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Du 19. Le ministre de l'Intérieur renvoie à l'examen de l'A- cadémie une horloge économique de l'invention de M. Vekkiei'. La section de physique fait un rapport relatif au paratonnerre qui doit être élevé surJa cathédrale de Metz. En résumé, la section pense , que les difficultés signalées par M. le préfet de la Moselle ne peuvent s'opposer à l'établissement d'un paratonnerre sur la (lèche de la cathédrale de Metz ; 20 que ce paratonnerre Lien construit n'exposera pas la tour elle-même , non plus que les autres parties de l'église , à des accidens dus à la seule présence des conducteurs ; que la flèche étant ainsi armée pourra défendre la plus courte partie delà nef située d'un côté des tours. Mais vu la maste énorme d< l'autre partie, encore bien qu'elle n'excède pas la longueur du rayon d'efficacité que devrait posséder , d'après l'estimation ordinaire , ie paratonnerre situé sur la tour, la prudence commande d'en placer un second sur la toiture de cette partie. (Approuvé.) M. Geoffroy- St.-Hii.a.ike lit un mémoire intitulé : D'un organe respiratoire aérien (poumon), ajouté dans les crustacés à l'organe respiratoire aqua- 'ique (branchies); de l'isolement et de la situation respective de ces deux organes dans le Birgus-Latro , point de départ des observa- tions ; enfin du volume que prend le poumon des crustacés , lequel devient , savoir : plus considérable quand la carapace présente une plus grande capacité en largeur ( chez les cancer ou crabes); beau- coup plus îestreint avec moins d'espace de la carapace latéralement (chez les eutacas ou éerevisses) , et nul en cas d'une extrémité sur les flancs de L'enveloppe solide , chez les gmmmarus ou crevettes. M. Foulhious lit un mémoire sur une loi à laquelle se conforment les artères et les nerfs dans leurs rapports respectifs. ( MM. Portai et Dupuvtren , commissaires. ) M. Costa lit un mémoire sur le typhus epidéniique qui a ravagé la commune de St.-L.iurent-des-Ar- dens et ses environs , pendant six mois de i8i3. (MM. Chaussier et Magendie, commissaires.)— Un mémoire sur la composition de nou- veaux mortiers hydrauliques , par M. Giraid, est renvoy< à l'exa- men de M M. Girard t Navier. M. Bosoiai présente un instru- ment dont il avait déjà soumis la description à l'Académie, et que depuis il .1 fait exécuter. .( MM. Mathieu el Damoiseau, commissaires. Du 2<>. M. df fimstl l'ait un rapport verbal sa sujet de l'on vrage dv M. O'Hiia di Gr a. h dp ai , intitule : Abrégé élémentaire de

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Du 19. Le ministre de l'Intérieur renvoie à l'examen de l'A- cadémie une horloge économique de l'invention de M. Vekniei'.. La section de physique fait un rapport relatif au paratonnerre qui doit être élevé surJa cathédrale de Metz. En résumé, la section pense , que les difficultés signalées par M. le préfet de la Moselle ne peuvent s'opposer à l'établissement d'un paratonnerre sur la (lèche de la cathédrale de Metz ; 20 que ce paratonnerre Lien construit n'exposera pas la tour elle-même , non plus que les autres parties de l'église , à des accidens dus à la seule présence des conducteurs ; que la flèche étant ainsi armée pourra défendre la plus courte partie delà nef située d'un côté des tours. Mais vu la masse énorme de l'autre partie, encore bien qu'elle n'excède pas la longueur du rayon d'efficacité que devrait posséder , d'après l'estimation ordinaire , le paratonnerre situé sur la tour, la prudence commande d'en placer un second sur la toiture de cette partie. (Approuvé.)— M. Geoffroy- St.-Hii.aike lit un mémoire intitidé : D'un organe respiratoire aérien (poumon), ajouté dans les crustacés à l'organe respiratoire aqua- *ique (branchies); de l'isolement et de la situation respective de ces deux organes dans le llirgus-Latro, point de départ des observa- tions ; enfin du volume que prend le poumon des crustacés , lequel devient, savoir : plus considérable quand la carapace présente une plus grande capacité en largeur (chez les cancer ou crabes); beau- coup plus restreint avec moins d'espace de la carapace latéralement (chez les astacus ou écrevisses) , et nul en cas d'une extrémité sur les flancs de l'enveloppe solide , chez les grammarus ou crevettes. M. FouLiiioiJs lit un mémoire sur une loi à laquelle se conforment les artères et les nerfs dans leurs rapports respectifs. ( MM. Portai et Dupuytren , commissaires. ) M. Costa lit un mémoire sur le typhus épidémique cpii a ravagé la commune de St.-Laurent-des-Ar- dens et ses environs , pendant six mois de i8a3. (MM. Chaussicr el Magendic , commissaires.) Un mémoire sur la composition de nou- veaux mortiers hydrauliques, par M. Girard, est renvoyée I exa- men de MM. Girard et Navier.— : RI. BosaiRi présente un instru- ment dont il avait déjà soumis la description à l'Académie, et que depuis il .1 fait exécuter. ( MM. Mathieu el Damoiseau, commissaires.] Du afl. M. tic Bosse/ fait un rapport verbal au sujet de Pou vrage de M. O'Hikb db (1k 4. h dp ai , intitule : Abrégé élémentaire de

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Du 19. Le ministre de l'Intérieur renvoie à l'examen de l'A- cadémie une horloge économique de l'invention de M. Vehniev.. La section de physique fait un rapport relatif au paratonnerre qui doit être élevé surJa cathédrale de Metz. En résumé, la section pense , que les difficultés signalées par M. le préfet de la Moselle ne peuvent s'opposer à l'établissement d'un paratonnerre sur la flèche de la cathédrale de Metz ; 20 que ce paratonnerre bien construit n'exposera pas la tour elle-même , non plus que les autres parties de l'église , à des accidens dus à la seule présence des conducteurs ; que la flèche étant ainsi armée pourra défendre la plus courte partie delà nef située d'un côté des tours. Mais vu la masse énoime de l'autre partie, encore bien qu'elle n'excède pas la longueur du rayon d'efficacité que devrait posséder , d'après l'estimation ordinaire , le paratonnerre situé sur la tour, la prudence commande d'en placer un second sur la toiture de cette partie. (Approuvé.) M. Geoffroy- St.-Hh.aihe lit un mémoire intitulé : D'un organe respiratoire aérien (poumon), ajouté dans les crustacés à l'organe respiratoire aqua- tique (branchies); de l'isolement et de la situation respective de ces deux organes dans le Birgus-Latro , point de départ des observa- tions ; enfin du volume que prend le poumon des crustacés , lequi 1 devient, savoir : plus considérable quand la carapace présente une plus grande capacité en largeur (chez les cancer ou crabes); beau- coup plus restreint avec moins d'espace de la carapace latéralement (chez les astacus ou éerevisses) , et nul en cas d'une extrémité sur les flancs de L'enveloppe solide, chez les grammarus ou crevettes, M. FouLurotis lit un mémoire sur une loi à laquelle se conforment les artères et les nerfs dans leurs rapports respectifs. (MM. Portai et Dupuytren , commissaires. ) M. Cost v lit un mémoire sur le typhus épidémique qui a ravagé la commune de St.-Laurent-des-Ar- dens et ses environs , pendant six mois de i8a3. (MM. Chaussier el Magendie, commissaires,) Un mémoire sur la composition de nou- veaux mortiers hydrauliques, par M . Gih.vhd, est renvoyés 1 exa- men il»- MM. Girard et Na\icr.-- M. Bosqa.bï présente un instru- ment (loin il avait déjà soumis la description a l'Académie, et que depuis il .1 fait exécuter., (MM. Mathieu el Damoiseau, commissaires.) Du ti). M. </<■ Rostel fait un rapport verbal au sujel de l'on vragede M. O'Hiebdb Grahdpbe, intitulé : Abrégé élémentaire de

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Du 1a. M. Blanc adresse un mémoire sur un mouvement hydraulique de son invention. (MM. de Prony et Girard l'exami- neront.)— M. Durville présente un mémoire manuscrit sur la Flore des iles Malouiues, (MM. Desfontaines et Mirbel sont chargés de l'examiner.) M. Polin, receveur des douanes à Juvigny (Meuse), adresse une prétendue quadrature de cercle. Une lettre de M. Gi- bault, de l'Allier , sur les mortiers hydrauliques , est renvoyée à l'examen de MM. Prcny et Girard. M. Ampère communique de nouvelles expériences électro-dynamiques qui ont pour objet : de donner la description d'une nouvelle expérience et de l'appareil qu'il a fait construire pour donner à cette expérience toute la pré- cision possible ; elle sert à établir la relation qui existe entre les deux coefficiens de la formule qui donne la valeur de la force électro- dynamique d'une manière plus simple et plus rigoureuse que celle qu'a suivie M. Ampère dans son mémoire du 18 juin 1822 ; 20 de déduire de cette formule plusieurs nouveaux résultats, tels que la valeur de l'action mutuelle de deux conducteurs parallèles; celle du mouvement de rotation imprimé par un conducteur rectiligne à un autre conducteur rectiligne pour faire tourner celui-ci autour du point d'intersection de leurs directions et la valeur de la force qui tend à faire marcher une portion du conducteur voltaïque d'une forme quelconque parallèlement à un conducteur rectiligne dont cette force émane. MM. Mathieu et Lacroix rendent un compte verbal de la mappe-monde de M.Lowry, graveur à Londres. MM. Desfontaines et Labillardière font un rapport sur le mémoire de M. Adrien de Tus- sieu , concernant la famille des Rutacées (dans laquelle se trouvent des plantes médicinales telles que le gayac , la rue, le zanthoxylum , le cusparia Jebrifttgci , dont l'écorce est connue des pharmaciens sous le nom d'angtistura, etc ; et des plantes d'agrément, telles que la fraxi- nelle, plusieurs duna du Cap, etc.). Le rapporteur pense que ce mémoire , qui renferme un très-grand nombre d'observations nou- velles, n'est pas moins important que celui que M. A. de Jussieu a présenté l'année dernière sur la famille des Euphorbe es , et qu'il mé- rite également d'être imprimé dans le recueil des Savans étrangers. (Approuvé.) M. Geoffroy-St.-Hilaire commence la lecture d'un mémoire intitulé : Sur les êtres des degrés intermédiaires de l'échelle animale, qui respirent dans l'air et sous l'eau , et qui ont à cet effet , d.uis un médium de développement , des organes respiratoires des

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Du 19. Le ministre de l'Intérieur renvoie à l'examen de l'A- cadémie une horloge économique de l'invention de M. Veriidi. La section de physique fait un rapport relatif au paratonnerre qui doit être élevé surJa cathédrale de Metz. En résumé, la section pense , que les difficultés signalées par M. le préfet de la Moselle ne peuvent s'opposer à l'établissement d'un paratonnerre sur la flèche de la cathédrale de Metz ; 20 que ce paratonnerre Lien construit n'exposera pas la tour elle-même, non plus que les autres parties de l'église , à des accidens dus à la seule présence des conducteurs ; que la flèche étaut ainsi armée pourra défendre la plus courte partie delà nef située d'un côté des tours. Mais vu la masce énorme de l'autre partie, encore bien qu'elle n'excède pas la longueur du rayon d'efficacité que devrait posséder , d'après l'estimation ordinaire , le paratonnerre situé sur la tour, la prudence commande d'en placer un second sur la toiture de cette partie. (Approuvé.) if. Geoffroy- St.-Hh.iike lit un mémoire intitulé : D'un organe respiratoire aérien (poumon), ajouté dans les crustacés à l'organe respiratoire aqua- tique (branchies); de l'isolement et de la situation respective de ces deux organes dans le Birgus- Latro , point de départ des observa- tions ; enfin du volume que prend le poumon des crustacés , lequt 1 devient, savoir : plus considérable quand la carapace présente une plus grande capacité en largeur (chez les cancer ou crabes); beau- coup plus lestreint avec moins d'espace de la carapace latéralement (chez les astacus ou écrevisses) , et nul en cas d'une extrémité sur les flancs de L'enveloppe solide , chez les grammarus ou crevettes. M. FouLHIOUS lit un mémoire sur une loi à laquelle se conforment les artères et les nerfs dans leurs rapports respectifs. (MINI. Portai et Dnpuytren , commissaires. ) M. Costa lit un mémoire sur le typhus épidérnique qui a ravagé la commune de St.-Laurent-des-Ar- dens et ses environs , pendant six mois de 1823. (MM. Chaussier < t Magendie , commissaires.) In mémoire sur la composition de nou- veaux mortiers hydrauliques, par M. Gihaxd, est renvoyé & l'exa- men de MM. Girard t Navier. M. Bosgibx présente un instru- ment dont il avait déjà soumis la description .1 l'Académie, et que depuis il .1 fait exécuter. ( MM. Mathieu et Damoiseau, commissaires. Du »6. M. de Roistt fait un rapport verbal au sujet de Pou vrage de M. O'Hisa di Gb lbdpbj . intitule : Abrégé élémentaire de

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REVUE ENCYCLOPÉDIQUE.

PARIS. DR L IMPRIMERIE DE RIGNOU rue des Frane.s-Bourgeois-S. -Michel, no 8

REVUE

ENCYCLOPÉDIQUE,

OU

ANALYSE RAISONNÉE

ES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES

DANS LES SCIENCES, LES ARTS INDUSTRIELS, LA LITTERATURE ET LES BEAUX-ARTS ',

PAR UNE RÉUNION

DE MEMBRES DE L'INSTITUT.

ET D'AUTRES HOMMES DE LETTRES.

TOME XXVIII.

PARTS,

U BUREAU CENTRAL DE LA REVUE ENCYCLOPÉDIQUE, rue d'enfer -SAIICT- MICHEL, 18.

OBRE i8a5.

1970

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« Toutes les sciences sont les rameaux d'une même tige. »

Bacon.

« L'art n'est autre chose que le contrôle et le registre des meilleures produ tions. .. A contrôler les productions (et les actions) d'un chacun, il s'engenc envie des bonnes, et mépris des mauvaises. »

Montaigne.

« Les belles- lettres et les sciences, bien étudiées et bien comprises, sont c instrumens universels de raison, de vertu, de bonheur. »

REVUE

ENCYCLOPÉDIQUE,

ou

ANALYSES ET ANNONCES RAISONNÉES

DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES

DANS LA LITTÉRATURE, LES SCIENCES ET LES ARTS.

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I. MEMOIRES, NOTICES,

LETTRES ET MÉLANGES.

OBSERVATIONS

DE M. PAIXHANS, LIEUTENANT-COLONEL D'ARTILLERIE ,

SUR

L'INTRODUCTION D'UNE ARME NOUVELLE DANS LA MARINE FRANÇAISE.

( Voy. Rev. Enc. , t. xxvn, p. 3o5.)

N. B. Le devoir d'une impartialité sévère nous fait admettre et insérer sans aucun retard les Observations que nous adresse M. Paixhans, quoiqu'une trop grande susceptibilité le porte à récriminer un peu vivement contre les assertions d'un de nos collaborateurs les pins estimables, qui est absent de France dans ce moment, et qui voyage en Angleterre il s'occupe de recherches relatives aux progrès des arts industriels et au bien de sa patrie. Le public auquel nous désirons n'offrir que

6 INTRODUCTION D'UNE ARME NOUVELLE

des sujets dignes de son attention, ne verra dans l'exposition successive des opinions quelquefois contraires de deux officiers supérieurs , également distingués par leur instruction et par leurs services , qu'un moyen d'éclaircir des questions qui inté- ressent surtout l'art de la guerre , l'artillerie et la marine ; mais qui, sous ce rapport même , ne sauraient être indifférentes , ni aux hommes d'état, aux militaires, aux marins, ni aux simples observateurs philosophes et philanthropes, habitués à s'élever, de chaque fait isolé, de chaque branche particulière et spéciale d'un art ou d'une science « à des considérations générales et. à des vues d'amélioration et de bien public. M. A. J.

Ayant proposé des bouches à feu pour le tir hori- zontal des bombes , ces carions à bombes ont été essayés à Brest. Leur effet a été tel qu'un seul coup a été re- connu pouvoir mettre en perdition un vaisseau de ligne du premier rang; et la marine, après de mûres délibérations, vient d'adopter cette arme nouvelle. Or , on sait que ces sortes d'innovations ont toujours éveillé la critique. ,

M. de Montgéry , dans un grand nombre d'ouvrages périodiques, il écrit, paraît avoir voulu établir : que ce qu'il peut y avoir de raisonnable dans mes idées n'est pas de moi , et même lui appartiendrait, et que ce qui est de moi n'est pas raisonnable. Si je voulais con- troverser , je ferais voir que mon travail était offert au gouvernement, avant que j'eusse l'honneur de connaître M. de Montgéry ; mais, sans entrer dans cette polémi- que, j'espère que les personnes qui ont lu mon ouvrage ne me condamneront pas, et que celles qui ne m'ont pas lu s'abstiendront de me juger. C'est donc surtout

DANS LA MARINE FRANÇAISE. 7

dans l'intérêt de l'art que je vais répondre à quelques objections.

M. de Montgéry censure l'idée d'avoir de fortes bou- ches à feu sur de petits bâtimens; niais on a depuis long-tems de gros canons sur les canonnières, on a de gros mortiers sur les galiotes ; et la marine de Brest vient de déclarer unanimement, après les épreuves du canon à bombes : « Que cette arme est terrible , sans of- frir plus de difficulté que les canons ordinaires qu'elle sera d'une utilité incalculable sur les chaloupes ou ba- teaux canonniers et sur des bateaux à vapeur , etc. » Au reste , je n'ai jamais dit qu'il ne faudrait à l'avenir que de petits bâtimens , et la preuve en est dans la critique de M. de Montgéry lui-même contre les grands bâti- mens que je propose.

M. de Montgéry pense que le tir horizontal des bom- bes serait avantageusement remplacé par de très-longs boulets creux cylindriques; mais le canon à bombes tire juste et loin , tandis que de pareils boulets n'ont jamais ni choc , ni justesse, ni portée.

Les fusées , dit M. de Montgéry, rendent superflue V adoption de nouvelles bouches a feu et l'emploi des anciennes ; mais donc les fusées ont -elles jamais bouleversé un vaisseau de ligne? les a-t-on vu pro- jeter de grosses bombes? et quelle nation a quitté les canons pour les fusées ?

Je suis blâmé d'avoir dit : que , sur les navires à \.i- peur , il ne faudrait plus, comme sur les bAtimens à voile, avoir indispensahlcineiil un grand nombre marins expérimentés; c'est cependant un des priori-

8 INTRODUCTION D'UNE ARME NOUVELLE

paux avantages qu'offrira la navigation par les machines à vapeur.

En présentant les canons à bombes, j'avais demandé qu'on essayât aussi des armures en fer, afin de juger si les vaisseaux pourraient être cuirassés contre cette puissante artillerie. M. de Montgéry assure : qu'il m'a appris à cet égard tout ce que j'en sais. Dans ce cas , il m'aurait appris fort peu; mais j'avais fait l'expérience de tirer de gros canons contre une armure en fer , cinq ans avant d'avoir vu pour la première fois M. de Montgéry,

S'il était un jour possible d'avoir des vaisseaux cui- rassés à l'épreuve de l'artillerie, les combats ne pouvant plus se décider qu'à l'abordage, j'avais pensé, et je pense encore, que nos troupes de terre pourraient alors aider à notre force navale, et que notre infériorité, relativement à la marine anglaise, pourrait devenir par beaucoup moins grande : M. de Montgéry oppose à cela les millions d'Indiens que l'Angleterre possède en Asie. Je conviens que ces Asiatiques peuvent offrir une force dans les guerres d'Asie; mais comment croire que l'armée française ait quelque chose à craindre, en Eu- rope , des Gipayes de l'Indoustan ?

N'ayant d'abord eu à ma disposition que les docu- mens de l'artillerie de terre et les livres, j'avais demandé à M. de Montgéry ce qui pouvait avoir été essayé par la marine. Il publie aujourd'hui mes questions comme une preuve que je tiens de lui une partie de ce que j'ai pu- blié ; mais il ne dit pas quelles réponses il m'a faites, ni ce qui vient de lui dans mon ouvrage : est-ce l'idée de

DANS LA MARINE FRANÇAISE. 9

tirer horizontalement les bombes ? elle est plus vieille que lui et moi. Sont-ce les dimensions de mes bou- ches à feu ? il sait bien que non , et les improuve. Est-ce l'idée des bâtimens à vapeur? je n'en ai dit que ce que tout le monde en sait. Est-ce l'idée des armu- res sur les vaisseaux? elle est si simple que je l'avais essayée depuis long-tems , sans croire que j'eusse rien inventé. Est-ce enfin la citation de quelques faits? sur soixante-quatre que j'ai cités , j'en dois deux à M. de Montgéry : il m'avait permis d'en faire usage ; et en vérité, je ne crois pas avoir eu le moindre mérite , en exhumant les soixante-deux autres des archives de l'artillerie.

M. de Montgéry convient toutefois que je l'ai cité ; mais il se plaint d'être « noyé au milieu d'une foule de matériaux incohérens oît il ne saurait être remarqué. » Il est vrai que, pour établir l'historique de la chose, j'a- vais rapporté l'opinion des principales personnes qui se sont occupées du même sujet, et relaté soixante-quatre expériences faites avant la mienne. Un travail aussi sincère aurait peut-être me mettre à l'abri de toute imputation de plagiat, et je ne pensais pas qu'on se plaindrait de se trouver associé «à Vauban, Cornwnta- gne , Délidor , Gribcauval et Napoléon ; associé au co- mité d'artillerie , aux généraux Lariboissierc , d'Aboville, Gassendi, Scharnhonst , Amlréossi , etc.

Un autre grief, c'est que mon travail a été jugé par des ministres, des maréchaux, des généraux d 'ar- tillerie , et des membres de V Académie des sciences, qu avec beaucoup d! adresse, d'assurance et de ténacité

io INTRODUCTION D'UNE ARME NOUVELLE

j'ai pu induire en erreur sur une matière dont ils n'ont pas une connaissance profonde ,* » mais , des savans , tels que MM. De Laplace, Rosi/y, Rosse/, Proni et Poisson , ne peuvent-ils donc pas avoir bien jugé une question de balistique fort simple? Et depuis quand les généraux d'artillerie ne sont-ils plus des juges com- pétens pour une affaire de canons et de bombes ? D'ailleurs, pourquoi mon critique ne dit-il pas qu'il y avait parmi mes juges cinq officiers- généraux et plus de vingt- cinq officiers supérieurs de la marine P Enfin , n'ai-je pas aussi été jugé par l'expérience , ce juge sévère qu'aucun novateur n'a jamais pu tromper.

Que veut donc M. de Montgéry , en cherchant à prouver que j'étais incapable de résoudre moi-même quelques questions bien faciles, et que pourtant j'ai eu l'inconcevable habileté de fasciner quatre ans les yeux à tant de personnes pleines de savoir? Que veut-il , en prouvant que mes idées sontdelui, et que pourtant elles ne valent rien? Il veut faire prévaloir de nouvelles inventions extraordinaires; il veut « des mines flot tan- tes et des navires sous-marins ; » On peut, dit-il aussi, « ressusciter une arme avec laquelle on lançait jadis de la naphte , de V essence de térébenthine et des jets abondans de liquides enflammés et, tandis qu'il propose à la marine de naviguer et de combattre sous la surface des eaux , il veut à terre "-des chars défensifs a vapeur , ou casemates mobiles qui formeraient des fortifications re- doutables , et manœuvreraient sur des chemins de fer , avec plus de rapidité que les meilleurs corps de cava- lerie, <?fc.»Hébien , soit, et ce sera le romantique de la

DANS LA MAPvINE FRANÇAISE. 1 1

guerre; mais les machines que M. de Montgéry veut dresser contre nos ennemis, ne seront- elles pas ima- ginaires , autant que les torts qu'il suppose à ses amis?... Je termine ce plaidoyer déjà trop long; et si de nouveaux articles surviennent , je n'y répondrai pas ; car ces polémiques, toujours nuisibles au caractère des personnes, sont rarement utiles à l'amélioration des choses. Paixhans.

NOTICE

SUR LES ENQUETES OFFICIELLES CONSTATANT LA CONTAGION DE LA FIÈVRE JAUNE ET DE LA PESTE (l\

Lu question si grave et si importante de la contagion de la fièvre jaune et de la peste n'a point attendu, jusqu'à ce jour, pour être résolue; et se croire appelé maintenant à la décider , c'est ignorer le jugement de l'Europe ou prétendre le ré- former.

Dans les tentatives que l'on ne cesse de faire pour nous per- suader qu'il est absurde de prendre aucune précaution sanitaire contre l'irruption de ces maladies formidables, d'autres pour- raient voir le projet étrange de donner des leçons de science et de sagesse à tous les peuples du monde civilisé. Mais je sup- poserai plutôt que les enquêtes établies sur ce sujet n'ont point eu la publicité qui pouvait prévenir l'erreur, et qu'il suffit d'en indiquer sommairement les résultats, pour écarter de tous les bons esprits une perplexité dangereuse.

(c) Cette NoTici'. a été lue à L'Académie royale des sciences de l'Institut de France , dans ses séances de# i(> août et 5 septem- bre i8a$.

la CONTAGION DE LA FIÈVRE JAUNE

Je ne croirais , en aucune manière , que cette tâche pût m'ëtre départie, si la nécessité de la remplir n'était devenue immi- nente aujourd'hui , par des circonstances dont aucun exemple ne s'offre dans l'histoire : celles qui réunissent, pour la première fois la peste du Levant et celle d'Amérique , et qui ont fait sur- gir ensemble dans l'un de nos ports ces deux fléaux, après avoir traversé, l'un la mer Méditerranée, et l'autre l'Océan Atlantique.

Demeurée sans commerce extérieur, pendant le quart d'un siècle , la France n'eut pas besoin, pendant cette période, de se préserver des maladies contagieuses, puisqu'elle n'avait pres- que aucune rela'ion avec les pays qui en éprouvent le plus souvent les ravages. Cependant, lors de la paix éphémère de 1802 , on put acquérir la preuve que celle de ces maladies, dont on a nié le plus opiniâtrement le caractère contagieux, pouvait être importée et transmise en France par les communications maritimes. La fièvre jaune fut introduite à Marseille, au mois de septembre 1802, par le navire américain la Colombia , qui perdit 3 hommes de son équipage en rade, et 3 au Lazaret; et dans le même mois, [±i hommes, atteints de cette même mala- die, furent débarqués de l'escadre revenant de Saint-Domingue, et séquestrés dans l'île Trébéron, delà rade de Brest. Il en mourut 23; et, si la contagion ne fut point communiquée à d autres individus qu'à un agent des douanes qu'elle atteignit et lit périr, ce fut indubitablement par les mesures actives et judicieuses du Conseil de salubrité navale.

Frappée des exemples qu'offrait déjà l'Espagne méridionale , la Faculté de Montpellier, l'une des institutions médicales les plus célèbres de l'Europe, manifesta, dès, 1802, le désir « qu'il y eût, dans chaque pays, un Code sanitaire sagement conçu et rigoureusement exécuté dans ses dispositions générales et par- ticulières. » Elle émit le vœu « que partout on se mît en mesure contre les maladies populaires et contagieuses, qui scmanifes-

ET DE TA PESTE. iZ

tent de tems en tems ; » et dans un rapport lumineux , fait par les professeurs Fouquet , Méjan et Dumas , elle rappela que l'art de conserver les hommes est une des branches essentielles de l'art de gouverner.

Non-seulement cet appel de la science fut entendu , accueilli, approuvé par l'autorité chargée du dépôt précieux de la santé publique; mais encore il lui lit reconnaître authentiquement la nature du danger et toute son étendue. Le ministre de l'Inté- rieur, M. Chaptal, écrivit, en i8o3, à l'Ecole de Montpel- lier : « Que, puisque le terrible fléau de la fièvre jaune avait pu être introduiten Espagne, rien ne garantissait que la France fût à l'abri de son invasion. » Il ajouta : « Que l'on ne pouvait donc prendre trop de précautions pour en préserver notre ter- ritoire, et surtout nos départcmens méridionaux, qui, à raison de leur position géographique et de la constitution physique de leurs habitans , sont plus particulièrement exposés à la contagion. »

Mais, bientôt, la guerre éclatant avec une nouvelle furie fit cesser nos relations maritimes, diminua le danger de l'intro- duction des maladies contagieuses, et le fit oublier par les grands événemens qu'elle enfanta.

Le rétablissement des communications commerciales , en 1816, ne tarda pas à montrer la nécessité de constater ce qu'a- vait à craindre la santé publique, de l'importation de ces mala- dies , par les nombreux navires qui chaque jour surgissaient dans nos ports, et qui trop souvent étaient encore en proie à leurs ravages. Arrivé récemment des Indes occidentales, , dans dix irruptions meurtrières, j'avais vu la lièvre jaune à bord des escadres, dans les camps, les forteresses et les hôpi- taux, je dus à de longs malheurs le triste avantage d'être COU* suite sur le mode de cette constatation. Je n'hésitai point dans l'opinion, que l'assemblée des professeurs de la l'acuité de mé- decine de Paris était le tribunal appelé par ses lumières et son

i4 CONTAGION DE LA. FIEVRE JAUNE

illustration à prononcer dans une telle cause; et au mois de juin 1817 , il lui fut adressé, par le ministre de l'Intérieur, une sé- rie de questions positives, dont les réponses devaient guider les mesures du gouvernement.

Ces questions étaient uniquement relatives à la fièvre jaune, parce qu'alors personne ne niait la contagion de la peste ; et que le choiera morbus, ou plutôt la maladie désignée erroné- ment sous ce nom , n'avait pas encore exercé sur l'Asie sa puissance désastreuse. La Faculté répondit affirmativement à toutes les questions qui lui avaient été faites. Elle reconnut que la fièvre jaune est contagieuse, susceptible d'être importée par les communications maritimes et autres, et qu'elle peut se transmettre également par les hommes et par les marchandises. Ses conclusions furent qu'en conséquence, on devait soumettre les provenances des pays qu'elle ravage , aux mêmes précau- tions de quarantaine et des moyens de désinfection qu'on em- ploie contre la peste de l'Orient.

Si la Faculté de médecine de Paris , après avoir éprouvé tant de pertes déplorables, est cependant l'un des corps savans les plus illustres de l'Europe, quelle confiance et quel respect ne devait pas inspirer sa décision, quand à ses vastes lumières se joignaient l'expérience et la sagesse de ces vieillards, qui sont encore, du fond de leur tombeau, les oracles de la science? L'événement ne confirma point pourtant cette juste attente. Des clameurs s'élevèrent avec violence contre cette décision; et le rapporteur de la Faculté, le savant, le respectable doc- teur Halle fut taxé de faux jugement et d'ignorance par des hommes qui s'imaginèrent le surpasser en connaissances médi- cales, quand toute la capacité de leur ^esprit n'avait pu leur faire acquérir même les notions les plus simples des élémens de leur propre langue.

Cette controverse fut, comme celles qu'ont excitées l'inocu- lation , la vaccine , l'usage du mercure et du quinquina. Seu-

ET DE LA PESTE. i5

lement elle fut, s'il se peut, plus féconde en dissidences dia- métralement opposées sur des faits identiques , et en assertions manifestement controuvées. Pour n'en citer qu'un exemple, je dirai qu'au moment l'on affirmait, devant l'Académie des sciences, que la fièvre jaune avait éclaté spontanément à bord du navire le Fabricius , à la mer, je tenais entre les mains les pièces d'une enquête officielle, instituée sur ce fait, à ma de- mande, et qui établissait incontestablement que, dans tout le cours de son voyage, le Fabricius n'avait pas été atteint par la fièvre jaune, qui conséquemment ne s'était montrée à son bord, ni spontanément, ni d'aucune autre manière.

Quelques personnes, peu familiarisées avec l'histoire de l'esprit humain, attribuèrent ces dissidences d'opinions à l'obs- curité dont elles supposaient leur sujet encore environné; d'autres en tirèrent des motifs contre la science médicale elle- même qui ne trouvait ni les moyens d'arrêter l'action meur- trière des maladies pestilentielles, ni même ceux de constater irréfragablement l'origine de ces maladies et le mode de leur propagation. On oublia qu'il n'est point de vérité, qui n'ait été combattue avec acharnement pendant des siècles, avant de prévaloir sur l'erreur; et qu'il n'est pas plus extraordinaire de voir aujourd'hui des médecins nier la contagion de la fièvre jaune, qu'il ne l'était, en 1720, d'en trouver qui contestaient au milieu des désastres de Marseille, que ce fut la peste par laquelle cette cité était ravagée, et qu'elle avait été importée du dehors et propagée par la contagion. Il n'est point de pays qui ne puisse offrir de pareils exemples. Pendant la peste de Moscou, les sectateurs du parti, qui refusait de la reconnaître, excitèrent le peuple à jeter leurs adversaires dans la Mosko"Vi a ; et l'aveuglement fut si grand et si opiniâtre, à Messine, en 17/1^, que, sur 3/j médecins consultéssur la nature de la mala- die qui avait éclaté dans cette ville , 33 déclarèrent formelle ment que c'était une épidémie ordinaire. In seul eut le courage

iC CONTAGICW DE LA FIEVRE JAUNE

d'affirmer que c'était la peste; mais son avis fut méprisé. Les magistrats et le peuple négligèrent toute espèce de précautions, et, en conséquence, il périt 43,ooo personnes.

La controverse qui s'éleva , en 1817 , sur les maladies conta- gieuses, eut heureusement une tout autre issue. Elle fut l'oc- casion qui fit introduire en France ces enquêtes lumineuses, dont l'Angleterre tire l'important avantage d'éclairer chaque question d'économie publique, par l'expérience des hommes qui en connaissent le plus parfaitement le sujet, quelle que soit d'ailleurs leur profession. Un ministre dont on peut louer sans crainte les pensées élevées et le noble caractère, M. Laine, crut qu'on pouvait appliquer utilement, pour résoudre les questions sanitaires, les mêmes formes qui, devant les tribu- naux, sont, dans la recherche de la vérité, la garantie delà vie et de l'honneur des citoyens; il pensa que les moyens d'in- vestigation, par lesquels on obtient judiciairement la preuve d'un fait particulier, pouvaient s'étendre à des questions d'in- térêt social; et que des dispositions claires et précises, faites par des hommes judicieux et désintéressés , témoins oculaires de l'importation des maladies contagieuses d'un lieu à un autre, et de leur transmission par le contact ou le rapproche- ment des individus infectés, donneraient, sur cette matière , le même degré de certitude qu'exigent les lois des nations pour acquérir la conviction judiciaire et justifier l'usage de la puissance publique , armée pour la défense et la conservation de la société.

D'après ces vues , au mois de septembre 1817 , un jury spé- cial fut convoqué, par le ministre de l'Intérieur, qui voulut le présider lui-même. Cette réunion fut la première de l'Europe, dans laquelle on entendit des hommes distingués par un talent d'observation qui leur a valu l'estime publique, retracer ce qu'une funeste expérience leur avait appris , aux Antilles, aux Etats-Unis, à Livourne, sur la contagion delà fièvre jaune, et

ET DE LA PESTE. i7

en Egypte, en Syrie, dans l'Asie mineure, sur celle de la peste. Jamais un tel ensemble de témoignages sur ces deux fléaux n'avait existé, et jamais des preuves plus irrécusables de leur caractère contagieux n'avaient été mises sous les yeux de l'au- torité. Aucune voix dissidente ne s'éleva dans cette assemblée, qui reconnut unanimement le danger de la contagion de ces deux maladies et la nécessité de le prévenir par des mesures coordonnées de manière à préserver la santé publique, sans nuire aux communications commerciales.

La Commission des colonies , formée dès le mois de février i8i7,près du ministre de la marine, pour indiquer les amé- liorations que nécessitait la prospérité des établissemens fran- çais d'outre-mer, fut chargée d'examiner quels étaient , poul- ies Antilles, le besoin de ces mesures et l'étendue de leur puis- sance. Formée en majorité de personnes qui avaient habité la Martinique et les îles de la Guadeloupe, pendant de longues années, et qui avaient eu l'occasion d'y voir les ravages de la fièvre jaune dans de nombreuses invasions, elle déclara à l'u- nanimité que cette maladie était transmissible par les individus et parles choses, et qu'il était urgent de s'opposera ses pro- grès. Dans cet objet, elle dressa, au commencement de 1818, après un travail de près de trois mois , « un Projet de règlement pour combattre et arrêter l'irruption de la fièvre jaune , tant dans les colonies françaises d'Amérique, qu'à bord des na- vires, et pour prévenir et empêcher 1 introduction de cette maladie, en France, par les communications commerciales. »

Ce projet de règlement, qui comprend 87 articles, est le premier dans lequel on a tenté, poiir rendre les mesures sa- nitaires moins préjudiciables au commerce et moins fâcheuses pour les individus soumis à leur puissance , de déterminer spécialement leur application , d'après la connaissance des phénomènes particuliers de la maladie, au lieu d'employer sans aucune distinction, les précautions usitées contre la peste. t. xxviii. Octobre 1825. 2

i8 CONTAGION DE LA FIÈVRE JAUNE

Je participai, comme membre delà Commission, à la discussion de ce règlement, et je fus appelé à le rédiger. Je me prévalus, dans cette circonstance, des recherches que j'avais entreprises, d'après l'invitation du ministre de l'Intérieur, M. Laine, sur les lois qui régissent la contagion de la fièvre jaune. Ce sujet, que j'ai essayé de traiter, dans un ouvrage publié en 1820, et que j'ai eu l'honneur de soumettre à l'Académie (1), est l'un de ceux qui méritent le plus de lixer l'attention des hommes éclairés, que ne rebutent point les difficultés d'un travail, quand il peut être utile à leur patrie de réussir à les surmonter.

Jusqu'alors, les mesures sanitaires n'avaient reçu leur exé- cution, en France, qu'en vertu d'anciennes ordonnances, de décisions ministérielles et d'arrêtés que les administrations lo- cales avaient rendus au besoin, et qu'avait fait sanctionner une impérieuse nécessité. Cette législation , tout imparfaite qu'elle était, avait pourtant servi de base, en Angleterre, aux ordres en conseil, de i8o5 , qui jusqu'à présent, ont régi cette matière, dans la Grande-Bretagne; et c'était, en effet, ce que l'Europe possédait de moins défectueux, sur cette partie im- portante de l'ordre social. Mais il était évident que les dispo- sitions, qui suspendaient l'action du droit public , ne pouvaient avoir de force coercitive , dans la France nouvelle , qu'en de- venant loi de l'état. En conséquence, le gouvernement du roi, conçut la pensée de rassembler les élémens du Code sanitaire, de les coordonner, et. de soumettre ce grand travail à la sanc- tion législative, après y avoir introduit toutes les améliora- tions qni> sous la garantie de l'expérience, pouvaient concilier avec l'intérêt particulier celui de la santé publique.

Dans cet objet, une Commission sanitaire centrale , compo- sée de 25 membres, choisis parmiles hommes que recomman- daient des lumières supérieures ou une connaissance éprouvée et une étude spéciale des contagions, fut formée, au mois de

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(t) Monographie historique et mëdidtule de la fièvre jaune, i vol. in-8°.

ET DE IA PESTE. i9

novembre 1820; elle fut chargée d'examiner les dispositions législatives et administratives qu'il pouvait être utile d'adopter, pour organiser le service sanitaire des côtes et des frontières de la France, de manière à les garantir de l'introduction des mala- dies contagieuses. La teneur de sa convocation manifestait que le gouvernement considérait l'existence de ces maladies comme constatée, et qu'aucun doute n'avait prévalu sur la déclaration du conseil tenu en 1817, sous la présidence du ministre de l'Intérieur. Toutefois , afin qu'une opinion diamétralement contraire pût dominer dans l'assemblée, si la vérité lui en fournissait les moyens, on nomma celui qui en était le premier soutien , membre de la Commission ; et nous fûmes appelés , lors de l'ouverture de nos séances, à déduire les faits qui nous portaient à admettre, ou à refuser de croire, que la peste et la fièvre jaune sont transmissibles, susceptibles d'être importées, et nécessitent des mesures propres à en empêcher l'invasion. Les scrutins écrits par chaque membre varièrent, comme on devait s'y attendre, dans leurs expressions; mais, à l'exception d'un seul, dont par respect humain je m'abstiendrai de parler, tous furent unanimes sur le fond, et décidèrent affirmative- ment la triple question de la transmissibilité de ces maladies , de leur importation et de la nécessité de s'y opposer par des précautions sanitaires.

Si j'avais le droit de faire connaître ceux par qui cette déci- sion fut rendue solennellement avec toutes les formes qui ga- rantissent la liberté de la discussion et des votes, on trouverait, parmi les membres de cette assemblée, des noms chers à la science et à l'humanité, des noms historiques, qui brillent dans le tableau des premières institutions scientifiques et législatives de la France.

Pour repousser l'idée que des considérations étrangères à la santé publique du royaume aient pu exercer aucune influence

sur les opinions de la Commission centrale, il suffit de remar-

*o CONTAGION DE LA FIEVRE JAUNE

quer que la première rédaction du projet de loi fut terminée , au mois de mars 1821 , et que ce ne fut qu'au milieu de juillet que la lièvre jaune éclata en Espagne, et qu'elle devint, plu- sieurs mois après son apparition , le motif réel ou apparent du cordon sanitaire des Pyrénées.

Par la loi du i3 mars 1822, la puissance législative revêtit de sa sanction suprême les mesures opposées à l'irruption des maladies pestilentielles, dont elle admit conséquemment l'exis- tence, la transmissibilité et l'importation par les personnes et par les choses.

Il est également étrange et regrettable que cette loi soit de- meurée inconnue à ceux qui nient l'existence de la contagion, et qui proposent de faire venir sur notre territoire des vêtemens de pestiférés, dont ils désirent se revêtir, en guise d'expé- rience. Ils y auraient vu qu'une telle action est du ressort des cours d'assises, et non dans le domaine de la science; et que, par l'article 7, toute communication avec les choses placées sous le régime de patente brute prescrit pour les provenances des lieux régnent la peste ou la fièvre jaune, est un crime capital puni de la peine de mort. Toute personne qui procu- rerait ces communications, ou qui recevrait sciemment des choses ou des matières en contravention à la loi, est passible de la même peine que le déliaquant pris en flagrant délit.

On peut soutenir , sans doute, que^ cette loi est injuste; qu'elle aurait laisser à chacun le droit de faire à son gré des expériences sur le-s contagions, et d'en faire venir la ma- tière à domicile, pour en voir plus aisément les effets se dé- velopper; mais, si Ton est privé de cet avantage, rien n'em- pêche d'aller chercher la peste à Alexandrie, la fièvre jaune à la Martinique, à la Havane, aux États-Unis ; et certes, on les y trouvera. On pourra apprendre dans ces lieux ce qu'a gagné l'art de guérir, quand le docteur Ffirth s'est gorgé de vomis- sement noir; quand le docteur Valu s'est inoculé la peste, en

ET DE LA. PESTE. 21

1816, et s'est revêtu de la chemise d'un matelot mort de la fièvre jaune; quand enfin, plus récemment, un autre méde- cin a couché avec le cadavre d'un soldat que cette dernière maladie venait de faire périr. Du moins, ces expériences insen- sées, faites loin des pays encore préservés des contagions qu'elles provoquent, ne menaçaient que ceux qui voulaient s'y sou- mettre; elles les exposaient seuls, ou plutôt, puisqu'il faut le dire, fallacieuses dans leurs résultats autant qu'inutiles dans leur- objet, elles n'avaient, pour la plupart de ceux qui les fai- saient, presque aucun danger réel. En effet, le Dr Ffirth ne s'exposait pas plus, en avalant de la matière du vomissement noir, que les jongleurs des deux Indes qui dégustent le poi- son des serpens, dont un seul atome donnerait subitement la mort s'il était introduit dans un autre système d'organes; celui qui se mit dans le lit d'un homme mort de la fièvre jaune ne courait pas plus de risque de la prendre, qu'un individu vac- ciné qui braverait ainsi la variole ordinaire, puisque dix ans de séjour aux Antilles lui avaient ôté toute susceptibilité d'abr sorptvon. Le même phénomène produit par une première attaque de la peste ne permettait pas davantage à celte ma- ladie de se développer par l'inoculation qu'en essaya le docteur Valli; mais, rien de semblable ne défendant ce même médecin contre l'invasion de la lièvre jaune, quand il vint à braver im- prudemment cette autre contagion , il tomba victime de sa folle expérience.

Par une ordonnance du Roi, en date du 7 août 1822, faisant suite à la loi sanitaire,un Conseil supérieur de santé ayant été crée-, la question de la contagion de la peste, de la fièvre jaune et du choiera pestilentiel d'Asie, a été soumise à ses délibérations, non pas uniquement en ce qui concerne le simple fait de la trans- missibilité de ces maladies, mais en recherchant les phéno- mènes spéciaux de la propagation de chacune d'elles dans les détails de leurs irruptions, lui remontant, par l'examen de ces

»a CONTAGION DE LA FIÈVRE JAUNE

phénomènes, à la question générale, les douze membres du conseil ont été unanimes, et ils ont reconnu, sans le moindre dissentiment, que ces maladies sont contagieuses, et qu'elles se propagent d'un pays à un autre par leur importation.

Ainsi, cette même question, que l'on croit nouvelle et indé- cise, et que l'on prétend résoudre aujourd'hui, a été décidée affirmativement, après une enquête, un examen, un rapport et une discussion approfondie: en 1802, parla Faculté de Mont- pellier, ayant pour rapporteur le célèbre physiologiste Dumas; en 1817, par la Faculté de médecine de Paris, ayant pour rapporteur le savant et illustre Dr Halle; dans la même année, parle Jury sanitaire, sous la présidence du ministre de l'Intérieur, M. Laine; en 181 7, par la Commission des colonies; en 1820, parla Commission sanitaire centrale, com- posée de vingt-quatre membres, pris dans toute l'étendue du royaume; en 1822, par le Conseil supérieur de santé; enfin, dans la même année, par une loi de l'État et par deux ordonnances du Roi, délibérées chacune en trois conseils.

Je pourrais indiquer, avec le même détail , les actes par les- quels on a constaté officiellement, dans la plupart des contrées de l'Europe et de l'Amérique, l'existence de la contagion de la lièvre jaune et de la peste, et montrer quelle est la sévérité des lois qui en repoussent le fléau, en Russie, en Autriche, en Ita- lie, en Danemarck, en Hollande même et aux États-Unis, sur- tout à New -York, à Philadelphie et à Savannah; mais je me bornerai à faire connaître le résultat identique auquel ont été conduits par l'expérience les peuples placés aux deux extré- mités de la civilisation européenne : ceux qui habitent les îles britanniques et l'empire ottoman. ,

C'est un fait singulier et remarquable, qui mérite de prendre place dans l'histoire des erreurs de l'esprit humain, que tandis que, chez les peuples les plus éclairés de la chétienté, des mé- decins s'efforcent de faire détruire toutes les barrières élevées

ET DE LA PESTE. a3

pour arrêter les contagions exotiques, les Turcs, malgré les préjugés de l'islamisme, renoncent à la doctrine de leurs an- cêtres sur ce sujet , et commencent à mettre à profit celle qu'on veut nous faire abandonner.

En i8i3, une espèce de concile fut assemblé à Constanli- nople pour interpréter le sens de l'Alcoran , qu'on supposait astreindre les musulmans à ne prendre aucune précaution contre la peste; et les ministres de la loi de Mahomet recon- nurent publiquement que ce n'était point pécher que de s'op- poser à la propagation de ce fléau.

En 1816, Ali, Pacha de Janina et chef de l'Albanie, con- vaincu par l'expérience d'une longue vie passée au milieu des désastres de cette contagion, reconnut pareillement la néces- sité des mesures propres à en préserver les pays qu'il gouver- nait; il encouragea les chrétiens qui désiraient l'établissement d'un lazaret; il leur offrit même un vaste emplacement pour cet édifice, dont le projet n'avorta que par des causes indé- pendantes de sa volonté.

Mohammed-Ali, Pacha d'Egypte , a fait davantage. La peste qui, pendant sept années, avait cessé de ravager le pays qu'il régit, ayant été importée, en 181 3, de Constantinople à Alexan- drie, il tacha de prévenir le retour de ce funeste événement, en établissant, en 181 5 , une quarantaine de dix jours dans le port de Rosette.

Un voyageur judicieux et éclairé, Thomas I>gh, membre du Parlement britannique , loin de s'accorder avec ceux qui veulent voir dans ce genre d'institutions préservatrices , des vestiges de la barbarie du moyen âge* déclare formellement que cet exemple, le premier qu'ait donné jamais une .uito- rite turque, est un grand pas vers la civilisation. « D'anciennes habitudes, dit-il, avaient familiarisé le pacha avec les usttt de l'Europe à cet égard , <'t sou esprit actif et entreprenant les avait adoptés sans se soucier des superstitions musulmanes. De-

24 CONTAGION DE LA FIÈVRE JAUNE

puis cette époque, en effet, la peste s'étant déclarée au Caire, Mohammed- Ali quitta cette ville, se retira à Gizé , fit interdire toute communication avec le lieu de sa retraite, et repousser par la force des armes les embarcations qui tentaient de cô- toyer le Nil du côté de sa résidence.

Lorsqu'en 1818 le colonel Fitz-Clarence traversa l'Egypte, il fut témoin de cette séquestration volontaire du pacha , qui , dit-il, prend contre la peste toutes les précautions dont l'exemple des Francs lui a prouvé l'utilité (1).

Une épreuve de dix années ne laissant à ce prince aucun doute sur le succès des mesures sanitaires qu'il avait adoptées pour sa propre conservation, il a résolu, en 1824, de les étendre à l'Egypte entière, afin de délivrer ce beau pays du fléau de la peste. Dans l'intention de construire un lazaret à Alexandrie, il a eu recours à la France pour le guider dans cette entreprise importante; et si les sages conseils qu'il en a reçus, n'avaient été demandés trop tardivement, ils auraient prévenu les désastres qui jettent aujourd'hui l'épouvante sur toutes les rives de la Méditerranée, et font voguer jusque sur l'Océan des navires pestiférés.

Une heureuse expérience, faite il y a moins d'un an, ga- rantit les effets bienfaisans que l'Egypte doit attendre des in- stitutions sanitaires. Au moment le pacha s'adressait au gou- vernement français pour être dirigé dans l'usage des moyens qui peuvent prévenir l'irruption de la peste, une contagion inconnue, désignée sous le nom de choléra-morbus, venait d'arriver de l'Indoustan jusqu'aux portes de Damas, et me- naçait d'envahir l'Egypte. Le Conseil supérieur de santé m'ayant départi le soin de suivre les progrès de cette formi- dable maladie , mon devoir était d'en signaler le danger pour

(1) Thomas Legh' 's Narrative of a Journey, etc. 1816. Frrz- Çlabewce's Journal of a route, etc. 1819.

ET DE LA PESTE. *5

ce pays, et d'indiquer les moyens capables d'en arrêter la puissance meurtrière. La haute approbation que reçurent ces moyens préservatifs les a fait adopter sur-le-champ par le pacha, qui a prévenu, par l'activité et la sévérité de ses mesures, l'union fatale de la peste du Levant et du choléra- morbus du Ben gale dans la vallée du Nil.

Un autre exemple semblable et également heureux a été donné par le souverain de la Perse, en 1822. Ce prince mu- sulman, alarmé des progrès que faisait le choléra pestilentiel, qui, des ports du golfe Persique, s'avançait rapidement vers Téhéran, consulta le docteur Martinengo , médecin italien, long-tems employé au service de France, et il suivit le conseil qu'il en reçut, de défendre aux caravanes de se rendre dans sa capitale. On est fondé à croire que ce fut à cette sage mesure que la population nombreuse de Téhéran dut son salut, puisque toutes les villes de la Perse, de la Mésopotamie et de la Syrie, les caravanes passaient, furent en proie aux ravages de la maladie, et qu'elle seule en fut exempte. Ces villes sont au nombre de quarante, toutes du premier ordre; et plusieurs, comme Bagdad et Bassorah, ont perdu le quart ou même le tiers de leur immense population.

Enfin le bey de Tunis, instruit par la peste de Maroc dont les affreuses calamités ne sont point encore effacées, s'est dé- terminé à soumettre à une quarantaine d'observation les navires du Levant qui arrivent dans les ports de ses états.

Pour abandonner dans toutes ces circonstances le dogme religieux de la fatalité, auquel, depuis tant de siècles, les mu- sulmans confient leur existence, il a fallu sans doute la con- viction profonde, la certitude irréfragablement acquise (pie les contagions ne frappent point les hommes au gic du hasard, et qu'elles sont régies, dans leur propagation , par des lois qui permettent à la sagesse humaine de les dominer. Mais il n'a pas fallu des preuves moins convaincantes pour décider l'Angle-

i6 CONTAGION DE LA FIEVRE JAUNE

terre à sacrifier, afin de prévenir l'invasion de ces maladies, le plus grand, le plus cher de tous ses intérêts, celui de son commerce, qu'elle a préféré plus d'une fois à la paix, et même à la justice.

Loin qu'il soit vrai, comme on l'a dit, que la doctrine de la non-contagion de la peste et de la fièvre jaune soit admise en Angleterre, il est constant qu'il n'y a point de pays en Europe les mesures sanitaires pour s'opposer à ces conta- gions, soient plus étendues, plus dispendieuses, et leur né- cessité soit constatée par des enquêtes plus concluantes.

Il n'y a pas aujourd'hui moins de seize bâtimens de guerre employés comme lazarets, en cinq stations principales, pour le seul service sanitaire de l'Angleterre, et à l'exclusion de l'Ecosse et de l'Irlande. La dépense annuelle de ces établisse- mens monte à un demi-million ; et pour celui que l'on a con- struit à Chetney-Hill , et qu'a fait abandonner sa situation insalubre, on a sacrifié 2,784,000 fr. Ce ne sont pas unique- ment, comme en France, les navires venant du Levant qui sont astreints à la quarantaine; ceux qui arrivent de l'Italie et de l'Espagne y sont pareillement soumis. Ce ne sont pas seulement les navires en patente brute qui sont l'objet des me- sures sanitaires; ceux en patente nette sont atteints également par ces mesures. Les rapports officiels en portent le nombre à 5gi en 1821, 5i2 en 1822, et 704 en 1828. Pendant ces trois années, par l'appréhension du choléra-morbus, on a prescrit ces mesures à des navires venant de Ceylan et de Bombay; par celle de la fièvre jaune, on y a soumis une foule d'autres, ve- nant de la Havane, de la Jamaïque, de la Barbade, des États- Unis, du Brésil même, et particulièrement de Sierra-Leone, d'où cette maladie a été importée, en 1828, à l'île de l'Ascen- sion, par le brick de guerre le Bann (1).

(1) Voyez les détails de ce fait important , Bev. Enc, t. XXIV»

ET DE LA PESTE. 27

S'il était faux , comme on le prétend , qu'il existe des conta- gions exotiques, importables et transmissibles, il faudrait ad- mettre que le peuple de l'Europe qui entend le mieux les intérêts du commerce, multiplie sans raison, les entraves qui leur nuisent ; et qu'un pays, l'on sait apprécier le tems et l'argent aussi bien qu'en aucun autre lieu du monde , sacrifie , chaque année, à des chimères, près d'un million de francs, en taxes sanitaires, et plus de dix fois autant, en prolongation de durée et en retards des expéditions commerciales.

Il faut certainement, pour qu'il en soit ainsi, que la con-r naissance du danger des maladies contagieuses soit acquise complètement en Angleterre, par le témoignage des hommes de l'art et des voyageurs instruits, et qu'il en soit résulté pour le gouvernement, le Parlement britannique et la Société royale de Londres , cette intime conviction qui rie peut frapper des esprits d'un ordre aussi élevé, que parce qu'elle est puissante et irrésistible. /

C'est sur trois enquêtes officielles, qui embrassent une pé- riode de vingt années, que s'est formée cette conviction.

La première eut lieu, en i8o3, devant le Conseil privé du roi, lorsque, le sort de la guerre ayant jeté tout le commerce du globe entre les mains de l'Angleterre, des communications rapides et multipliées menacèrent de lui apporter, avec les trésors des régions les plus éloignées, les maladies contagieuses qui en déciment la population. Les résultats* de cette enquête confirmèrent tellement la crainte que la fièvre jaune ne fût' importée d'Amérique ou d'Espagne dans les Iles britanniques , que, par les ordres du Conseil qui établirent et réglèrent les mesures sanitaires , cette maladie fut assimilée en tout ^ la peste. Les précautions prescrites par ces actes sont plus rîgOU-

p. i-5 (octobre i8n4), et V Analyse des travaux de ? Académie des

sciences {pour 1824 ) , partie physique , par M. le baron CV\ ïfk.

1$ CONTAGION DE LA FIEVRE JAUNE

reuses que celles qui sont maintenant en vigueur, dans les ports de France , parce qu'elles sont imitées du système sani- taire que Marseille avait adopté, il y a un siècle, et que l'ex- périence a permis d'adoucir à plusieurs égards. Aussi, a - t- il fallu s'en départir dans leur application à diverses provenan- ces ; mais leur sévérité est encore en ce moment si grande, que des navires venant de Naples, de Livourne, de Marseille même , et ayant été soumis, dans ces ports , aux épreuves sani- taires les plus complètes, ne sont point admis à libre pratique, en arrivant en Angleterre , quoique munis de patente neite.

Il faut que tous ces faits soient bien mal connus sur le conti- nent, puisqu'au moment dix navires venant d'Amérique étaient forcés de faire quarantaine, pour la fièvre jaune , au lazaret de la Tamise, à Standgate- Creek , le ministre de Prusse, chargé du département de la santé publique, me faisait l'honneur de m'écrire que la fièvre jaune n'était pas considérée conmme contagieuse en Angleterre.

Sans doute, on peut croire qu'il en est ainsi, quand on prend pour l'opinion publique, une opinion isolée, repoussée par la grande majorité des médecins anglais, par le gouver- nement et par le peuple; et autant vaudrait induire de l'oppo- sition que la vaccine trouve encore aujourd'hui , dans les Iles Britanniques , la conséquence que leurs habitans en méconnais- sent et en refusent les bienfaits. Les faits se présentent en foule pour montrer que toutes les classes de la société admettent, en Angleterre, comme indubitables, la possibilité de l'impor- tation des contagions exotiques et le danger de leur propa- gation.

Dans l'enquête faite, en 1819, devant un comité de la Chambre des communes, les officiers et les chefs des douanes du port de Falmouth, qui reçoit les paquebots et les flottes venant des Antilles, déclarèrent : « Qu'ils n'avaient connais- sance d'aucun exemple de l'importation de la peste dans ce

ET DE LY PESTE. 29

:)ort; mais qu'il était arrivé fréquemment d'y voir apporter les Indes occidentales, une maladie éminemment contagieuse, jui est évidemment la lièvre jaune, et qu'ils affirment n'avoir îté arrêtée dans ses progrès que par des moyens de pré- caution. y>

Lorsqu'en 1824 des navires venant d'Egypte apportèrent 3ans le port de Liverpool , les premiers chargemens de coton fournis par les plantations du Pacha , toute l'importance de rette nouvelle source de richesses pour les manufactures du Lancashire n'aveugla ni la population, ni l'autorité, sur le danger qu'elle faisait naître. Le maire de la ville , déférant aux craintes des habitans, réunit les médecins pour demander leur avis sur les risques de l'introduction de la peste par les cotons en laine, que tout le monde sait, dit- il, être particulièrement susceptibles de recevoir et de transmettre la contagion. Il les consulta pareillement sur les précautions qu'il était nécessaire de prendre dans cette oceurence importante.

Les médecinsde Liverpool, qui ne le cèdent point en lumières à ceux d'aucune autre ville de l'Europe, ont déclaré dans leur rap- port : « Que l'introduction de la peste serait la plus grande et la plus redoutable des calamités; qu'une fois importée, il serait extrêmement difficile, sinon presque impossible, d'arrêter ses progrès, ou de restreindre ses ravages dans des limites étroites, à cause des communications rapides, étendues et continuelles qui existent dans toutes les parties du pays ; et que, si la mala- die parvenait à régner sur un espace co nsidérable, il en résul- terait, avec une mortalité effrayante, la suspension inévitable de toute transaction commerciale dans les districts infectés; ce qui occasionerait un état de détresse et de désolation tel qu'on n'en a point encore éprouvé en Angleterre. »

Mais, sans nous arrêter plus long tems à des faits particuliers qui se multiplieraient à l'infini, cherchons plutôt , dans le texte même des documens officiels de la Grande-Bretagne, le degré

3o CONTAGION DE LA. FIÈVRE JAUNE

de confiance que l'on accorde, dans ce pays voisin, à la doc- trine de ceux qui nient l'existence clés contagions.

En 1819, quelques médecins anglais mirent en question l'o- pinion, reçue depuis long-tems comme incontestable, que la peste est une maladie contagieuse qui peut être importée d'un pays à un autre et communiquée parles personnes et par les choses; la Chambre des communes du parlement britannique nomma un comité pour examiner ces doutes et la validité de la doctrine admise jusqu'alors.

Dans l'enquête instituée sur ce sujet, on entendit les per- sonnes dont les témoignages et les opinions devaient être con- sidérés comme de la plus grande valeur; et sur 26 dépositions, 24 affirmèrent, de la manière la plus positive, le fait delà transmissibilité de la peste et de la possibilité de son importa- tion. Le résultat de cette investigation fut la confirmation delà doctrine de la contagion de cette maladie, et le comité déclara qu'il ne voyait point de raison pour mettre en question la vali- dité des principes Irpii avaient fait adopter l'usage des quaran- taines et qui avaient déterminé l'application des mesures sa- nitaires.

En 1824, un autre comité de la Chambre des communes ayant été nommé pour rechercher les moyens de soutenir et d'améliorer le commerce de la Grande-Bretagne avec les pays étrangers, il s'est occupé, dans un rapport spécial, présenté au parlement le 14 juin, des moyens de concilier les intérêts du J commerce avec les mesures que réclame la sûreté de la santt j publique.

Ce comité, après une nouvelle enquête singulièrement lumi j neuse, a déclaré donner son entier assentiment aux conclusion: I du rapport fait par le comité de 1819, et ne trouver aucun< j nécessité de renouveler l'investigation sur le fondement de 1; 1; doctrine de la contagion; il a conclu à ce que le système de mesures sanitaires fût maintenu , et il n'a indiqué d'autres mo

ET DE LA PESTE. 3i

difications que celles qui peuvent rendre ces mesures plus effi- caces et moins onéreuses.

On concevra la nécessité de l'amélioration de ces mesures, en apprenant, par ce document officiel, que , quoique les laza- rets de Marseille et de Trieste soient fort supérieurs à ceux d'Angleterre, et que le service y soit beaucoup mieux fait, les frais ne s'y élèvent que d'un 20e à un i5e, de ce que coûtent les quarantaines au lazaret anglais de Standgate-Creek (p. 7 ).

Quant à la question de la contagion, elle est, au jugement du Parlement d'Angleterre, tellement décidée, que le comité, en appelant devant lui les médecins d'un savoir éminent, dont les opinions paraissaient les plus propres à l'objet de son en- quête, et à donner une conclusion satisfaisante , a déclaré: < qu'il avait cru devoir se borner, dans le choix de ces méde- cins, à ceux dont l'attention s'était dirigée sur ce sujet, et dont, i»n outre , les opinions concordaient avec la doctrine reçue de la contagion, attendu qu'il n'y avait aucun avantagea consul- ter les autres qui nient la possibilité de la contagion, et consi- Jèrent toute précaution comme inutile. »

L'enquête faite par le comité de la Chambre des communes et sous la présidence du très-honorable Charles Grant, est un document du plus haut intérêt; elle contient une multitude de Faits inédits et de la plus grande importance, sur l'histoire des contagions et sur les mesures tendantes à prévenir ou à di- minuer leurs ravages. On y rend, à chaque page, une justice éclatante aux institutions sanitaires de la France1, qui sont pré- sentées comme un modèle offert à l'imitation de la Grande- Bretagne.

Parmi les hommes d'une habileté consommée et d'un mérite L'ininemqui ont été entendus dans cette enquête, je citerai le respectable sir Gilbert Blatte, premier médecin du roi d'An- gleterre , et qui n'a cessé de rendre1 les plus grands sei \ ires à la science et à l'humanité, depuis un demi-siècle; U'iHiuin P\m .

32 CONTAGION DE LA FIÈVRE JAUNE

médecin en chef à Gibraltar, à Malte et aux Indes occidentales^ pendant d'affreuses irruptions de la peste et de la fièvre jaune; Ralph Green, inspecteur général des hôpitaux anglais en Egypte, à Malte, en Espagne, quand la contagion y exerçait les plus terribles ravages ; le docteur Bozzi Granville, qui , dans mon opinion, est l'un des médecins de l'Europe les plus instruits dans la connaissance des phénomènes des conta- gions et dans celle des moyens employés pour en combattre le fléau.

Le nom, par lequel je terminerai cette nomenclature, ren- dra superflu de l'étendre davantage ; c'est celui de sir Hum- jjh/vy Dwy. Cet illustre savant, qui trouve ici de dignes appré- ciateurs, est tellement persuadé de l'existence de la contagion et de sa transmissibiîité par les marchandises importées des pays elle règne, qu'il s'est livré tout récemment à des re- cherches spéciales, pour découvrir les moyens de détruire le germe dont elle infecte ces marchandises. Par suite de ses expé- riences, un comité de la Société royale de Londres , présidé par lui-même et composé de MM. Allen , Gilbert Blane , Brande, Combe, Drs. Pearson et Wollaston, a reconnu: « que la chlorine , dont on avait cru l'usage favorable à la dé- sinfection des marchandises, ne peut être employée pour dé- truire la matière contagieuse, à cause de son action qui altère la soie et le coton; mais que ni le gaz acide sulfureux, ni la fumée de soufre brûlant, n'altèrent ces marchandises; et que pareillement on peut, sans leur nuire, les exposer à une tem< pérature au-dessous du 212e degré du thermomètre de Fah- renheit,— 8oe de l'échelle réaumurienne. En conséquence, le comité de la Société royale a émis l'avis que ces deux procédés pouvaient être essayés , comme des moyens de détruire la ma \ tière contagieuse. »

La conviction publique , opérée par ces enquêtes, a été s I grande, et la vérité tellement manifeste, que le parlement d<

ET DE LA. PESTE. 33

la Grande Bretagne et d'Irlande .a, dans un Bill passé pendant sa dernière session (juin 1825 ), adopté pleinement les résul- tats de ces enquêtes pour bases des dispositions qu'il a pres- crites, afin « de préserver les Iles Britanniques de la peste et d'autres maladies contagieuses, éminemment dangereuses pour la santé publique, et qui peuvent être importées par les per- sonnes et par les choses, provenant des lieux infectés par ces maladies, ou ayant communiqué seulement avec eux. »

Cette loi, qui émane de l'une des réunions les plus nom- breuses d'hommes éclairés que jamais les premiers peuples du monde aient appelées à discuter leurs intérêts les plus graves, ordonne, pour défendre le territoire anglais contre les contagions exotiques, des mesures semblables à celles qui constituent, en France, le code sanitaire. Elle confie au roi, agissant par son Conseil privé, le dépôt de la santé publique, et lui donne pou- voir d'employer, pour sa conservation, tous les moyens qui peuvent empêcher la peste, la fièvre jaune, ou d'autres ma- ladies éminemment contagieuses , d'être importées dans le royaume-uni , ou de s'y propager. Elle prévoit même, dans ce dernier objet, le cas funeste l'une de ces maladies aurait été apportée dans un port ou sur un autre point des Iles-Britan- niques, et elle autorise tels ordres qui seraient nécessaires pour couper toute communication entre les personnes infectées et le reste deshabitans ; elle impose le devoir à tout navire appro- chant des cotes à moins de deux lieues , de faire connaître, par un pavillon jaune ou des signaux de nuit, qu'il vient d'un en- droit infecté, ou suspecté de l'être, et que conséquemment toute communication avec son équipage est prohibée et punie comme un délit. Enfin, elle admet, dans tout sou contenu, comme jugé et déclaré^ ((ne la peste et d'autres maladies éminemment dangereuses, peu Yen I èlre Importées el transmises tant p; r le;

choses que par les personnes.

l'n ordre en conseil rendu à Windsor, le 1») juillet dernier,

T. XXVIÏ1 - Ortohre l8a5. 3

34 CONTAGION DE LA FIÈVRE JAUNE

détermine le mode d'exécution de ces dispositions législatives. Wjuge et déclare que la peste et d'autres maladies éminem- ment dangereuses peuvent être importées en Angleterre , par les vaisseaux ou navires venant de la Méditerranée ou de la Barbarie occidentale, et même de tout port ou lieu de l'Eu- rope, en dehors du détroit de Gibraltar, ou des îles et du continent d'Amérique, il n'y a point d'établissement régu- lier de quarantaine déclaré suffisant par le conseil. Il prescrit, pour les marchandises, et notamment pour les balles de coton d'Egypte , qui récemment ont excité de si vives appréhensions, les mêmes moyens de ventilation et de purification dont on fait usage à Marseille; il met en quarantaine même les navires du Levant arrivant avec patente nette; et l'article 27 porte que, si la peste paraissait à bord d'un navire, dans sa route pour se rendre en Angleterre , mais étant encore au sud du cap Saint- Vincent, il lui est ordonné, pour mieux garder le royaume-uni contre l'introduction de cette maladie, de retourner dans la Méditerranée pour y faire quarantaine dans quelques - uns de ses lazarets. » Cette disposition , singulièrement remarquable , prouve que c'est avec crainte et répugnance, et en ne cédant qu'à une impérieuse nécessité, que l'on admettra , en Angle- terre, au lazaret de Milford-Haven, des navires pestiférés; et que la certitude des soins les plus vigilans et les plus sévères n'est point encore, pour les sages conseils de l'Angleterre, une garantie suffisante de la santé publique, lorsqu'elle est me- nacée par la présence d'un tel fléau.

Ainsi, cette même question de l'existence des contagions, décidée douze fois en France de la manière la plus affirmative, l'a été pareillement, en Angleterre : En i8o5, par le conseil privé du roi, après une enquête, un examen et un rapport I approfondis, qui ont donné lieu à un ordre ayant force de loi, et décidant et jugeant la question , à l'égard de la fièvre jaune et de la peste; En 1819, par un comité de la Chambre des

ET DE LA PESTE. 35

communes, dont le rapport officiel a été soumis au Parlement britannique et imprimé par son ordre; En 1824, par un autre comité semblable, après une troisième enquête, quia confirmé, dans leur ensemble et leurs détails, les résultats des deux autres, et qui a été soumise, comme celle de 18 19, à l'examen du Parlement ; Au mois de juin 1824, par une résolution de la Société royale de Londres, qui, sous la prési- dence de sir Humphrey Davy , a reconnu l'existence de la ma- tière contagieuse, et la possibilité de son importation ; Au mois de juin 182^, par un Bill passé dans les deux chambres du Par- lement britannique , également applicable à la fièvre jaune et à la peste; Enfin, au mois de juillet de cette année ( 1825 ), par un ordre du conseil privé, rassemblé à Windsor, en pré- sence du roi.

Quand de telles autorités se sont fait entendre, quelques voix peuvent sans doute encore s'élever pour contester l'exis- tence de la contagion de la peste et de la fièvre jaune; mais l'Europe savante, le monde civilisé n'en considéreront pas moins la question , comme résolue ; et nulle part on ne confiera la santé publique au danger d'une opinion repoussée dix - huit fois, depuis vingt ans, par l'Angleterre et par la France, comme une erreur qui livrerait bientôt les rivages de la Tamise et delà Seine aux mêmes calamités qu'ont déchaînées si souvent sur les bords du Guadalquivir et du Bosphore, l'incurie des Juntes espagnoles et le fatalisme des Musulmans.

A. MORKAU HE JONNK";

RAPPORT

FAIT PAR M. LE MARQUIS DE BARBÉ-MARBOIS,

A LA

SOCIÉTÉ ROYALE POUR LAMÉLIORATION DES PRISONS,

Dans sa Séance du 24 Juin 1825.

N. B. Le sujet d'intérêt général qui est traité dans ce Rapport, le nom et les vertus du respectable Pair de France qui en est l'auteur, la Société vraiment philanthropique à laquelle il est adressé; la protec- tion éclairée et bienveillante accordée aux travaux de cette Société par l'auguste personnage, Msr le Dauphin, qui a présidé la séance le Rapport a été lu ; l'exposé qu'il présente des bons résultats déjà obtenus pour l'amélioration du régime intérieur des prisons et de l'état moral des prisonniers; l'indication des vues de bien public qui peuvent, si elles sont appliquées avec persévérance et avec zèle, compléter la bonne œuvre déjà commencée : Tels sont les motifs qui nous ont fait rechercher et saisir avec empressement l'occasion de publier ce Rapport inédit qui renferme des faits et des observa- tions susceptibles d'être médités avec fruit. Il s'agit surtout de pré- venir, par l'organisation d'un nombre suffisant de bonnes écoles primaires, dans toutes les communes sans exception, et dans les moin- dres hameaux, la nécessité toujours affligeante d'entretenir un grand nombre de maisons de détention et de prisons. L'instruction et le travail, joints à un enseignement religieux, exempt de toute espèce de superstition et de fanatisme, sont des moyens puissans de moralité qu'une administration sage et bienfaisante doit employer avec discernement pour extirper dans leur racine la plus grande partie des vices , des désordres et des abus qui offrent encore , au sein de notre civilisation moderne, des traces profondes d'une véri- table barbarie. M. A. J.

La Société fondée pour améliorer le régime des prisons existe depuis six ans. Les améliorations obtenues sont le résultat de ses efforts, réunis à ceux du gouvernement. Permeltez-moi de (

RAPPORT SUR L'AMÉLIORATION DES PRISONS. 37

vous soumettre quelques observations générales sur le même sujet, et sur ce qui nous reste encore à faire. L'ancien état des prisons a été connu de plusieurs d'entre nous. Après vous en avoir offert, il y a quelques années, l'affligeant tableau , nous nous abstenons de le reproduire, et nous éprouvons une grande satisfaction à reconnaître que près de la moitié des pri- sons du royaume sont dans une situation qui laisse peu à dé- sirer aux amis de la justice et de l'humanité.

Si la Société royale n'a pu étendre son action à toutes les prisons, ses efforts cependant ont eu , dans beaucoup de dépar- temens, les plus heureux effets. Les écrits qu'elle a publiés sont lus avec intérêt par les personnes graves et par les officiers et les magistrats locaux auxquels la surveillance des prisons est confiée. Plusieurs administrations départementales ont répondu à nos exhortations avec un zèle digne d'éloges. Des construc- tions nombreuses ont été faites , les prisonniers ont été classés par âge, par sexe, et suivant la nature des délits et des con- damnations. Les soins de la propreté ont succédé à une extrême négligence. Les soupes sont distribuées dans toutes les prisons, et nous croyons qu'elles le sont tous les jours de la semaine. Le coucher, les vètemens ont été mieux surveillés. Les cachots souterrains ne servent plus : si l'usage des chaînes n'est pas entièrement aboli , du moins on n'y a recours que dans des cas très-rares : le travail a été animé dans les grandes prisons, les seules, pour ainsi dire, il puisse être, quant à présent véritablement utile. Il procure au prisonnier un adoucissement à son sort, et il diminue les dépenses que sa détention met à la charge de l'état. Mais, ce n'est en quelque sorte que dans les maisons centrales de détention et dans celles de correction ou de répression que les travailleurs peuvent être soumis à des règles et à une discipline efficaces, (les maisons se multiplient :

le gouvernement a fait ;i cet égard un changement utile, quand

38 RAPPORT

il les a substituées à la plupart des dépôts de mendicité, forméy avec de si grandes dépenses et si peu d'utilité.

C'est par ces améliorations matérielles qu'il a fallu commen- cer , et nous espérons qu'en peu d'années elles seront com- plètes.

Les visites des prisons ont été faites, tant par les membres de la Société qui habitent les départemens que par les membres du conseil général qui ne sont pas empêchés par des devoirs dont l'exercice est continuel. Ces visites ont prouvé qu'il suffit de réunir des personnes bienfaisantes et charitables , de leur donner un simple conseil pour multiplier les meilleures actions. Les visites sont encore utiles aux prisonniers sous un autre rapport, et je ne puis vous le faire mieux connaître que parla lecture de quelques lignes de la lettre écrite par un détenu à un de nos collègues.

« Monsieur, écrit ce prisonnier, il y a cinq mois que vous avez visité notre prison, sans vous être annoncé, et que vous avez entendu nos plaintes principales. Après votre visite , nous avons été cent fois mieux. Le pain et les soupes ont été meil- leurs : la propreté a diminué la vermine. La paille a été renou- velée plus exactement. Cela a duré trois mois ; mais en voilà deux que nous so-mmes aussi mal que si vous n'étiez jamais venu. Nous sommes vêtus bien mal pour l'hiver et mal couverts pendant la nuit. Si vous pouvez revenir , vous ferez grand bien à tous les autres : car devant bientôt sortir, je ne parle pas pour moi ; et pourtant, il ne faudra pas faire connaître de qui ces avis vous parviennent, etc., etc. »

Nous savons avec combien de précautions les plaintes de cette nature doivent être accueillies, et que les malheureux exagèrent souvent des peines dont ils contestent la justice. Une visite fait connaître au vrai l'état des choses ; elle en apprend

SUR L'AMÉLIORATION DES PRISONS. 39

davantage que ne font les correspondances les plus détaillées Les détenus, entendus séparément et hors de la présence de leurs gardiens , sont ordinairement remplis de confiance pour celui qui vient les voir avec des intentions plus bienveillantes que sévères. Mais, nous savons aussi que la tâche de ceux qui sont chargés de gouverner les prisons est souvent difficile à remplir, et qu'il convient de ne jamais affaiblir leur autorité.

Nous nous sommes assurés que le plus grand nombre d'entre eux en abuse rarement. Les instructions qui leur sont données leur prescrivent à la fois fermeté et modération , et ils s'y con- forment. Les supérieurs ont seulement à surveiller la tendance de quelques - uns à s'attribuer des prolits qui leur sont in- terdits.

Ceux d'entre nous qui vont ainsi de prison en prison n'y en- tendent que le récit des crimes de ceux qui les habitent , ou leurs justifications, rarement sincères. Cependant, plus on voit ces malheureux; moins on est disposé à les prendre en haine. On reconnaît bientôt que l'ignorance, le manque d'éducation , la misère, sont les principales causes de cette corruption. Au lieu de haine, on éprouve delà pitié : on cherche le remède à un aussi grand mal ; mais, il faut en convenir, l'amendement des vieux malfaiteurs est extrêmement i are; et le témoignage de ceux qui sont préposés aux prisons est assez généralement uniforme sur ce peint. Le vice ne peut être aussi profondé- ment enraciné dans le cœur des enfans. Ils ne sont cependant guère bien corrigés parla prison. Ce n'est pas que d'ordinaire ils soient très-attentifs aux leçons de bonne conduite et dociles aux préceptes de la religion : ils ont les idées les plus fausses sur ce qui est permis ou défendu. La correction qu'ils subissent leur rend bien souvent l'instruction odieuse, ou du moins elle les ennuie. Ils se plaisent dans leur ignorance, et elle est trop grande pour qu'ils puissent se douter du mal qu'elle leur fait.

4o RAPPORT

Il semble que c'est de la première époque de la vie qu'il faU drait aller au devant du mal; et cette considération, je l'es- père, rendra monsieur le Dauphin et la Société indulgens sur les détails dans lesquels je vais entrer. Ils auront principale- ment pour objet de prémunir l'enfance contre la corruption.

Des enfans nés de païens aussi ignorans qu'eux et qui les ont habitués à la fainéantise sont presque toujours incapables de faire rien d'utile. Souvent le besoin de vivre les rend voleurs , et c'est presque toujours un larcin de peu d'importance qui attire sur eux le châtiment des prisons. Lorsqu'après le tems de leur détention ils retournent dans leurs familles, ils y arrivent non pas moins disposés à mal faire, mais mieux instruits à se cacher pour commettre de nouveaux délits. Il faut donc préve- nir le dommage, avant que l'ignorance et l'habitude aient fait des progrès, et il ne faut pas attendre, pour les instruire, qu'ils soient entrés dans les prisons.

J'ai remarqué, dans un autre rapport, que, sur vingt enfans prisonniers , il n'y en avait qu'un qui sût lire , et j'ai vu dans les pins pauvres villages que ceux qui étaient assidus aux écoles , ceux qui savaient lire et écrire étaient les plus dociles et les plus disposés à s'occuper utilement. Les autres vont mendier avec leurs parens. Quelques-uns fuient la chaumière paternelle, avec l'intention de n'y plus revenir. Manquant souvent de pain, de vêtement, d'asile, même pour la nuit , ils se croient en droit d'y pourvoir comme ils pourront. On les reçoit dans les gran- ges, et quelquefois ils ne reconnaissent cette hospitalité que par le dommage qu'ils laissent après eux. Arrêtés comme va- gabonds et conduits dans les prisons pour quelques délits peu graves, c'est dans cette école qu'ils achèvent de se corrompre. Ils y perdent ces restes de pudeur et de honte, derniers senti- mens de l'enfance qui se dégrade et s'abrutit; et presque tou - jours, ils en sortent encore plus pervers qu'ils n'y sont entrés.

SUR L'AMÉLIORATION DES PRISONS. /,t

Il y en a même qui se plaisent en prison, et qui , habitués à toutes les privations , y trouvent un bien-être dont ils n'avaient pas d'idée au sein d'une famille dénuée de tout.

Les leçons des vieux prisonniers , dont il n'est pas toujours possible de séparer les enfans , ont des effets si prompts sur ceux-ci, qu'enfermés une première fois pour une faute légère , ils y reviennent tôt ou tard pour des crimes capitaux ; ils y re- viennent même sans répugnance. Il y a quelques jours que, visitant la maison de Saint-Denis, on me fit voir de jeunes malfaiteurs que Ton y ramenait pour la quatrième fois. Mal- heureusement, ceux qui ont subi une condamnation, ne par- viennent presque jamais, à leur sortie, à trouver du travail : leur passeport même les accuse. On se rappelle une parole de ce Barrington si fameux par ses escroqueries. Condamné à une punition à tems , il fut remis en liberté, à l'expiration du terme. Mais, bientôt après, il fut encore repris de justice. Le jury l'acquitta, parce que cette fois les indices, quoique puis- sans , ne suffisaient pas pour le faire condamner. Il remercia les jurés de leur courtoisie, en ajoutant : « Donnez- moi de l'ouvrage, et vous ne me reverrez jamais. »

Mais il fut repoussé de toutes parts; car personne ne vent employer celui qui une fois a été condamné. Bientôt après, l'habitude des larcins et du vol reprit son empire sur Barring- ton. Dûment convaincu, il fut déporté à Botany Bay le gouverneur l'employa comme officier subalterne de justice. Il le reçut même à sa table : mais la tache qu'imprime une condamnation est comme indélébile. Les autres officiers ne vou lurent point de ce camarade et refusèrent de l'admettre parmi eux. Garantissons les enfans d'une première condamnation : elle les perdrait pour toute leur vie.

Les soins donnés de très - bonne heure aux en fan» rédlli raien' à moitié et peut-être à moins encore le nombre de ceux qui habitent aujourd'hui les prisons, et la dépravation décroi

t\% RAPPORT

trait d'année en année, en raison d'une bonne instruction substituée à de détestables leçons.

L'éducation est à la fois une charge privée et publique. Il y a cependant beaucoup de petites communes sans maître et sans maison d'école, et les en fans y sont comme abandonnés à eux- mêmes.

Tous les maires et les campagnards que j'ai interrogés m'ont dit : « Un enfant qui a été à l'école pendant deux ou trois ans ne devient jamais un vagabond. » Je crois donc que les obser- vations suivantes ne s'éloigneront pas de mon sujet.

Les sommes qui seraient appliquées au soutien des écoles de villages seraient beaucoup moins considérables que ce que coû- tent les enfans danslesprisons; et si,commeon devraitle faire, on leur enseignait une profession, ou si on les y préparait en leur apprenant à lire, à écrire, à compter, on serait affranchi de la grande difficulté de leur donner de l'occupation. Mais , par qui seront payés les frais de cette éducation? Ce n'est pas sur les parens qu'il faut compter pour cette dépense. Ceux d'entre nous qui ont pu voir les pauvres dans leurs cabanes , savent que la misère les rend entièrement indifférens sur ce point. Il y en a qui sont un peu moins misérables; mais ils n'en répugnent guère moins à toute dépense qui n'a pas pour objet de vêtir ou de nourrir leurs enfans.

Un franc, et même cinquante centimes à donner par mois, pendant huit mois de l'année, au maître d'école, est un prix fort au-dessus des facultés du pauvre. Il faut bien peu cepen- dant pour mettre de l'aisance dans le ménage de l'instituteur d'une petite commune. Au milieu de tant d'avantages dont nous jouissons, nous ne savons pas assez que 5o à fio francs suffiraient pour assurer son bien-être. C'est à peu près ce qui est payé dans plusieurs départemens à un grand nombre de ces maîtres, indépendamment du traitement acquitté par les communes, ou de la rétribution payée par les élèves.

SUR L'AMÉLIORATION DES PRISONS. 43

11 serait à désirer que cette dépense fût générale, et que le upplément fût spécialement accordé par les communes les noins aisées, à condition d'instruire gratuitement les enfans les pauvres. La somme, à titre de supplément ou d'encoura- ;ement, pourrait être prise sur le fonds commun de 5 cen- imes des dépenses variables départementales, et nous ne dou- ons pas des avantages qui en résulteraient pour la société en général, et particulièrement pour les campagnes.

Nous apprenons que le Gouvernement s'occupe de la con- itruction d'une prison propre à servir de modèle pour d'autres constructions semblables : nous croyons que c'est l'occasion de evenir sur un sujet qui a été et qui est encore, en Angle- erre , l'objet d'une discussion dans laquelle le Parlement est ntervenu, et qui est d'une grande importance pour la disci- pline des prisons et la justice due aux prisonniers.

La roue à marches est toujours en usage dans un grand lombre des prisons d'Angleterre. Les inconvéniens de cette nachine ont cependant élevé de tous côtés des objections graves : les médecins anglais les plus habiles la regardent :omme une invention inhumaine; ils demandent surtout que ;ette peine ne soit jamais infligée aux femmes. Après quelques îssais, on y a déjà renoncé dans les États-Unis. Nous apprenons :jue, chez nos voisins eux-mêmes, à la suite d'une multitude i'accidens, et même de morts violentes causées par ce nou- veau genre de peine, beaucoup d'hommes sages regrettent que la loi se soit trop hâtée de l'introduire dans les prisons.

Il faut cependant que le condamné ait de l'occupation, et elle est si nécessaire , qu'on voudrait qu'il fût occupé, ne fût-ce qu'à tirer de l'eau d'un puits pour l'y rejeter le moment d'après. Ou veut aussi que la prison ne soit pas pour les coupables un lieu de repos si doux, que les fainéans l'ont quelquefois désirée jusqu'à commettra les crimes qui leur assuraient cette déten tion paisible.

44 RAPPORT

Enfin, la condamnation aux travaux forcés suppose une peine ajoutée à l'utile emploi du tems. Jusqu'à présent, les femmes qui y sont condamnées et qui sont envoyées dans nos maisons centrales, ne sont assujéties qu'à un travail facile, comme celui de filer, etc.

On a donc cherché un genre d'occupation l'utilité soit jointe à la peine ; qui n'oblige pas des prisonniers de tailles, de santés et d'âges différens , de travailler ensemble et avec une égale force, qui convienne aux moindres prisons comme aux grandes; une occupation à laquelle on puisse appliquer un très- petit nombre d'individus ainsi qu'un plus grand ; une machine peu dispendieuse à construire et à réparer, qui fatigue- assez le prisonnier pour dompter la mutinerie et l'indiscipline, sans l'exposer à aucun danger. On assure que, dans la prison de Hereford, dans celle de Southampton et dans quelques autres, le problème a été résolu : c'est par l'introduction du moulin à bras.

M. Briscoe, l'inspecteur bénévole des prisons, raconte qu'étant entré dans celle de Southampton, il demanda, sans se faire connaître, à voir les prisonniers. Nous n'avons plus ici, dit le gouverneur, que quatre hommes et une femme. Je demandai comment le nombre était ainsi réduit. Le gouver- neur me répondit : Je crois que c'est l'effet du moulin à bras; les prisonniers n'aiment pas ce travail. Ils ne s'inquiétaient pas d'être mis en prison; ils redoutent maintenant cette peine, et il paraît que cette crainte a diminué le nombre des malfaiteurs. Quand le prisonnier, ajoute M. Briscoe, est remis en liberté, il a acquis l'habitude d'un travail régulier; il n'éprouve ni l'épuisement , ni les autres infirmités que l'on attribue à l'usage du moulin à marches. Ses bras, ses mains, ses membres, toute sa constitution, ont reçu du moulin à bras une nouvelle éner- gie; le travail ne lui inspire plus de répugnance, et il est mieux disposé à pourvoir à sa subsistance par une honnête industrie.

SUR L'AMELIORATION DES PRISONS. 4g

Je n'entrerai pas dans d'autres détails à ce sujet; et, puis- ue nous allons construire une prison modèle ou type, cette mple indication peut être recueillie.

On a observé que le nombre des prisonniers va croissant uand la société est dans un état de mal-aise; la diminution es crimes et des délits est, au contraire, une indication de 3n bien-être. Nous sommes heureux de dire que, pour l'es- ace des six dernières années, le dénombrement présente une iminution d'un dixième.

Le Gouvernement et la Société royale ont, de concert, nprimé un mouvement favorable aux améliorations; il est

désirer que ce mouvement ne puisse point désormais se alentir...

II. ANALYSES D'OUVRAGES.

SCIENCES PHYSIQUES.

Dictionnaire classique d'Histoire naturelle; rédige par une Société de naturalistes (i) , avec une Nouvelle

DISTRIBUTION DES CORPS NATURELS EN CINQ REGNES \

par M. Bory de Saint-Vincent.

Avant d'entretenir les lecteurs de la Revue Encyclopédique d'un ouvrage auquel nous consacrons la plus grande partie de nos instans, et dans lequel nous avons été puissamment secon- dé par d'habiles et consciencieux collaborateurs, nous avons pensé qu'il était bon d'avoir publié plusieurs volumes d'aprèï lesquels on pût se former une opinion définitive de l'entreprise Le tome VIII, qui voit le jour, nous fournit l'occasion de nous en occuper enfin sous le double rapport que ce volume termine

(i) Par Messieurs Audouin , /. Bourdon, A. Brongniart, De Can- dolle , Daudebard de Ferrussac , Deshayes , A. Desmoulins, Drapiez Dumas, Edwards, Flourens , Geoffroy de Saint - Hilaire père et fils Guerin , Guillemin , De Jussieu , Kunth, G. Delafosse , Lamouroux , La treille , Lucas , Constant Prévost, A. Richard et Bory de Saint-Vincem Ouvrage dirigé par ce dernier collaborateur, et dans lequel on ajouté, pour le porter au niveau de la science, un grand nombre d mots qui n'avaient pu faire partie des Dictionnaires antérieurs Paris, r823-i^25. Rey et Gravier, libraires-éditeurs, quai des Au gustins , 55, et chez les frères Baudouin, rue de Vaugirard 36. Chaque vol. , de 600 pages au moins, imprimé sur deux ce îonnes, accompagné d'une livraison de dix planches, prix 12 fr. e noir; i5 fr. en couleur.

SCIENCES PHYSIQUES. 47

i peu près la moitié d'un travail dont les limites avaient été :valuées entre douze et quinze livraisons, et qu'on y trouve, lans un article particulier, la définition de l'histoire naturelle lans le point de vue sous lequel nous la voulions considérer.

Un grand nombre de personnes , fort instruites d'ailleurs , e font des idées trop confuses de cette branche importante les connaissances humaines, imaginant comme devant lui ap- >artenir d'autres branches de nos connaissances qui lui sont otalement étrangères, tandis qu'elles supposent n'y avoir point le rapport des choses qui, bien au contraire, s'y rattachent :troitement.

Pour tracer d'une manière invariable le cadre dans lequel ious devions nous renfermer , nous avons défini I'Histoire naturelle : la science dont t objet est la connaissance des corps oit bruts, soit organisés, qui composent l'ensemble de notre flobe. En consacrant à cette science un ouvrage considérable, ious avons pensé qu'il n'en était peut-être pas d'aussi féconde ;n grands résultats , mais nous n'avons pas cru que tout dans 'univers, et les productions même de l'art, fussent de son •essort, parce que les arts ne peuvent rien produire qui ne jrovienne primordialement des corps naturels.

Accordât-on, par exemple, à certains écrivains, qui parais - »ent avoir adopté cette dernière opinion, que « le grand tout "ut englouti comme dans la nature seule. » ( Dictionnaire de Deterville , T. XIV, p. 54^ ) : il ne serait pas exact de dire,

que l'histoire naturelle est la science universelle et uni- jue, » non plus que de confondre la nature mémo avec son listoire. Si nous reconnaissons « que la créature , Reine des rcatures ( c'est-à-dire l'homme) , que la moisissure impercep- ible et les colosses du règne végétal, que la baleine el le gOti- on, que l'atome de sable et le mont sourcilleux appartiennent

son domaine, » nous ne consentons pas à ee que « tout ce [ttî est sublime et admirable , ce que 1rs riou\ , les aits et la

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mer ont d'inconcevable , les globes innombrables , » etc. , en soient aussi. Ces choses rentrent dans des sciences fort diffé- rentes. Les astronomes qui arrivent aux plus grands résultats qu'ait pu atteindre l'esprit humain, n'ont jamais prétendu que la connaissance des mousses ou celle des araignées, par exem- ple, fussent des dépendances de l'empire d'Uranie, par la raison que, la terre étant une planète, tout ce qui appartient à son histoire rentre dans celle des planètes, et conséquemment dans celle des cieux. Le soleil, les comètes et les signes du zo- diaque, en un mot, « les astres qui roulent sur nos têtes, sont aussi étrangers à l'histoire naturelle, que l'éléphant, le musa- raigne, un moineau franc ou la sardine le sont à l'astronomie. Il en est de même de la métaphysique, de la mécanique, de l'aérostatique, de l'hydrostatique et des mathématiques, qui ne sont pas des branches de l'histoire naturelle, par la seule rai- son que certains animaux grimpent, que les oiseaux volent , et que les poissons nagent. De pareilles logomachies sont indignes d'une science dont l'application doit se borner aux êtres réels et tels que la nature nous les présente, soit à la surface de la terre, soit dans son sein, soit dans les eaux, ou peuplant les airs. Chacun de ces êtres a ses caractères propres; il en a de communs avec le reste de la création; le naturaliste , obser- vant les affinités ou les différences qui résultent de ces carac- . tères , en fait la base, ou de systèmes propres à rendre plus facile la connaissance de chaque objet, ou de méthodes qu'il imagine se rapprocher le plus de la marche suivie par la na- ture dans la production successive des espèces dont se compose son vaste ensemble.

De tems immémorial , les hommes remarquèrent autour d'eux trois grandes modifications de l'existence, qui, parleur aspect général, frappent d'abord les plus inattentifs : l'état brut ou inanimé, la végétation , et la vie proprement dite. Soumis h l'assentiment commun, les naturalistes adoptèrent les divisions

SCIENCES PHYSIQUES. 4g

primaires qui résultaient de ces trois modifications, et le grand Linné lui-même n'en imagina pas d'autres; mais il soupçonnait la possibilité d'une quatrième coupe. « Les corps naturels, di- sait-il, sont tous ceux qui sortirent de la main du Créateur pour composer notre terre ; ils sont constitués en trois règnes aux limites desquels se -confondent les zoophytes » Ces trois règnes sont :

Le Minéral, formé par de simples agrégations qui ne vi- vent ni ne sentent ;

Le Végétal, composé de corps organisés vivans qui ne sentent pas;

L'Animal, composé de corps organisés vivans et sentans.

Le règne minéral, ainsi caractérisé, est parfaitement tran- ché. Essentiellement inerte, mais base de toute organisation , il consiste, non-seulement dans la composition des terrains, des roches, des minéraux , des cristaux, des plus légères scories volcaniques, mais encore dans la substance même des êtres organisés. Ceux-ci ne semblent doués de la faculté nutritive et issimilatrice en vertu de laquelle ils croissent, se conservent et se perpétuent, que pour préparer durant leur vie des aug- mentations au règne minéral. Ainsi, le fœius de tout animal que soutient une charpente osseuse , ou le mollusque et le con- chifère naissant, n'offrant dans leur état rudimentaire aucune trace de phosphate calcaire, doivent, en se développant, pré- parer cependant une plus ou inoins grande quantité de cette substance qu'à l'heure de leur mort les uns et les autres ren- dront au sol. Ainsi, parmi les plantes, la prèle avec ses aspe rites rugueuses, le bambou avec SOU tabaxir, amont également préparé de la silice. Tout végéta!, tout animal devant laisser ij>rès soi et comme débris de son existence une quantité quel- unique de détritus appartenant au règne inorganique , peut llonc être comparé à ces appareils que l'homme, rival de la na- ître, imagina pour changer en apparence la substance (les t. \Nvii. Octobre i8a5. \

5o SCIENCES PHYSIQUES.

corps, et par le secours desquels il fait du verre avec des mé- taux , des huiles essentielles avec des plantes, du noir d'ivoire avec des os. Sous ce point de vue, le règne minéral cesse d'être du domaine de l'histoire naturelle, qui, ne considérant que les attributs spécifiques, renvoie à la physique proprement dite et à la chimie ce qui concerne les lois de la composition et la connaissance de la substance des êtres. Nous remarquerons cependant qu'il est une série de corps naturels qui, tout inor- ganiques qu'ils sont, ne sauraient appartenir au règne minéral. C'est celle qui se compose de fluides impondérables, manifestés à nos sens seulement par quelques-unes des propriétés qu'il nous est donné de leur reconnaître. Ces corps (car tout déliés qu'on les puisse concevoir, ils n'en sont pas moins des corps) se lient trop intimement aux objets dont s'occupe l'histoire na- turelle pour en pouvoir être absolument rejetés. Aussi , leur a-t-on accessoirement consacré divers articles dans le Diction- naire classique.

Quoique des minéraux présentent des phénomènes qui semblent dénoter une force végétative, aucune production du règne minéral ne peut être confondue avec les plantes ou les animaux par qui que ce soit; mais les animaux et les végé- taux sont moins distincts. A la vue d'un chameau et d'un pal- mier, d'un brochet et d'une renoncule, d'un papillon et d'une graminée , d'un limaçon et d'un lichen , d'un oiseau et d'un champignon, tout le monde, sans doute , distinguera à l'instant l'animal de la plante , et le vulgaire ne concevra même pas qu'il soit possible que l'on manque de caractères absolus pour sépa- rer la plante de l'animal; mais , en descendant aux limites des deux règnes, on éprouvera bientôt l'impossibilité de trancher la séparation. On y trouvera des animaux végétans, se repro duisant par bouture , et ne jouissant pas de la faculté locomo tive; faculté que néanmoins Linné donnait pour complémen des caractères de son troisième règne. On y trouvera, d'ui

SCIENCES PHYSIQUES. 5i

autre côté, des êtres qu'à leur forme, à leur couleur , à leur organisation intime, il est impossible de distinguer des végé- taux, et qui pourtant se meuvent spontanément, déterminés par un instinct d'élection qu'il n'est pas permis de méconnaître; on y trouvera des polypiers corticifères dont l'axe n'a rien qui puisse avoir eu vie ; on y trouvera enfin de véritables pierres dont la contexture est comme celle de certaines cristallisations confuses, mais ouvrages d'êtres gélatineux, amorphes, évi- demment vivans, et déjà bien élevés par diverses facultés au-dessus du végétal inanimé : ce sont ces êtres ambigus dont Linné signalait l'importance sous le nom de Zoophytes , ainsi que nous l'avons déjà dit, et à l'existence desquels concouraient sur leurs limites, selon l'expression de ce législateur, les trois règnes de la nature.

Cependant, peut-on ranger parmi les végétaux des créatures dont quelques parties au moins vivent, dans le sens véritable du mot vivre ? Peut - on faire des animaux de créatures végé- tantes qui ne sauraient agir, ni se déplacer ? Ne devrait-on pas enfin réléguer parmi les pierres ces nombreuses tribus madrépo- riques, l'animalité, presque nulle, laisse à la partie brute le principal rôle dans une formation apathique? Tous ces êtres , qui sont à la fois des animaux, des plantes ou des minéraux , et qui ne peuvent conséquemment rentrer d'une manière exclu- sive dans l'un des trois règnes adoptés jusqu'ici, ne doivent- ils pas former un règne nouveau dont plusieurs naturalistes ont déjà réclamé l'établissement, et que nous avons le premier .proposé de fonder sous le nom de Psycluuliaire.

Les Psychodiair.es seront conséquemment les êtres ambigus végétans ou vivans alternativement, et privés, sinon pendant toute leur durée, du moins pendant leur existence aggloméra- trice et végétative , du mouvement locomotif, c'est-à dire de celui au moyen duquel un véritable animal jouil de la faculté de se transporte* d'un lieu dans un autre , et de choisir le site

52 SCIENCES PHYSIQUES.

de son habitation : faculté bien plus influente sur la nature des êtres qu'on ne Ta supposé jusqu'ici; car elle est le résultat des besoins, et elle nécessite un certain calcul de convenance au- quel l'intelligence doit peut- être son premier moyen de déve- loppement. Cette faculté locomotive, qui n'a pas besoin d'être portée au dernier degré de perfection pour déterminer de grandes modifications dans l'intellect , trace la limite la plus tranchée que l'on puisse établir entre la plante et l'animal. En vain voudrait-on considérer comme une sorte de locomotion , le déplacement des orchidées par ie moyen de leurs bulbes et l«i dissémination par drageons ou par des racines traçantes; la plante ne change véritablement pas de lieu, quel que soit son mode de croître, et ne saurait choisir, dans le sens qu'on at- tache à ce mot, la place sa graine doit la reproduire. L'a- nimal choisit, au contraire, le berceau qui convient à sa pro- géniture, et cette progéniture développée choisit à son tour une patrie dont elle change, selon les états par elle passe avant d'arriver à l'état définitif qui est propre à son espèce.

D'après ces considérations , on doit modifier les classifica- tions primaires, appelées Règnes, comme on le voit dans le tableau ci-annexé.

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54 SCIENCES PHYSIQUES.

Ainsi restreinte dans ses véritables limites, V Histoire natu- relle est encore une des plus vastes sciences dont le sage se puisse occuper. La variété des objets qui composent son do- maine est infinie: il n'est pas besoin d'en peindre emphati- quement les richesses pour en faire sentir l'utilité, ou pour la rendre aimable; et prétendre en prouver l'importance à qui ne la conçoit pas, n'est qu'une puérilité. Essayer surtout de le faire en arguant des causes finales, n'appartient plus au siècle de la raison.

A quoi bon en effet, s'évertuer « à démontrer que tous les êtres, même malfaisans, sont utiles dans la nature » ? Et nou- veau Micromégas, « aborder dans l'une de ces sphères magni- fiques, de ces astres errans qui , de même que notre planète , roulent autour du brillant soleil , pour contempler les produc- tions de la terre ? » On est , ce nous semble , plus à portée de le faire sur la terre même , et « qu'on y soit enchanté d'exami- ner les fureurs des lions et des crocodiles , ... ou le merle , Or- phée des déserts, faisant retentir de ses regrets les échos des montagnes , au lever de l'aurore. » De tels spectacles doivent se mieux saisir de près que d'un astre errant quelconque choisi dans l'espace pour y assister. Ce n'est point dans ce style que Buffon écrivit ses immortels traités. A la vérité, trop souvent entraîné par la fougue d'une ardente imagination, on vit ce grand homme dédaigner l'esprit de méthode sans lequel la science n'est plus qu'un chaos; mais, en général, combien de raison, de philosophie, de goût dans ses tableaux ! Quel colo- ris les anime ! Quelle pompe d'expressions convenables les re- lève ! De vaines épithètes , péniblement échafaudées , des rapprochemens monstrueux n'y déshonorent jamais la marche d'un discours le nombre et la période ne causent pas la moindre obscurité. Buffon ne prétend pas faire briller son sujet; il se contente de briller par son sujet même. Il voit» il saisit les traits de la nature dans leur noble simplicité»

SCIENCES PHYSIQUES. 55

il en rend fidèlement la merveilleuse physionomie. Son gé- nie, qu'inspire la majesté du spectacle, se manifeste par la sagesse et par la propriété des termes. Il faut méditer les préceptes que donne ce grand maître sur la manière dont l'histoire naturelle doit être écrite. Son discours à ce sujet [ TVI, de X Édition de Verdière ) est l'un des plus beaux mor- ceaux qu'ait enfantés le génie de notre langue, vivifié parla fécondité de la nature même. On ne saurait trop le relire et le méditer ; on n'y trouvera point que cette science est la source de la vie du genre humain sur la terre, pour dire que, si les corps naturels n'existaient point, le genre humain ne pourrait exister. Mais, qui en doute? Et sans appartenir au genre hu- main , quelle est la créature qui pourrait persévérer dans l'uni- vers, si toutes les autres venaient à disparaître? L'histoire naturelle n'est d'ailleurs pas la nature; ce n'est que sa connais- sance. Confondre ces deux choses, serait confondre la cité des Césars avec les annales de Tacite. Si la nature pourvoit à nos besoins, son histoire ne saurait avoir avec ces besoins que des rapports indirects. On peutne pas avoir la moindre notion en his- toire naturelle, et pourtant « appeler au secours de la boulan- gerie et de la pâtisserie les bienfaits des végétaux » {Dictionnaire de Deterville, T. XIV, p. 566 ), élever des poules, faire du maroquin , atteler le bœuf à la charrue, planter de la livèche pour chasser les serpens, si toutefois cette ombellifère a cette propriété, mettre en fuite des grillons avec de la carotte râ- pée, etc., etc. (loc. cit., p. 570 ).

L'utilité de l'histoire naturelle n'est point dans toutes ces choses; mais elle existe dans l'appui que prête son étude à la sagesse humaine pour détruire les préjugés honteux qui l'obs- curcirent trop long-tcms, et dans la recherche des idées justes qui doivent nécessairement résulter de sa connaissance. L'er- reur ne saurait lui résister : elle est la plus abondante des sources de vérités. Son avancement a, depuis vingt-cinq ans,

56 SCIENCES PHYSIQUES.

détruit peut être plus d'absurdités que n'en avaient osé atta- quer tous les philosophes ensemble : en persévérant , pour l'approfondir, dans les voies les naturalistes dignes de ce nom dirigent maintenant leurs investigations, le dix-neuvième siècle ne sera pas révolu, que les sciences physiques auront fourni les véritables moyens de renverser en Europe les der- nières barrières, que la superstition , la plus dangereuse enne- mie des sentimens vraiment religieux , prétend encore opposer au développement de notre raison. Un tel résultat sera la meilleure des réponses que l'on puisse faire à la question du cui hono. Nous doutons que des raisonnemens renouvelés de M. Le Prieur, de l'abbé Pluche, dans son Spectacle de la na- ture, en présentent d'aussi satisfaisans.

L'histoire naturelle n'est devenue réellement une science que fort récemment: on a cependant imaginé d'ajouter à son illus- tration, en la faisant remontera la plus haute antiquité. Sans examiner si A.dam en fut le premier nomenclateur , nous dirons qu'il ne nous paraît guère plus clair qu'Orphée, Linus ouïe centaure Chiron, que Démocrite ou Épicure , qu'Heraclite, que Thaïes, et Platon ou d'autres sages de la Grèce aient été des naturalistes. Dans les tems reculés , Àristote seul mérita ce nom. Il embrassa l'ensemble des connaissances humaines, à la vérité, moins étendues de son tems qu'elles ne le sont aujour- d'hui; et l'étude de la nature fut pour lui une des branches importantes de ces connaissances. Les autres philosophes grecs ne s'occupèrent guère que de quelques points de la science: Dioscoride et Théophrastejetèrent seulement les fondemens de la botanique. On ne peut regarder comme des zoologistes /Elien ni Opien , auteurs de simples traités de pèche ou de chasse; et quant à Salomon , qui connaissait toutes les plantes depuis l'hysope jusqu'au cèdre du Liban, on doit présumer qu'il n'eut pas beaucoup de disciples parmi ses Juifs, dont pas un. depuis le règne de ce prince, ne s'est occupé d'histoire

SCIENCES PHYSIQUES. 57

naturelle, si ce n'est, de nos jours, l'ichlhyologisle Bloch. Pline pourrait être considéré comme le second des naturalistes de l'antiquité; mais, bien inférieur à l'illustre Aristote, il n'observa point lui-même les choses dont il discourut; adoptant sans cri- tique les contes populaires les plus absurdes, compilateur cré- dule, narrateur prolixe, déclamateur emphatique, ses écrits sont plutôt l'histoire des erreurs que l'état des connaissances physiques de son tems. En vain Buffon affectait un grand res- pect pour ce Bomare romain, et voulut consolider sa réputa- tion, faite durant des siècles d'ignorance; Pline n'en est pas plus estimé des naturalistes modernes, justement révoltés par les nombreux préjugés sur lesquels se fondaient ses doctrines.

Long-tems après Pline, on ne trouve guère que des méde- cins arabes qui, en commentant les écrits de l'antiquité, effleu- rent plus ou moins l'histoire naturelle. Mais, bientôt, l'Europe accorde une attention toute particulière à cette science; on l'a- vait d'abord étudiée dans les vieux livres; on l'étudié enfin dans la nature même. Des observateurs se forment de touies parts, et lui découvrent de nouvelles beautés. Les fruits de leurs tra- vaux sont recueillis et coordonnés dans plusieurs traités, géné- raux ou particuliers. Linné apparaît, compare ce qu'on avait observé, ose embrasser l'ensemble de la création, en devine les lois, imagine pour en peindre les détails un langage nou- veau : son Systcma naturœ en présente le tableau, et, dans ce grand essai, tous les êtres connus, asservis à trois règnes , sont disposés méthodiquement, de façon à ce que l'on puisse aisément les y reconnaître.

Cependant^ la route philosophique, ouverte par le législa- teur suédois, fut d'abord méconnue de ses propres admirateurs: plusieurs d'entre ceux ci crurent que la nomenclature consti- tuait la science, quand Linné n'en avait prétendu faire pour les sa\;ms de tous h>s pays qu'un simple, mais rigoureux moyen de

s'entendre. Les disciples de l'Ecole d'1 psal pensaient suivre

58 SCIENCES PHYSIQUES.

les traces de leur maître immortel , en substituant, à la concise clarté de sa manière, l'obscure sécheresse de la leur; ils s'imagi- naient avoir contribué à compléter le catalogue des productions de l'univers, quand ils n'avaient qu'indiqué dans une simple phrase générique ou spécifique, et d'après des caractères trop souvent arbitraires ou superficiellement établis, l'existence de quelque production naturelle jusqu'à eux négligée. Ceux-là n'avaient pas mieux entendu les préceptes d'un grand homme, que les faiseurs de phrases vides n'ont compris la marche su- blime deBuffon. Et ce Linné , qu'on accusait d'avoir métamor- phosé en une science de mots stériles l'étude de la féconde nature, fut cependant celui qui le premier sentit l'importance des organes reproducteurs pour la classification des êtres, qui recommanda la recherche des affinités par lesquelles se lient les familles, soit des plantes, soit des animaux; qui proclama que la formation de ces familles était le but vers lequel on devait tendre, et duquel enfin les coupes génériques, établies sur des bases indestructibles , se reproduisent sans cesse dans les ouvrages mêmes de ses plus ardens détracteurs, soit que, dans la fièvre d'innovation qui agite ceux-ci, ils les élèvent à la dignité d'ordres et de classes , soit qu'ils les rabaissent au rang de sous-genres ou de simples sections.

Buffon qui, s'essayant à peindre la nature , était encore loin d'apprécier l'importance que présentent, dans son immen- sité, jusqu'aux plus petits détails , et qui , dans la marche en- core incertaine de son pompeux début , prit quelquefois pour étroites et mesquines des idées d'ailleurs fort raisonnables, se déclara de prime abord l'antagoniste de toute nomenclature systématique. Plus tard, et lorsqu'il fut devenu aussi profond naturaliste qu'il était grand écrivain , il n'en eût certainement foudroyé que l'abus. Condamné par l'éclat de ses premiers succès à s'égarer dans de fausses routes , Buffon devint à son tour, et certainement malgré lui, le chef d'une école lever-

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biage ampoulé d'incapables imitateurs futsubstitué à la sublime éloquence du modèle : école déplorable, les disciples, s'af- francliissant du joug salutaire des lois de la raison, affectant le mépris pour toute idée régulière, négligeant l'observation, sacrifiantl'inaltérable vérité, quand elle ne s'accommodait point à leurs fausses vues, cherchant des rapports dans des choses qui n'en sauraient avoir, et s'abandonnant à la déplorable fa- conde de leur imagination, crurent pouvoir écrire sur ce qu'ils n'avaient pas étudié. L'aridité des nomenclateurs était cepen- dant moins contraire aux progrès de la science que ne devait l'être l'enflure verbeuse de ceux que l'on pourrait appeler aussi des Romantiques en histoire naturelle. En effet, le sec Hassel- quist lui-même ajouta quelques découvertes à la masse des faits déjà connus; mais que purent enseigner les études de Bernar- din de Saint-Pierre, par exemple, sinon l'art déparer les plus niaises rêveries des atours de la raison , et de donner à des ex- travagances, par l'arrangement de mots bien assortis, cette tournure élégante qui séduit l'ignorant et entraîne malheureu- sement jusqu'à des esprits éclairés? Plus d'un lecteur trouvera ce jugement au moins sévère ; mais les tems sont venus l'on ne saurait tenir d'autre langage ; et nous devons l'avouer, dût en murmurer l'orgueil national trop souvent confondu avec le patriotisme, l'histoire naturelle fût demeurée déviée et station- naire en France, si le génie linnéen n'y eût enfin pénétré parles efforts des Gouan, des Broussonnkt, des Bosc et des Bron- gniart. C'est ce génie, fécondé par son union avec les grandes vues buffonnicnncs,et dont les inspirations purent, à l'aide des beautés d'un style convenable, intéresser jusqu'aux gens du monde, qui brilla bientôt dans les œuvres de Laci Lràra ; qui , ayant dès long- tems inspiré Jussieu, produisit son Gcricni plantarurn , dont les premiers écrivains de Rome, au tems de sa gloire, n'eussent pas désavoué L'élégant! iatiuité ; qui enfin, se manifestait au sage I1.\ù\ , lit surgir àt la cristal

60 SCIENCES PHYSIQUES.

lograpbie une science toute nouvelle. Lamarck, celui de nos savans que l'on peut le plus justement comparer à Linné, parce qu'il se montra d'abord un profond botaniste , Lamarck dé- brouilla dès lors la confusion des invertébrés , comme pour nous apprendre que ces animaux, long-tems dédaignés, occupent un rang très-important dans la nature, soit qu'on les regarde comme les productions rudimentaires par sa puissance organisatrice s'essaie, soit que l'on recherche dans leurs débris des maté- riaux pour écrire l'histoire des révolutions de notre globe. Geoffroy de Saint-Hilaire , pénétrant dans l'organisation intime des vertèbres, vient à son tour nous révéler plusieurs des mystères de leur formation. Cuvier, enfin, évoquant du sein de la terre les races perdues qui en peuplèrent autrefois la surface , éclairant la géologie et la zoologie l'une par l'autre, rétablissant, pour ainsi dire, les chartes furent déposés les titres chronologiques d'un monde primitif, disposant dans un ordre naturel toutes les créatures vivantes , assignant à cha- cune d'elles son véritable nom, réunissant en lui et Linné et Buffon, devint le modèle à suivre dans la manière d'écrire l'histoire naturelle, sous le double rapport du style et de la méthode.

Un seul obstacle pourrait néanmoins aujourd'hui suspendre les progrès de la science que portèrent à un si haut degré de splendeur les illustres professeurs du Muséum de Paris. La coufusion menace de s'y introduire, depuis que l'auteur du moindre mémoire prétend établir sa terminologie et d'innom- brables divisions, imaginées seulement pour trouver l'occasion

d'accumuler des noms inusités, la plupart d'une prononcia- I

I tion presque impossible.

Buffon , dans ce discours sublime que nous avons cité plus I haut, avait déjà signalé de tels abus. « Un inconvénient très- grand, disait-il, c'est de s'assujétir à des méthodes trop parti- i culièrcs, de vouloir juger de tout par une seule partie, de

SCIENCES PHYSIQUES. 61

éduire la nature à de petits systèmes qui lui sont étrangers, t de ses ouvrages immenses en former arbitrairement autant ['assemblages détachés, enfin, de rendre, en multipliant les oms et les représentations, la langue delà science plus diffi- ile que la science même... Actuellement, la botanique ellc- nème est plus aisée apprendre que la nomenclature qui n'en st cependant que la langue. » Qu'eût dit ce grand maître , au iècle nous vivons? Indépendamment d'un déluge de vo- imes dont très-peu contiennent quelques vues nouvelles , on nnprime annuellement dans le monde plus décent journaux , u recueils scientifiques, qui se composent de trois ou quatre nille notices ou articles sur l'histoire naturelle ; on peut calculer ue, l'un portant l'autre, dix noms nouveaux, dont la moitié au îoins sont de doubles ou de quadruples emplois , apparaissent ans chacun de ces écrits. Par conséquent, dans un siècle» uatre millions de termes, dont la nécessité ne saurait être dé- lontrée, seront entassés et rebuteront nécessairement les es- rits justes. Veut-on nous réduire à faire des vœux pour qu'il 'élève un nouvel Omar?

( La suite au prochain cahier \

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SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.

Religions de l'antiquité, considérées principalement dans leurs formes symboliques et mythologiques ; ou- vrage traduit de l'allemand du docteur Frédéric Creutzer, refondu en partie, complété et développé par J.-D. Guigniaut, ancien professeur d'histoire et maître des conférences à l'Ecole normale , membre de la Société asiatique. Tome Ier en 3 parties (i).

Cet ouvrage est l'un des plus importans de notre époque : les doctrines du professeur Creutzer ont fait en Allemagne une révolution dans la science de l'antiquité. D'abord modeste- ment consignées dans un manuel destiné aux élèves de l'Uni- versité de Heidelberg, elles furent bientôt aperçues par le monde savant, qui en désira et en provoqua les développe- mens. Ce ne fut toutefois qu'en 1819, après de longues études et de profondes méditations, que le docteur Creutzer, déjà placé au plus haut degré parmi les savans occupés de recher- ches anciennes, par son Dionysos et ses ouvrages philolo- giques, publia le premier volume de la seconde édition. D'une part, il fut salué par des acclamations d'enthousiasme; de l'autre, il s'éleva contre lui des détracteurs dont les opinions jouissaient aussi d'un vaste crédit, et qui n'étaient point san titre à l'estime des hommes de lettres. Au premier rang de adversaires de Creutzer figurait le célèbre Voss. Nous intro

(1) Paris, 1825 ; Treuttel et Wùrtz. 3 vol. in-8°, dont 1 de planches. Prix, 3o fi*. , et 60 fr. en papier vélin.

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duirons le lecteur à la connaissance de notre sujet, en citant les principaux griefs de ce poète philologue contre la Sym- bolique, d'abord déposés dans des articles pleins d'amertume qui chargeaient les longues colonnes de la Gazette litté- raire de Jéna, et reproduits tout récemment, avec des formes encore plus après et plus inconvenantes, dans une sorte de pamphlet érudit, en 400 pages, intitulé 1 Anti-Sym- bolique. Voss reprend les choses de très-haut : « Aristarque, dit-il, pensait qu'il fallait entendre Homère de la manière la plus simple, sans chercher à ses paroles de sens caché ; Cratès, au contraire, prétendait que toute science et toute sagesse se trouvaient mystérieusement renfermées dans les vers du poëte par excellence. Pour les partisans de ce système, tout prenait à l'instant un aspect symbolique. Ce fut, dit M. Voss, celte manie, renouvelée de l'antiquité, qui prévalut dans les lec- tures académiques et dans les journaux littéraires de l'Alle- magne, depuis Heyne, jusqu'à ce qu'enfin, en 1794» on vit paraître les Lettres mythologiques (Mythologische Briefe), dans lesquelles l'auteur ( qui est Voss lui-même ) cherche à démontrer que tout ce cortège de symboles tant vanté est pos- térieur à Hésiode de plusieurs siècles. Si la voix de la raison n'a pu se faire entendre, ajoute-t-il, c'est la tendance de lVpoq ue qu'il en faut accuser. Le mysticisme s'est glissé dans toutes les sciences, et, dès le commencement de ce siècle, il en a miné les bases. Selon lui , le symbolisme et le mysticisme conduisent au catholicisme , et tous ses adversaires sont des papistes ro- mantiques. C'est surtout à M. Gœrres que s'applique cette heu- reuse expression, à laquelle M. Creutzer n'échappe po;::t non plus, malgré sa qualité de protestant.

En France, l'on a àe$ papistes qui ne sont pas tout-à-lait romantiques, on se serait fort peu inquiété de ces reproi mais l'opinion dominante accusait la profonde érudition de M. Creutzer de s'être laissée entraînera des systèmes, d'avoir

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souvent substitué à des faits positifs un ingénieux symbolisme ; enfin, de s'être trop attaché à des étymologies trompeuses. Il est vrai que ce jugement n'était pas prononcé en connais- sance de cause; le tems n'était pas encore venu les études d'outre-PJiin se sont naturalisées à Paris. D'un autre côté, il faut bien reconnaître qu'il manquait quelque chose à la per- fection de l'ouvrage ; que l'Inde, par exemple, n'était qu'ébau- chée; que la Perse tenait à peine quelques pages; enfin, que l'Egypte, malgré les efforts du savant qui la faisait revivre à nos regards, n'était riche encore que des travaux de la Com- mission française d'Egypte, sans que le génie de MM. Cham- pollion et Letronne eût fait un juste emploi des matériaux qu'elle avait recueillis, sans que leur esprit exact nous eût montré sous leur véritable jour, les monumens de cette con- trée. Les voyages de Gau, Beîzoni, Cailliaud, etc., ont aussi ouvert une carrière nouvelle à leur docte sagacité. Le pre- mier volume de la Symbolique avait donc besoin d'être entiè- rement refondu. Cependant, persuadé qu'il suffirait de mon- trer à mes compatriotes M. Creutzer tel qu'il est, pour fixer les opinions les plus divergentes et le faire justement appré- cier, j'avais commencé à le traduire : déjà même je songeais à la publication du premier volume, long-tems retardée par i'ac- complissement de devoirs impérieux, lorsque tout à coup une annonce insérée dans la Revue Encyclopédique m'apprit le projet de M. Guigniaut. Quelque pénible qu'ait être pour moi le sacrifice d'un travail avancé, je le dis sans détour, c'est au nom de la science qu'aujourd'hui je remercie mon rival de m'a voir supplanté; car, lors même que, par un petit accès de présomption, j'aurais la témérité de croire que je pouvais traduire comme lui, je n'en serais pas moins dans la nécessité de confesser que lui seul pouvait faire de la Symbolique un livre nouveau. Placé à la source des recherches, éclairé par les conseils de nos premiers savans, ayant à sa disposition les bi-

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bliothèques et les musées, il est devenu plus que le traducteur <le M. Crcutzer. A côté de son volume, il en a élevé un autre qui, sous le titre modeste de Notes et Eclaircissemens , servi- rait à la gloire de l'érudit comme à celle de l'écrivain. L'Alle- magne aura sans cloute besoin de le posséder à son tour, et le traducteur sera* traduit.

U introduction est consacrée aux symboles, à la mythologie et aux. formes religieuses en général. On commence par examiner les influences qui ont présidé à l'instruction religieuse de la plupart des peuples : on fait usage d'une phrase d'Hérodote sur la simplicité du culte chez les Péiasges. puis l'on jette un coup d'œil sur les fables brillantes d'une autre époque, en reconnais- sant un état moyen qui a du frayer le passage de l'une à l'autre : c'est la période sacerdotale. Alors le caractère distinctif de l'enseignement était une concision imposante. « Ce n'était point encore cette poésie pleine d'artifice, la sagesse nous ravit par de magiques fictions, comme parle Pindare; c'étaient ies rudes accens d'un chantre sacré, qui , dans une image trans- parente, dépose une parole profonde, qui commande à la mémoire comme à la volonté, et dédaigne toutes ces vaines séductions par lesquelles un poëte épris du beau captive l'ima- gination des peuples. » Tout le reste de ce chapitre est du plus haut intérêt; on y voit l'origine du polythéisme et du pan théisme. Des images on passe aux symboles , et nous avons remarqué que M. Guigniaut conserve partout le mérite d'une grande clarté, et que, dans les endroits même le vague du sujet domine un peu trop l'original, il n'en est ni moins précis, ni moins intelligible. Il a dégagé le texte d'une multi- tude de parenthèses et de citations qui en gênaient la marche; il a banni les phrases intercalées, et, sans en priver le lecteur, il les a placées au bas des pages; enfin, il a renvoyé, dans son volume de Notes, de longs mais utiles morceaux que ron peut étudier, mais non lire rapidement II esl résulté de tour t. xxvm. Octobn r8a5 >

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cela une autre distribution du texte. Par exemple, le chapitre intitulé Grammatische Grundlegung est rejeté en entier dan les Eclaircissemens , le lecteur le retrouve, augmenté d'un appendice. La note précédente est encore une véritable disser tation : elle est extraite des écrits du célèbre Gœrres, que la France ne connaissait guère, jusqu'à présent, que par les per- sécutions politiques contre lesquelles elle lui a offert un refuge , mais que l'Allemagne place au rang de ses premiers érudits et de ses meilleurs esprits. M. Creutzer a fait plus d'un emprunt à son Histoire des Mythes de l'Asie ( Mythengeschichte der asiatischen Welt) , et M. Guigniaut a souvent puisé à cette source avec un égal bonheur.

Les deux grandes formes de la doctrine religieuse, les sym- boles et les mythes, remplissent le chapitre second. M. Creut- zer y traite des premières ébauches de l'écriture , et le même sujet a été remanié par son traducteur, dans une note savante, les ouvrages de Gœrres, de Schlegel et l'ouvrage plus ré- cent de M. Lincîi , sont également mis à contribution : la- défi- nition du symbole nous a paru parfaite. «Il semble n'être autre chose qu'un reflet de ces lois immuables de la nature, qui se révèlent à l'homme sous les phénomènes sensibles. C'est une sorte d'appel à ces lois, par lequel l'homme cherche à rendre également sensibles et les actes moraux et les déterminations libres delà volonté. L'antiquité est pleine d'exemples de ce genre. S'agit-il d'exprimer fortement une résolution certaine, inva- riable ? Achille invoque les invariables lois de la nature à l'ap- pui de son serment. Les Phocéens en font autant , lorsqu'ils disent à leur patrie un éternel adieu. Et non-seulement les dé- terminations , mais les ouvrages des hommes sont voués à l'éter- nité par cet appel symbolique au cours immuable de la nature: témoin la vierge d'airain placée sur le tombeau de Midas. Dira- t-on que ce tour d'idées, si général dans les tems anciens, n'est qu'un artifice de la réflexion ? Non , il vient de plus haut, il est

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éminemment naturel et spontané ; sa source est dans le profond mystère de la vie même, dans cette alliance éternelle et secrète de l'âme avec la nature. Aussi, plus l'homme vit près de la na- ture , plus ce langage lui est familier. Voyez l'Arabe nomade, voyez le Grec des tems héroïques, il converse avec son cour- sier, il traite avec lui comme avec son semblable ; et en cela il ne fait que cédera un penchant irrésistible, involontaire, né- cessaire enfin. »

Le mythe n'est pas moins heureusement défini : « Qui pourrait énumérer les innombrables causes qui donnent nais- sance au mythe , surtout quand il vient à se rencontrer avec la tradition héroïque ? Un étranger policé , jeté sur une terre encore sauvage, a répandu parmi des hordes barbares les pre- mières semences de la civilisation; un chef de tribu, fameux par de grandes qualités physiques ou morales, a paru entre les siens comme un fils des dieux; des fêtes ont été instituées en mémoire de leurs bienfaits , et il se forme dans la tribu une tradition qui va s'embellissant et s'agrandissant de plus en plus. Des représentations figurées et scéniques, des processions, des jeux viennent prêter leur éclat à la solennité. D'abord, de courtes formules, puis des invocations et des cantiques rappellent, exal- tent, perpétuent l'occasion et l'objet de la fête: voilà le mythe historique, voilà la tradition proprement dite, cette sœur aînée de l'histoire, qui, se reproduisant périodiquement comme la fête elle-même, s'unit à elle pour tenir lieu aux peuples, d'an nales écrites qu'ils n'ont point encore. »

On juge facilement que l'opposition entre le symbole et le mythe, a prêter à d'assez longs développemens dans les- quels il nous est interdit d'entrer; mais nous ne pouvons nous refuser au plaisir de transcrire encore le dernier alinéa de ce chapitre.

Il est donc vrai que le symbole et' le mythe sont très - dif-

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férens l'un de l'autre ; mais il est vrai aussi qu'ils ont l'un avec1 l'autre de nombreux rapports et même certains points de con- tact. Tantôt plus fixe et plus significatif, tantôt plus mobile et dépourvu de sens, celui-ci flotte au gré de la parole, tandis que le symbole toujours immobile, se complaît dans un silence imposant. On pourrait comparer le mythe, dans son plus libre essor , au brillant papillon qui , se jouant aux rayons du soleil, déploie les riches couleurs de ses ailes légères ; le sym- bole à la chrysalide, qui tantôt retenait caché sous sa dure enveloppe ce frivole amant des fleurs , dont les ailes n'étaient point encore développées. »

La classification des symboles et des allégories, les diverses formes de croyance, etles parties essentielles du culte remplissent les chapitres 4e et 5e. J'en ai transcrit des morceaux entiers dansYexcursus sur les dii fastidici , que j'ai joint à mon édition de Tibuïle, et le désespoir de faire mieux m'a seul déterminé à cet emprunt. Parmi les nombreuses notes de ces deux cha- pitres, nous citerons surtout celle il est question de l'archi- tecture symbolique des anciens et des modernes, celle sur l'em- ploi allégorique des couleurs dans les représentations de l'arf, enfin celle sur l'état des prêtres chez les anciens Grecs.

L'introduction est terminée par des aperçus sur l'histoire des symboles et de la mythologie chez les anciens et chez les mo- dernes. On lira avec un vif intérêt ce qui est dit sur la lutte du paganisme et du christianisme, et sur la persistance avec la- quelle les traditions païennes se maintinrent dans la mémoire des peuples. Une note de quelques pages suffit à M. Guigniaut pour exposer les principaux systèmes de mythologie, mis au jour depuis i5 ans. Toutefois, les belles théories de M. Creut- zer lui ont paru insuffisantes, et il nous promet, pour com- pléter cette introduction, un discours préliminaire , qu'il est d'autant pliîs fâcheux de ne pas trouver ici, qnc son objet est

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d'amener peu à peu les lecteurs au point de vue philosophique dans lequel s'est placé M. Creutzer , et de les monter en quel- que sorte par degrés au ton de son langage.

« Toujours ancienne et toujours nouvelle , l'Inde est debout sur ses propres mines , comme un foyer éternellement lumi- neux où viennent se concentrer les rayons épars qui ontlong- tems éclairé ou fasciné le monde. » Ces mots indiquent assez la cause pour laquelle M. Guigniaut a opéré une interversion que j'aurais faite aussi, si j'étais resté le traducteur de M. Creut- zer. Le livre ier a été refondu en entier ; c'est un tableau com- plet substitué à une insuffisante esquisse. M. Guigniaut s'est néanmoins attaché au pian plutôt tracé que suivi par M. Creut- zer, et tout ce qu'il a fait en ce genre a reçu son approbation. Quoique l'écrivain français soit ici auteur plutôt que traduc- teur, il n'a eu dans le premier chapitre, qu'à marcher sur les pas de son modèle, et il a reproduit presque à la lettre la riche et brillante description de la nature dans l'Inde, qui est un des morceaux les mieux écrits du livre original. C'est à la disposi- tion même de la nature que sont dus la grandeur, la vivacité, la richesse, parfois le bizarre, le gigantesque et l'exagéré, vrais caractères de cette mythologie indienne, qui se perd dans la plus haute antiquité, sans que l'histoire puisse en atteindre l'origine autrement que par des conjectures. A la tète des tra- ditions se montre le culte simple et pur de BraJimà, première personne de la Trinité hindoue , verbe incarné , qui commu- niqua aux hommes la loi suprême que l'Éternel lui avait rêvé léc, et qu'il traduisit de la langue divine en sanscrit ou langue épurée. La note première et la note 5e de ce livre offrent sur les Fédas, livres primitifs de la loi, et sur les quatre castes de l'Inde, les détails les plus curieux. La première surtout est un vaste aperçu de toute la littérature indienne; après les Yédas , elle nous fait connaître les Pouranas, rédigés , au nombre do dix-huit, par Vyasa, celui-là mémo qui confia les Védas à !Y -

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criture. Les Pouranas exposent toute la théogonie et la cosmo- gonie des Hindous. Les principaux poëmes épiques, le Ra- inayâna et le Mahâbhârata sont ensuite abordés ; l'un est de Valmiki et l'autre de Vyasa. On pense bien que les travaux des deux fr;ères Schlegel sur la littérature indienne ne sont point oubliés par un auteur auquel les plus petits écrits n'ont pu échapper. Nous signalons encore à l'attention les notions sur les législateurs et les philosophes de l'Inde; mais ce qu'il y a de vraiment remarquable, c'est la description qui suit, des monu- m-ens de l'art, dans cette contrée. Depuis les grottes antiques, d'une simplicité barbare jusqu'à celles de l'île de Salsette, qui offrent aux regards une ville taillée dans le roc, jusqu'à celles d'Ellora qui sont une représentation architectonique et plas- tique des Pouranas, sans parler des fameuses pagodes de Ja- gernat, le lecteur voit passer sous ses yeux une série imposante de quelques-uns des plus vieux et des plus gigantesques ou- vrages que la main de l'homme ait exécutés.

Le morceau qui a pour objet les sources de la religion et de la mythologie des Hindous, a été banni du texte de M. Creutzer et se présente à la tête des notes de ce livre, grossi d'une foule d'importantes additions. Peut-être, cette fois, la transposition n'a-t-elle pas été sans inconvénient pour la clarté de cette partie, à laquelle l'indication des documens était un préambule néces- saire. D'ailleurs, la liaison des choses paraît en souffrir : cette suppression fait passer trop brusquement des deux premiers paragraphes de M. Creutzer au cinquième. C'est peut-être aussi une mauvaise querelle que je fais à M. Guigniaut; mais, avec lui , il faut que la critique se hâte de faire sa part.

Reprenons notre analyse, et arrêtonsi-nous quelques instans aux croyances et aux sectes de l'Inde, telles que M. Guigniaut en a présenté la succession dans son texte, d'après M. Creut- zer, quoique dans une note étendue et savante, la 4e de ce livre, il résume les différens systèmes sur l'origine et le dé-

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veloppement historique de la religion des Hindous, il reproche à son auteur de manquer d'exactitude et de précision, au moins dans son langage, et annonce sur le même sujet des vues ori- ginales, dont il réserve l'exposition pour le discours prélimi- naire. «Brakmd est la première personne de la Trinité hindoue, Dieu le père, qui s'incarna le premier pour venir annoncer sa doctrine, il y a bien des siècles. Les hommes alors, revêtus d'innocence et de piété, lui offraient des sacrifices aussi purs que leurs coeurs : c'étaient les prémices des fruits, le lait de leurs troupeaux, jamais des victimes sanglantes... »

« ... Cette première doctrine avait subsisté long-tems, quand commencèrent les guerres religieuses. Alors parut Siva , la se- conde incarnation , apportant le lingam, image de la vie et de la mort. Les fêtes simples et pures de l'antique brahmaïsme font place au sauvage délire des orgies, et de sanglans sacrifices souillent les autels de l'affreuse Cali. Les traces mêmes du culte de Brahma furent effa-cées : l'amour et la vie, la colère et la mort; voilà les élémens dont se compose le nouveau dieu, aussi bien que son culte. »

« Vient ensuite Ficknou, la troisième incarnation , qui amor- tit le feu dévorant du sivaïsme, modifia et adoucit le culte du lingam, le purifia en le spiritualisant. La religion semble re- monter vers sa source première , et l'antique doctrine re- paraît. »

C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire des développemens pleins d'un haut intérêt, sur les principes et les formes de ces croyances successives, dont le fond commun, dit M. Guigniaut, fui un vaste et unique système, ouvrage du tems et du génie, sorte de catholicisme antique et primitif, les élémens les plus di\ ers étaient venus se fondre en s'épurant, dans une antiquité recu- lée, et que déchirèrent par la suite, des schismes, des reformes, et des scissions de tout genre... « Le symbole de lirahmâ, c'est

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la terre ; l'eau de Vichnou , le feu de Sïva : voilà les trois grands dieux des Hindous; ils ont pour mère Bkavani, etc. Quant au Dieu unique et suprême , il se nomme Brahm (sub- sistant par lui-même ), ou Parabrahma ( le grand Brahma ) , et, comme l'être irrévélé, il n'a ni temples, ni images. »

Le culte de Siva, dieu du lingam, par excellence, les dix incarnations de Vichnou , la chute et les migrations de Brah- ma dans différons corps, la cosmogonie ou création du monde, remplissent trois chapitres terminés par des résumés généraux, propres à faire saisir le rapport et la filiation des symboles et des doctrines, et qui répandent un grand jour sur tout l'en- semble du sujet. Dans le dernier article du quatrième chapitre, sont énumérées les divinités inférieures qui complètent la théogonie des Brahmanes. Ici, la richesse devient presque de la confusion, et l'esprit se perd dans la foule de ces dieux, dont l'existence est si peu fixe, qu'on les retrouve presque toujours les uns dans les autres. La théorie des génies est plus intelligible: je citerai aussi celle des Ragas qui président aux sons musi- caux, et dont chacun est accompagné de cinq Raguinis, nymphes de la musique. Chaque raga suivi de sa famille , préside à une saison, et l'on ne peut, pendant qu'il est de service, chanter ni jouer que sa mélodie, à des heures prescrites du jour et de la nuit. Une suite de notes parallèles au texte et sont traduits de nombreux fragmens des livres sanscrits, viennent à l'appui de ces développemens, qui embrassent la religion proprement dite ou la mythologie entière des Hindous.

Rien n'est plus sublime que la métaphysique religieuse et la doctrine de l'âme et d'une autre vie , exposées dans le cin- quième chapitre. L'intelligence est une émanation de la grande àme , laquelle réside dans toutes les créatures pour les vivi- fier, pendant un tems déterminé. Cette grande âme s'appelle Aima ou Paramatma ; mais la parcelle divine descendue dans

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les corps, qui les meut et qui les anime individuellement , est nommée Djivatma. Cela posé, nous allons transcrire une page de ce chapitre remarquable.

« L'a me a trois états et deux destinées dans chacun : ces trois états sont la veille, la mort, et le sommeil, qui fait comme la transition entre Tes deux autres : dans l'un des trois, elle peut être également ou rester le jouet de Maya , la mère des illu- sions, ou s'élever jusqu'à Brahm , la seule existence véritable. En général, deux chemins mènent à Brahm , dans lequel tous les êtres tendent à se confondre, parce que tous ils sont éma- nés de son sein : la mort est le premier; le second, la vraie science. Quand l'heure de la mort est venue , l'ame se sépare du corps, et à l'instant de cette fatale séparation, elle se sent saisie d'une profonde tristesse, à cause des doux liens qu'elle avait formés avec son hôte. Alors Djivatma , rassemblant ce qu'il y a de meilleur dans les facultés et dans les sens, se réfugie dans le foyer de lumière qui réside au centre du cœur, sous la forme de l'intelligence. Toutes les parties dont l'homme se composait étant retournées à leurs élémens primitifs, à la fin , Djivatma s'enfuit elle-même, emportant avec elle son pré- cieux butin. Selon la nature et le prix de ses œuvres, elle par- tage ensuite des destins divers : ou elle revêt un nouveau corps, comme un ouvrier habile brise un vase d'or pour eu former un autre dont la figure seule est différente ; ou bien , sem- blable à une goutte d'eau, elle redevient Paramatma , et va se perdre dans l'océan sans fin d'où elle était tombée. Les aines de ceux qui ont fait le bien pour le bien retournent, à la mort , dans le sein du grand Etre , et se réunissent à lui pour toujours; mais celles des médians ou de ceux qui n'ont eu sur la terre d'autre but que l'intérêt et le plaisir, ne sont point affran- chies de tous les liens; conservant une enveloppe de (eu , d'air et et d'élher ( le corps subtil), elles souffrent, durant quelque teins , dans les enfers, le châtiment à leurs

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fautes ; puis s'en vont animer successivement des corps nou- veaux. »

M. Guigniaut développe très-bien la pensée que le mono- théisme n'était réellement qu'un panthéisme raffiné : il nous montre toute la nature peuplée d'esprits déchus d'une noble origine, et qui sans cesse tendent à y retourner. L 'univers en- tier est comme un vaste purgatoire.

Le paragraphe qui a pour objet le réformateur Bouddha, et la note qui s'y rattache , forment ici un long appendice que l'on regrettait de ne pas trouver dans l'original : aussi l'illustre au- teur de la Symbolique a-t-il déjà adopté pour ses leçons de l'Université l'utile complément dont M. Guigniaut a enrichi son ouvrage. «Bouddha semble se perdre dans la nuit des tems, et cependant il paraît dans l'histoire comme l'auteur d'une des dernières révolutions religieuses qui se soient opérées dans l'Inde. Bouddha n'y jouit plus d'aucun culte : une ténébreuse horreur, une ignorance feinte ou réelle, une haine non moins violente qu'irréfléchie régnent, chez les brahmanes sur tout ce qui concerne sa doctrine : le bouddhisme et le brahmanisme forment deux grandes églises, les sectes pullulent, mais qui n'en restent pas moins opposées l'une à l'autre. » Nous emprun- tons ces réflexions à M. Guignaut, que nous allons citer encore. « Bouddha se rattache à la fois aux trois systèmes dans les- quels la religion indienne nous a paru se diviser. Ses rapports avec Siva sont manifestes... son image est placée entre les sym- boles et les dieux du sivaïsme dans les plus anciens temples de l'Inde, et lui-même, nous l'avons vu plus haut faire alliance avec Siva, trop faible pour résister seul à ses ennemis. D'un autre côté, il complète la série des incarnations passées de Vichnou; il continue Crichna comme dieu miséricordieux, gardien des hommes , ancre de salut, chargé de préparer la Serre au jour terrible paraîtra son juge. Dans le brah- aiaïsmc, c'est une planète; mais c'est aussi un Mouni, un filî

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e Ric/ii, etc., etc. ». Si, dans les explications neuves de 1. Guigniaut sur ce sujet difficile, il reste quelques points bscurs, n'en soyons pas étonnés; récemment, un des plus rands esprits de l'Allemagne, M. A.-W. de Schlegel , a déclaré vec franchise qu'il n'a pu réussir encore à se former une idée laire de la doctrine de Bouddha.

La religion de la Perse est plus simple : au culte de la nature 3 mêle un système sacerdotal apporté de la Médie ou de la iactriane, et telle est l'origine du Magisme. Les détails don- és sur les quatre dynasties primitives sont fort curieux. Le ègne de l'affreux Zohat affligea la seconde, jusqu'à ce qu'au lout de mille ans, le sauveur Féridoun vint le renfermer dans ne caverne du mont Damavend. Gustasp est un roi de lumière ui appartient à la troisième dynastie. De son tems parut Zo- oastre , qui écrivit la loi qu'il avait reçue du ciel. C'est avec leaucoup de raison que, dans sa préface, M. Guigniaut dit, [ue la plupart des notes de ce livre sont de véritables disserta- ions, que leur forme permet de lire à part. Celle sur Zoroastre stle complément dece chapitre l'auteur avaitsuivi M. Crcut- er pas à pas. Le second est consacré à Orrnuzd, qui vient avec on cortège d' ' Amschaspands et d'Jzeds, tandis qu Ahrimane st suivi de ses sept grands Devs et de ses Devs inférieurs, qui hacun ont dans l'armée d'Ormuzd leur adversaire désigné. On roit ici le dualisme descendu jusqu'aux animaux. La morale, es symboles, les mythes font l'objet du chapitre III; mais, piel que soit l'intérêt qui domine ce sujet, nous sommes obligés le les franchir pour dire un mot de Mitra- Mit/iras. Selon HM. Creutzcr, Gœrres et de llammer, c'est une alliance des principes maie et femelle de la nature. M. Guigniaut, qui se [ange à cette opinion, ne se dissimule pas toutefois la gravité les arguraeris contraires , et les objections présentées par MM. Anquetil et Sylvestre de Sacv ne laissent pas que d'é&ràn- er un peu sa confiance : aussi a t U consacré \\\w note fort

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étendue à la discussion de ce système. sont aussi exposées les vues de M. Eichhorn, qui se rapprochent de celles de M. de Sacy; enfin , il faut lire avec soin la note 9e de ce livre, sur la propagation du culte de Mit/iras dans l'Occident.

Dans un second article sur ce premier volume, nous revien- drons encore sur Mithras ; mais surtout nous nous atta- cherons au livre III, qui traite de la religion de l'Egypte. Toutefois, nous ne pouvons nous empêcher de signaler dès à présent à l'attention les notes 1 et 4- Il est presque impossible de suivre les pas de géant que la science fait chaque jour sur cette vieille terre de merveilles; la cherté des livres, leur éten- due, mettent les lecteurs ordinaires hors d'état de les étudier. M. Guigniaut leur a donc rendu un grand service en saisissant la science précisément au point elle est aujourd'hui arri- vée; en composant de tous les résultats épars une espèce d'en- cyclopédie , toutes les notions les plus importantes viennent se réunir; de sorte que d'un coup d'oeil celui qui voudra se livrer à de plus vastes études connaîtra les sources il doit puiser, et les guides qu'il doit suivre. Et, certes, on ne peut choisir un meilleur guide que celui qui a embrassé dans sa lumineuse exposition tout l'ensemble des travaux sur les an- tiquités de l'Egypte, depuis Kircher et Jablonski jusqu'à Zoëga et à la commission d'Egypte, et qui nous offre ensuite une analyse raisonnée des découvertes de Gau, de Cailliaud, de Belzoni, de Niebuhr, de Drovetti, de Minutoli. Frappés de

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ces beaux résultats, pénétrés d'admiration pour les profondes et exactes recherches de M. Letronne, pour les conquêtes scientifiques de MM. Champollion, nous emprunterons les expressions mêmes de M. Guigniaut, et nous nous écrierons avec lui : « Les monumens eux-mêmes n'ont-ils pas retrouvé leurs voix? ne pouvons-nous pas nous flatter que ces innom- brables légendes hiéroglyphiques qui les couvrent vont enfin trahir leur secret, et que bientôt nous puiserons la science

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ésormais révélée de l'Egypte aux archivés mêmes ses prêtres oulurent la déposer (i)? » P. df Goi.rêr\.

1ISTOIRE DE LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES

Normands, de ses causes et de ses suites jusquh nos jours, en Angleterre 9 en Ecosse, en Irlande et sur le continent; par Augustin Thierry (2).

U Histoire de la conquête de t Angleterre avait déjà, même vant de paraître, acquis une réputation parmi les gens de ettres. L'auteur s'était fait remarquer, dans quelques prod ne- ions périodiques, par des articles l'on trouvait une érudi- ion profonde et consciencieuse jointe à des vues neuves, à les sentimens élevés, et à un charme de style qui tenait à 'âme tout autant qu'au talent. On savait que depuis plusieurs innées il étudiait avec une infatigable activité le sujet qu'il >résente aujourd'hui au public; on savait qu'il fouillait sans

(1) Le cahier de planches joint aux deux parties du tome I' ' , eproduit les monumens figurés qui se trouvent dans l'atlas de 'ouvrage original, avec des additions si considérables et des expli- cations si développées, souvent si neuves, qu'il forme à lui seul in recueil mythologique extrêmement intéressant. Nous citerons , larmi les morceaux inédits renfermés dans les 53 planches, gra- dées avec beaucoup de soin par Réveil , la belle caisse de momie |ue M. Guigniaut a cru devoir publier à part, sous le titre suivanl , m la dédiant, comme essai d'interprétation hiéroglyphique, .< VT. Champollion le jeune : Description et essai d'explication des pein- symboliques et des légendes hiéroglyphiques d'une caisse de momie égyptienne , etc. Brochure in-8°, avec une planche in-folio; prix, r fr. 5o C. , et 3 fr. en p»p. vélin. Chez Treuttel et \\ tut/.

(1) Paris, iii>". Firmin Didol père et fils, rue Jncob, n* ti

\ Vol. in -8". Prix , al fr.

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relâche dans les monumens les plus obscurs du moyen âge qu'il s'était rendu maître de toutes les langues, et vivantes e mortes, qui pouvaient lui fournir quelque lumière, et qu' joignait à la patience d'un antiquaire la vue perçante d'u philosophe et l'âme fière d'un homme libre. On attendai donc Y Histoire de la conquête de V Angleterre avec uu vif in léret, et cette attente n'a point été trompée.

Presque toujours les hommes supérieurs ont été frappés, de leur première jeunesse, de quelque idée neuve, de quelqu idée dominante, qu'ils ont ensuite éclairée et développée pa de longs travaux , et qui a suffi à leur gloire. C'est ainsi qu'i semble que M. Thierry a vu le premier quelles profonde traces le souvenir d'une conquête laisse dans le caractère de peuples, et quels liens secrets rattachent toutes les révolu tions successives à la longue rancune des vaincus contre le vainqueurs. Cependant il n'a point voulu, dit-il , faire Vhis toire au profit d'une seule idée ; son point de vue s'est étendu il a embrassé toutes les conséquences des invasions des peuple; barbares qui ont changé la face de l'Europe.

«Je me propose, dit-il (i), d'exposer, dans le plus gram détail, la lutte nationale qui suivit la conquête de l'Angle terre par les Normands établis en Gaule; de montrer, dan tout ce qu'en retrace l'histoire, les relations hostiles de deu peuples violemment réunis sur le même sol; de les suivr dans leurs longues guerres et leur séparation obstinée, jusqu' ce que du mélange et des rapports de leurs races, de leur mœurs, de leurs besoins, de leurs langues, il se soit formé u: seul peuple, une langue commune, une législation uniforme Le théâtre de ce grand drame est l'île de Bretagne, l'Irlande et aussi la France, à cause des relations que les rois issus d conquérant de l'Angleterre ont eues, depuis l'invasion, ave

i In trocl. , p. x.

ET POLITIQUES. 7g

ette partie du Continent. En deçà comme au-delà du détroit, îurs entreprises ont modifié l'existence politique et sociale 'un grand nombre de populations dont l'histoire est presque omplétement ignorée. L'obscurité dans laquelle sont tombées es populations ne vient point de ce qu'elles ne méritaient pas e trouver, comme les autres, des historiens; la plupart même ont remarquables par une originalité de caractère qui les dis- ingue profondément des grandes nations elles se sont Dndues. Pour résister à cette fusion opérée malgré elles, lies ont déployé une activité politique à laquelle se rat- ichent de grands événemens faussement attribués jusqu'ici , oit a l'ambition de certains hommes, soit à d'autres causes ccidentelles. Ces nouvelles recherches peuvent contribuer à claircir le problème, encore bien incertain, des diverses va- iétés de l'espèce humaine en Europe, et des grandes races irimitives auxquelles ces variétés se rattachent

« Sous ce point de vue philosophique, et, à part l'intérêt pit- oresque que je me suis efforcé d'obtenir, j'ai cru faire uue hose véritablement utile aux progrès de la science, en cons- ruisant, s'il m'est permis de parler ainsi, l'histoire des Gai - Dis, des Irlandais de race pure, des Écossais, soit d'ancienne ace, soit de race mélangée , des Bretons et des Normands du Continent, et surtout de la nombreuse population qui habitait t habite encore la Gaule méridionale, entre la Loire, le Ihùnc et les deux mers. Sans donner moins d'importance aux ;rands faits célèbres dans l'histoire moderne, je me suis inte- |essé, je l'avoue, d'une affection toute particulière aux <\< lemcns locaux relatifs à ces populations négligées, comme si B m'étais cru moi-même dans l'obligation de réparer une gttice non méritée. Quoique forcé de raconter sommairement s révolutions qui leur sont propres, je l'ai fail avec chaleur, vec sympathie , avec une sorte de partialité. Peut-être qu'nu<

S&dance involontaire à trouver que la forée et !<• hasard

8o SCIENCES MORALES

toujours fort, m'a entraîné vers les différentes masses d'hommes à qui la formation des grands États a enlevé leur indépendance, leur nationalité, et jusqu'à leur nom de peuple, aujourd'hui remplacé par un nom étranger. Ce grand mouvement de des- truction était inévitable, je le sais. Quelque violent et illégi- time qu'il ait été dans son principe, il a pour résultat présent la civilisation européenne. Mais il est permis à celui qui ne voit point sans enthousiasme cette civilisation, et les grandes desti- nées qu'elle prépare au genre humain, de s'affliger, en regar- dant le passé, sur la ruine d'autres civilisations qui auraient pu grandir aussi, et fructifier pour le monde, si la fortune avait été pour elles. »

Les paragraphes que nous venons de copier nous font con- naître comment M. Thierry a conçu son sujet, et dans quel esprit il l'a traité; nous allons chercher à exposer aussi, le plus brièvement que nous pourrons, quel est le plan de son ouvrage.

L'auteur commence par nous représenter l'état social des Bretons et la forme de leur gouvernement, lorsque, pour la première fois, l'île de Bretagne ou Prydain, fut visitée par les Romains, premier des peuples de l'Occident dont les histo- riens soient parvenus jusqu'à nous. Il démêle dans les tradi- tions de ces tems antiques , et dans l'organisation un peu mieux connue des Bretons, après la retraite des Romains, des traits qui se sont retrouvés jusque chez leurs derniers descendans, et qui expliquent souvent leurs préjugés, leurs lois et leurs coutumes. Il raconte ensuite la première arrivée des peuples de race germanique, les Saxons et les Angles, dans la Bre- tagne; il ne s'arrête pas à décrire leurs combats, mais il carac- térise leurs conquêtes; il les montre chassant devant eux le.* anciens habitans ou Cambriens, et il trace les limites dans les- quelles les deux populations demeurèrent circonscrites. Tandil que leur lutte se prolongeait, le pape Grégoire-le-Grand y in

ET POLITIQUES. Si

tervint; il rechercha avec adresse et persévérance l'ai lia tu t des Saxons, quoique païens, et il les seconda dans leur attaque contre les chrétiens bretons; parce que ceux-ci n'étaient pas moins attachés à l'indépendance de leur église qu'à celle de leur nation. M. Thierry démêle avec perspicacité les motifs de cette conduite 'de la cour de Rome, et il montre qu'elle a toujours été fidèle au même système de politique.

L'auteur, après nous avoir attachés aux Bretons par leurs malheurs, transporte ensuite tout son intérêt à la race jus- qu'alors heureuse et triomphante des Anglo-Saxons, à leur tour subjugués et opprimés par un peuple d'origine et de langue différentes, venu comme eux d'outre mer. Il raconte d'abord les invasions des Danois pendant les vin0 ix° et xe siècles; leur lutte sanglante avec les Saxons , et le mélange des deux peu.ples dans une partie de l'Angleterre. Il mon tic ensuite les Normands déjà francisés introduits à la cour d'É- douard, favorisés par ce roi, mis en jouissance de toutes les places importantes, et excitant ainsi la jalousie et la haine du peuple anglais, qui se souleva et les expulsa de son île. Ces offenses mutuelles eurent pour résultat l'invasion de Guil- laume-le-JBâtard, qui commença en 10GG par la bataille de Hastings, et qui finit en 1071 par la prise de Chester, la der- nière des grandes cités les Saxons avaient maintenu leur indépendance.

Tout ce récit est contenu dans le premier volume, qui, aux yeux du commun des lecteurs, complète l'histoire de la con- quête normande; mais M. Thierry se propose surtout de nous en faire connaître les conséquences, auxquelles les antres his- toriens n'ont donné aucune attention. Il s'atlaelie aux vaincus, et il retrace leurs généreux mais ùnpuissans efforts , d'abord dans l'île d'Ély, ils avaient formé ee qu'ils nommaient le

Camp <lu Refuge i ensuite dans le \oi tluinihei land , ils renouvelèrent le eoni'oat par un soulèvement; puis dans les T. XXVIII. - Octobre i8a5. 6

Sa SCIENCES MORALES

bois, ceux qu'on poursuivait sous le nom ÔLôut-laws étaient encore chers aux Saxons, comme champions de leur indé- pendance; enfin dans les couvens, les moines saxons se révoltaient contre leurs abbés normands. D'autre part, l'au- teur nous fait, connaître la dépossession méthodique des Anglais dans les provinces soumises, le partage de leurs dépouilles, et l'excès des mauvais traitemens et des souffrances auxquels ils furent exposés. r.

Mais la concorde ne saurait long-tems durer entre des bri- gands : les Normands, dans l'orgueil de leurs victoires, se brouillèrent, se iirent la guerre, et l'auteur nous fait voir les trois fils du conquérant, sa petite-fille Mathilde, et Etienne de Boulogne, fils de sa fille, trompant tour à tour les Anglais par des promesses qu'ils n'avaient aucune intention d'exé- cuter, les écrasant dans l'arrogance de la victoire, les acca- blant de leurs calamités dans leurs défaites , et ne leur laissant d'autre jouisance que la joie féroce que leur causait quelque- fois la souffrance de leurs oppresseurs.

Déjà l'asservissement des Anglais avait duré cent ans depuis la conquête, lorsqu'enfin l'im d'eux s'éleva, par son adresse et sa souplesse, à la seconde dignité du royaume, celle d'arche- vêque de Cantorbéry. Cet homme était Thomas Becket, le favori, le chancelier, et bientôt l'ennemi irréconciliable de Henri IL L'auteur, toujours partial pour les opprimés, sup- pose à Becket le noble ressentiment qu'un Anglais devait sentir contre les Normands, fléau de son pays; il répand un vif in- térêt sur îa querelle de Henri et de Becket; il fait ressortir le courage du dernier et la férocité de ses ennemis; mais il ne nous semble pas avoir établi que le prêtre ait jamais eu autre chose en vue que sa propre ambition ou la suprématie des prêtres, ni qu'un seul des sentimens généreux et patriotiques qui bouillonnent dans le cœur de M. Thierry ait jamais échauffé celui de Becket.

KT POLITIQUES. 83

Au commencement du troisième volume, l'auteur nous transporte en Irlande. Il nous fait connaître le caractère du peuple irlandais au xnc siècle ; son état politique , son état religieux, et l'indépendance que l'église d'Irlande avait con- servée à l'égard rie la cour de Home. Adrien IV regardant une Eglise indépendante comme plus coupable qu'une société ou païenne ou impie, fit à l'égard des Irlandais ce que Grégoire- le-Graud avait fait à l'égard des Bretons, et Alexandre II à l'égard des Anglo-Saxons; il appela sur eux l'invasion d'enne- mis redoutables pour les assujétir ainsi au pouvoir pontifical. L'Irlande fut envahie sous le règne de Henri II et le pontificat d'Alexandre III, en 116*9, par des aventuriers normands, se- condés par des soldats saxons, qui firent éprouver à ce mal- heureux pays toutes les horreurs d'une conquête non moins cruelle que n'avait été celle de l'Angleterre, cent ans aupara- vant.

L'auteur s'attache en même tems à faire connaître les sen- timens des Aquitains, devenus sujets du roi d'Angleterre de- puis que leur duchesse Éïéonore avait épousé Henri II. Il les montre conservant toujours des restes de la civilisation ro- maine, regardant toujours les Francs, les Normands, re« An- gevins, tous les habitans des pays l'on parlait la langue dtoui comme des barbares, et s'efforçanl d'allumer sans cosse de nouvelles guerres entre ces rois et ces peuples du Nord, qu'ils détestaient tous également. M. Thierry attribue à cette animosité nationale et à ce désir d'indépendance (\v^ Aqui- tains, les guerres de Henri II contre Louis "S'il, et celles des fils de Il.enri contre leur père, qu'il peint avec des couleurs empruntées au belliqueux troubadour Bertrand de Born ,

qui excita et chaula toutes ces guerres civiles. Il nous ramène ensuite à Londres pour nous montrer les efforts et le supplice de

William Longue-Barbe, en 1 196, que les Saxons regardèrent

comme le dernier martyr de leur indépendance nationale. C\ st

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par cet événement et à cette époque qu'il termine l'histoire de la conquête; mais il y ajoute une Conclusion qui occupe en- core la moitié du dernier volume, dans laquelle il suit les peuples divers qu'il avait mis en scène, les Normands et les Bretons du Continent, les Angevins et les populations de la Gaule méridionale, les habitans du pays de Galles, ceux de l'Ecosse, ceux de l'Irlande, et les deux races normande et saxonne en Angleterre, jusqu'à l'époque toutes leurs dif- férences s'effacent, et leurs traits caractéristiques dispa- raissent sous la loi uniforme des rois anglais et français.

Quelle qu'ait pu être, lorsque l'auteur entreprit cet ouvrage, la liaison qu'il entrevoyait entre l'aristocratie anglaise d'aujour- d'hui et le peuple conquérant, entre la démocratie et le peuple conquis, l'étude des faits, l'étude des opinions, l'ont empêché de donner beaucoup d'importance à ce rapprochement. Il n'a pas même essayé de lier la querelle des rangs et des privi- lèges avec la querelle des races; au contraire, il déclare que « l'on peut fixer au règne de Henri VII (i) l'époque la distinc- tion des rangs cessa de correspondre d'une manière générale à celle des races, et le commencement de la société actuelle- ment existante en Angleterre... Les formules qui semblent rattacher, après 700 ans, la royauté d'Angleterre à son origine étrangère n'ont cependant paru odieuses à personne depuis le xvie siècle. Il en est de même des généalogies et des titres, qui font remonter l'existence de certaines familles nobles à l'inva- sion de Guillaume-le-BAtard, et la grande propriété territoriale au partage fait à cette époque. Aucune tradition populaire rela- tive à la division de l'Angleterre en deux peuples ennemis, et à la distinction des deux élémens dont s'est formé le langage actuel n'existant plus, aucune passion politique ne se rattache

(1) Tome ni, page 553.

ET POLITIQUES. 85

k ces faits oubliés : Il n'y a plus de Normands, ni de Saxons que dans l'histoire. »

Cette conclusion n'est pas une des preuves les moins hono- rables de la loyauté de l'écrivain, de ce zèle infatigable avec lequel il a chercha la vérité ; et il l'a publiée quoiqu'elle con- trariât probablement ses premières opinions, le but qu'il an- nonçait par son épigraphe, et, jusqu'à un certain point, l'in- térêt de son livre. En effet, la loyauté et la bonne foi sont le caractère de cet ouvrage ; et cependant l'auteur a suivi, pour l'écrire, ce qu'on pourrait nommer la méthode partiale; c'est- à-dire qu'il a commencé par se donner un but, que tout son travail a été subordonné à une grande idée qui l'avait frappé d'avance, et qu'il a exercé ensuite toute sa sagacité à en ras- sembler les preuves. D'autres historiens suivent une mé- thode toute contraire : ils s'efforcent de maintenir leur esprit comme une table rase, sur laquelle les événemens, à mesure qu'ils les reconnaissent, font spontanément des im- pressions inattendues. Cette seconde méthode conduit à repré- senter plus fidèlement le tableau compliqué des événemens; elle assigne mieux à chacun sa grandeur proportionnelle, et elle fait mieux saisir le concours de causes indépendantes l'une de l'autre qui se combinent pour amener chacun des faits de 1 histoire. Mais la méthode qu'a suivie M. Thierry est peut- être la seule propre à découvrir des vérités nouvelles. On ne saurait se figurer à quel point une grande idée qu'on poursuit sert à armer les yeux d'une forte loupe, pour voir les objets dans tous leurs détails : les traits les plus déliés grossissent aux regards de l'observateur; il les suit dans toutes leurs ramifications, il saisit le système qu'ils forment, et il fait, à leur aide, des découvertes importantes, et aussi vraies que neuves, quoiqu'elles eussent échappé à tous eeu\ qui, sans cette idée dominante, avaient lu les mêmes récits.

C'est ainsi que M. Thierry, toujours occupé de l'opposition

86 SCIENCES MORALES

entre les races, que les historiens contemporains prenaient à tâche de faire oublier, se demande avant tout si l'écrivain qu'il consulte est Saxon ou Normand d'origine; et dans les provinces françaises, s'il est Aquitain, Angevin ou Franc. Il saisit ensuite et il met au grand jour les préjuges que cet écri- vain dissimule, il relève les expressions qui lui échappent, et il montre avec évidence des sentimens ou des passions que cet écrivain croyait lui-même avoir ou contenus ou suppri- més. Par cette finesse extrême, par cette attention minutieuse à chaque mot, M. Thierry a réussi à nous révéler, dans une histoire déjà connue, des passions, des espérances, des souf- frances, un enchaînement de cause e d'effet que personne n'y avait jamais soupçonné.

D'autres, avant M. Thierry, nous avaient , il est vrai, ac- coutumés à cette perspicacité historique; mais l'idée dominante qui les éclairait dans leurs recherches était toujours subor- donnée à l'amour-propre national ou à l'intérêt du pouvoir. Quelques antiquaires avaient su rassembler dans des écrivains étrangers ou ennemis les traits les plus honorables pour leur propre nation; d'autres avaient su démêler, au milieu des ténèbres de la barbarie, l'origine des races royales auxquelles ils obéissaient; d'autres, avec un but plus noble, avaient recueilli les vestiges des droits des peuples et les premières origines de leur constitution dans les écrits mêmes Ton semblait prendre à tâche de ne montrer d'autre droit que le despotisme et la violence ; M. Thierry est le premier qui se soit fait en quelque sorte le généalogiste du malheur, qui ait toujours été attiré par tous ceux qui souffrent, tous ceux qu'on opprime, et qui ait rassemblé des foyers de lumière pour éclairer toutes les injustices.

Les personnages de son histoire ne sont point, dit- il lui- même, les rois, les chefs des peuples; «mais les grandes masses d'hommes et les populations diverses qui ont , ou

ET POLITIQUES. 87

simultanément ou successivement, figuré dans ses pages; car l'objet essentiel de cette histoire est d'envisager la destinée collective des peuples, et non celle de certains hommes cé- lèbres à bon ou mauvais titre; de raconter les aventures de la vie sociale, et non celles de la vie individuelle. La sym- pathie humaine peut s'étendre à des populations tout entières comme à des êtres doués de sentiment, dont l'existence est plus longue que la notre, mais remplie des mêmes alterna- tives de peine et de joie, d'abattement et d'espérance. Con- sidérée sous ce point de vue, l'histoire du passé prend quel- que chose de l'intérêt qui s'attache au tems présent. Les êtres collectifs dont elle nous entrelient n'ont point cessé de vivre et de sentir; ce sont les mêmes qui souffrent et espèrent en- core sous nos yeux. Voilà son plus grand attrait; voilà ce qui adoucit des études sévères et arides; ce qui, ajoute-t-il modestement, donnerait quelque prix à cet ouvrage, si l'au- teur avait réussi à rendre les émotions qu'il éprouvait, en recueillant dans de vieux livres des noms devenus obscurs et des infortunes oubliées (1). »

Ainsi, l'ouvrage de M. Thierry, dont les personnages sont des nations, dont les faits sont les souffrances des individus obscurs qui forment les masses, dont l'intérêt enfin est tout pour les vaincus, marche toujours en opposition avec la for- lune. Il contient un drame nouveau, étrange, et qu'aucun autre écrivain n'avait jamais mis sous les yeux du public: il nous expose pour la première fois le monde tel qu'il a été, l'état ancien de la société, et l'essence des révolutions, dont nous ne savions guère que la date. Quelquefois il émeut vivement les passions, en uous associant à l'enthousiasme, aux efforts, aux malheurs de ceux qui ont souffert avant nous, et toujours il

(1) Tome m , pag. ^88-289.

88 SCIENCES MORALES

inspire un sen liment d'affection et de respect pour l'auteur, qui sans s'arrêter aux distinctions sanctionnées par la prospé- rité, fait battre le cœur pour tout ce qui a été noble et géné- reux, et déverse son mépris sur toutes les prétendues grandeurs souillées par la cruauté, la rapine et l'hypocrisie.

Cependant nous l'avouons, quoique notre curiosité fût exci- tée, que notre intérêt fût éveillé, quand nous posions ce livre, il nous fallait toujours un certain effort pour le reprendre; nous ne savons nous expliquer ce résultat, si contraire à ce que devaient produire des talens que nous admirons, autre- ment qu'en l'attribuant à la douleur que nous causent tant de combats infructueux, tant d'héroïsme à pure perte , tant de souffrance qui ne précède que l'écrasement. Il n'y a peut -être ni beaucoup de vérité ni beaucoup de justice dans la méthode suivie par les autres historiens , qui s'associent toujours au vainqueur, qui suivent les états dans leur accroissement, et qui prennent congé des vaincus, au moment de leur défaite, sans contempler sur le champ de bataille la longue agonie des mou- rans. Mais cette marche est plus conforme à notre faiblesse, à notre répugnance pour toutes les sensations douloureuses. M. Thierry nous fait trop souffrir avec les Saxons, pour que nous puissions ensuite prendre aucun intérêt aux Normands leurs oppresseurs: cependant, ce sont ces derniers qui ont fait marcher l'espèce humaine; ce sont ces mêmes eonquérans si farouches qui ont fondé le gouvernement le plus libre de l'Europe moderne. Ils ont ainsi rendu à l'homme sa dignité an- tique; leur exemple a semé des germes de perfectionnement parmi les descendans des Teutons, des Slaves et des Celtes; il façonne aujourd'hui l'Amérique , et c'est à ces mêmes Nor- mands qu'elle devra un jour de s'élever bien plus haut qu'ils ne sont jamais parvenus eux-mêmes. Malgré toutes les hor- reurs de la conquête , un si grand résultat n'a peut-être pas été trop payé par l'humanité.

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On n'apprécierait point tout le service que M. Thierry a rendu à l'histoire , si l'on ne cherchait dans son récit autre chose que la catastrophe à laquelle une seule nation a été exposée Lorsqu'il nous fait connaître la férocité, la rapacité des conquérans du moyen âge, avec un degré de vérité et de vie qui n'a point été égalé, ce tableau n'estpas seulement celui de la conquête de l'Angleterre; en supprimant les noms il nous représentera, avec non moins de vérité , la Gaule abandonnée aux armes des Francs, des Bourguignons et des Visigoths, l'I- talie conquise parles Oslrogoths, puis par les Lombards, l'Es- pagne aux mains des Visigoths et des Suèves , l'Afrique dévastée par les Vandales , les deux Siciles envahies et partagées par Charles d'Anjou et les Français, la Grèce tyrannisée par les Turcs. Dans toutes ces grandes invasions des peuples barbares, qui ont changé la face de la terre, le lecteur, pour se faire une idée delà contrée conquise, peut lui appliquer avec bien peu d'altération ce que dit M. Thierry de l'Angleterre envahie par Guillaume de Normandie; et qu'il résumeéncrgiquement parce peu de mots. « Il faut qu'il se représente , non point un simple changement de régime, ni le triomphe d'un compétiteur; mais l'intrusion de tout un peuple au sein d'un autre peuple, dissous par le premier, et dont les fractions éparses ne furent admises dans le nouvel ordre social, que comme propriétés personnelles, comme vêtement de la terre , pour parler le langage des anciens actes. On ne doit point poser à\\\\ coté Guillaume, roi et des- pote, et de l'autre des sujets de Guillaume, grands ou petits, riches ou pauvres, tous habitans de l'Angleterre, et par con- séquent tous Anglais : il faut s'imaginer deux nations, les An- glais d'origine, et les Anglais par invasion, divisés sur le même pays; ou plutôt se figurer deux pays dans une condition bien différente : la terre des Normands riche et franche de tail- lages, celles des Saxons pauvre, serve et grevée de cens. La

première, garnie de vastes hôtels , de châteaux murés et cré-

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nelés , la seconde parsemée de cabanes de chaume , ou de masures dégradées : celle -là peuplée d'heureux et d'oisifs , de gens de guerre et de cour, de nobles et de chevaliers, celle-ci peuplée d'hommes de peine et de travail, de fermiers et d'ar- tisans: sur l'une le luxe et l'insolence, sur l'autre la misère et l'envie, non pas l'envie du pauvre à la vue des richesses d'au- trui, mais l'envie du dépouillé en présence de ses spoliateurs.

« Enfin, pour achever le tableau, ces deux terres sont , en quelque sorte , entrelacées Tune dans l'autre; elles se touchent par tous les points, et cependant elles sont plus distantes que si la mer roulait entre elles. Chacune parle une langue étran- gère pour l'autre ; la terre des riches parie la langue romane des provinces gauloises d'outre-Loire, tandis que l'ancienne langue du pays reste aux foyers des pauvres et des serfs. Durant long- tems ces deux idiomes se propagèrent sans mélange , et furent l'un, signe de noblesse, l'autre, signe de roture. C'est ce qu'at- teste un ancien poète qui se plaint qu'en Angleterre les seules gens de basse condition conservent la langue anglaise, et que les hauts personnages ne parlent que français, comme leurs aïeux de Normandie (i). »

Tels étaient ces bouleverse mens auxquels l'Europe fut expo- sée à plusieurs reprises et dans toutes ses parties , depuis la chute de l'empire romain jusqu'à des tems rapprochés de nous. La comparaison entre ces guerres et les nôtres a toutefois quel- que chose de consolant, car nous aussi nous avons vu des conquêtes, nous aussi nous avons été contemporains d'une guerre effroyable, et dans l'amertume que nous causaient les souffrances dont nous étions témoins, nous avons cru que le droit de l'épée nous replongeait dans la barbarie : les plus rares talens militaires et une gloire sans égale ne nous ont point paru

(i) Tome ii, pag. 173-175.

ET POLITIQUES. 0i

avoir assez de prix pour racheter tant de malheurs. Cepen- dant, que l'on compare les conquêtes des Français de nos jours avec celles des Normands au xic siècle, et l'on verra la publi- cité des tribunaux, l'égalité devant la loi, la liberté de penser, une certaine liberté d'écrire, l'ordre dans l'administration, naître partout furent plantées les aigles françaises. On verra disparaître devant elles, en Allemagne la torture, on Pologne le servage , en Suisse le vasselage d'une moitié du peuple à l'é- gard de l'autre, en Italie l'ignorance, l'engourdissement, le monachisme , en Espagne l'inquisition. Que l'on arrête même ses regards sur le plus funeste des événemens de cette époque, une invasion sans conquête , et par conséquent sans compen- sation pour l'humanité, mais l'invasion qui a accumulé le plus de souffrances, le plus de funérailles sur une terre dévouée, la campagne de Russie; qu'on lise en même tems les ou- vrages de deux historiens doués de rares talens, MM. Ségur et Thierry, qui ont paru à peu de distance l'un de l'autre, et l'on sentira que nous pouvons nous glorifier du tems nous avons vécu , des progrès en humanité , en sympathie pour les vaincus, en respect pour les droits mêmes des ennemis, que nous avons faits dans le cours de huit siècles. Ou demeurera convaincu que nous avons noblement marché en avant, et on se reposera dans la confiance que nos enfans ne seront jamais appelés à revoir les scènes lugubres qu'ont vues nos ancêtres.

J.-Ch.-L. De Sismondt.

9* SCIENCES MORALES

Mémoires pour servir a l'histoire de France sous Napoléon , écrits a Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité, et publiés, sur les ma- nuscrits entièrement corrigés de la main de Napo- léon (i).

SECOND ET DERNIER ARTICLE.

( Voy. Rev. Enc. , t. xxvu, p. 383.)

Au récit de ses campagnes de 1796 et 1797, Bonaparte a joint un précis historique des opérations militaires dont l'Alle- magne fut le théâtre, pendant qu'il envahissait l'Italie. Ce précis trouve naturellement place dans ses Mémoires ; car la situation

des armées de Sambre et Meuse et de Rhin et Moselle devait nécessairement influer sur son armée. Les enthousiastes du talentdeMoreau trouveront peut-être trop sévères les réflexions qui accompagnent l'exposé des manœuvres de ce général. Mais, si, comme je le crois , l'exposé est toujours fidèle, les obser- vations ne sont que justes. Moreau montra de l'indécision et peu de portée dans les vues. Maître de se réunir à Jourdan , il ne sut ou ne voulut pas le faire. Tandis que les deux armées de l'archiduc Charles agissaient de concert et comme une seule armée, les deux armées françaises opéraient isolément, et se trouvaient toujours attaquées par des forces supérieures, quoi- que le total des troupes françaises en Allemagne fût égal à celui des troupes autrichiennes. Il est vrai que le plan de campagne avait été tracé par le gouvernement; et Bonaparte s'élève avec toute raison contre l'imprudence que commit le Directoire en ne réunissant pas les deux armées sous un seul général. Mais

(1) Paris, 1823-1826. Tomes I-VIII. Firmin Didot père et fils , rue Jacob, 24;Bossange frères, rue de Seine, n°i2. Prix, 60 fr.

ET POLITIQUES. 93

n grand capitaine aurait pu réparer en partie cette faute, et loreau n'y songea même pas. Le retard que mirent les Fran- ais à passer le Rhin et leurs mauvaises combinaisons stratég- iques permirent à l'Autriche de tirer de l'Allemagne de puis- ins renforts pour son armée d'Italie. Ces renforts servirent à ugmenterle nombre des vaincus de Bonaparte. Le Directoire , ui avait été poussé à diviser son armée d'Allemagne par la rainte de donner trop d'influence au chef unique qui l'aurait ommandée, aurait s'apercevoir alors combien ce calcul tait faux. Le résultat de cette mesure fut de mettre hors de air le vainqueur de l'Italie; tandis que si Moreau, ou tout utre, eût obtenu de grands succès en Allemagne, il aurait ontrebalancé la gloire et le crédit de Napoléon. Cette réflexion e se trouve point dans les Mémoires ; mais Bonaparte dut la lire, et nous verrons bientôt que probablement elle ne fut pas ins influence sur sa détermination au sujet de la paix.

Quoi qu'il en soit, celte leçon ne corrigea point le Direc- te , qui commit en 1797 la même faute qu'en 1796. Les hos- lités ne commencèrent en Allemagne que le jour même lonaparte signait à Léoben les préliminaires d'un traité avec Autriche. Bonaparte seul forçait les ennemis à la paix, il de- int le maître des conditions.

Cependant le cabinet devienne, si pressé d'obtenir la cessa- ion des hostilités, se montra moins impatient de conclure un ^aité définitif. Ses armées avaient été vaincues, mais il espérait néantir la République par les mains de ceux même qui avaient ,iré delà défendre. Pichegru n'avait point interrompu ses rela- ons avec les étrangers, quoiqu'il eût cessé de pouvoir leur iC ri fier nos soldats : il avait changé de route, mais non de buf, ommé au conseil des Cinq-Cents, il fut choisi pour le prési- •r. Cachant ses véritables desseins, Il profitait dumécouten- ment causé par quelques mesures administratives , pour rmer une vaste conspiration dont presque tous les a^rcnsse-

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raient devenus ses victimes après avoir été ses dupes : il traita ses associés civils comme il avait traité ses soldats. Dans lécha pitre intitulé : 18 Fructidor, Bonaparte expose très-bien l'éta des esprits en France, au moment la constitution de l'an n fut mise à exécution. Il recherche ensuite avec la sagacité d vrai politique, excitée encore par la haine, les fautes de dil férens genres qui ôtèrent bientôt au Directoire la confiance d la nation. Ce morceau mérite d'être médité. Il en est de mêm de la peinture des clichiens. Bien des gens qui n'ont pas fai partie du club de Ciichy s'y reconnaîtront, ou du moins y se ront reconnus. C'est un excellent portrait de tous les esprit étroits et timides qui veulent faire de la politique , malgr Minerve. Je crois devoir le citer.

« Les clichiens se donnaient pour sages, modérés, bon Français. Étaient-ils républicains? Non. Étaient-ils royalistes Non. Ils voulaient donc la constitution de 1791