, qui était un peu plus jeune que lui, mais légèrement plus âgé que du Perron. Avec un sérieux qui n'excluait pas la fiction ni le sentiment, Bertaut composait des « Discours » en vers suivis, à savoir de petits poèmes épiques de quatre à cinq cents vers, quel- quefois plus, sur les principales actions royales, et sa coutume est de s'exprimer en des périodes un peu gauches, qui ne manquent ni de précision, ni de vie. Il parle ainsi de la mise en bière d'Henri III :
Hélas, il me souvient que, quand son pâle corps
fut mis à reposer en la couche des morts,
j'entrai dedans la chambre où le plomb qui l'enserre
gisait sans nulle pompe, étendu contre terre,
pendant que l'artisan, à cet œuvre empêché,
de maint ais résonnant, l'un à l'autre attaché,
formait la triste chambre où la fatale marque
des fourriers de la mort logeaùt ce grand monarque.
Et lors ramentevant [repensant] que celui dont les os
dormaient entre les vers dedans ce plomb enclos,
naguère était au monde et mon Prince et mon maître,
celui dont tout mon heur se promettait de naître,
et de qui le trépas me venait de ravir
l'espoir de tout le bien qu'à le suivre et servir
j'avais pu mériter d'un cœur si débonnaire, —
je vis perdre à mes sens leur usage ordinaire,
d'un tel coup de douleur dedans l'âme frappé
par le triste penser qui m'avait occupé,
MALHERBE 61
que presque évanoui je tombai sur la place, en pâleur d'une pierre, en froideur de la glace, et tel qu'aux yeux humains se ferait admirer un marbre qu'on oirrait gémir et soupirer...
C'était là comme la monnaie de la Franciade ; d'ailleurs, cette génération poétique, qui avait Desportes à sa tête, se réclamait de Ronsard, mais elle commençait de faire une mise au point assez sage des projets tumultueux de la Pléiade ; elle avait renoncé, par exemple, à Tode pindari- que, à l'épopée et aux termes gréco-latins, et nous ne doutons point, pour notre part, que la poésie française n'eût ainsi trouvé peu à peu sa voie et accompli son évolution, doucement et sans se- cousses, dans le sens de la vérité, c'est-à-dire dans celui des tendances nationales. Mais un homme se rencontra, qui soudain brusqua cette évolution, l'avança de cinquante ans, et par son enseigne- ment, par ses boutades, par l'autorité tranchante de toute sa personne, par ses œuvres même, cons- titua définitivement l'école classique française.
II
LE CHEMINEMENT DE MALHERBE VERS LA COUR.
François de Malherbe employa trente ans à par- venir de Caen au Louvre, en passant longue- ment par la Provence, et il y mit cette opiniâtre ténacité qu'il devait témoigner dans sa réforme.
QUELQUES POÈTES. 2**
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Il sortait d'une vieille famille normande, qui remontait authentiquement aux compagnons de Guillaume le Conquérant et qui, depuis, était tombée dans la robe : son père, conseiller au pré- sidial de Caen, se fit construire en ville une mai- son, qui existe encore, et il prit soin d'orner le dessous des lucarnes des principaux écussons sculptés de la famille. Le poète lui-même tenait à ses rougeoyantes armoiries « d'argent à six roses de gueules, semé d'hermines de sable sans nom- bre », c'était là proprement le blason des Malherbe de Saint-Aignan (1).
Il termina ses études par deux ans passés dans les universités allemandes de Baie et de Heidel- berg, ce qui était alors bien original ; puis, refu- sant la succession de la charge paternelle, il prit le parti de quitter la Normandie. Il dédaignait la carrière de magistrat, à laquelle il préférait de beaucoup celle des armes ; l'humeur batailleuse de ses ancêtres fermentait en lui ; il jouait tout jeune au gentilhomme d'armes, et, à son retour d'Allemagne, prononçait des discours dans les écoles publiques, l'épée au côté. De plus, sans posséder de très chaudes convictions catholiques, il avait vu avec « déplaisir » son père « se faire de la religion >>, et piller même, à la tête d'une bande d'énergumènes, l'abbaye de Troarn, ce qui ne devait pas empêcher ce digne sectaire de finir marguillier de l'église Saint-Etienne-le-Vieil,
(1) L'on en peut voir une belle planche coloriée dans l'Album de la grande édition de Malherbe, par L. Lalanne (chez Hachette).
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tant, à cette lamentable époque, les sincères croyances religieuses étaient rares.
Le jeune homme part donc, à vingt et un ans, pour Aix, à la suite d'un prince du sang, Henri d'Angoulême, grand prieur de France, amiral des mers du Levant et gouverneur de Provence, à qui il sert de premier secrétaire, mais un secré- taire qui a la main quelquefois à la plume, sou- vent au pommeau de l'épée.
Bientôt « il s'insinue aux bonnes grâces » d'une jeune veuve, Madeleine de Coriolis, qui avait perdu ses deux premiers maris et qu'il épouse en troisième : elle était fille d'un président au Parle- ment de Provence, qui, lui, avait convolé quatre fois. L'hymen faisait rage en cette famille.
Après dix ans de séjour dans le Midi, en 1586, Malherbe revient à Caen, où il apprend la mort de son protecteur provençal, tué dans un duel tragique, et le ménage vivote péniblement en Nor- mandie, « sans aucun secours de sa maison », écrit le poète avec mélancolie, « que peut-être un tonneau de cidre ». Les honneurs de l'échevi- nage ne peuvent compenser pour lui les difficul- tés des relations de famille, et il se décide en 1596 à retourner avec sa femme dans ce cercle de re- lations et d'amis qu'il a laissés à Aix, et où il retrouve vraiment une seconde patrie.
La magistrature en est le centre, comme il arri- vait alors dans les villes parlementaires. A la tête des réunions d'esprit apparaît le premier président du Parlement d'Aix, Guillaume du Vair ,
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qui s'applique, par la théorie et la pratique, à faire monter le niveau de « l'éloquence française ». Là, Malherbe rencontre encore les précieuses amitiés du gentilhomme François du Périer et du jeune Claude Peiresc, qui a renoncé à s'asseoir sur le siège occupé par son père pour pouvoir s'adonner librement à la collection et à l'étude de tous les documents d'histoire, de littérature, de numismatique, d'histoire naturelle, qu'il fait venir de l'Europe entière, — un des esprits les plus modernement curieux de l'ancien régime.
Dans ce milieu notre poète acheva de mûrir son goût, vers les quarante ans, et, certes, il en avait besoin : à cet égard encore il n'arriva point d'em- blée au but. A vingt ans, il avait commis une élégie en cent soixante vers sur la mort prématurée d'une jeune Gaennaise, nommée Geneviève Rouxel, nièce d'un de ses professeurs de droit de l'Uni- versité. Les Larmes du sieur de Malherbe n'étaient qu'une faible imitation de Desportes, qu'il avait rencontré à Gaen. Plus tard, il rougit de ce délit de jeunesse, dont on n'a découvert la preuve, le texte même de la pièce, qu'en 1888.
Lors de son retour en Normandie, Malherbe, privé de protecteur, avait eu l'idée d'envoyer à Henri III un poème de quatre cents vers, intitulé Les Larmes de saint Pierre et imité de l'un des mo- dèles favoris de Desportes, le contemporain ita- lien Luigi Tansillo. On le voit, notre homme, doué de peu de sentiment, ne cessait cependant de répandre en ses premiers essais des larmes poé-
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tiques. Celles de saint Pierre contiennent encore bien du mauvais goût, mais en même temps de la ( fermeté dans les images et dans la structure des strophes. Celle-ci, bien connue, sur les Saints Innocents, offre l'exemple d'un tel mélange :
Ce furent de beaux lis, qui mieux que la nature, mêlant à leur blancheur l'incarnate peinture que tira de leur sein le couteau criminel, devant que d un hiver la tempête et l'orage à leur teint délicat pussent faire dommage, s'en allèrent fleurir au printemps éternel.
Le roi donna au poète un cadeau de 500 écus, qui lui fit momentanément du bien, mais ne lui pro- cura point encore la situation officielle qu'il rêvait à la Cour.
Les progrès réalisés lentement, mais sûrement, par Malherbe, s'aperçoivent bien dans les célèbres Stances de consolation qu'il adressa à M. du Périer sur la mort de sa fille, en 1599. Le commence-i ment sonne avec cette vivacité d'apostrophe où l'auteur se plut toujours et qui rappelle ici le fa-' meux exorde de Cicéron : « Jusques à quand enfin abuseras-tu de notre patience, Catilina ! »
Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle?
et les tristes discours que te met en l'esprit l'amitié paternelle,
l'augmenteront toujours?
Mais sur les vingt et une strophes de la pièce, quatre seulement, hélas ! sont complètement belles : ce sont celles où le poète exprime forte -
2***
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ment le lieu commun de la fatale loi de la mort ; les autres sont bien froides, où il passe en revue les exemples de Tithon, Pluton. Archémore, Priam, François P"^, — lui-même enfin, qui a eu le malheur de perdre deux enfants ; ici peu s'en faut qu'il ne révolte notre sentiment moderne :
De moi, déjà deux fois, d'une pareille foudre
je me suis vu perclus, et deux fois la raison m'a si bien fait résoudre
qu'il ne m'en souvient plus.
L'année suivante, la fortune envoya au poète une occasion rare : la jeune reine florentine Marie de Médicis, qui venait de débarquer à Marseille, passa par Aix pour aller épouser à Lyon son royal fiancé, occupé par le soulèvement de la Bresse et du Bugey. François du Périer présenta à la prin- cesse Malherbe, qui venait de composer en son honneur une ode de bienvenue : c'est cette noble pièce, dont le début retentit comme un appel de trompettes :
Peuples, qu'on mette sur la tête tout ce que la terre a de fleurs ; peuples, que cette belle fête à jamais tarisse nos pleurs ; qu'aux deux bouts du monde se voie luire le feu de notre joie, et soient dans les coupes noyés les soucis de tous ces orages, que pour nos rebelles courages les dieux nous avaient envoyés. ^-^
Mais Marie de Médicis, à cette date, « n'avait encore, dit un contemporain, ni intelligence ni
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connaissance de la langue française ». Malherbe se contenta de publier son ode, et de nouveau attendit.
A Lyon, Bertaut à son tour célébra la reine en un (( Chant nuptial » de rythme massif qui con- tient plusieurs beaux accents. Nous devons croire que, d'Aix à Lyon, Marie avait fait quelques pro- grès dans la langue française, car Bertaut lui fut attaché aussitôt, en qualité d'aumônier.
Cependant on parla de Malherbe au roi. Ce fut son compatriote normand, le cardinal du Perron, qui s'en chargea, après avoir lu certainement les dernières pièces du poète. Henri IV l'admettait dans sa familiarité et jouait couramment avec lui aux échecs : un jour il lui demanda s'il ne faisait plus de vers : « Sire, répondit le cardinal, depuis « que vous m'avez fait l'honneur de m'employer « en vos affaires, j'ai tout à fait quitté cet exercice, « et il ne faut point que personne s'en mêle après « M. de Malherbe, gentilhomme de Normandie, « habitué en Provence : il a porté la poésie fran- « çaise à un si haut point que personne n'en peut « jamais approcher. »
Informé, Malherbe attendit encore, puis se dé- cida à toujours remercier l'obligeant cardinal.
Le roi se rappelait ce nom de Malherbe, et en parlait souvent à Vauquelin des Yveteaux, pré- cepteur de son fils aîné et compatriote aussi du poète. L'esprit pratique de solidarité des Normands à cette époque ne fut certes pas étranger à l'hégé- monie qu'ils exercèrent alors, jusqu'à Corneille, dans notre littérature.
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Toutes les fois que le roi parlait de Malherbe à des Yveteaux, continue Racan dans les Mémoires pour la vie de son maître, le poète de Cour lui offrait de le faire venir de Provence ; « mais le roi, « qui était ménager, craignait que, le faisant venir « de si loin, il serait obligé de lui donner récom- « pense, du moins de la dépense de son voyage ».
Les choses traînèrent ainsi pendant trois ou quatre ans, lorsque, au mois d'août 1605, Mal- herbe fit le voyage de Paris avec du Vair et Pei- resc : il était appelé à Caen pour ses affaires par- ticulières. L'officieux des Yveteaux prévient aussitôt le roi, qui envoie quérir le voyageur. Malherbe est accueilli avec bienveillance et reçoit une commande de vers pour le voyage militaire que Henri IV s'apprête à faire en Limousin et en Auvergne
A son retour, le roi trouva les vers « si admi- rables » qu'il commanda à son grand écuyer, M. de Bellegarde, « de garder le poète jusques à « ce qu'il l'eût mis sur l'état de ses pensionnai- « res. M. de Bellegarde lui donna sa table, et « l'entretint d'un homme et d'un cheval, et mille « livres d'appointements », et le fit nommer bientôt gentilhomme ordinaire de la chambre du roi.
Enfin le poète de cinquante ans avait achevé sa laborieuse montée jusqu'à la Cour, et de là, len- tement mûri par toutes les difficultés essuyées, il allait faire, de haut, la leçon à la poésie française.
MALHERBE 69
HI
MALHERBE PEDAGOGUE.
A peine installé à Paris, le nouveau venu de Provence fut invité à la table hospitalière de Des- portes, qu'il connaissait de longue date et qu'il avait commencé par imiter. Avec leurs neuf années seulement de distance, ils étaient de complexion totalement différente : l'un apportait une verdeur et une énergie restées longtemps sans emploi et maintenant impatientes de se produire; l'autre vieillissait en paix, venant de mettre la dernière main à une nouvelle édition de ses Psaumes et jouissant de la considération générale des poètes, qu'il continuait à traiter grandement dans sa mai- son de Vanves. Malherbe s'y rendit donc en com- pagnie de Mathurin Régnier, neveu de l'amphi- tryon. Desportes le reçut, à son ordinaire, « avec grande civilité » : le potage était servi, mais sou- dain le vieux poète songe à offrir à son hôte un exemplaire de sa nouvelle édition des Psaumes et se met en devoir de monter en sa chambre pour l'aller quérir. « Je les ai déjà vus, réplique Mal- « herbe, cela ne vaut pas que vous preniez la (( peine de remonter, et votre potage vaut mieux « que vos Psaumes. »
Desportes était trop courtois pour relever la
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boutade, un peu dure. Le déjeuner se fit dans un profond silence : sitôt terminé, les convives se séparèrent. Desportes n'en continua pas moins à vivre paisiblement les derniers mois de son exis- tence ; mais Régnier, dans la fougue de sa jeu- nesse, alla rimer contre l'impudent sa ix^ satire, et Malherbe s'en fut dire, à qui voulait l'enten- dre, que l'on ferait des fautes de Desportes un livre plus gros que ses poésies ; il commença lui- même ce livre, et annota, avec une prodigieuse constance d'impatience, la Diane et la Cléonice, criblant les marges de « Bourre, Superflu, Ridi- cule, Cheville, Chevillissime, etc., etc.. » Il le fit avec cette opiniâtreté que l'on apporte à insulter les dieux que l'on a jadis adorés.
Malherbe se brouillant avec Desportes, c'était là un événement littéraire plein de signification, c'était l'aimable poésie de Cour des Valois brus- quement supplantée par la fermeté classique des Bourbons : Malherbe fondait une école littéraire, tout comme Henri IV une dynastie, et cela à côté du roi et grâce à lui.
En arrivant à Paris, le législateur n'apportait nullement dans son bagage un plan d'ensemble ni un code bien lié, mais uniquement une « im- pression » très vive, plus ou moins inconsciente, touchant la poésie de ses prédécesseurs : à savoir que, si elle se montrait toujours inspirée des anciens ou des étrangers et quelquefois sublime, trop souvent elle était languissante et obscure. En un mot, elle n'était point vraiment française.
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Rendre la poésie de France réellement fran- çaise, la faire intelligible à tous ses compatriotes, et pour cela lui conférer, par tous les moyens possibles, la qualité essentielle et foncière de la pensée en notre pays, c'est-à-dire la netteté, telle sera sa mission à lui, et qu'il remplira par toutes les ressources de son énergie, quitte à se faire des ennemis partout, — sans faiblir.
Des idées proprement dites il s'occupa naturel- lement peu, du moins en ce qui concerne leur nature, repoussant seulement les fictions, ce qui est peut-être la marque d un homme qui n'est point né poète, et réclamant une certaine modé- ration dans l'usage de la mythologie, en quoi par hasard il se montra timide : quant à la variété des idées, il déclara qu'il n'en avait cure. Il veilla de beaucoup plus près à leur liaison, qu'il voulut une et forte, parce qu'il jugeait assez exactement de notre peuple par lui-même, qui était beaucoup moins un rêveur qu'un raisonneur.
L'obscurité générale, à laquelle il entendait por- ter remède, il s'avisa qu'elle procédait surtout des défauts de l'expression, c'est pourquoi sa doc- trine reposa presque toute sur la forme : il voyait même en celle-ci le critérium de la valeur des idées, et si telle idée, recherches faites, ne pouvait être exprimée par des mots bien français à son gré, c'est qu'elle ne devait pas l'être du tout. Sur ce point, Malherbe se place aux antipodes de Ron- sard, qui, lui, faisait toujours passer l'idée avant les mots.
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Dans la pratique, sa réforme fut double, métri- que et grammaticale.
Il avait r horreur des vers suivis, par réaction sans doute contre la Franciade de Ronsard et les petits poèmes héroïques de Bertaut, ou, pour mieux dire, parce qu'il sentait à merveille l'effica- cité de la contrainte pour la pensée et que, lors- qu'elle n'est pas forcée de se resserrer, — ayant l'espace infini devant soi, elle s'étend et s'étale, fluide et lâche. Aussi, en dehors de sa première poésie de jeunesse, qu'il reniait d'ailleurs, ne lui connaît-on pas une seule pièce qui ne soit partagée en strophes. La strophe est son perpétuel souci : Racan le surprend un jour occupé à payer en me- sure un ouvrier, en lui alignant deux fois 10, 10 et 5 sols, parce qu'il songe à une pièce qu'il vient de faire et où les vers sont rangés de la même sorte. Quelques années plus tard, si l'on en croit du moins le prestigieux évocateur moderne, — Rague- neau, le poète-rôtisseur, fait, sur la broche inter- minable,
le modeste poulet et la dinde superbe alterner..., comme le vieux Malherbe alternait les grands vers avec les plus petits, et fait tourner au feu des strophes de rôtis (1).
Ragueneau ne peut avoir été qu'un élève inconnu de notre poète.
Celui-ci méprise les deux genres poétiques qui s'écrivent en vers suivis, l'élégie et le théâtre, et
(1) Cyrano de Bergerac, acte II.
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il tente de leur imposer la strophe ; selon sai pittoresque image, il dédaigne de marcher, ne| rêvant que de sauter^ et il en trouve jusqu'à 1 45 façons différentes. Au contraire de ce quii devait arriver à d'autres, tels qu'André Chénier, il ne conçoit pas la poésie autrement que par stro- phes. C'est pourquoi perfectionner les rythmes existants, en inventer d'autres, telle est sa grande préoccupation. Par là il continua directement l'œuvre de Ronsard, et il la mit au point. Ainsi c'est la collaboration à distance de ces deux en- nemis, qui acheva de constituer le beau dizain de vers octosyllabes que nous avons entendu ré- sonner dans l'ode à Marie de Médicis, — cette | vraie strophe lyrique qui, émettant une première idée dans le quatrain initial, s'arrête un instant à la pause, puis s'élance en un superbe jet pro- longé qui vient s'étaler en un sizain de sonorités féminines, tout comme une belle vague qui re- tombe écumante sur la plage.^^/'
En réglementant ce rythme et les autres, en proscrivant V hiatus, en ordonnant pauses et césures, en recommandant la rime riche, qui peut, selon lui, « faire produire de nouvelles pensées », en édictant toutes ces lois sévères de la versification française, qui, au bout de trois cents ans, vivent encore, à très peu près, de quel principe s'ins- pirait le maître ? Pour nous il est manifeste qu'il entendit mettre la strophe en rapport intime avec l'attention de l'auditeur, avec la prononciation et la respiration du récitant ou du musicien. La
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poésie lyrique n'était donc pas pour lui une jouis- sance solitaire qui dût être goûtée entre initiés, et, avant de la déclamer, il n'entendait point faire reculer les profanes. A eux elle était destinée^ et il voulait que tous puissent l'entendre et en perce- voir la musique.
Il voulait encore plus énergiquement que tous puissent la comprendre et en saisir le sens. De là sa réforme grammaticale, conçue dans le même esprit pratique. Impitoyable sur la propriété des mots, il entendait que l'écrivain dît exactement ce qu'il avait l'intention de dire, sans se laisser ber- cer dans un nonchalant à peu près. L'on frémit à la pensée de ce qu'eût pu être un volume de Lamartine corrigé par Malherbe !
Il fit tout pour donner à la langue poétique le naturel. Il voulut que l'on écrivît, même en vers, comme l'on parle : tous ses ennemis s'accordent à lui reprocher d'avoir identifié la langue de la poésie et celle de la prose, ils auraient même pu ajouter celle de la prose orale. Car ceux qui lui demandaient si tel ou tel mot était ou non fran- çais, il les renvoyait ordinairement, comme on sait, aux crocheteurs du Port-au-Foin, qui char- geaient et déchargeaient les bateaux sous les fe- nêtres du Louvre : « Ce sont, disait-il, mes maî- tres pour le langage, » et il ne craignait pas de mettre une chanson populaire au-dessus de toutes les œuvres de Ronsard. Par là il n'entendait point transporter tout le parler du peuple dans la poésie
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et faire une tentative anticipée de <( réalisme », car s'il rencontre un mot vulgaire chez Desportes, il ne manque pas de le relever par la note : « plé- bée ». Mais il commence délibérément ce que va poursuivre son continuateur dans la fixation de la langue, à savoir Vaugelas.
Vaugelas n'est nullement le pédant que l'on se figure à tort, sans doute parce qu'on le fait res- ponsable du renvoi des servantes qui parlent mal, tellement l'influence de Molière reste grande sur les idées françaises. Lorsqu'il pénétrait en réalité dans les hôtels de femmes savantes, il ne louait pas sans doute les solécismes des Martines, mais haïssait encore plus les prétentions des Phila- mintes et des Bélises . Dans ses Remarques sur la langue française, de 1647, il se règle, dans le choix des mots et des tours, sur le principe du « bon usage », c'est-à-dire du bon usage parlé, que l'on trouvait à la Cour de la fin de Louis XIII et de la régence d'Anne d'Autriche.
Quarante ans plus tôt, Malherbe ne pouvait pas renvoyer au langage de la Cour, qu'il n'approu- vait point : il se croyait même la mission de la « dégasconner ». On observera qu'il ne cite pas plus l'hôtel de Rambouillet, dont il est un des premiers et des plus célèbres familiers : il invo- que le milieu où il lui apparaît que les vraies traditions du français de l'Ile-de-France se perpé- tuent sûrement, le peuple de Paris.
Il n'admettait pas pour cela dans la poésie les à peu près, les longueurs (rares d'ailleurs à Paris
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de la conversation : il s'agissait de celle-ci, mais resserrée et condensée ; il voulait, en somme, les mêmes termes et les mêmes expressions, mais adaptés à dire plus de choses et avec plus de force. Dans la profondeur de son bon sens, Malherbe fit là une très grande découverte sur le fond du génie français : c'est que « l'écriture » française doit, par sa destinée, ressembler au langage oral tout en en différant. Sur ce sauva- geon commun, l'écrivain entera sa propre pensée, qui, si elle est de vigoureuse origine, s'épanouira en fleurs rares et en fruits savoureux.
Le premier, notre poète, à sa manière, forte et hachée, donna cette théorie du naturel acquis et laborieux, et déjà « des vers faciles, difficilement faits ); : tout le 17^ siècle suivra avec sa succes- sion de chefs-d'œuvre, tous inspirés par cette même sorte de naturalisme idéalisé.
On voit que ce pédagogue, dans le fond, n'est pas plus un pédant que Vaugelas ; car il n'impose point, au nom de dogmes personnels, sa législa- tion grammaticale. Il n'est pédant que dans le ton, et comme par excès de sens commun. Sa réforme est, en réalité, une réaction démocratique contre l'aristocratie littéraire de Ronsard, mais il l'opéra avec les procédés d'un vrai dictateur.
Les deux grands critiques qui rappellent le mieux Malherbe aux 19^ et 20^ siècles ont excel- lemment résumé la grande idée de son règne. Nisard d'abord, dans son admirable chapitre P'' de l'Histoire de la Littérature française ^ définit
MALHERBE 77
l'esprit français « l'esprit pratique par excellence», la littérature française « l'image idéalisée de la vie humaine ; ou plutôt la réalité, dont on a retranché les traits grossiers et superflus », et M. Brune- tière, dans son étude sur Vaugelas, donne ce raccourci nerveux du fondement des Remarques : « Parler la langue de tout le monde, mais la parler comme personne (1). »
Cette grande réforme de la langue et de la pen- sée françaises se fît dans une petite chambre d'au- berge. Durant la plus grande partie de son séjour à Paris, le poète habita modestement un hôtel garni de la rue des Petits-Champs, à l'image Notre-Dame, sculptée dans le mur au-dessus de la porte basse : à côté logeait un maréchal-ferrant, dont le « travail » garnissait la façade ; devant se dressait un calvaire, d'où est venu le nom actuel de rue Croix-des-Petits-Champs, ainsi que l'en- seigne du marchand de vins qui occupe actuelle- ment l'angle de cette rue et de la rue du Bouloi : A la "f blanche. La maison de Malherbe était au n° 13 actuel, et une plaque, posée par les soins du Con- seil municipal de Paris, sur l'initiative du savant historien, M. Jules Lair, y a commémoré ce grand souvenir. Le poète, qui avait laissé sa famille à Aix, occupait là une chambre garnie, vraie chambre d'étudiant, dont le mobilier se composait d'un lit, un buffet, une table, sept ou
(1) Revue des Deux Mondes, 1^^ décembre 1901.
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huit chaises de paille : la pièce était éclairée par une fenêtre sur laquelle Malherbe, un jour de grand hiver, étendait trois ou quatre aunes de frise verte, l'astrakan de nos pères, tout en bou- gonnant : « Je pense qu'il est avis à ce froid qu'il n'y a plus de frise dans Paris ; je lui montrerai bien que si î » Il était là tout près du Louvre où il avait son service, à deux pas de l'hôtel de Bel- legarde où il avait sa table.
Presque tous les jours, sur le soir, il se tenait chez Malherbe une petite conférence littéraire, dont les principaux membres étaient Racan, Maynard, président au siège présidial d'Aurillac, Yvrande, ami de Racan et son compagnon des pages, le sieur de Touvant, le gros Colomby, com- patriote et ami du maître, le peintre-poète Du- monstier : c'était comme sa « classe » de poètes. Quand toutes les chaises étaient occupées, il fer- mait sa porte à l'intérieur, et si quelqu'un y venait heurter, il lui criait : « Attendez, il n'y a plus de chaires (de chaises), » disant qu'(( il valait mieux ne point les recevoir que de leur donner l'incom- modité d'être debout ».
Un jour, un habitant d'Aurillac vient agiter le heurtoir en demandant : « Monsieur le Prési- dent est-il point ici ? » Malherbe se lève brusque- ment et court répondre à l'Auvergnat : « Quel président demandez-vous ? Apprenez qu'il n'y a point ici d'autre président que moi. » Son fauteuil présidentiel est une simple chaise de paille près de la cheminée, à cause de sa naturelle frilosité et
MALHERBE 79
de sa « crachotterie » perpétuelle, qui faisait dire plaisamment à l'abondant cavalier Marini, l'hôte glorieux de la Cour à cette date : « Je n'ai jamais vu un homme si humide ni un poète si sec. »
Là Malherbe, en présence de ses disciples, an- note Desportes, barre Ronsard, méprise des Yve- teaux, (( n'estime qu'un peu Bertaut», et encore déclare qu'il fait trois vers insupportables sur quatre, loue aussi Régnier... avant la brouille, tout en lui reprochant bien des négligences, dit leurs vérités aux présents comme aux absents, aux vivants comme aux morts, fait de chacun une cri- tique minutieuse et positive, ardente et pittores- que, enfonce dans l'esprit de ses élèves, à coups de boutades et de boutoirs, sa doctrine de la Net- teté. Enfin, pour ajouter l'exemple au précepte, il lit ses propres vers (1).
IV
MALHERBE POÈTE (1605-1627)
Chose curieuse, Malherbe est l'un des seuls de nos poètes illustres qui n'ait rien composé pour le théâtre, et le seul de nos théoriciens de littéra- ture qui ne se soit même pas occupé du genre dra-
(1) L'on trouvera plus complètement exposé cet enseignement de Malherbe dans les chapitres iv et ix de notre thèse sur Racan : La Rencontre de Malherbe 1605 et Racan chez Malherbe {1610-1620).
80 QUELQUES POÈTES
matique. Il se consacra uniquement à la poésie lyrique, et, lorsqu'on parlait devant lui, à la Cour, de toutes les règles à observer pour faire une bonne pièce de théâtre, il répliquait avec son or- dinaire fatuité : ce Je crois que le jugement me les ferait trouver toutes. j> Il eut la prudence de ne se point risquer, peu disposé qu'il était à ce genre par sa brièveté d'haleine et par sa pauvreté d'in- vention.
Ses odes furent tour à tour politiques, amou- reuses et religieuses, ou, pour dire vrai, à peu près uniquement politiques, car il chanta l'amour pour Henri IV et invoqua le secours de Dieu au nom de Louis XIII. C'est qu'il avait le sens mo- narchique au plus haut degré, et l'intelligence profonde de l'œuvre royale qui se poursuivait à ses côtés, cette œuvre que Henri IV commença avec une fermeté déguisée sous la bonhomie, que la régente Marie de Médicis s'efforça de maintenir, pendant quatorze ans, contre les ennemis de l'in- térieur, et que Richelieu reprenait avec force aux yeux ravis du poète vieillissant. Il voyait là s'ac- complir une besogne d'autorité, analogue à la sienne propre, la foi robuste qu'il avait dans l'une et l'autre lui facilitait ses devoirs de chantre officiel, et dans la fierté sereine de sa conviction, il traitait le roi de France ou la reine régente presque d'égal à égal, il allait même jusqu'à les prendre, à cer- tains jours, sous sa protection poétique, vis-à-vis de la postérité.
Tel est le sentiment profond qui anime plu-
MALHERBE 81
sieurs strophes de son œuvre, et comme la fac- ture en est toujours Tort soignée, il avait là d'ex- cellents modèles de netteté réalisée à offrir à son école de la rue des Petits-Champs, s'il savait du moins choisir dans ses pièces de cent à deux cents vers, où bien des parties sont froides et prosaï- ques.
Maintes fois, en ses odes politiques à Henri IV, il invoque avec bonheur « le grand démon » de la France en faveur de la prospérité du couple royal, comme il le fait en décembre 1605 :
Garde sa compagne fidèle, cette reine, dont les bontés de notre faiblesse mortelle tous les défauts ont surmontés . Fais que jamais rien ne l'ennuie ; que toute infortune la fuie ; et qu'aux roses de sa beauté l'âge, par qui tout se consume, redonne contre sa coutume la grâce de leur nouveauté .
Serre d'une étreinte si ferme le nœud de leurs chastes amours, que la seule mort soit le terme qui puisse en arrêter le cours. Bénis les plaisirs de leur couche et fais renaître de leur souche des scions si beaux et si verts, que de leur feuillage sans nombre à jamais ils puissent faire ombre aux peuples de tout l'univers...
Après l'assassinat du roi, la régente hérite des hommages magnifiques du poète. Ainsi, au début
3*
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d'une de ses odes les plus animées, la Renommée reçoit cette noble apostrophe :
Nymphe qui jamais ne sommeilles, et dont les messages divers en un moment sont aux oreilles des peuples de tout l'univers, vole vite, et de la contrée par où le jour fait son entrée jusqu'au rivage de Calis [Cadix], conte, sur la terre et sur l'onde, que l'honneur unique du monde, c'est la reine des fleurs de lis.
Il termine fièrement la pièce en défiant les ar- tistes, qui, comme Rubens, célèbrent par le pin- ceau la gloire de Marie :
Apollon, à portes ouvertes, laisse indififéremment cueillir les belles feuilles toujours vertes qui gardent les noms de vieillir ; mais l'art d'en faire des couronnes n'est pas su de toutes personnes ; et trois ou quatre seulement, au nombre desquels on me range, peuvent donner une louange qui demeure éternellement.
L'un des grands soucis de Malherbe est de réagir contre la surabondance et incohérence des images, défauts, aimables d'ailleurs, si fréquents au 16^ siècle. Lui use, et pour cause, d'un petit nombre de métaphores, qu'il suit consciencieusement jusqu'au bout dans une même strophe. Voici une comparaison entre les princes révoltés de 1614 et
MALHERBE 83
l'eau qui coule dans de vieux tuyaux : un plom- bier ne dirait pas mieux :
Qui ne voit encore à cette heure tous les infidèles cerveaux, dont la fortune est la meilleure, ne chercher que troubles nouveaux, — et ressembler à ces fontaines dont les conduites souterraines passent par un plomb si gâté que, toujours ayant quelque tare, au même temps qu'on les répare, l'eau s'enfuit d'un autre côté ?
Malherbe, nous n'en serons pas surpris, était un amoureux peu délicat : il battit la dame de ses pensées, la vicomtesse d'Auchy, une fois qu'il la rencontra seule à l'hôtel de Rambouillet. Il n'é- tait guère plus galant quand il se vantait d'avoir dit « en toutes les bonnes compagnies de la Cour <( qu'il ne trouvait que deux belles choses au « monde, les femmes et les roses, et deux bons morceaux, les femmes et les melons ». Nous~*^ ne nous étonnerons donc pas de voir qu'il fut i un chantre d'amour très inférieur à Desportes ; t cependant le jour où, dans un rôle douteux, il j prêta sa muse élégiaque à son roi, qui voulait sé- duire la jeune princesse de Condé, il montra une fermeté de touche qui n'excluait point la grâce, témoin sa meilleure pièce en ce genre, la Plainte dAlcandre, qui s'ouvre par cette strophe :
Que d'épines. Amour, accompagnent tes roses ! Que d'une aveugle erreur tu laisses toutes choses à la merci du sort I
84 QUELQUES POÈTES
Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire, et qu'il est malaisé de vivre en ton empire sans désirer la mort !
Notre poète s'était durement moqué des Psau- mes de Desportes ; il fit néanmoins lui-même des Psaumes, sans doute pour se conformer à l'usage courant et montrer là aussi son savoir-faire. Mais en homme avisé il se garda bien de traduire les cent cinquante : il en fit 3, préférant toujours la qualité à la quantité, s'appliquant à rivaliser avec l'énergie biblique, au lieu delà noyer, comme l'on faisait, dans le délayage, et arrivant ainsi à concentrer sa pensée de plus en plus fortement.
Le premier psaume traduit par lui, le 8* de David, ne contient guère qu'un beau vers..., tout comme la tragédie de des Millets dans Le Monde où Von s'ennuie. Sur la perversité des inclinations de l'homme, Malherbe s'écrie avec un réalisme énergique, qui annonce Pascal :
Et nos sens corrompus n'ont goût qu'à des ordures.
Le psaume 128, que le poète met dans la bou- che du jeune Louis XIII aux prises avec la ré- volte de 1614, présente un bel ensemble dans ses cinq strophes : l'on a raison de souvent citer celle- ci, qui condense deux versets de David :
La gloire des méchants est pareille à cette herbe qui, sans porter jamais ni javelle ni gerbe, croît sur le toit pourri d'une vieille maison : on la voit sèche et morte aussitôt qu'elle e<!t née ; et vivre une journée est réputé pour elle une longue saison.
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Vers la fin de sa vie, il « paraphrasa », ou plu- tôt réduisit le psaume 145 en quatre strophes, qui sont toutes quatre belles, sur l'égalité des hommes devant la mort, sur le nivellement pos- thume des pauvres et des rois, ce thème qui avait un à-propos bien plus pénétrant sous l'ancien régime, car il contenait comme une revanche future des inégalités monarchiques (1). Voici le milieu de la pièce :
En vain, pour satisfaire à nos lâches envies, nous passons près des rois tout le temps de nos vies à souffrir des mépris et ployer les genoux : [sommes, ce qu'ils peuvent n'est rien ; ils sont comme nous
véritablement hommes
et meurent comme nous.
Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussiète ' que cette majesté si pompeuse et si fiére dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers ; et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines
font encore les vaines,
ils sont mangés des vers .
Dans la bouche du poète officiel de la monar- chie française en charge depuis plus de vingt ans, voilà une éloquence singulièrement audacieuse. Nous ne savons sur le même sujet qu'un accent plus vif encore ; il vient aussi de l'école de Mal- herbe, où le thème devait être familier, et a été proféré par son cousin Patrix. Dans Le Songe
(1) La même idée l'avait déjà bien inspiré dans l'une des Stan- ces célèbres de Vode à du Périer.
86 QUELQUES POÈTES
il arrive à Patrix de rêver qu'il est inhumé « côte à côte d'un pauvre », à qui il crie :
Va pourrir loin d'ici !
et le pauvre lui répond avec une tragique sim- plicité :
Ici tous sont égaux ; je ne te dois plus rien : je suis sur mon fumier comme toi sur le tien.
Bossuet, quarante ans plus tard, sera-t-il beau- coup plus éloquent pour enseigner aux grands de ce monde la vanité de la grandeur ? Sur ce point plus que sur tout autre, l'éloquence sacrée a pris la suite de la poésie lyrique.
Il est en somme de plus grands lyriques que Malherbe ; il en est surtout de plus imprévus, de plus imagés, de plus fantaisistes, et son lyrisme n'évoque nullement, comme certains autres, l'allure capricieuse d'un torrent, qui bondit, se brise, écume, et s'arrête pour s'élancer à nou- veau ; mais il rappelle plutôt un beau fleuve calme, dont le lit^ loin d'avoir été abandonné aux caprices de la nature, fut diligemment corrigé et canalisé par un laborieux ingénieur, et qui, sui- vant une pente exacte et comme mathématique, plaît, sans éblouir, par son large mouvement con- tinu.
MALHERBE 87
w
LES DISCIPLES DE MALHERBE : RACAN ET MAYNARD.
Ses deux principaux disciples, et qui furent vraiment originaux, Maynard et Racan, conti- nuèrent, et pendant longtemps, à lui faire hon- neur. Malherbe en avait fait des versificateurs corrects et clairs. Leurs propres sentiments leur fournirent à chacun une admirable inspiration.
Nous ne parlerons pas de Racan et de ses im- mortelles Stances sur la Retraite^ dont il sera question plus loin. Nous nous contentons de citer les derniers traits d'une délicate esquisse qui lui a été consacrée, dans un compte rendu de notre étude : « La poésie de Racan coule de « source, comme un ruisseau des champs : elle (( est née, elle a jailli du sol natal à l'endroit « même où le poète a pris naissance. Les beaux « esprits se moquaient de lui, de son vivant ; il a « laissé dire, il a laissé écrire les beaux esprits ; « il a rêvé, il a écrit, loin d'eux, quelques vers « qui ne périront plus, dans le doux parler de « notre pays (l. »
Malherbe lui reconnaissait « de la force », c'est- à-dire du souffle, mais trouvait « qu'il ne travail-
(1) Henri Chantavoine, Correspondant du 10 février 1899, p. 630.
88 QUELQUES POÈTES
lait pas assez ses vers » et lui reprochait ses trop grandes licences. Dans les conférences littéraires, il se montra toujours le plus indépendant de tous et eut l'honneur d'être traité d' « hérétique en poésie » par le grand pontife de l'orthodoxie.
François de Maynard, au contraire, à qui l'on commence seulement à restituer ses véritables œuvres, avait une parfaite entente métrique avec Malherbe, et, dans les réunions, ils s^unissaient souvent contre Racan, leur commun ami. Mal- herbe le jugeait ainsi : « Vous êtes celui de tous « qui fait le mieux des vers [c'est-à-dire évidem- <( ment, étant donné le faible du maître, qui com- « bine le mieux des rythmes], mais vous n'avez « point de force. »
Originaire du Quercy et arrivé à Paris la même année que Malherbe, Maynard avait d'abord fait partie de la petite Académie de Margue- rite de Valois, au Pré-aux-Clercs, s'y était lié intimement avec Régnier, près de qui il aiguisa son goût assez heureux pour les épigrammes, et aussi avec Desportes. Il avait passé ensuite dans le camp adverse, où il se montra un bon disciple de Malherbe, mais en y joignant un sens fin du pittoresque, qui se donne carrière entre autres dans son Manifeste aux « Petits Gentilshommes à lièvres » de sa province :
....Vous voilà soudain en campagne sur quelque rosse d'Allemagne lasse de servir au charroi.
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Sans craindre échafaud ni galère, les fougues de votre colère font la figue aux édits du roi.
— Les soldats et les capitaines, vous les égorgez à centaines, comme s'ils étaient des poulets. Que vos menaces étourdies sont de plaisantes comédies à faire rire vos valets !
Votre dépit éclaire et tonne, et jure que s'il s'abandonne il détruira le genre humain. Miracle de l'âge où nous sommes : vous tuez aujourd'hui des hommes qui vous souffletteront demain.
Fidèle aux traditions parlementaires de sa race, l'auteur du Manifeste se fit nommer président au siège présidial d'Aurillac; mais la vie de province lui coûta singulièrement, et il fut atteint de ce mal qui n'est rare à aucune époque, chez les provinciaux, et qui consiste à se croire et sur- tout à se dire provincial en tout, et arriéré dans les manières et le langage. Il échappait souvent à sa charge, gagnait Paris en hâte, venait se loger tout près de Malherbe... et du Louvre, reprenait avec délices sa place aux réunions littéraires de l'auberge Notre-Dame, et dans les intervalles in- triguait à la Cour pour obtenir une situation à Paris... Mais il n'y réussissait point; malgré les odes qu'il lui dédiait, il ne plaisait pas à Riche- lieu et il retournait dépité dans son Auvergne. En 1634 il partit pour l'Italie où il s'étourdit trois
90
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ans, à la suite de l'ambassadeur de France comte deNoailles,à voir, à boire, à écrire des let- tres charmantes à Racan et à ses amis de Paris, « de la Cour des bas de soie à la Cour des bottes », et, brouillé définitivement avec Richelieu, il inscrivit sur sa porte ce quatrain mélancolique :
Las d'espérer et de me plaindre des Muses, des grands et du sort, c'est ici que j'attends la mort, sans la désirer ni la craindre.
A la mort de Richelieu, Maynard, « tout chenu qu'il était », reprit plusieurs fois le chemin de Paris, où il était accueilli avec déférence par les uns, avec raillerie par les autres, comme un reve- nant de la cour d'Henri IV, et toujours il devait reprendre, les mains vides, le chemin des mon- tagnes du Quercy.
Les longues déceptions de son cœur et de son ambition lui inspirèrent à la fin deux pièces, qui sont les joyaux de sa couronne poétique. Il faut lire en entier son ode à La Belle Vieille, à qui son ami Balzac avait en vain essayé de le marier :
....Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis ta conquête :
huit lustres ont suivi le jour que tu me pris,
et j'ai fidèlement aimé ta belle tête
sous des cheveux châtains et sous des cheveux gris.
C'est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née; c'est de leurs premiers traits que je fus abattu : mais, tant que tu brûlas du flambeau d'Hyménée, mon amour se cacha pour plaire à ta vertu.
.... L'âme pleine d'amour et de mélancolie, et couché sur des fleurs et sous des orangers,
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j'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie, et fait dire ton nom aux échos étrangers —
Cette dernière strophe est-elle de François de Maynard ou d'Alfred de Musset ? Il ne serait vraiment guère possible, à qui ne le saurait point, de le décider.
Le candidat perpétuel à la Cour, qui se croyait revenu de toutes les ambitions, reprit à son tour le thème d'Horace, qui avait déjà si heureusement inspiré et Malherbe et Racan, et il prêcha au courtisan Alcippe le retour dans les bois paternels et le dédain des grandeurs :
.... La cour méprise ton encens ; ton rival monte et tu descends, et dans le cabinet le favori te joue.
Que t'a servi de fléchir le genous devant un dieu fragile et fait d'un peu de boue, qui souffre et qui vieillit pour mourir comme nous ?
... On n'est guère loin du matin
qui doit terminer le destin des superbes tyrans du Danube et du Tage. Ils sont les dieux dans le monde chrétien, mais ils n'auront sur toi que le triste avantage d'infecter un tombeau plus riche que le tien.
..Xe Temps amènera la fin de toutes choses ;
et ce beau ciel, ce lambris azuré, ce théâtre où l'Aurore épanche tant de roses, sera brûlé des feux dont il est éclairé.
Le grand astre qui l'embellit fera sa tombe de son lit : l'air ne formera plus ni grêles ni tonnerres ; et l'univers, qui dans son large tour voit courir tant de mers et fleurir tant de terres sans savoir où tomber, tombera quelque jour.
92 QUELQUES POÈTES
Il est remarquable à quel point l'école de Mal- herbe est propice à la vieillesse, autant qu'elle est peu favorable à la jeunesse. C'est décidément une Ecole des Vieillards. Maynard se surpassait dans ces belles pièces à 64 ans ; Racan fera les 8.000 derniers vers de ses Poésies chrétiennes à 70. Tel était l'âge du maître lui-même lorsqu'il composait le troisième de ses Psaumes, le meilleur, et aussi l'une de ses plus belles odes.
Celui qui exhortait si bien Alcippe ne put s'em- pêcher de faire encore un voyage à Paris en 1646 ; à peine revenu, il mourait, le 28 décembre, par- tant cette fois pour le voyage suprême qui ne connaît point de retour.
VI
LES ENNEMIS DE MALHERBE. REGNIER.
THÉOPHILE. — d'aUBIGNÉ. — m"*" DE GOURNAY.
Malherbe eut des ennemis, comme tous les chefs d'école, surtout quand ils sont bourrus : il faut qu'ils le soient tous un peu, et Malherbe l'était beaucoup. Contre lui il vit se lever tous les partisans de la libre fantaisie en poésie, soit pour les idées, soit surtout pour la langue : ils appar- tenaient à deux classes distinctes, les vieux qui se rappelaient leur jeune temps du 16® siècle, ses
MALHERBE 93
libertés, ses langueurs aimables et ses noncha- lances pleines de charme ; les jeunes satiriques, qui combattaient pour les privilèges de la verve et les droits de l'inspiration, et se refusaient à peser indéfiniment les idées, à « gratter » et « regratter » les mots (ils ont tous cette mépri- sante expression à la bouche). Il est même plai- sant de voir cette impertinente jeunesse qui n'a de respect pour rien, défendre, avec de grands airs scandalisés, les vieux poètes attaqués par le législateur.
Les jeunes, ainsi qu'il arrive, tirèrent avant les autres. Ce fut le déjeuner de Vanves qui déclen- cha les mousquets : le jeune Mathiirin Régnier, qui avait été très lié avec le maître et était déjà fort connu par ses premières satires lancées entre deux voyages d'Italie, voulut venger De ::portes, son cher oncle... à succession, et l'art libre tel qu'il le concevait. Sous le coup de l'indignation, il décocha au législateur la IX^ satire, sa meilleure, où il expose avec une verve pénétrante, qui lui sert à la fois et d'arme et d'exemple, les princi- paux griefs qui retentissent chez les mécontents contre la nouvelle école... Les successeurs ne diront pas mieux. S'adressant à son ami poitevin Nicolas Rapin, l'un des auteurs de la Ménippée, il fait un tableau, assez exact et pris sur place, des occupations intérieures et discours ordinaires de l'école :
Ronsard en son métier n'était qu'un apprentif, il avait le cerveau fantastique et rétif,
94 QUELQUES POÈTES
Desportes n'est pas net, du Bellaj^ trop facille, Belleau ne parle pas comme on parle à la viîle, il a des mots hargneux, bouffis et relevés qui du peuple aujourd'hui ne sont pas approuvés. Comment ! il nous faut donc, pour faire une œuvre qui de la calomnie et du temps se défende, [grande qui trouve quelque place entre les bons auteurs, parler comme à Saint- Jean parlent les crocheteurs ?
Encore je le veux, pourvu qu'ils puissent faire que ce beau savoir entre en l'esprit du vulgaire, et quand les crocheteurs seront poètes fameux, alors, sans me fâcher, je parlerai comme eux.
Pensent-ils, des plus vieux offensant la mémoire, par le mépris d'autrui s'acquérir de la gloire, et pour quelque vieux mot, étrange ou de travers, prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers ? (Alors qu'une œuvre brille et d'art et de science, la verve quelquefois s'égaye en la licence.) ... Cependant leur savoir ne s'étend seulement qu'à regratter un mot douteux au jugement, prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue, épier si des vers la rime est brève ou longue, ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant ne rend point à l'oreille un vers trop languissant, et laissent sur le vert le noble de l'ouvrage : nul aiguillon divin n'élève leur courage, ils rampent bassement, faibles d'inventions, et n'osent, peu hardis, tenter les fictions, froids à l'imaginer, car s'ils font quelque chose, c'est proser de la rime et rimer de la prose, que l'art lime et relime et polit de façon qu'elle rend à l'oreille un agréable son...
L'attaque était vive, et l'adversaire redoutable, mais il disparut vite. Desportes s'était éteint en 1606, quelques mois après le déjeuner de Vanves. Son neveu, usé par tous les excès, succomba, à 40 ans, dans une auberge de Rouen, en 1613.
MALHERBE 95
Deux de ses compagnons de débauche et de satire firent aussi le coup de feu contre Malherbe, se servant de l'arme, si puissante en France, de la parodie. Le maître avait t'ait, en collaboration avec Racan et M""^ de Bellegarde, une chanson, à double refrain, qui commence ainsi :
Qu'autres que vous soient désirées, qu'autres que vous soient adorées,
cela se peut facilement ; mais qu il soit des beautés pareilles à vous, merveille des merveilles,
cela ne se peut nullement
Berthelot fit imprimer sept couplets très mor- dants, dont chacun était d'une malice singulière- ment précise, témoin celui-ci :
Etre six ans à faire une ode, et donner des lois à sa mode,
cela se peut facilement ; mais de nous charmer les oreilles, par sa merveille des merveilles,
cela ne se peut nullement.
Berthelot était très petit : Malherbe chargea un hercule de Caen de lui administrer une volée de bois vert, et l'on sait que le maître parlait cou- tumièrement sans figure. Ce trait, rapporté par Ménage, a été faussement attribué à Régnier par Alfred de Musset, dans sa pièce, d'une actualité toujours saisissante, Sar la Paresse, -— lorsqu'il dit de Mathurin :
// poussa l'oubli de tout respect humain jusqu'à daigner rosser Berthelot de sa main.
96 QUELQUES POÈTES
Théophile de Viau, connu familièrement sous le nom de Théophile, paya moins cher sa parodie. L'année du mariage de Louis XIII, Mal- herbe avait rimé sur la future reine une mal- heureuse chanson de ballet, qui commence :
Cette Anne si belle, qu'on vante si fort, pourquoi ne vient- elle ? Vraiement elle a tort.
Et Théophile de lancer aussitôt ce couplet :
Ce brave Malherbe, qu'on tient si parfait, donnez-lui de l'herbe, car il a bien fait.
En d'autres circonstances l'auteur facile et élégant de Pyrame et Thishé s'applique à ren- dre quelque justice à Malherbe en distinguant le poète qu'il tolère, du maître qu'il ne souffre pas ; ainsi dans la satire : u Si notre doux accueil... » de 1620 :
... Imite qui voudra les merveilles d'autrui, Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui ; mille petits voleurs l'écorchent tout en vie. Quant à moi, ces larcins ne me font point d'envie ; j'approuve que chacun écrive à sa façon ; j'aime sa renommée, et non pas sa leçon...
Il continue :
J'en connais qui ne font des vers qu'à la moderne, qui cherchent à midi Phébusàla lanterne, grattent tant le français qu'ils le déchirent tout,
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blâmant tout ce qui n'est facile qu'à leur goût ; sont un mois à connaître, en tâtant la parole, lorsque l'accent est rude ou que la rime est mole, veulent persuader que ce qu'ils font est beau et que leur renommée est franche du tombeau, sans autre fondement sinon que tout leur âge s'est laissé consommer en un petit ouvrage, que leurs vers dureront au monde précieux pour ce qu'en les faisant ils sont devenus vieux...
Et il termine en retraçant sa propre manière de composer, toute primesautière et capricieuse, qu'il règle sur cette maxime, entièrement opposée à celles de la nouvelle école :
Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément.
Bientôt poursuivi pour athéisme et autres dé- règlements, Théophile fut emprisonné, et Mal- herbe s'en entretient avec Racan dans une lettre où il ajoute cette appréciation sans doute partiale :
« Pour moi, je pense vous avoir déjà écrit que « je ne le tiens coupable de rien, que de n'avoir « rien fait qui vaille au métier dont il se mêlait. »
Le pauvre poète finit par sortir en 1625 de la tour de Montgommery, où il avait beaucoup souf- fert, et il expirait peu de temps après, n'ayant pas plus de 36 ans. Malherbe enterrait ses jeunes ennemis les uns après les autres.
Cependant l'arrière-garde des vieux partisans du dernier siècle se décidait à donner. A la tête se trouvait celui qui fut assurément le plus grand poète de cette époque, sorte de Michel-Ange de
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98 QUELQUES POÈTES
la poésie d'alors, qui, pour rendre ses grandioses visions, brossa de vastes fresques bibliques, où le fini du détail était le moindre de ses soucis.
L'on ne peut d'ailleurs mieux s'arranger qu'il ne fit pour manquer sa carrière littéraire. Plus âgé que Malherbe, le protestant Agrippa dAubi- gné^ après avoir fait la guerre pendant plus de vingt années, avec le grade de maréchal de camp, ne publia ses Tragiques qu'en 1616, et alors cette grande oeuvre, d'une langue archaïque, passa inaperçue. Nous ne connaissons point d'exemple plus frappant pour prouver qu en littérature il ne suffit pas d'avoir du mérite, il faut encore arriver à son heure. Dans sa préface des Tragiques^ il fait dire assez fièrement au « Laron » qui aurait volé son manuscrit : « Les plus gentilles de ses pièces « [les plus heureuses] sortaient de sa main, ou « à cheval ou dans les tranchées, se délectant « non seulement de la diversion, mais encore de (( repaître son esprit de viandes hors de temps et « saison. .. Ce qui nous fâchait le plus, c'était la « difficulté de lui faire relire. Quelqu'un dira : Il « y paraît en plusieurs endroits, mais il me sem- « ble que ce qui a été moins parfait par sa négli- « gence, vaut bien encore la diligence de plu- « sieurs... J'ai pris quelques hardiesses envers « lui, comme sur quelques mots qui sentent le « vulgaire ; avant nous répondre, il fournissait « toujours le vers selon notre désir, mais il « disait que le bonhomme Ronsard, lequel il « estimait par-dessus son siècle en sa profession,
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« disait quelquefois à lui et à d'autres : « Mes « enfants, défendez votre mère de ceux qui veu- « lent faire servante une damoiselle de bonne « maison. Il y a des vocables qui sont français « naturels, qui sentent le vieux, mais le libre « français... Je vous recommande par testament « que vous ne laissiez point perdre ces vieux « termes, que vous les employiez et défendiez « hardiment... »
L'on voit bien contre qui il en a, et il enferme son opinion dans une lettre, où il recommande de « lire et relire » Ronsard : « C'est lui qui a coupé « le filet que la France avait sous la langue, « peut-être d'un style moins délicat que celui « d'aujourd'hui, mais avec des avantages aux- « quels je vois céder tout ce qui écrit de ce temps, « où je trouve plus de fluidité, mais je n'y vois « point la fureur poétique y sans laquelle nous ne « lisons que des proses bien rimées... » Malherbe avait coutume de dire que de Maynard et de Racan on ferait un grand poète : d' Agrippa d'Au- bigné et de Malherbe quel poète eùt-on donc fait ? Mais, dans la réalité, ils étaient tellement diffé- rents qu'ils se sont montrés radicalement incapa- bles de se comprendre l'un l'autre.
Toutes les fois que sous Louis XIII on s'atta- que ou l'on paraît s'attaquer au 16^ siècle, à sa langue et à ses modes, il faut s'attendre à distin- guer dans la mêlée cette Amazone déjà mûre, qui
vole avec ardeur sur les divers points d'attaqu^
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touchante et un peu ridicule dans son attitude chevaleresque de pieuse admiratrice du passé. S'étant vouée dans sa jeunesse au culte de Mon- taigne et ayant été déclarée par lui sa « fille d'al- liance», M^^^ de Gournay emploie dans sa vieillesse sa vive humeur gasconne et sa chaleur commu- nicative à défendre tout ce qui fut contemporain de son père adoptif. En 1626 elle publie VOmbre de la demoiselle de Gournay : ce titre plutôt obscur réunissait la plupart des petits traités qu'elle avait publiés auparavant et dont certains avaient eu du succès : Du langage français, La Version des poètes antiques ou les Métaphores^ Sur les Rimes, Sur les diminutifs françois, Défense de la Poésie et du langage des Poètes, etc., autant d'apologies des vieux auteurs de l'âge précédent et d'escarmouches souvent pénétrantes sur le ter- rain de la nouvelle école ; elle entendait protéger, à la barbe des novateurs, la grâce, l'abondance et, comme elle disait, « l'uberté » de la langue contre « leurs regratteries » perpétuelles, qui l'appauvrissaient, et, poussant les choses à l'ab- surde, elle déclarait plaisamment : « Bientôt, à « en juger d'après ces écrivains décharnés, il eût « fallu croire que c'était ce qu'on retranchait des « vers, et non pas ce qu'on y mettait, qui leur « donnait du prix, en sorte que le nom d'excellent « poète eût de préférence été dû à qui n'y disait « rien ou même à qui n'en fait point du tout. »
L'Ombre eut un assez vif succès de ridicule. Boisrobert, le grand amuseur de Richelieu, voulut
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présenter la « docte pucelle » au ministre, qui s'amusa à lui adresser un compliment tout com- posé de vieux mots empruntés à l'ouvrage, et elle, sans se décontenancer : « Vous riez de la « pauvre vieille, dit-elle ; mais riez, grand génie ; « riez ; il faut que tout le monde contribue à votre « divertissement. » Le cardinal racheta son manque de galanterie en lui accordant une pension pour elle, pour sa servante, pour sa chatte et ses chatons.
Par un nouveau trait de hardiesse chevale- resque, Marie de Gournay adressa un exemplaire de son Ombre à Malherbe, qui était visé tout du long de l'ouvrage, ainsi qu'à Racan, que, en conver- sation, elle n'appelait jamais autrement, bien à tort, que le singe de Malherbe. Racan, qui ne la con- naissait pas encore, se met en devoir de l'aller remercier de son ouvrage, un beau jour, sur les trois heures. Le chevalier de Rueil, cousin du poète, se rend chez elle à une heure, monte à son 3^ étage de la rue Saint-Honoré, se fait passer pour Racan, et reçoit de la vieille pucelle mille civilités à l'ancienne mode.
A peine est-il dehors, qu'Yvrande se présente à son tour, dit qu'il est Racan, et comme elle en doute, il fait fort le fâché de la pièce qui lui a été jouée et jure de s'en venger. Bref elle est encore plus contente de celui-ci qu'elle ne l'avait été de l'autre, qu'elle prend alors pour un Racan de contrebande.
U ne faisait que de sortir lorsque M. de Racan
3***
102 QUELQUES POÈTES
en chair et en os, c'est-à-dire bègue et essoufflé, arrive : « 0 la ridicule figure ! » s'écrie M"^ de Gournay II prend un siège sans cérémonie, tout en bégayant : « Mademoiselle, je vous dirai tout à l'heure pourquoi je suis venu ici, quand j'aurai repris mon haleine... ». Use nomme, elle se fâche : « Je ne sais pas qui vous êtes, mais vous êtes le plus sot des trois. Merdieu ! [Mère de Dieu !] je n'entends pas qu'on me raille I » La voilà en fu- reur, elle défait sa pantoufle et charge le vrai Ra- can à grands coups de mule ; des gens montent, le poète se pend à la corde de la montée et se laisse couler en bas.
Détrompée le jour même, elle dut emprunter, le lendemain, un carrosse et aller faire amende honorable. L'aventure des Trois Racans défraya tout le 17^ siècle et se joue encore aujourd'hui en comédie de société.
Malherbe était vraiment chanceux : ses enne- mis mouraient ou étaient ridicules, ce qui en France, comme on sait, revient au même. De plus, les deux corps de troupes constitués par eux tinrent campagne séparément, firent la maladresse de ne se joindre jamais, et de ne pas franchir la distance qui les séparait, venant de Tâge et plus encore peut-être des principes ; les vieux adver- saires, doués d'une vertu austère, ne voulurent point frayer avec la jeune école satirique, sus- pecte d'athéisme et d'immoralité et habituée de
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l'auberge de la Pomme de pin. Et cette opposi- tion, comme tant d'autres, demeura impuissante par défaut d'union.
VII
LA MORT DE MALHERBE (1628).
Malherbe voyait donc les obstacles s'aplanir peu à peu devant son influence grandissante et il le devait sans doute à la faveur des circonstances, au fait que son action s'exerçait dans le sens du courant général de la nation, mais aussi incon- testablement à son étonnant esprit de suite et à sa vigoureuse opiniâtreté.
Enfin, s'il ne produisit des œuvres ni nom- breuses, ni longues, il produisit jusqu'au bout, contribuant largement par son exemple à prouver que sa nouvelle formule d'art, qui convenait si peu à la jeunesse, s'accommodait à merveille à la maturité et à la vieillesse.
En 1627, lorsque les ducs de Soubise et de Rohan s'entendirent avec l'Anglais Buckingham, le cardinal de Richelieu se décida à frapper con- tre les protestants un grand coup à la Rochelle : alors Malherbe, avec son profond instinct de l'or- dre, s'anima contre les réformés ainsi qu'il avait fait jadis contre les princes révoltés, et il lança le roi Louis XIII à la guerre, dans une ode pleine
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de légèreté, qui témoigne chez le vieillard de soixante-douze ans d'une vivacité à la fois juvé- nile et mûre :
Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête ; prends ta foudre, Louis, et va, comme un lion, donner le dernier coup à la dernière tête de la rébellion (1),
Fais choir en sacrifice au démon de la France les fronts trop élevés de ces âmes d'enfer, et n'épargne contre eux, pour notre délivrance, ni le feu ni le fer.
Marche, va les détruire, éteins-en la semence. ..
Il termine en proclamant hautement sa foi dans la fécondité de sa verte vieillesse :
Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages ; mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, a de quoi témoigner en ses derniers ouvrages sa première vigueur. . .
Le vieux poète tient tête à l'âge : il avait pour- tant, à cette heure, l'âme bien endolorie. Il venait de perdre le dernier enfant qui lui restait, son fils, le grand duelliste, qui avait fini par périr lui-même dans une querelle aux environs d'Aix : ce fut, à coup sûr, la plus grande douleur de sa vie, et avec sa ténacité coutumière, il employa ses dernières forces à obtenir la punition des meurtriers. En 1628, il adressa donc au roi sa
(1) Il est bien rare que Malherbe tombe, comme en cette strophe, dans l'incohérence des images : le roi y est à la fois Jupiter, un lion et Hercule abattant l'hydre.
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belle ode, accompagnée d'une requête contre les coupables ; à la fin de sa lettre, il donnait une strophe anticipée sur la future reddition des Ro- chelois.
Au mois de juillet il n'y tient plus, et, en dépit de son grand âge, fait le voyage de la Rochelle, où il est reçu et guidé par Racan, qui sert comme enseigne dans la compagnie d'Elïiat. Dans la cour même du château du roi, le vieux poète fait sourire les gens de guerre, en disant tout haut qu'il entend aller sur le pré et demander le com- bat contre M. de Piles, un des jeunes officiers qui ont tué son fils. Racan le tire à part pour lui montrer qu'il est ridicule, avec ses soixante- treize ans, de se battre contre un homme de vingt-cinq. « C'est pour cela que je le fais, réplique brusquement Malherbe, je hasarde un sol contre une pistole. »
Un autre jour, désignant à son jeune ami la sentinelle la plus avancée sur un bastion de la ville : « Voyez-vous cet homme-là ? dit-il, il souffre (( la faim et mille autres incommodités, et s'expose, « à tous moments, à perdre la vie, parce qu'il veut « communier sous les deux espèces, et les autres « l'en veulent empêcher ; n'est-ce pas un beau sujet « pour troubler toute la France ? » Curieuse bou- tade qui forme comme l'envers de l'ode précé- dente ; mais en vertu des disparates si accentuées dans la nature de Malherbe, l'on peut croire qu'il n'est pas moins sincère dans ses envolées lyri- ques que dans ses saillies gauloises, quand il
106 QUELQUES POÈTES
excite Louis XIII que lorsqu'il le prend en pitié.
Le septuagénaire partit mécontent du peu de succès qu'avaient obtenu ses démarches et fatigué par les grandes chaleurs qu'il avait eu à suppor- ter dans le camp. Il emportait de cette région fiévreuse le germe du mal auquel sa robuste cons- titution devait succomber.
Il tomba malade, au retour, dans sa chambre d'auberge, où il était soigné par son hôtesse, visité par son cousin Porchères d'Arbaud et son disciple Yvrande, et, sans avoir pu faire l'ode qu'il projetait sur la prise de la Rochelle, il expira douze jours avant la reddition de la place, le 6 octobre 1628. Chacun de nous n'aura-t-il pas son ode à finir au moment où la mort viendra le surprendre ?...
Malherbe mourut en grammairien, comme il avait vécu. Porchères avait tâché de le résoudre à se confesser, le malade répondit qu'il irait à Pâques. Yvrande lui adressa alors l'une de ses pieuses énigmes, qui sont d'usage auprès des mourants ' « Ayant toujours fait profession de vivre comme les autres hommes, lui dit-il, il faut mourir aussi comme les autres. » Malherbe n'était pas l'homme des énigmes : « Qu'est-ce que cela veut dire ? » avait-il repris, et Yvrande avait répondu avec netteté^ cette fois : « Quand « les autres meurent, ils se confessent, commu- « nient et reçoivent les autres sacrements de l'E- « glise. — - Vous avez raison, » lui dit simple- ment Malherbe, et il envoya quérir le vicaire de
MALHERBE
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sa paroisse Saint-Germain-rAuxerrois, qui l'as- sista jusqu'à la mort.
Une heure avant de mourir et après deux heures d'agonie, il se réveilla comme en sursaut pour reprendre sa garde d'un mot qui n'était pas bien français à son gré, et le vicaire lui en faisant réprimande : « Je ne peux m'en empêcher, répon- dit-il, et je veux jusques à la mort maintenir la pureté de la langue française. »
Une leçon de clarté et une autre de correction, telles auraient été les dernières paroles de Mal- herbe, si, entre les deux, il n'avait chargé son valet de donner ses vieux souliers... à un Carme déchaussé.
Malherbe pouvait mourir : l'école classique française était, grâce à lui, définitivement cons- tituée, cette école qui n'est que l'harmonieuse fusion de deux éléments, contradictoires en appa- rence, l'imitation et le naturel. Mais cette fusion ne se fit pas en un jour, ni même en une fois : elle fut le résultat de deux opérations, auxquelles présidèrent, à cinquante ans de distance, Ronsard et Malherbe. Le premier retrempa fortement notre pensée et notre langue dans leurs origines gréco- latines, le second naturalisa français ces emprunts étrangers. La formule de la littérature moderne était désormais trouvée en France : les hommes de génie peuvent venir, et peu importe que, pour
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des causes générales, ils ne cultivent pas le genre lyrique auquel s'est adonné Malherbe, et qu'ils le remplacent de préférence par le genre dramati- que; notre poète n'a pas tant servi à la poésie lyrique qu'à la littérature française en général, et Corneille, Molière, aussi bien que Racine, lui devront beaucoup, et par la suite Voltaire, qui ren- i chérira encore sur sa netteté. On comprend donc l'enthousiasme de Boileau, le théoricien de Técole de 1660, et sur Malherbe son mot fameux, moins souvent compris que répété avec ironie. Dans ^ l'énumération qu'il fait des qualités essentielles 1 au poète français, lorsqu'il en vient à Vharmonie I et à la clarté^ il affirme que l'inventeur en France en a été Malherbe, et, pour appuyer son dire, il donne une esquisse sommaire et assez erronée, i d'ailleurs, de l'histoire de notre poésie, qui a été, selon lui, plus ou moins « confuse » et« brouillée » depuis ses origines jusqu'à Desportes et Bertaut inclusivement :
Enfin Malherbe vint et, le premier en France, fit sentir dans les vers une juste cadence, d'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir^ et réduisit la Muse aux régies du devoir... mai'chez donc sur ses pas ; aimez sa pureté, et de son tour heureux imitez la clarté.
Boileau, à son tour, tranche le mot. Clarté, netteté, tel est bien l'élément que Malherbe a dégagé de notre tempérament national ; entre- prise un peu bourgeoise peut-être, mais qui ne lui fait pas un mince honneur, et la postérité.
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qui au fond ne se trompe guère, a égalé ce ser- vice, qui n'a rien de reluisant, au mérite des grands poètes créateurs, en lui accordant la gloire, à ce titre, tout comme à eux.
Les séduisantes imaginations et les éclatantes obscurités du romantisme n'ont pas réussi à détruire l'œuvre de Malherbe, quoi qu'il semble à première vue. Lorsque les feux d'artifice de 1830 se sont trouvés la plupart éteints, l'on a vu nom- bre d'écrivains français, et parmi les meilleurs, depuis les Musset et les Veuillot jusqu'aux Mau- passant, aux Goppée, aux Anatole France et aux Jules Lemaître, reprendre le vieux sillon de la tradition française, déchargés sans doute du far- deau jadis obligatoire de l'imitation, allégés des entraves de règles trop multiples et plus libres de laisser leur imagination agiter en frémissant ses ailes, mais gardant jalousement le naturel préconisé depuis trois cents ans par Malherbe et comprenant, — pour finir par le vers de l'un d'eux, romantique pénitent, — que, chez nous, sauf d'infiniment rares exceptions, l'on ne peut, expérience faite, fonder de littérature durable comme de stable conduite que
sur l'éternel bon sens, lequel est né français.
15 juillet 1903.
QUELQUES POETES.
110 QUELQUES POÈTES
UN REPORTER AU 17^ SIECLE.
ANECDOTES INÉDITES DE RACAN SUR
MALHERBE.
I
Malherbe avait un disciple de 34 ans plus jeune que lui, un orphelin qui devint vite son ami et son fils, et qui, oreilles et bouche bées, l'écouta, l'observa, l'admira quotidiennement, vingt- trois ans durant, depuis ce jour d'automne de l'année 1605 où, petit page de la chambre d'Henri IV, il comparut au Louvre devant le poète officiel, « froissant sa toque à plume » (1), jusqu'au 6 octobre 1628 inclusivement, jour de la mort de Malherbe, à laquelle le disciple manqua, retenu au loin à son poste d'enseigne, mais dont il demanda tous les détails aux autres disciples, ses amis.
(1) Joli mot d'Antoine de la Tour, dans son édition de Racan,
t. I, p. XXVIII.
MALHERBE 111
Racan avait retenu pêle-mêle, avec les princi- paux articles du code littéraire de Malherbe, toutes les boutades échappées à sa brusquerie naturelle, et, comme il vécut fort âgé et qu'il était très con- teur, il les conta pendant quarante ans.
Le poète avait affirmé dans sa superbe :
Ce que Malherbe écrit dure éternellement ; il fut dépassé dans son attente, car il y eut plus, et Ce que Malherbe dit dure éternellement.
Le maître était loin de s'en douter : l'eût-il soupçonné, que sa vanité eût été capable de s'en trouver au fond flattée, mais son bon sens n'eût pas manqué de décocher au trop fidèle disciple l'un de ces mots vifs dont il avait l'habitude et qui emportaient la pièce. Ce mot, il est même permis de le conjecturer, non sans vraisemblance, d'après celui qu'il lança un jour d'impatience au même Racan.
Un grand seigneur, qui se piquait de poésie, reprochait une fois à ce dernier le mauvais emploi d'un adjectif dans un de ses vers : l'auteur des Ber- geries invoque aussitôt un vers de Malherbe où le même terme est employé, et Malherbe du coin où il écoutait, s'écrie brusquement : « Eh bien, mort Dieu ! si j e fais un. . . , en voulez-vous faire un autre ? »
Racan savait par cœur tout ce qu'avait lâché son maître, en fait de boutades, durant vingt-trois ans, et il le répétait pieusement.
112 QUELQUES POÈTES
Vers 1653, quand Ménage vit que Racan était ' décidément trop paresseux pour composer la pre- mière édition des poésies de Malherbe, il résolut de s'en charger lui-même, mais il lui demanda du moins quelques notes sur la vie du poète : Racan s'exécuta et rédigea des « Mémoires pour la vie de M. de Malherbe », improvisation naïve où il déverse à sa manière, sans art, sans grand ordre, sans aucun discernement, ce qu'il sait et ce qu'il a coutume de raconter, l'intéressant comme l'in- signifiant, le grossier comme le ridicule. C'est vraiment le « Malherbiana » : les trois quarts de cet écrit sont remplis par des « bons mots ». Après en avoir rapporté un certain nombre, Racan est pris de scrupule et se met à songer comme un bon mot se refroidit à distance ; ce sont les lignes où il témoigne de la plus vive intelli- gence : (( C'estoient, dit-il, les discours ordinaires « qu'il avoit avec ses plus familiers amis ; mais « ils ne se peuvent exprimer avec la grâce qu'il « les prononçoit, parce qu'ils tiroient leur plus « grand ornement de son geste et du ton de sa « voix. »
Et que dire, à trois siècles d'intervalle, quand la langue, les mœurs, les circonstances ont changé ? En vérité, on jugerait plus facilement par un
1
MALHERBE 113
herbier des merveilles de la nature que du génie d'un homme par une collection de bons mots.
Ménage profita largement des notes manuscrites de Racan, dans son Commentaire sur Malherbe, et Pellisson, au même temps, en use dans son His- toire de r Académie française, tous deux conservant scrupuleusement la façon de conter de Racan, façon longuette, un peu traînante, et qui sent la grâce vieillotte du 16^ siècle et des gens âgés qui ne sont plus pressés.
Le grand médisant de l'époque, Tallemant des Réaux, se jette sur ces historiettes qui sont propre- ment son gibier. Il en compose le portrait de Malherbe, les resserrant, les accélérant et fouet- tant, pour ainsi dire, la langueur de Racan de sa piquante vivacité.
La Fontaine, qui s'entend à choisir, y prend l'unique perle : la fable du Meunier^ son Fils et VAne.
Voilà donc le célèbre poète qui commence à être dépeint, ou plutôt déshabillé par son disciple, et cette relation enfantine de Racan qui devient le fondement de la tradition biographique sur Malherbe.
On fit plus. Deux ans après la mort de Racan, en 1672, un certain abbé de Saint-Ussans eut la fâcheuse idée de publier tels quels ces Mémoires de Racan pour la vie de Malherbe dans un recueil de Divers traités d'histoire, de morale et d'éloquence. Cet exemple fit fortune, et depuis deux cents ans on n'a pu donner une édition des poésies de Mal-
114 QUELQUES POÈTES
herbe, sans se croire obligé de mettre en tête le texte des historiettes de Racan ; au point que le meilleur éditeur moderne les publia, il y a une quarantaine d'années, sous le titre excessif de Vie de Malherbe par Racan, et naguère, à propos de deux thèses de doctorat , à la Sorbonne et dans les revues savantes, Ton a rouvert le feu sur le caractère et sur le génie de Malherbe, en cher- chant de part et d'autre des munitions dans les Mémoires de Racan (1).
Une seule note détonne dans ce concert d'ap- probation vraiment extraordinaire : au milieu du 18*^ siècle l'abbé Jolly, en son Dictionnaire de littérature et dhistoire, se scandalisait de l'ouvrage et, se refusant à douter du tact de Racan, en contestait l'authenticité : « Est-il à présumer, dit- « il, que Racan, le disciple, l'ami, le fils de « Malherbe , pour ainsi dire , se soit plu à « déshonorer de gayeté de cœur la mémoire de « son Maître...? Quelle indiscrétion dans Racan, « pour ne rien dire de plus, s'il est l'auteur de cet « écrit I »
Quelle indiscrétion ! c'est : quelle naïveté ! qu'il convient de dire. Il faut avoir suivi, comme nous l'avons fait, pas à pas, l'invraisemblable naïveté que garda Racan pendant quatre-vingts ans , pour arriver à comprendre comment il la put pousser jusqu'à cette extrémité.
(1) A propos des thèses de MM. Ferdinand Brunot et Gustave Allais (1891).
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Non, en vérité, ni Berthelot avec ses paro- dies, ni Mathurin Régnier avec ses satires, ni Desportes avec sa mauvaise humeur, aucun de ses ennemis enfin n'a réussi à faire à Malherbe un mal aussi sensible que, par ses inconscients bavardages, son disciple chéri. On n'est vraiment trahi que par les siens !
Certes, nous n'aimons pas Malherbe d'amour, mais la justice nous force à récuser un pareil témoignage, quand il s'agit de le juger ; et nous estimons qu'il serait « pourtant temps », comme dit la chanson, de s'apercevoir que c'est par la malice innocente de Racan que la mémoire de Malherbe nous arrive escortée, encombrée, étouf- fée, pour ainsi dire, par un monceau d'anecdotes qui n'ont presque rien à voir avec son génie, et que nous avons affaire, avec cette prétendue Vie de Malherbe, à de simples notes sans portée, à un vrai monument de naïveté, à une œuvre de reportage, comme nous dirions aujourd'hui, sin- cère à coup sûr, mais primitif, dans le genre de celui que pourrait faire sur son père un enfant à l'esprit simple.
Nous en avons extrait le principal pour notre étude précédente sur Malherbe. Quant au reste, contentons-nous de nous amuser de ces détails, quand ils se trouvent encore amusants, et d'en repaître notre curiosité, puisque c'est l'un des goûts de notre siècle indiscret de mettre à nu les grands hommes, et l'un des divertissements de notre époque égalitaire de surprendre à la loupe
116 QUELQUES POÈTES
les misères humaines chez les favoris de la gloire. Il faut reconnaître que le plaisir en est bien avivé, lorsqu'il s'exerce aux dépens d'un tyran des mots ou des hommes ; il prend alors je ne sais quoi de la saveur exquise de la vengeance.
Lisons donc les Mémoires de Racan et son supplément inédit, après déjeuner (c'est une lec- ture digestive), tout comme nous lisons notre journal qui nous donne les informations intimes sur un homme illustre, d'après l'interview de son valet de chambre.
*
Racan n'avait pas absolument tout écrit à Ménage, il n'avait pas vidé jusqu'au fond son sac à souvenirs. C'était le plus souvent pudeur ou prudence: il avait en effet jugé certains mots de Malherbe vraiment trop lestes pour souffrir l'écriture, bien qu'il se fût déjà montré dans les Mémoires singulièrement large en ce sens; d'autres mots lui semblaient trop libres en politique ou en religion, à présent que Richelieu, continué par Mazarin, avait appris à tous qu'il était perdu sans retour, ce franc-parler de la cour d'Henri IV et de la Régence de Marie de Médicis. Dans la série des « bons mots » de Malherbe, la partie réservée était donc la plus piquante. Racan, s'il n'avait point osé l'écrire, continua plus que jamais à la conter, mais avec quelque mystère sans doute, et
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seulement aux amis sûrs, tels que Ménage ou Valentin Conrart, le premier secrétaire de l'Aca- démie. Il y ajoutait d'autres détails, indifférents ceux-là, qu'il avait omis par simple oubli dans ses notes à Ménage.
Conrart, le jour où il recopia pour lui-même les Mémoires de Racan, se souvint de toutes ces anecdotes supplémentaires, oubliées ou réser- vées, qu'il tenait oralement de son ami, et il prit soin de les intercaler dans son manuscrit à leur place respective.
C'est ce manuscrit de Conrart, complété d'une façon si précieuse, sur lequel nous avons eu la bonne fortune de mettre la main, grâce au désin- téressement d'un aimable savant qui a bien voulu nous céder sa petite découverte (1). Nous ne croyons plus avoir le droit de tenir sous clei ce petit trésor, et il est temps d'en livrer au public les principales pièces. L'on n'est plus aujourd'hui, grâce à Dieu, de l'humeur de Fonte- nelle, et quand on a la chance d'avoir la main pleine d'idées ou, plus modestement, de docu- ments inédits, l'on s'empresse de l'ouvrir toute grande.
Nous ne revendiquons nullement Racan comme un tenant de la méthode biographique de critique littéraire, parce qu'il est aux antipodes mêmes de l'esprit critique, et qu'il fournit les renseigne-
(1) Noire maître M. Auguste Bourgoin, le biographe de Conrart. Il a idonné depuis les Maîtres de la critique au xvii^ siècle, et les Récits de nos élèves, si poétiquement illustrés par Fraipont.
4*
118 QUELQUES POÈTES
ments biographiques sans aucun choix. C'est à nous à nous servir de ces informations naïves en les triant, ainsi que nous avons essayé de le faire dans l'étude précédente, et si nous nous aven- turons ici même à quelque conclusion partielle, ce ne sera qu'après nous être entouré de beau- coup d'autres documents, notamment delà corres- pondance de Malherbe.
Enfin, puissent-ils nous pardonner tous les trois, et Malherbe de le trahir, et Racan de le citer, et Gonrart... de le faire parler !
II
Vous saviez, n'est-ce pas ? que Malherbe était frileux : Racan, vous vous en souvenez, avait ses entrées franches dans la modeste chambre garnie de son maître, située en la rue des Petits-Champs. Il y grimpait à toute heure, et il nous a déjà conté dans les Mémoires qu'un matin de grand hiver, il surprit Malherbe très affairé à enfiler les unes sur les autres un certain nombre de paires de bas presque toutes noires. Craignant de favoriser une jambe plus que l'autre, le bonhomme faisait deux tas de jetons, et, sitôt qu'un bas était mis, il grossissait d'un jeton le tas correspondant. Racan, pour une fois, la seule sans doute, plus pratique que son maître, lui conseilla d'attacher à chacun
MALHERBE 119
de ses bas un ruban de couleur par ordre alpha- bétique « amarante, bleu, cramoisi », etc.. Malherbe approuve le conseil et l'exécute sur l'heure. Le lendemain, rencontrant son disciple, comme à l'ordinaire, à la table du duc de Belle- garde, au lieu de bonjour, il lui dit : « J'en ai jusqu'à L. » Tout le monde fut fort surpris, et Racan, qui n'avait jamais l'esprit très présent, eut de la peine à comprendre que le poète voulait dire qu'il avait douze bas.
Les bas de Malherbe sont pour nous une vieille connaissance. Mais voici que Conrart nous ren- seigne sur le haut du vêtement :
« Estant un jour... en hiver... chez M'"^ Des- loges... », — dans ce salon littéraire et protestant qu'il fréquentait si volontiers, — « il fit voir que les camisolles et les doublures qu'il portoit alloyent jusques au nombre de quatorze. »
Etes-vous plus curieux encore, et tenez- vous à savoir en quoi étaient faites ces camisoles? Sachez qu'il y en avait un certain nombre en frise, et en frise verte, l'étoffe dont il étendait, nous l'avons vu, plusieurs pièces à sa fenêtre, un jour de grand froid.
Quatorze camisoles vertes en haut, douze bas noirs... en bas, voilà qui va bien. Mais nous avons une lacune, hélas I dans l'habillement de Malherbe, et nous ignorons jusqu'à ce jour le nombre, la nature et la couleur de... ses haut- de-chausses. Nous ne désespérons point qu'on exhume quelque jour des documents sur ce...
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grave sujet, comme on l'a fait pour Napoléon P'' : Malherbe, avec son sans-gêne habituel, ne devait pas faire difficulté d'en entretenir la compagnie.
Vous savez encore que Malherbe était un con- servateur intransigeant en politique comme en tout le reste : en littérature, c'est à force d'être conservateur qu'il fut révolutionnaire, au nom de la modération, de la correction, de la prudence et même de la timidité. En politique, sa passion de l'ordre le rendait impuissant à comprendre les guerres civiles de son temps. Ce royalisme aveuglément dévoué fut même, croyons-nous, un des seuls sentiments profonds de sa nature, en même temps qu'une des sources les plus pures de son inspiration poétique.
Au mois de janvier 1614, rapporte Gonrart, quand éclata, avec la révolte de Condé, la pre- mière guerre civile, « on parloit dans une grande « Compagnie des désordres que causeroit cette « guerre, et du tort qu'avoyent les mal-contens « qui se joignoyent à M. le Prince ; M. de Mal- « herbe, qui estoit présent, levant les yeux au « Ciel, s'écria tout à coup : « 0 bon Dieu ! où « est ta fièvre, ta peste, ton mal caduc [l'épi- « lepsie] ? qu'en fays tu que tu ne les envoyés à « ces gens qui troublent l'Estat I »
Racan, qui avait entendu ce mot, jugea prudent
MALHERBE 121
de ne pas l'écrire (et cela se comprend), vers 1650, au temps de la splendeur du grand Gondé, le glo- rieux fils du révolté de 1614.
A la fin de la guerre, la même indignation pro- fonde inspira à Malherbe de belles et fougueuses strophes paraphrasées d'un psaume, entre autres, celle que nous avons citée :
La gloire des méchants est pareille à cette herbe...
Après en avoir entendu la lecture, la régente soufflait à l'oreille du poète : « Malherbe, prenez un casque. »
Quand il montrait ces paraphrases de psaumes, il lui arrivait souvent, nous apprend Conrart, que des érudits lui reprochaient de « n'avoir pas suivy « le sens de David. — Je ne m'arreste pas à cela, « répondoit-il, j'ay bien fait parler le bonhomme « David autrement qu'il n'avoitfait. » — « Bien... autrement », c'est-à-dire bien mieux, par rapport au temps de Louis Xïll: c'est incontestable. David donnait à Malherbe le cadre, le ton, une provi- sion d'images (ce qui n'était point superflu), et Malherbe animait tout cela d'une passion person- nelle et présente, et le revêtait de sa musicale harmonie.
Il ne comprenait pas mieux les guerres reli- gieuses que les guerres civiles, comme on le voit
122 QUELQUES POÈTES
par la boutade inédite que nous avons citée de lui, et qui lui échappa au siège de la Rochelle (1).
Nous savons, d'ailleurs, que Malherbe ne pou- vait être rangé parmi les chauds catholiques de son temps, quoiqu'il prétendît avoir fait comme ligueur, dans sa jeunesse, le coup de feu contre Sully. Il s'acquittait strictement de ses devoirs religieux, car il allait à la messe, et même à la grand'messe, ainsi que le témoigne une autre anecdote de Conrart. Un dimanche, Racan arrive à l'église après lui et le trouve à la porte.
« Ne voulez-vous pas entrer plus avant, lui dit- « il, pour entendre la messe ?» A quoy M. de « Malherbe répondit brusquement, selon sa cou- ce tume : « Pensez-vous qu'une grande messe ne (( porte pas plus loin qu'une petite? »
Son cœur n'était point engagé dans sa religion, mais plutôt son bon sens et surtout son goût de la bienséance. Il aimait à répéter que « la religion des honnêtes gens est celle de leur prince ». Il était catholique parce qu'il était royaliste, et l'un et l'autre par esprit d'ordre. Nul doute que, venu à une autre époque plus sceptique, il n'eût grossi le nombre des incroyants, ou tout au moins des indifférents.
Le sentiment le plus vif de Malherbe paraît avoir été l'horreur de Ronsard. Il le détestait, il
{1} P. 105.
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le méprisait, il l'injuriail. Il déclarait qu'il don- nerait toutes les œuvres de Ronsard pour une chanson du Pont-Neuf. Il « effaçoit son Ron- sard » d'un bout à l'autre « et en cottoit à la marge les raisons », qui ne devaient pas être ten- dres . Quel dommage qu'on ne puisse retrouver son Ronsard comme on a retrouvé son Desportes I et s'il a criblé celui-ci de : « Excellente sottise, Bourre, Galimatias royal, Pâté de chevilles », etc., etc.. que fût-ce donc de l'autre ? Quel monu- ment perdu de vigoureuse haine littéraire ! Ra- can, du moins, qui avait feuilleté ce volume, put rapporter à Conrart que son maître « mettoit à (( la marge de tout ce qui ne lui plaisoit pas, dans « Ronsard, Moilon, moilon : comme s'il eust « voulu dire, — expliquait Racan, — que ces « endroits-là ressembloyent au moilon, dont on « ne se sert, dans les bastimens, que pour rem- « plir les fondemens et pour faire des murs ; au « lieu que la pierre de taille est ce qui les rend « solides et beaux ».
Alors, quelle grêle de moilons il avait dû jeter en marge dans le jardin fleuri de Ronsard I
Voilà bien le genre d'imagination de mots dont Malherbe usait dans son enseignement, je veux dire dans ses corrections de vers imprimés ou manuscrits, méthode excellente parce qu'elle fait entendre clairement des idées abstraites et force parfois à rire les victimes mêmes de la correc- tion.
Ainsi, Racan avait oublié de le dire dans ses
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Mémoires, « les vers qui n'estoyent ni bons ni mau- vais desplaisoient extrêmement à Malherbe, et il les appeloitdes Pois-pilés ». Nous dirions aujour- d'hui, si je ne me trompe, de la purée.
Le disciple ne partageait nullement la farouche prévention de son maître contre le chef de la Pléiade, il ne se faisait même pas faute de le lire à sa barbe. Un jour que cela lui arrivait, dit notre manuscrit, il rencontre la chanson de Ronsard qui commence d'une façon peu harmonieuse :
D'un gosier mâche-laurier
j'oy crier dans Lycophron ma Cassandre-
Et il demande imprudemment à Malherbe si Lycophron est la ville où demeurait Cassandre. Silence obstiné de Malherbe. Racan insiste ; l'au- tre s'emporte alors en gronderies, « le traittant d'ignorant ; de sorte que Racan demeura dans son erreur » : il n'était guère pressé d'en sortir. Il prenait un homme pour le Pirée.
« Un jour qui fut fort longtemps après, comme il estoit chez M. de la Varenne », avec un hellé- niste, celui-ci « le pria de faire apporter de sa « bibliothèque un Licophron pour justifier un (( passage qu'il avoit allégué ; Racan reconnut « par là que Licophron estoit un auteui* et non « pas une ville ».
Cinquante ans s'étaient écoulés que, dans une lettre à Ménage, il parlait encore avec une plai- sante terreur du « silence grondeur et impitoya-
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ble de Malherbe » en cette mémorable journée. Ne pensez-vous pas qu'au fond la mauvaise humeur de Malherbe fut bien moins amenée par l'ignorance de Racan (en est-il encore beaucoup parmi nous qui ne la partagent point ?) que par le goût déclaré de celui-ci pour la lecture de Ronsard ?
On sait que notre poète travaillait lentement, ce qui est grave pour un auteur d a-propos. En 1614, quand la duchesse de Conty perdit son frère, le chevalier de Guise, Malherbe se mit en devoir de composer à son intention une lettre de consola- tion. Il fait allusion, dans la première page, au voyage de la duchesse à Saint-Germain où elle avait été réfugier sa douleur. Mais il travailla longtemps sa lettre, il lui donna des dimensions considérables, il voulut « la mettre en sa perfec- tion », c'est même « presque le seul ouvrage de prose qu'il ait achevé », au dire de Racan. Lors- que la lettre fut enfin construite, la duchesse était revenue à Paris.
« Il l'obligea, nous dit Conrart, à retourner « exprès à Saint-Germain-en-Laye, aymant mieux « luy donner la peine de faire ce voyage, que de « prendre celle de changer peut estre une période « ou deux de cet ouvrage. »
Racan nous avait déjà conté l'histoire de ce président qui perdit sa femme ; la pièce de con-
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solation de Malherbe arriva trop tard : le veuf était remarié. La chose était cette fois irrépara- ble ; le poète ne pouvait vraiment pas obliger le conseiller à perdre sa seconde femme pour rendre la vérité à ses vers. Décidément, Malherbe ne consolait pas vite.
*
On l'appelait le Père Luxure chez M. de Belle- garde, où pourtant l'on n'était pas prude ; l'une des deux raisons de ce surnom est qu'il avait le mot fort cru. Racan en cita bonnement, sans y entendre malice, quelques échantillons dans les « Mémoires » ; il recula devant d'autres dont il se borna à égayer maintes fois ses familiers. Conrart a le mauvais goût de les rapporter. Mais nous ferons grâce à nos lecteurs, tant ces mots sont grossiers.
Nous retrouvons la gaillardise toute gauloise du bonhomme dans la plus longue historiette de notre manuscrit. Elle nous présente la silhouette d'un singulier personnage , un peu détraqué, semble-t-il, un de ces hommes comme en pro- duit chaque époque, qui, ne pouvant se ranger dans un des innombrables cadres sociaux de leur temps, ont la manie d'en fonder un per- sonnel pour eux et leurs amis.
« Un nommé Chaperonnaye qui sefaisoit appel- ce 1er le chevalier de la Madelaine, parce qu'il avoit
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« obtenu permission du Roy Louis XIII d'insti- « tuer un ordre de ce nom-là, eust d'abord le « dessein de bastir une Maison dans la forest de « Fontainebleau, pour ceux qui voudroyent estre « de cet ordre. Mais, ayant changé d'avis , il « demanda permission au Roy de faire dresser « une espèce d'oratoire dans la Galerie du Louvre « où sont les portraits des Roy s. S. M. la lui ayant « accordée, il fit dresser un grand Pavillon dans « cette galerie, en forme de petit hermitage, de « velours Supraris, doublé de toile d'argent. Il « passoit là les jours et les nuits, sans sortir à ce « qu'il disoit, avec un sien compagnon, tous deux « vestus d'une robbe d'hermite de Drap gris, en « broderie de laine rouge (1). »
Un jour, le roi va dans la galerie avec beaucoup de noblesse : Malherbe suit. On devine la solen- nité de cette visite royale, les propos des nobles, l'admiration des uns pour Vhermitage, la curiosité des autres pour Vhermite. Malherbe s'approche de lui et lui demande : « Puisqu'il ne sort point de « ce lieu-là, où fait-il donc ses nécessitez natu- « relies ? — A quoy n'ayant pas répondu nette- « ment, le Roy », craignant... pour sa galerie, lui commanda de la quitter.
« M. de Racan le vit depuis avec son camarade, « qui avoyent quitté l'habit d'hermite, et estoyent « vestus de deux habits qu'ils s'estoyent fait faire
(1) Nous n'avons pu retrouver nulle part ce qu'était le velours « Supraris ».
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« du velours du Pavillon, avec les manches et la « doublure de toile d'argent. Et il ouït dire, au « bout de quelque temps, qu'il estoit allé à Rome, « où il tenoit une table qui estoit quelquefois de « 50 couverts, et toujours la meilleure et la plus « délicate de la Cour. Cela dura longtemps, sans « qu'on seût où il prenoit de quoy fournir à cette « dépence, et à toutes les autres qu'il faisoit à « l'avenant de celle-là. Puis, tout d'un coup, il « disparut, sans qu'on ayt jamais appris ce qu'il « estoit devenu. »
L'ermite s'était fait diable !
Tout au bas du même feuillet, Conrart a relaté un incident de voyage, dont le relieur du manus- crit, au 17° siècle, n'a pas respecté la fin, heureu- sement facile à suppléer. Cela pourrait s'appeler: La poudre de Chypre ou Comment on voloit Mal- herbe. Le héros, je veux dire le voleur, est son valet, que nous connaissons déjà par la façon plaisante dont son maître le corrigeait :
(( Il lui donnoit dix sous par jour pour sa vie, « ce qui estoit honneste en ce temps-là, et vingt « écus de gages [environ 420 fr . de notre mon- « naie], et quand son valet l'avoit fâché il lui (( faisoit une remontrance en ces termes : Mon « ami, quand on offense son maître on offense « Dieu, et quand on offense Dieu il faut, pour
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« avoir l'absolution de son péché, jeûner et donner « l'aumosne ; c'est pourquoy je retiendrai cinq « sous de vostre dépense, que je donnerai aux « pauvres à vostre intention, pour l'expiation de « vos péchés. »
Mais le valet savait se venger et rentrer dans ses cinq sous.
Un jour Malherbe passait à Auxerre ; c'était sans doute dans un de ses voyages à Aix ou à Dijon, chez son protecteur , le duc de Bellegarde, qui était gouverneur de Bourgogne :
« Il luy prit fantaisie d'avoir de la poudre de « Chypre, et envoya son valet dire à un homme qui en vendoit, qu'il lui en apportast ; le Mar- chand luy en ayant montré, qu'il vouloit vendre 50 sols l'once, M. de Malherbe luy dit qu'il n'en vouloit point, et qu'elle ne devoit pas être bonne à ce prix-là ; si bien que le marchand s'en re- tourna ! Le valet, qui connaissoit l'humeur de son maître, alla retrouver le marchand, et l'ins- truisit de ce qu'il devoit faire, à condition qu'il auroit part au gain qu'il feroit de plus qu'il n'eust fait. Le marchand revint donc au logis où estoit logé M. de Malherbe, et luy montrant la même poudre que « celle qu'il luy avoit mon- trée auparavant », il luy dit qu'elle valoit 100 sols (1) « et que c'estoit de la bonne poudre de Chypre, dont M. de Malherbe voulut bien acheter ».
(1) Tels sont les mots hors guillemets, que nous suppléons sans difficultés.
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Bénéfice net pour le valet, 25 sols : de quoi faire face à cinq jours de jeûne.
C'est à ce même valet sans doute que Malherbe, sur son lit de mort, commandait de « donner ses vieux souliers à un carme déchaussé ». Conrart a écrit ce trait inédit immédiatement après celui de Racan nous rapportant l'observation gramma- ticale faite par le poète moribond à son hôtesse . Ces deux traits ne sont que des on-dit, Racan ayant eu le chagrin de ne point assister aux derniers moments de son maître ; mais n'est-il pas vraisemblable que Malherbe ait conservé jus- qu'au bout la fermeté de son caractère, la brus- querie et la liberté de son humeur ?
(( On ne lui trouva, ajoute Conrart en termi- « nant, autre argent que deux quarts d'écus ; ce « qui fit écrire par M. de Malleville à M"''' des « Loges « que s'il ne fust mort de maladie, il « fust mort de faim », et ce qui inspira à M. de Gombaud cet [sic) épitaphe :
L'Apollon de nos jours, Malherbe icy repose, il a vescu longtemps sans beaucoup de support ; en quel siècle, Passant, je n'en dis autre chose, il est mort pauvre, et moy, je vis comme il est mort.
Malherbe ne mourut point pauvre, et si on ne lui trouva que deux quarts d'écus, c'est qu'on ne chercha pas bien. Après avoir vécu toujours
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avec une simplicité extrême, il était dans Taisance à la fin de sa vie (1).
D'ailleurs, en y comprenant Corneille lui- même, un Normand meurt-il pauvre?
•
Tels sont les principaux détails inédits que Racan avait coutume de rapporter à Conrart et qui formèrent, au 17° siècle, comme le Supplé- ment oral des Mémoires manuscrits pour la vie de Malherbe. Même avec ce supplément, les Mémoires ne donnent pas encore un portrait en pied du poète : on ne voit au clair ni les grandes lignes de sa réforme, ni le fond de son âme, que nous avons tenté de restituer dans le chapitre précédent. On prend du moins une idée du tour de son humeur, de sa parole et de son esprit ; on est édifié sur ses mots, ses repas, son vêtement, le croirait- on ? jusque sur le goût « agréable de ses sueurs en sa jeunesse » : c'est une promenade au bord plutôt qu'au dedans de cette vie ; c'est son bis-
(1) Il semble le dire lui-même dans une mauvaise strophe d'une de ses dernières pièces : il s'estime au fond content
d avoir bien vécu dans le monde prisé (quoique vieil abattu) des gens de bien et de vertu : et voilà le bien qui m'abonde.
Et nous pouvons l'en croire, après toutes les lamentations qu'il a envoyées pendant si longtemps sur ce sujet à ses amis Peiresc et Racan. Néanmoins le dernier vers ne prête-t-il pas à une équivoque sur le sens ?
132
QUELQUES POETES
toire, non pas intime, mais détaillée, ce qui est tout autre.
Racan qui, à bien des égards, retardait sur son temps, l'a devancé sans le vouloir par ses infor- mations minutieuses sur un homme illustre. Les biographes ont certes mieux à faire qu'à le pren- dre pour modèle ; mais les reporters ne pourraient- ils point le saluer comme leur premier ancêtre (1) ?
3 décembre 1892.
(1) Nous avons publié intégralement ces Anecdotes inédites sur Malherbe, avec une introduction et des notes critiques (87 p. in-8°, chez Alphonse Picard et fils, 1893).
'M-
RAGAN
(1589-1670)
LA NAISSANCE DE RAGAN. — RAGAN MANGEAU-ANGEVIN.
Le l^"" octobre 1899, le Maine et l'Anjou fêtaient spontanément à Aubigné la naissance de Racan, que notre enquête leur avait restitué, tandis que le charmant poète passait jusque-là pour avoir vu le jour à Saint-Paterne en Touraine. Nous nous proposons de raconter les circonstances de cette petite découverte, ce qui jettera peut-être un jour peu connu sur les curieuses aventures de la vie des travailleurs : nous essaierons ensuite de déterminer la portée de cette modeste trouvaille.
QUELQUES POÈTES. 4#*
134 QUELQUES POÈTES
Que l'on veuille bien, seulement, nous excuser si nous sommes, par force en un pareil sujet, obligé de parler de nous-même continûment.
*
Un jour de janvier de l'année 1891, je travail- lais, solitaire, à la bibliothèque de l'Arsenal, dans une de ces salles qui furent élégamment lambris- sées au 18^ siècle, alors qu'on rajeunit la vieille demeure de Sully, l'ancien dépôt de notre artil- lerie, qui dort à présent dans le silence du quar- tier le plus désert de la capitale. Je m'étais plongé dans un des gros volumes de manuscrits de Con- rart, car ce premier secrétaire perpétuel de l'Aca- démie française, s'il observa en public « un silence prudent », écrivit pour lui-même, toute sa vie. Il avait la salutaire manie, dont nous sommes aujourd'hui de si nombreux tributaires, de con- server et de classer tout ce qui lui tombait sous la main : idées, faits, lettres, documents de tous genres, si bien que de ses manuscrits et de ses notes il a laissé 48 gros volumes in-4°, qui sont incessamment fouillés depuis un siècle et que l'on retrouve à l'origine de la plupart des décou- vertes opérées à travers notre histoire littéraire, en commençant par les belles études de Victor Cousin sur la Société du 17^ siècle.
Dans un de ces volumes je lisais les anec- dotes inédites de Racan sur Malherbe, que nous
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avons analysées plus haut, lorsque, en feuilletant les pages voisines, mes yeux vinrent à apercevoir, par hasard, une notice sur Racan. J'examinai avidement lecriture : elle était notoirement de Conrart lui-même ; c'était son écriture négligée et hâtive, tandis qu'il en avait une autre appli- quée, dont il a écrit beaucoup d'autres pièces, telles que les Anecdotes. Alors quelle joie intense! depuis trois ans j'essayais de jalonner la vie de Racan, et voici que je tenais le fil conducteur qui allait me diriger dans la reconstitution de cette existence I
Il n'y avait rien d'étonnant à ce que Conrart eût ainsi écrit un résumé de la vie de Racan. Sans doute il n'avait pu le connaître dans le cercle Malherbe, dont il ne faisait point partie ; mais il était pour lui, avec Chapelain et Ménage, un des amis de la seconde heure. On sait qu'il demeu- rait, en été, près de Paris, dans cette charmante villa d'Athis qui dominait une gracieuses courbe de la Seine ; il aimait à y recevoir les lettrés des deux sexes : avec eux il devisait dans son jardin disposé à la française, et l'une de ses belles visi- teuses, M"*^ de Scudéry, parlait ainsi de ces cabi- nets de verdure : « Les arbres en sont si beaux, « le vent si frais et l'ombrage si charmant, qu'il « n'est presque pas possible d'être en ce lieu sans « plaisir et sans esprit. » Racan, qui allait tous les ans à Paris pour ses interminables procès, ne manquait point de se rendre à Athis, et là, les amis discutaient des questions qui nous laissent
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assez froids aujourd'hui : la supériorité relative des genres littéraires, par exemple, de la poésie épique, dramatique ou lyrique.
Mais, un jour, il arriva malheur à cette amitié. C'était à la fin de Tété de 1659, en un temps d'âpres cabales académiques. Racan voyait beaucoup Ménage, qui préparait une édition des œuvres de Malherbe ; or Ménage était d'un parti opposé à celui de Conrart et de Chapelain. Toute- fois Racan avait promis à ce dernier (qui, appa- remment, le lui avait demandé) d'aller, avant de quitter Paris, faire une dernière visite à Conrart, d'ailleurs malade. Mais Racan était un parfait étourdi, et il a traversé tout le 17® siècle, for- mant avec La Fontaine un couple fraternel, uni, non seulement par l'amour des champs, mais encore par la distraction. Le septuagénaire part donc, va faire ses vendanges en Touraine, tombe lui-même malade et perd totalement de vue Cha- pelain, Conrart et Athis. Mais il est rappelé à Tordre par une lettre pincée de Chapelain, qui lui déclare entre autres choses : « M. Conrart a « trouvé que vous aviez un peu péché d'être part « de Paris sans lui avoir dit adieu... Il a senti « avec quelque douleur que vous n'ayez pas jugé « à propos de lui en donner au moins du regret « ou par un valet ou par une lettre, dans le temps « qu'on lui mandait que vous ne bougiez de chez « une personne qui s'était déclarée notre enne- « mie. » On reconnaît à ce portrait Ménage. Et dans ses protestations de modération, Chapelain
RACAN 137
ajoute cette phrase étonnante : « Et n'allez pas (( vous imaginer, de grâce, que nous souhaitassions « que vous ne la vissiez point y et que vous rompissiez « avec elle en notre faveur. »
Les explications envoyées par le pauvre Racan ne purent rien. Sa double amitié avec Gonrart et avec Chapelain sombra dans cette sotte aventure. N'est-ce point la comédie humaine que nous voyons encore se jouer chaque jour sous nos yeux : le collègue ou l'ami se brouillant avec vous parce que vous n'êtes pas venu le voir, l'électeur votant contre le candidat qui l'a négligé, éternelle et lamentable comédie à laquelle on peut donner pour titre : L'Omission dune visite ?
C'est une dizaine d'années auparavant, dans la lune de miel de cette amitié, vers 1650 ou 1651, que Conrart eut l'idée d'inscrire ce qu'il savait par lui-même de la vie de son ami Racan : le poète avait passé la soixantaine et était d'une santé débile ; il était donc naturel et prudent au secré- taire de l'Académie de prendre quelques notes sur son confrère. Or il se trouve que nul document ne contient sur cette existence plus de renseignements sûrs et précis que la courte Notice rédigée à la hâte par Conrart. Aussi l'avons-nous eue perpé- tuellement sous les yeux en écrivant la vie de notre héros.
La première phrase en est celle-ci : « M. de « Racan est né en une Maison nommée Champ- « marin, qui est moitié dans le Maine et l'autre « moitié dans l'Anjou », et Conrart ajoute grave-
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ment : « de sorte que si 7 villes ont disputé pour la naissance d'Homère, 2 provinces peuvent dis- puter pour la naissance de Racan ». En ceci le secrétaire de l'Académie s'est montré mauvais prophète, et nous avons vu en 1899 les deux provinces du Maine et de l'Anjou couronner, en se tenant la main, le nouveau berceau du poète. Renseignements pris, la frontière du Maine et de l'Anjou passe exactement en cet endroit, et, d'ailleurs, il n'est pas surprenant que des maisons se trouvent parfois construites à cheval, en quel- que sorte, sur deux circonscriptions administra- tives. Qu'il me soit permis d'en rapporter un exemple quasi personnel, qui souleva, il y a quel- ques années, un curieux cas de conscience parois- sial et communal. L'un de mes parents possédait naguère, dans le Rémois, la propriété du Rois-de- l'Arbre, partagée entre les trois communes d'Her- monville, Pévy et Rouvancourt. Une naissance s'étant produite dans la cuisine des communs, l'on fut bien embarrassé pour savoir dans quel village l'on devait déclarer l'enfant. On apprit que le problème devait se résoudre d'après la place du foyer principal : or, la ligne de partage entre deux des communes tombait juste au faîte de la cheminée I Alors on se décida d'après la plus grande partie de la pièce, et, bien que le lit où était né l'enfant fût sur le territoire de Rouvancourt, la majeure partie de la chambre étant sur celui de Pévy, le jeune citoyen si disputé fut enfin acquis à cette dernière commune.
RACAN 139
En sortant de l'Arsenal, tout à la joie de ma trouvaille, j'entrai en hâte dans un bureau de poste pour demander où se trouvait le vieux manoir. UAnnuaire général des Postes nous rend, en effet, de précieux services en nous indiquant la situa- tion exacte de tous les vieux châteaux, manoirs, maisons isolées, lieux-dits, pourvu qu'ils comptent encore un habitant. Mais la fatigue de ma séance de travail ou quelque mauvais génie voulant me faire expier mon contentement, me troubla sans doute la mémoire, et j'eus le malheur de demander, en place de Champmarin, Montmarin ! — « Châ- teau de Montmarin, desservi par la station de Sargé (Loir-et-Cher). » — Ma valise faite, je prends, sans perdre de temps, la grande ligne de l'Etat et débarque, une belle après-midi, plein d'espoir, à la gare de Sargé. Je monte au vieux château construit, au 17^ siècle, sur le coteau de la rive droite du Loir et qui domine, continué par une antique avenue en terrasse, toute la vallée. Je suis reçu par M. de Montmarin, un diplomate en congé, très galant homme, qui m'avoue n'avoir jamais entendu parler d'aucun souvenir de Racan touchant son château: avec lui je me rends compte de mon erreur.
Une nouvelle consultation de YAnnuaire des Postes m'indique le précieux Champmarin, « ferme à 1 kilomètre d'Aubigné (Sarthe) ». J'écrivis alors au curé ou à l'instituteur ou au maire, je ne sais plus bien auquel des trois, car ces trois personnages qui, dans certaines communes,
140 QUELQUES POÈTES
dit-on, ne vivent pas toujours en parfaite har- monie, s'entendent du moins, sans le savoir, pour nous apporter d'utiles secours : ce sont nos correspondants naturels dans les 36.000 com- munes de France. Soit laïque, soit ecclésiasti- que, mon correspondant me confirma l'existence de la vieille ferme à 1.200 mètres du bourg et m'apprit qu'elle appartenait à M. le duc de Gram- mont. J'écrivis au propriétaire, qui m'octroya gracieusement l'autorisation de visiter sa ferme, et, un matin ensoleillé, j'aboutis enfin à Champ- marin, un peu ému à la pensée de tous les vieux souvenirs que j'allais remuer et dont je me sentais encore seul à détenir le secret.
Une vieille avenue de noyers conduit de la sortie du bourg au manoir. Devant la porte, un puits arrondit son bonnet de coton sarthois de vieilles pierres. Derrière, un haut mur percé de trois larges baies en arcades, dont deux sont main- tenant aveuglées, faisait par une entrée large et loyale pénétrer dans la vaste cour d'honneur. Là, se présentent à gauche les caves et communs, en partie creusés dans le roc, et jadis surmontés d'un pignon (j'aA^ais à la main, pour aider ma reconstitution, un Aveu de Ghampmarin, daté de 1607, et copié aux Archives nationales). A droite, c'étaient les quatre arpents des jardins clos de murs et coupés par les anciens fossés ; ce sont aujourd'hui des champs qui dévalent en pente douce vers la plaine du Loir, large et fertile, terminée, à distance, par un horizon de
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