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ŒUVRES COMPLE'I i
STENDHAL
IMJBI.IKES SOUS LA DlRECTlOxN DE PAUL ARBELET >
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ET EDOUARD CHAMPION
ROME, NAPLES
ET FLORENCE
TOME SECOND
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PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION
EDOUARD CHAMPION
5, Qlai Malaquais, VI'
1919
ŒUVRES COMPLETES
STENDHAL
IM: B L I É E s sous LA DIRECTION DE
PAUL ARBELET ET EDOUARD CHAMPION
ŒUVRES rOiMPLETES
STENDHAL
ROME, NAPLES ET FLORENCE
TOME SECOND
Il a été tiré de cet ouvrage :
Dix exemplaires sur papier de Chine, numérotés de I à 10, contenant une double suite des planches hors texte tirées sur Japon Impérial.
Vingt-cinq exemplaires sur papier des manufactures impé- riales du Japon, numérotés de 11 à 55, contenant une double suite des planches hors texte tirées sur Japon Impérial.
Cent exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 36 à 135, contenant une double suite des planches hors texte tirées sur Japon Impérial.
Onze cents exemplaires sur papier velin pur fil des Pape- teries Lafama, de Voiron, numérotés de 136 à 1235.
Exemplaire A"
047
REPRODUCTIOK INTERDITE
ROME,
NAPLES, AND FLORENCE,
IN 1817.
SKIETCHES
OF THE
PRESENT STATE of SOCIETY, MANNERS, ARTS, LITERATURE, âfc.
IN THESE
CELEBRATED CITIES,
BY
THE COUNT DE STENDHAL.
LONDON :
PRINTED FOR HENRY COLBURN, PUBLIC LIBRARY, CONDUIT STREET, HANOVER SQUARE.
.1818. Titre de la traduction anglaise de 1818.
STENDHAL
ROME, NAPLES
HT FF.OHKXCK
TEXTE ÉTABLI ET ANNOTÉ I^ A R
DAMEL MULLER
PRÉFACE DE
CHARLES MAURRAS
TOME SECOND
AVEC TROIS FAC-SIMILE HORS T K X T E
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION
EDOUARD CHAMPION
5, Quai Malaqlais, VT
1919
-De
ROME, XAPLES
ET
FLORENCE
Naples, 24 mars 1817. — La belle Écossaise, madame la comtesse R..., me disait ce soir : « Vos Français, qui brillent tant le premier moment, n'en- tendent rien à faire naître les grandes passions. Le premier jour, il ne faut que réveiller l'attention : ces beautés brillantes, qui éblouissent d'abord, et qui ensuite perdent sans cesse, ne régnent qu'un instant. — Voilà, dis-je, qui m'explique la manière très froide dont je vais me séparer de Saint-Charles. »
Un prince napolitain, qui est là, se récrie beau- coup. Il réfute nos objections à la manière italienne, c'est-à-dire en répétant, et criant un peu plus, la phrase à laquelle on vient de répondre. Je regar- dais dans la salle, espérant le faire finir faute d'écou- teur, lorsque je m'aperçois qu'il répète à tous mo- ments le mot baroque Agadaneca. C'est un opéra superbe, protégé par le ministre, dédié d'avance au
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 STENDHAL
roi, et que l'on répète depuis cinq mois. Tout le monde annonce que l'on aura enfin un spectacle digne de Saint-Charles.
Salerxe, l*^"^ avril. — Voulez-vous trouver * les procédés les plus révoltants ? Voyez l'intérieur des ménages * de la Calabre. Anecdotes incroyables qu'on m'a racontées ce matin. Je lisais à Bologne les historiens originaux du moyen âge, Capponi, Vil- lani, Fiortifiocca, etc. Je trouvais à tous moments des anecdotes telles que le massacre de Césène par Clément VII, antipape ^ Et cependant, au bout du compte, on se sent plein de respect et presque d'amitié pour ces figures colossales, les Castruccio, les Guglielmino, les comtes de Virtù. Dans les histoi- res du xviii^ siècle, il n'y a aucune de ces horreurs, et à la longue on se sent soulever le cœur de mépiis ^. Je ne puis mépriser le Calabrais ; c'est un sauvage croyant également à l'enfer, aux indul- gences et à la jettatura (sort jeté par un magicien) *.
2 ai>ril. — Ce que j'ai vu de plus curieux dans mon voyage, c'est Pompéia ; on se sent transporté dans l'antiquité ; et, pour peu qu'on ait l'habitude de ne croire que ce qui est prouvé, on en sait sur-le-
1. Poggii Hist., lib. II, la Cronaca Sanese: »E il Cardinale disse a messer Jovanni, » etc., etc. (1817.)
2. Lacrelelle, Duclos, Bezenval, Saint-Simon, Rulhière, le Prince de Ligne, Mackintosh, Bclsham, Hobhousc (1817) *.
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champ plus qu'un savant. C'est un plaisir fort vif que de voir face à face cette antiquité sur laquelle on a lu tant de volumes *. Je suis retourné aujour- d'hui à Pompéia pour la onzième fois. Ce n'est pas le lieu d'en parler. On a découvert deux théâtres ; il y en a un troisième à Herculanum ; rien de plus entier que ces ruines. Je ne comprends pas le ton mystique avec lequel M. Schlegel vient nous parler des théâtres anciens ; mais j'oubliais qu'il est Alle- mand *, et apparemment moi, malheureux Fran- çais, je manque du sens intérieur. Le monde ayant commencé pour nous par des républiques héroïques, il est simple que leur produit paraisse sublime à des âmes étiolées par la plate monarchie *, comme Ra- cine.
Je sors de Saiil, au théâtre Nuovo. 11 faut que cette tragédie (d'Alfîeri) agisse sur la nationalité intime des Italiens. Elle excite leurs transports. Ils trouvent de la grâce tendre, à VJmogène, dans Michol *. Tout cela m'est invisible, de manière que j'ai fait la conversation avec le jeune marquis libéral, qui m'a prêté sa loge. Nous avions à côté de nous une jeune fille dont les yeux peignaient l'amour tendre et heureux avec une énergie que je n'ai jamais vue. Trois heures ont volé avec la ra- pidité de l'éclair. Son promis était auprès d'elle, et la mère souffrait qu'il lui baisât la main.
Mon marquis me disait qu'on ne permet ici que trois tragédies d'Alfieri ; à Rome, quatre ; à Bo-
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logne, cinq ; à Milan, sept ; à Turin, point. Par con- séquent, l'applaudir est une affaire de parti, et lui trouver des défauts est d'un ultra.
Alfieri manqua d'un public. Le vulgaire est né- cessaire aux grands hommes, comme les soldats au général. Le sort d' Alfieri fut de rugir contre les préjugés et de finir par s'y soumettre. En poli- tique, il ne conçut jamais l'immense bienfait d'une révolution * qui donnait les deux Chambres à l'Europe et à l'Amérique, et faisait maison nette *. Alfieri est peut-être l'homme le plus passionné qu'il y ait eu parmi les grands poètes. Mais, d'abord, il n'eut jamais qu'une passion ; et, en second lieu, ses vues furent toujours extrêmement étroites en politique. Il ne comprit jamais (voir les derniers livres de sa Vie ^) que, pour faire une révolution, il faut créer de nouveaux intérêts, id est de nouveaux propriétaires. D'abord, il n'avait pas d'esprit en ce genre ; en second lieu, il était noble, et noble piémontais ^. L'insolence de quelques commis de la barrière * de Pantin, en lui demandant son passe- port, et le vol de douze ou quinze cents volumes,
1. Dans l'original, car la police de Buonaparte a mutilé la traduction. Son portrait est celui de toutes les grandes âmes de l'Italie actuelle : plus de rage que de lumières. (1817.)
2. Il n'a jamais su apprécier la bonté des souverains de l'auguste maison de Savoie. Des souverains tels que ceux qui occupent actuellement les trônes de Naplcs, de Florence et de Sardaigne sont faits pour réconcilier à la monarchie les esprits les plus égarés par l'orgueil. (1817.)
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trouvant dans son cœur tous les préjugés nobi- liaires, l'empêchèrent à jamais de comprendre le mécanisme de la liberté *. Cette âme si haute ne vit pas que la condition sine qua non, pour écrire quelque chose de passable en politique, c'est de s'isoler des petits frottements personnels auxquels on peut avoir été exposé. Sur la fin de sa vie, il disait que, pour avoir du génie, il fallait être né gentilhomme ; enfin, méprisant la littérature fran- çaise jusqu'à la haine, il n'a fait qu'outrer le sys- tème étroit de Racine. Il n'y a peut-être rien au monde de plus ridicule, pour un Italien, que la pusillanimité de Britannicus ou la délicatesse de Bajazet. Dominé par la défiance *, il veut voir, et toujours on lui fait des récits. Si son ardente ima- gination n'est pas nourrie par beaucoup de spec- tacle, elle se révolte et l'emporte ailleurs : aussi bâille-t-on beaucoup aux tragédies d'Alfieri. Jus- qu'ici, ce qu'il y a encore de plus adapté à l'Italie, c'est Richard III, Othello, ou Roméo et Juliette. M. Niccolini, qui continue Alfîeri, est sur une fausse route. Voir Ino e Temisto *.
3 ai^ril. — ■ Agadaneca, grand opéra. Je n'ai jamais rien ouï de plus pompeusement plat : cela n'a duré que depuis sept heures jusqu'à minuit et demi, sans un seul moment de relâche, et sans le plus petit chant dans la musique. J'ai cru être rue Lepele- tier. Vivent les pièces protégées par la cour ! Ce
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qu'il y a de mieux, c'est une salle de l'appartement de Fingal (car nous sommes dans Ossian), garnie de tous les petits meubles à la mode inventés de- puis peu * à Paris. J'ai obtenu la faveur d'aller sur la scène. Les pau\Tes petites danseuses de l'école disaient : ( Travailler cinq mois pour se voir sifEées de la sorte ! » Je faisais un compliment de condoléance à mademoiselle Colbran * : « Ah ! monsieur, le public est bien bon ; je m'attendais qu'on nous jetterait les banquettes à la tête. » En effet, les auteurs, que je ne croyais que plats, sont de plus sots *. Elle m'a montré leur dédicace au roi, imprimée dans le li\Tet. Us ressuscitent tout simplement, à ce qu'ils disent, les grands effets de la tragédie grecque,
La musique du troisième acte, qui est une espèce de ballet en danse p^Trhique, est de M. de Galen- berg. C'est un Allemand * établi à Naples, et qui a du génie pour la musique à danser : celle d'aujour- d'hui ne vaut rien : mais j'en ai entendu dans César en Egypte et dans le Che^'alier du Temple, qui re- doublait cette espèce d'i\Tesse produite dans la danse. Cette musique doit être une esquisse bril- lante, la mesure y acquiert une grande importance ; elle n'admet pas les détails d'orchestre où Haydn triomphe * ; les cors y jouent un grand rôle. Le moment où César est admis dans la chambre à cou- cher de Cléopâtre a une musique digne des houris de Mahomet. Le génie mélancolique et voluptueux
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du Tasse n'aurait pas désavoué l'apparition de l'ombre au chevalier du Temple. Il a tué sa maî- tresse sans la reconnaître. La nuit, égaré dans une forêt de la terre sainte, il passe près de son tombeau ; elle lui apparaît, répond à ses transports en lui montrant le ciel, et s'évanouit. La figure noble et pâle de la Bianclii, la tête passionnée de Molinari, la musique de Galenberg, formaient un ensemble qui ne sortira jamais de la mémoire de mon âme *.
4 ai^ril. — Je vais au théâtre Xiio^'o. La compa- gnie de Marini y donne sa cent quatre-vingt-dix- septième représentation. Le gros Vestris est le meilleur acteur d'Itahe et du monde 4 il égale Mole et Iffland * dans le Burbero benefico (le Bourru bienfaisant), dans VAjo nelV imbarazzo. et dans je ne sais combien de mauvaises rapsodies qu'il fait valoir. C'est un homme à voir vingt fois de suite sans ennui. Si mademoiselle Mars joue un rôle de folle ou de sotte, un petit regard fin, qui séduit un public vaniteux, avertit qu'elle est la première à se moquer de son rôle et des gestes sots qu'elle va se permettre. A oilà un défaut que n'ont jamais Vestris ni madame Pasta *.
Les Italiens, et surtout les Italiennes, mettent au premier rang de Marini, que je %*iens de voir dans îi Baroni di Felsheim, pièce traduite de Pigault- Lebrun, et dans les Deux Pages. Pour des raisons à moi connues, le naturel simple ne plaît pas dans
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les livres en Italie ; il leur faut toujours de l'enflure et de l'emphase. Les Eloges de Thomas, le Génie du Christianisme, la Gaule poétique, et tous ces écrits poétiques qui, depuis dix ans, font notre gloire, semblent faits exprès pour les Italiens. La prose de Voltaire, d'Hamilton, de Montesquieu, ne sau- rait les toucher. Voilà le principe sur lequel est fondée l'immense renommée de de' Marini. Il suit la nature, mais de loin ; et l'emphase a encore des droits plus sacrés sur son cœur. Il a ravi toute l'Ita- lie dans les rôles de jeunes premiers ; maintenant il a pris les pères nobles. Ce genre admettant l'en- flure, il m'y a fait souvent plaisir.
La naïveté est une chose fort rare en Italie *, et cependant personne n'y peut souffrir la Nouvelle Héloïse. Le peu de naïveté que j'aie jamais rencon- tré, c'est chez mademoiselle Marchioni, jeune fille dévorée de passions, qui joue tous les jours, sou- vent deux fois : vers les quatre heures, au théâtre en plein air, pour le peuple ; le soir, aux lumières, pour la bonne compagnie. Elle m'a touché jusqu'au saisissement, à quatre heures, dans la Pie Voleuse, et, à huit, dans la Francesca da Rimini *. Madame Tassari, qui joue dans la troupe de de* Marini, n'est pas mal dans ce genre. Son mari, Tassari, est un bon tyran.
Blanès, avant qu'il se fût enrichi par un mariage, était le Talma d'Italie. Il ne manquait ni de natu- rel ni de force : il était terrible dans V Almachilde de
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Rosmunda. Cette reine, si malheureuse et si pas- sionnée, était représentée par madame Pelandi, qui m'a toujours ennuyé, mais qui était fort ap- plaudie.
Pertica, que j'ai vu ce soir, est un l)on comique, surtout dans les rôles chargés. Il m'a fait bâiller à outrance dans le Poeta janatlco, une des plus ennuyeuses pièces de Goldoni, qu'on joue sans cesse. Cela est i'rai, mais cela est si bas ! et cela dégrade, aux yeux des gens grossiers, l'être le plus distingué de la nature : un grand poète. Il a été fort applaudi dans le caractère de Brajidt, et a mérité son succès, surtout à la fin, lorsqu'il dit à Frédéric II : « Je vous écrirai une lettre. »
Ce qui m'a frappé, c'est le public : jamais d'atten- tion plus profonde ; et, chose incroyable à Naples, jamais de silence plus complet. Ce matin, à huit heures, il n'y avait plus de billets : j'ai été obligé de payer triple.
Je vois deux exceptions * au patriotisme d'an- tichambre : la supériorité que les Italiens accordent à la danse française, et la curiosité d'enfant avec laquelle ils gobent les traductions de toutes les niaiseries sentimentales du théâtre allemand.
Applaudir à la danse française, c'est dire qu'on a fait le voyage de Paris. Ils ont une sensibilité si profonde et si vraie, et ils lisent si peu, qu'un ro- man dialogué quelconque, pourvu qu'il y ait des événements, est sûr de toute la sympathie de ces
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âmes vierges. Depuis trente ans il n'a pas paru un roman d'amour en Italie. Il paraît que l'homme, fortement occupé * d'une passion, n'est pas sen- sible même à la peinture la plus aimable de cette passion. Ils n'ont pas de feuille littéraire. Le spiri- tuel Bertolotti, l'auteur (Tliiès de Castro, me disait *: « Donnez-moi une forteresse, et j'oserai dire la vé- rité aux auteurs. «
On donnait pour petite pièce la Jeunesse de Henri V, comédie de Mercier, corrigée par M. Du- val *. Pertica a beaucoup fait rire le prince don Léopold, qui assistait au spectacle : mais, bon Dieu ! quelle charge comparé à Michaut ! Un prêtre ita- lien, assis à côté de moi, ne pouvait concevoir le succès de cette pièce à Paris. « Vous vous arrêtez aux mots, et n'arrivez pas jusqu'aux caractères : Henri V n'est qu'un niais. » Le comte Giraud, Romain, le Beaumarchais de ce pays *, a fait deux ou trois pièces comiques : VAjo nelV imbarazzo, le Disperato per eccesso di huon core. L'avocat Nota, Sograiî, Federici, tombent sans cesse dans le drame, et même leurs comédies comiques sont faites joour une société moins avancée que la nôtre. iSIolière est à Picard ce que Picard est à Goldoni *. Chez ce poète, le maître de maison qui invite à dîner est toujours obligé d'envoyer emprunter six couverts, parce qu'il a mis son argenterie en gage. Il faut se rappeler que Goldoni écrivait à Venise. Les nobles Vénitiens l'auraient enterré sous les plombs s'il
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s'était avisé de peindre leur manière de vivre devant leurs sujets. Goldoni n'a pu exercer son talent que sur des malheureux de mœurs si basses, que je ne puis admettre avec eux nulle comparaison. Je ne puis rire à leurs dépens. Ce poète avait toute la vérité d'un miroir, mais pas d'esprit. FalstafF manque tout à fait de bravoure personnelle ; et, malgré son étonnante lâcheté, il a tant d'esprit, que je ne puis le mépriser : il est digne que je rie à ses dépens. Falstafï est encore meilleur lorsqu'on le joue devant une nation triste, et qui tremble au seul nom du devoir auquel le gros chevalier manque sans cesse. Supposez que l'Italie, d'accord avec la Hongrie, arrache les deux Chambres au pouvoir, elle n'aura plus d'attention au service des beaux- arts : voilà ce qu'Alfieri et autres déclamateurs n'ont pas prévu. Si jamais les Italiens inventent un genre de comique, il aura la couleur du Philinte, de Fabre d'Eglantine, et la grâce du qua- trième acte du Marchand de Venise, de Shakspeare, qui n'est pas celle de la comédie des Grâces, de Saint-Foix.
5 avril. — Je viens de faire trente milles inutiles. Caserte n'est qu'une caserne dans une position aussi ingrate que Versailles *. A cause des tremble- ments de terre, les murs ont cinq pieds d'épaisseur : cela fait, comme à Saint-Pierre, qu'on y a chaud en hiver et frais en été *. Murât a essayé de faire finir
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ce palais : les peintures sont encore plus mauvaises qu'à Paris, mais les décors sont plus grandioses.
Pour me dépiquer, je vais à Portici et à Capo di Monte, positions délicieuses, et telles qu'aucun roi de la terre ne peut en trouver. Jamais il n'y eut un tel ensemble de mer, de montagne et de civili- sation. On est au milieu des plus beaux aspects de la nature ; et, trente-cinq minutes après, on entend chanter le Matrimonio segreto par Davide et La- blache *. Constantinople et Rio-Janeiro fussent-ils aussi beaux que Naples, voilà ce qu'on n'y verra jamais. Jamais le bon habitant de Montréal ou de Tornéa ne se fera l'idée d'une jolie Napolitaine formée par l'esprit à la Voltaire. Cet être charmant est encore plus rare que de jolies montagnes et une baie délicieuse. Mais, si je parlais plus longtemps de madame C..., je ferais naître le rire amer de l'envie ou de l'incrédulité *. Portici est pour Naples ce que Monte Cavallo est pour Rome. Les Italiens, qui ont la conviction intime et sans cesse démontrée que nous sommes des barbares pour tous les arts, ne peuvent se lasser d'admirer la fraîcheur et l'élé- gance de nos ameublements.
Comme je sortais du musée des peintures an- tiques de Portici, j'ai trouvé trois officiers * de la marine anglaise qui y entraient. Il y a vingt-deux salles. Je suis parti au galop pour Naples ; mais, avant d'être au pont de la Madeleine, j'ai été rejoint par les trois Anglais, qui m'ont dit le soir * que ces
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tableaux étaient admirables et l'une des choses les plus curieuses de l'univers. Ils ont passé dans ce musée * de trois à quatre minutes.
Ces peintures, si considérables aux yeux des vrais amateurs, sont des fresques enlevées à Pompéia et à Herculanum. Il n'y a point de clair-obscur, peu de coloris, assez de dessin et beaucoup de facilité. La Reconnaissance d'Oreste et (T Iphigénie en Tauride, et Thésée remercié par les jeunes Athéniens, pour les ùi'oir délii'rés du niinotaure, m'ont fait plaisir. Il y a beaucoup de simplicité noble, et rien de théâ- tral. Cela ressemble à de mauvais tableaux du Domi- niquin, en observant qu'il y a des fautes de dessin qu'on ne trouve pas chez ce grand homme. On trouve à Portici, parmi des quantités de petites fresques effacées, cinq ou six morceaux capitaux, de la grandeur de la Sainte Cécile de Raphaël. Ces fresques ornaient une salle de bain à Hercula- num. Il faut être sot comme un savant pour pré- tendre que cela est supérieur au xv^ siècle : ça n'est qu'extrêmement curieux ; cela prouve l'existence d'un style très élevé, comme les papiers de ten- tures fabriqués à Mâcon prouvent l'existence de David *.
6 avril. — Le Journal de Naples défend le théâtre de Saint-Charles contre la Gazette de Gênes. Je crois que tous les dieux et déesses de la mythologie et tous les poètes latins sont cités dans cet articlcy
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qui a beaucoup de succès : c'est d'ailleurs un tissu de mensonges. J'ai presque envie de le transcrire pour punir le lecteur, s'il en est, qui ne croit pas aveuglément à toutes mes histoires et aux consé- quences que j'en tire *.
Le Martin Scriblerus * d'Arbuthnot est oublié à Londres, comme une comédie qui a tué son Ridicule. Scriblerus est de 1714. L'Italie est à point pour cette comédie, en 1817 *.
L'abbé Taddei (le rédacteur du Journal des Deux-Siciles) est bien plus ridicule que les M... et les G... de Paris ; mais il n'est pas odieux. Le géné- ral autrichien lui a défendu d'appeler les gens mau- vais citoyens *. Le bon sens germanique de ces braves Autrichiens a sauvé cette fois de grandes horreurs à Naples.
7 avril. — Je retourne chez de' Marini. Ils ont des habits superbes, toute la dépouille des séna- teurs et des chambellans de Napoléon, que ceux-ci ont eu la lâcheté de vendre *. Ces habits font la moitié du succès ; tous mes voisins se récrient. Je reçois de drôles de confidences. La meilleure recommandation actuellement en Italie, c'est d'être Français, et Français sans emploi.
Sur les minuit, je vais prendre du thé avec des Grecs qui étudient ici la médecine. Si j'avais eu le temps, je serais allé à Corfou. Il paraît que l'opposi- tion y forme des âmes.
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Les choses qu'il faut aux arts pour prospérer sont souvent contraires à celles qu'il faut aux nations pour être heureuses. De plus, leur empire ne peut durer : il faut beaucoup d'oisiveté et des passions fortes ; mais l'oisiveté fait naître la politesse, et la politesse anéantit les passions. Donc il est impossible de créer une nation pour les arts. Toutes les âmes généreuses désirent avec ardeur la résurrection de la Grèce ; mais on obtiendrait quelque chose de sem- blable aux Etats-Unis d'Amérique, et non le siècle de Périclès. On arrive au gouvernement de l'opi- nion ; donc l'opinion n'aura pas le temps de se passionner pour les arts. Qu'importe ? la liberté est le nécessaire, et les arts un superflu, duquel on peut fort bien se passer *.
P^STUM, 30 avril. — Il y aurait trop à dire sur l'architecture des temples de Paestum et des choses trop difficiles à comprendre. Mon compagnon de voyage, l'aimable T..., qui compte des parents dans les deux partis, et n'avait que quinze ans en 1799, lors de la révolution de Naples, vient de me conter cet événement bizarre :
« Une femme de génie régnait à Naples. D'abord admiratrice passionnée de la Révolution française par jalousie contre quelqu'un, bientôt elle comprit le danger de tous les trônes et la combattit * avec fureur. « Si je n'étais pas reine à Naples, dit-elle « un jour, je voudrais être Robespierre. » Et l'on
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voyait, dans un des boudoirs de la reine, un im- mense tableau représentant l'instrument du sup- plice de sa sœur *.
« Saisi de terreur au bruit des premières victoires de Bonaparte, le gouvernement des Deux-Siciles implora et obtint la paix. Un ambassadeur répu- blicain arriva à Naples, et la haine redoubla chez le faible humilié.
« Un vendredi, le roi vint au théâtre des Floren- tins voir Pinotti, le célèbre acteur comique. De sa loge, qui était à l'avant-scène, il remarqua le citoyen Trouvé, placé précisément en face. Le citoyen am- bassadeur portait le costume de sa cour : les che- veux sans poudre et le pantalon collant. Le roi sort,, effrayé de voir des cheveux sans poudre. S. M. avait remarqué au parterre quinze ou vingt têtes noires. Elle dit un mot à l'officier de service *, qui appela le fameux Cancelieri, factotum de la police militaire. Le théâtre des Florentins fut cerné ; «t, à la sortie des spectateurs, Cancelieri demanda à chacun : « Êtes-vous Najîolitain ? » Sept jeunes gens, appartenant aux premières familles de l'Etat, et qui n'avaient pas de poudre, furent conduits au fort Saint-Elme. Le lendemain on les revêtit de la capote de soldat ; on attacha au collet de leur ha- bit * une queue postiche longue de dix-huit pouces, et on les embarqua en qualité de simples soldats pour un régiment qui servait en Sicile. L^n jeune Napolitain, d'une naissance illustre, fut condamné
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aux fers, pour avoir joué un concerto de violon avec un Français.
« Le Directoire de la République française venait d'exiler en Egypte les meilleures troupes et le plus grand général de la nation *. La nouvelle de la défaite d'Aboukir arriva à la cour de Naples, qui fit illuminer ; et, bientôt après (12 septembre 1798), ce gouvernement fit une levée de quarante mille hommes. Les deux tiers du numéraire effectif du royaume étaient déposés dans six banques, qui émettaient des billets de reconnaissance (fedi di crédita). Cette confiance, ridicule sous le despo- tisme, finit comme il était naturel. Le roi s'empara des fonds déposés ; on mit en vente le bien des luoghi pii (achetés avec empressement), et bientôt une armée napolitaine, forte de quatre-vingt mille hommes, se trouva sur les frontières de la république romaine, occupée alors par quinze mille Français ; mais le roi ne voulait attaquer qu'après l'Autriche. Un courrier supposé arriva de Vienne avec la nou- velle de l'attaque. On découvrit, peu après, que ce courrier était Français de naissance, et l'on fit massacrer ce témoin dangereux sous les yeux mêmes du roi, qui, rempli de terreur à la vue des menées jacobines, envoya l'ordre d'attaquer. Son armée s'empara de Rome ; mais cette armée fut mise en déroute, et, le 24 décembre 1798, Ferdinand s'em- barqua pour la Sicile, laissant à Naples l'ordre de détruire les blés, les vaisseaux, les canons, la poudre,
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etc., etc. La peur de la cour était prématurée : le général Mack capitula avec le général Championnet, et conserva Naples. Mais bientôt cette ville s'in- surge : les lazzaroni massacrent et brûlent le duc de Terre et son frère, le savant don Clément Filo- Marino. Les patriotes effrayés appellent Champion- net, qui répond qu'il marchera quand il verra l'étendard tricolore flotter sur le fort Saint-Elme. Les patriotes, ayant M. de Montemiletto à leur tête, s'emparent du fort Saint-Elme par stratagème, et, le 21 janvier 1799, le général républicain attaque Naples à la tête de six mille hommes. Les lazzaroni se battent avec acharnement et le plus grand cou- rage. Championnet entre à Naples le 23 janvier, et nomme un gouvernement provisoire, composé de vingt-quatre personnes, auxquelles il dit : « La « France, maîtresse de Naples par le droit des « armes et par la désertion du roi, fait don de sa « conquête aux Napolitains, et leur donne à la fois « la liberté et l'indépendance. » Tous les impru- dents se crurent libres : les provinces partagèrent l'ivresse de la capitale. La plupart des évêques pro- testèrent officiellement de leur attachement à la république, et le clergé, revêtu de son costume, assista partout à la plantation de l'arbre de la li- berté. Cependant le cardinal Ruffo, le seul homme de tête du parti royal, n'avait pas abandonné le sol de l'Italie : il était à Reggio de Calabre, à cent cinquante li^^ues de Naples, prêt à s'embarquer si
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le péril devenait trop pressant, mais ne perdant pas un moment pour organiser une Vendée contre la république j^arthénopéenne. Le cardinal Ruffo avait sa fortune à faire : non seulement il promit le paradis à tous les braves qui trouveraient la mort dans cette croisade ; mais, ce qui est plus adroit, il eut l'art de se faire croire. Les Anglais avaient occupé l'île de Procida, à six lieues de Naples ; ils inquiétaient la côte par des débarque- ments. Les patriotes faits prisonniers étaient envoyés à Procida et condamnés à mort par un tribunal dont la cour de Naples avait donné la présidence à l'alfreux Speziale. Les troupes françaises, en fort petit nombre, entreprirent quelques excur- sions assez imprudentes, et toutefois dissipèrent et fusillèrent tous les partisans du cardinal RufTo qu'on put rencontrer. Le régime républicain n'exis- tait réellement que dans les murs de Naples et dans quelques provinces plus ou moins protégées par cette capitale. Mais l'enthousiasme était à son comble parmi tout ce qui savait lire. Les Français firent détruire les armes qui auraient pu servir à leurs amis les républicains, et leur défendirent de lever des troupes. Bientôt arriva la fatale nouvelle des victoires de Suwaroff en Lombardi î -, et l'armée française, sous les ordres du général Macdonald, donnant, suivant l'usage, de faux prétextes à son mouvement, se rendit à Caserte, abandonnant Naples et la nouvelle république. L'humanité eût
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fait une loi aux Français d'avertir quelques heures d'avance les patriotes napolitains et de leur donner les moyens de se sauver. Loin de là, les patriotes envoyèrent une députation au citoyen Abrial, com- missaire du Directoire, alors à Capoue : « Avouez- « nous, par grâce, si vous nous abandonnez, dirent « les patriotes ; nous allons tous quitter Xaples. « — Abandonner les républicains ! s'écria le citoyen « Abrial : je vous emporterais plutôt tous sur mes « épaules ! « Et il fit le geste du pieux Enée. Ce mot a retardé de trente ans la civilisation du royaume de Naples.
« Six semaines après le départ des Français, cette ville tomba au pouvoir de l'armée alliée, composée de royalistes napolitains, d'Anglais, de Russes et de Turcs. Les patriotes, après s'être assez bien battus, se réfugièrent dans les forts. Celui d'Avi- gliano, près du pont de la Madeleine, défendu par les élèves en médecine, fut le premier à capituler. En y entrant, les vainqueurs se mirent à égorger les patriotes. Sur-le-champ, ceux-ci se dévouent à une mort glorieuse, mettent le feu aux poudres : quatre cents royalistes et tous les patriotes, à l'exception de deux, périssent par cette explosion.
« Pendant ce temps, les horreurs les plus révol- tantes et les plus singulières étaient exercées dans les rues de la ville par la populace révoltée et par les royalistes. Des femmes de la première distinc- tion étaient conduites nues au supplice : la célèbre
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duchesse de Popoli en fut quitte pour la prison, où on la mena nue en chemise, après lui avoir fait subir les plus infâmes plaisanteries. Les patriotes occu- paient encore dans la ville les forts de Castel Nuovo, de Castel del Ovo, et le petit fort de Castellamare, à six lieues de Naples. Ce fort se rendit au Commo- dore Foote, nom encore respecté à Naples après dix-sept années et tant d'événements. Foote fit exécuter la capitulation. Cet exemple décida les défenseurs des deux forts de la ville, qui, manquant de vivres et de munitions, se résignèrent à capituler avec les « troupes du roi des Deux-Siciles, du roi d'Angleterre, de l'empereur de toutes les Russies et de la Porte ottomane, » Tels sont les propres termes de l'article 1^^ de la capitulation du 3 mes- sidor an VII, approuvée par le trop fameux chef de brigade Méjan, commandant français du fort Saint-Elme, et signée par le cardinal Rufîo, Edward James Foote, et les commandants russe et turc. L'article 4 porte : « Les personnes et les proprié- tés de tous les individus composant les deux gar- nisons (de Castel Nuovo et de Castel del Ovo) seront respectées et garanties. » L'article 5 est ainsi conçu : « Tous lesdits individus auront le choix de s'embarquer sur des bâtiments parle- mentaires qui leur seront fournis pour se rendre à Toulon, ou de rester à Naples, sans y être in- quiétés, ni eux, ni leurs familles. »
« Les royalistes ont longtemps nié l'existence de
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cette capitulation : malheureusement pour les bons principes, l'original s'en est retrouvé.
« Quinze cents patriotes appartenant à la gar- nison des deux forts déclarèrent l'intention de quitter leur pays ; malheureusement, tandis qu'ils attendaient les bâtiments qui devaient les trans- porter à Toulon, le lord Nelson arriva devant Naples avec sa flotte, sur laquelle se trouvaient l'ambassa- deur anglais et sa femme, la fameuse lady Hearth Hamilton.
« Le soir du 26 juin, les patriotes se rendirent sur les navires qui leur étaient destinés ; le 27, sous l'inspection d'ofTiciers anglais, chaque transport fut amarré sous le canon d'un vaisseau anglais. Le jour suivant, tout ce qu'il y avait de marquant parmi les patriotes fut transporté à bord du vais- seau amiral de lord Nelson. On remarquait parmi eux le célèbre Domenico Cerilli, qui avait été pen- dant trente ans l'ami et le médecin de sir William Hamilton. Lady Hamilton monta sur le pont du vaisseau de son amant, pour voir Cerilli et les autres rebelles, à qui on venait de lier les pieds et les mains. Là se trouvait, non seulement l'élite de la nation, mais, ce qui doit être plus considérable pour un pair d'Angleterre, tout ce qu'il y avait de plus noble parmi les grands seigneurs de la cour. Après qu'on eut passé la revue de ces illustres victimes, on les distribua sur les vaisseaux de la flotte. Enfin, le roi Ferdinand HI arriva de Sicile sur une frégate
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anglaise, et s'empressa de déclarer, par un édit, que jamais son intention n'avait pu être de capituler avec des rebelles. Par un second édit, les biens des- dits rebelles furent confisqués. Le commodore Foote, l'honneur de sa nation et de l'humanité, voyant ainsi exécuter un acte qu'il avait revêtu de sa signature, donna sa démission (conduite non imitée à Gênes *).
« Les patriotes adressèrent à lord Nelson un placet écrit en français et rempli de fautes d'ortho- graphe : ils réclamaient l'exécution de la capitula- tion. Lord Nelson leur renvoya le placet avec ces mots écrits de sa main au bas de la dernière page :
« / hâve shown your paper to your gracions king ; « who must be the best and only juge of the merits « and demerils of his suhjects. »
Nelson.
« J'ai montré votre placet à votre gracieux sou- « verain, qui certes est le meilleur et le seul juge des « mérites et des démérites de ses sujets. »
Nelson.
« L'éj^ithète de gracieux^ donnée au roi de Naples dans une telle circonstance, montre tout le ridi- cule de l'aristocratie anglaise. M. de TallejTand * aurait dit d'une telle réponse : « Je ne sais si c'est un crime ; mais cela est bien sot. »
« De toutes parts le vaisseau de l'amiral Nel on,
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sur lequel s'était rendu le roi Ferdinand, se trouvait environné de felouques, tartanes et autres bâtiments servant de prison pour les patriotes. On les y avait entassés comme des nègres : dépouillés de leurs habits par les lazzaroni qui les avaient arrêtés, abreuvés avec de l'eau pourrie, chargés de vermine, ils étaient exposés aux rayons d'un soleil brû- lant ; ce qui incommodait le plus ces malheureux, c'était le manque de chapeaux. Les députations de lazzaroni, qui venaient sans cesse contempler le roi, les accablaient d'imprécations. Tous les matins, par les écoutilles de leur prison, les patriotes voyaient lady Hamilton partir avec lord Nelson pour aller visiter Baja, Pouzzoles, Ischia et les autres sites délicieux de la baie de Naples ; le yacht magnifique qui la portait était manœuvré par vingt- quatre matelots anglais chantant : Rule Britannia. Le libertinage de Nelson et le sentiment du même genre qui unissait lady Hamilton à ... décidaient de leur sort. Miss Hearth, depuis lady Hamilton, était renommée pour sa rare beauté, et avait long- temps servi de modèle à Rome, où elle coûtait six francs aux élèves en peinture. Le premier acte de «évérité tomba sur saint Janvier, accusé d'avoir protégé la république : le roi ordonna la confisca- tion de ses biens. Saint Janvier fut remplacé par «aint Antoine, et le canon hérétique des Anglais célébra la promotion de saint Antoine.
« Bientôt les plus distingués d'entre les patriotes
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furent transférés dans les cachots des forts. Presque chaque jour il y avait une nouvelle visite à bord des navires servant de prison, et tout s'exécutait avec la coopération des officiers anglais.
« A son arrivée dans la baie, l'amiral Nelson avait fait afTicher une proclamation, par laquelle il or- donnait à tous ceux qui avaient accepté des emplois de la république, ou qui s'étaient montrés favorables à ses principes, de se rendre à Castel-Nuovo. Là, ces malheureux devaient donner leur nom et leur adresse, ainsi que le détail de ce qu'ils avaient fait pendant la durée de la république. L'amiral Nelson promettait de protéger et de mettre à l'abri de toute poursuite ceux qui feraient ces déclarations. Un nombre considérable de dupes donna dans le piège tendu par l'Anglais. Trois magistrats, également célèbres par leur science et leur probité, et respectés de tous les partis, vinrent se faire inscrire : ce furent Dragonetti, Gianotti et Colace ; le dernier fut bien- tôt pendu.
« Le 12 août 1799, on permit à cinq cents pa- triotes, qui se trouvaient encore dans les navires- prisons, de faire voile pour Toulon. Ils signèrent avant de partir un acte singulier, mais légal à Naples : chacun individuellement promit de ne jamais mettre les pieds dans les Etats du roi, et ce, sous peine de la vie ; reconnaissant dans ce cas, à tout sujet du roi, le droit de les mettre à mort sans pouvoir être poursuivi.
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« Jusque-là les craintes inspirées à la cour de- Naples par l'armée de Joubert l'avaient empêchée de répandre le sang. Peu à peu on s'enhardit ; l'on commença par les patriotes non compris dans la capitulation, et le prince Caracciolo fut une des premières victimes. Comme cet homme d'esprit était la gloire de la marine napolitaine, vous n'ôte- riez pas de la tête aux gens de ce pays que, comme pour les victimes de Quiberon, ses talents hâtèrent sa mort. Je ne m'arrêterai pas à raconter l'anecdote si connue de la peur que causa son cadavre à une personne auguste *.
« On apprit que les Français avaient été vaincus
à Novi, et rien ne retint les fureurs de *. La
prudence m'empêche de donner des détails qui feraient pâlir Suétone. Naples perdit par la main du bourreau presque tous ses hommes distingués : Mario Pagano, le rédacteur de la constitution napo- litaine, Scoti, Luogoteta, Buffa, Troisi, Pacifiée^ les généi-aux Federici et Massa, l'évêque Natali, Falconieri, Caputi, Baffi, Mantone, Pracelli, Con- forti, Rossi, Bagni, On eut un plaisir particulier à faire pendre Eléonore Fonseca, femme remar- quable par le génie et la beauté : elle avait rédigé le Moniteur républicain, le premier journal qui ait jamais paru à Naples. Parmi les hommes de qualité mis à mort à la honte de l'honneur anglais, on re- marque le duc d'Andria, le prince de Strongoli, Mario Pignatelli, son frère, Colonna, Riario, et le
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■marquis de Genzano ; ces deux derniers, à peine -âgés de seize ans, mais au-dessus des préjugés d'une naissance illustre, avaient déclaré hautement leur amour pour la liberté. Genzano et le célèbre Matera, •couverts de l'uniforme français, avaient été livrés par le chef de brigade Méjan. Ces hommes illustres furent pendus al Largo del Mercato. C'est là que * Masaniello commença sa révolution.
« Ils moururent le sourire sur les lèvres, et pré- disant que, tôt ou tard, Naples serait libre, et leur mort 71071 pas <engée, mais utile à leur pays en l'éclairant. Parmi tant de victimes, la mort de la charmante San Felice excita un intérêt particulier. Pendant la courte durée de la république, se trou- vant un soir dans une société de gens de la cour, elle apprit que, deux jours après, les frères Bacri devaient organiser un soulèvement de lazzaroni, et égorger les officiers d'un certain poste de la garde nationale. L'amant de la San Felice faisait partie de ce poste. Au moment où il allait s'y rendre, elle se jeta à ses pieds pour le retenir chez elle. « S'il y a du danger, dit l'amant, c'est une raison de plus pour que je n'abandonne pas mes cama- rades. » Il obtint de l'amour de son amie la révéla- tion du complot. Par la suite, la princesse loyale elle-même ne put obtenir la grâce de la San Felice. Je ne rechercherai pas à combien de milliers s'éleva le nombre des victimes de ces événements. Les sup- plices, et, ce qui est peut-être plus triste pour l'hu-
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manité, la réclusion dans des prisons dont le séjour est mortel, ne cessèrent qu'à l'époque du traité de Florence (1801). Cette philosophie napolitaine a un caractère remarquable de sublimité et de sérénité. Par ces deux caractères, elle me semble fort au- dessus de tout ce qui se dit en ce genre en Italie et en Allemagne. Je m'empresse d'avouer que je n'ai vu que des copies imprimées des pièces que j'ai citées, »
J'ai supprimé avec soin dans le cours de ce récit les détails atroces. Robespierre n'avait pas été l'ami de la plupart de ses victimes ; il les immolait à un système faux sans doute, mais non pas à ses petites liassions personnelles. *
Otrante, 15 mai. — Je suis venu ici par Potenza et Tarente. J'aurais le malheur d'arriver à un troi- sième volume * si je donnais la description des pays peu connus que j'ai traversés. Je voyageai à cheval avec un parasol et trois de mes nouveaux amis. Pour fuir les insectes, nous avons couché sur de la paille dans huit ou dix métairies appartenant à eux ou à leurs amis, et j'ai eu le plaisir de faire la conversation avec les riches fermiers. Ceci ne ressemble pas plus à Florence que Florence au Havre.
M. le marquis Santapiro, un ancien ami de Mos- cou, que je rencontre à Otrante, s'est trouvé assez considérable avec trente mille livres de rente et
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deux ou trois coups de sabre reçus en bon lieu, pour ne jamais flatter ni mentir. Je croyais cette originalité impossible ici ; Santapiro me détrompe. Après avoir promené trois ans en Italie ce joli petit caractère, Santapiro a généralement passé pour un monstre. Cet honneur l'a gâté. Il s'est mis à dire que la musique l'ennuie, que les tableaux dans un appartement lui donnent l'air catafalque ; qu'il aime mieux un pantin de Paris, qui tourne les yeux et tire la langue *, qu'une statue de Canova ; et il a donné des concerts à Naples qui lui ont coûté deux ou trois fois le prix ordinaire, parce qu'il n'a voulu que des airs de Grétry, de Méhul, etc.
Santapiro a mis des échasses à son caractère. S'il fût resté dans le vrai, il eût été bien plus intéressant pour nous, mais bien moins homme d'esprit pour le vulgaire. C'est un être très gai, très imprévu, qui fait passer devant vous une foule d'idées, et nous en jugeons quelques-unes auxquelles, sans lui, nous n'eussions jamais songé.
Pendant la grande chaleur d'hier, couchés cha- cun sur un divan de cuir, dans une immense bou- tique qu'il a louée et fermée avec des rideaux de calicot vert, nous prenions des sorbets. Je me suis moqué de ses échasses, et lui de la délicatesse qui m'a empêché de remettre mes lettres de recomman- dation à Florence. Santapiro vient d'y passer deux ans. Tout ce qui en Russie a quelque bon sens et de la fortune se croit obligé de voir un hiver à Florence.
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On y trouve aussi beaucoup d'Anglais opulents et, tous les soirs, quatre ou cinq maisons ouvertes. M. D... fait jouer par sa troupe, fort bien choisie, ce qu'il y a de plus joli parmi les charmantes esquisses de M. Scribe : c'est l'homme le plus bienfaisant d'Italie, et qui possède les reliques les plus authentiques. Il a des choses fort précieuses de saint Nicolas. On joue la comédie française dans deux ou trois sociétés : c'est un plaisant contraste avec l'esprit italien, qui les écoute * et n'en com- prend pas le quart.
« A Florence, j'avais un palais, dit Santapiro, huit chevaux, six domestiques, et je dépensais moins de mille louis. En passant l'Apennin, les belles étrangères laissent de l'autre côté des monts cette pruderie qui a réduit à Vécarté les salons de Paris et fait de l'Angleterre un tombeau. Un amant est agréable, mais un titre vaut encore mieux *. Je ne conçois pas comment tout marquis français qui a vingt-cinq ans et cent louis de rente, n'arrive pas à Florence avec sa généalogie. Il trouvera vingt jeunes miss fort jolies, fort riches, fort sages, qui le prieront à genoux de les faire marquises. A Flo- rence, j'ai vu chaque hiver six mille étrangers passer sous mes yeux. Chacun apportait de son pays barbare une anecdote curieuse et trois ridi- cules. Toutes les anecdotes de cette aristocratie tendaient à se moquer des rois.
« Aimez-vous les arts ? Voyez comment on vient
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d'arranger la galerie Pitti. Le souverain a profité des sottises romaines, et compris que Florence doit être le bal masqué de l'Europe. Le vieux prince Neri voudrait, avant de mourir, y faire entrer les gendarmes ; mais M. Fossombroni s'y oppose. » Santapiro a fini par sept ou huit anecdotes déli- cieuses, qu'il serait infâme d'imprimer.
Quand les princes lorrains débarquèrent en Tos- cane (1738) *, les Florentins virent arriver à leur suite une quantité de pauvres diables, une canne à la main : de là le mot canna jo, que j'avais pris pour une traduction de canaille en l'entendant prononcer à Florence avec l'accent guttural du pays ; au lieu de Santa Croce, on dit Santha Hroce.
Santapiro finit par une étrange calomnie, qui me fera appeler stivale (botte) : c'est qu'à Florence il n'y a qu'un seul homme de lettres qui ait de l'esprit ; mais il en a comme un ange, comme un Talleyrand *, comme un Voltaire : c'est l'auteur du Disperato per eccesso di buon cuore. M. le comte Giraud descend d'un Français qui vint à Rome avec le cardinal Giraud *.
Crotone, 20 mai. — Je viens d'être bien étonné, en retrouvant ici, au bout du monde, le brave capi- taine* Joseph Renavans, que j'ai vu simple dragon en 1800. a J'étais, dit-il, dans le 34^ régiment de ligne toujours écrasé, et où j'ai vu passer vingt mille hommes. Toujours silencieux, froid, et craignant
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l'insolence avec mes supérieurs, j'ai obtenu mes trois grades par hasard, et de la main de Napoléon. Mon bataillon vint à Naples, et pendant trois ans j'ai fait une honible guerre contre les* brigands. Je pourchassais le fameux Parella, qui se moquait de nous. Un jour le ministre Salicetti me fit appeler à Naples : « Tenez, me dit-il, voilà trois cent cinquante mille francs * ; mettez à prix la tête des brigands ; employez tous les moyens : enfin il faut en finir, car ceci prend une couleur politique. » Je fis annoncer par les curés, continue M. Rena- vans, que je donnerais quatre cents ducats de la tête de Parella. Trois mois après, je me trouvais dans mon cantonnement sur le midi, mourant de chaud, et ma chambre fort obscure, quand mon sergent m'annonce qu'un inconnu me demande. Bientôt entre un paysan ; il dénoue son sac, en sort froidement la tête de Parella et me dit : Donnez-moi mes quatre cents ducats. Je vous jure que de ma vie je ne fis un tel saut en arrière. Je courus à la fenêtre pour l'ouvrir. Le paysan mit la tête sur ma table, et je la reconnus parfaitement pour celle de Parella. (' Comment en es-tu venu à bout, lui dis-je ? — Signor commandant, il faut savoir que depuis douze ans je suis le barbier, le domestique et l'homme de confiance de Parella ; mais il y a trois ans, le jour de la Pentecôte, il fut insolent envers moi. Depuis, j'ai entendu notre curé dire à son prône que vous donneriez quatre cents ducats pour la tête
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de Parclla. Ce matin, se trouvant seul avec moi, ■et tous nos amis étant sur la grande route, il m'a dit : (c Voilà un moment de trantiuillité, j'ai la barbe horriblement longue ; rase-moi, ça me rafraî- chira. )) J'ai commencé à faire cette barbe ; parvenu à la moustache, j'ai pu regarder derrière ses épaules ; j'ai vu que personne ne venait, et crac, je lui ai coupé le c6u. )) Dans la suite de la conversation, M. Renavans me dit : « On m'a tout ôté en France ; je suis venu voir si la femme d'un apothicaire, autrefois jolie et aimée de moi, me reconnaîtrait ; elle est veuve, et je crois que je vais l'épouser et devenir apothicaire. »
« Savez-vous ce qui m'étonne ? me dit Renavans. C'est que, lorsque Salicetti me remit ces trois cent cinquante mille francs sans reçu *, et qu'en six mois je dépensai toute cette somme par petits paquets de cinquante ou cent louis, jamais je ne m'en adju- geai un centime ; au contraire, j'y ai mis du mien, une couple de louis. Aujourd'hui, en pareille occur- rence, je n'hésiterais pas à gagner cent mille francs, si je pouvais. » (Voilà la différence de 1810 à 1826, et l'explication des *
•)
Catanzaro, 23 iiiai. — Je viens de voir une pay- sanne en colère jeter son enfant contre un mur, à deux pas de distance, et de toute sa force. J'ai
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cru que l'enfant était tué : il peut avoir quatre ans, et jette * des cris horribles sous ma fenêtre ; mais il n'a pas d'accident grave.
A mesure qu'on avance en Calabre, les têtes se rapprochent de la forme grecque : plusieurs hommes de quarante ans ont tout à fait les traits du fameux Jupiter Mansuetus *. Mais aussi, quand ces gens-ci sont laids, il faut avouer qu'ils sont vraiment extraordinaires.
Brancaleone, 25 mai. — Nous nous sommes fait accompagner par trois paysans armés, pendant notre visite aux ruines de Locres. Jamais brigands n'eurent de plus épouvantables figures ; mais, dans ces têtes, il n'y a rien de ce qui me fait horreur : la dissimulation doucereuse dans la forme, et sèche au fond, de la famille Harlowe (de Clarisse, roman de Richardson).
Rien au monde n'est peut-être plus pittoresque qu'un Calabrais que l'on rencontre au détour d'un chemin, dans l'éclairci d'un bois. Le long étonne- ment de ces hommes armés jusqu'aux dents, en nous voyant plusieurs et bien armés, était à mourir de rire. Quand le temps menaçait d'un orage, leur figure, comme agitée d'avance par le fluide élec- trique, avait un aspect bouleversé. Chez un voya- geur accoutumé à la douceur et à l'urbanité des mines françaises, celles-ci n'eussent produit que de l'horreur. Presque toujours, nous cherchons à
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acheter quelque chose de ces Calabrais, pour avoir l'occasion de faire un peu de conversation. Près de Gerace, nous avons trouvé le paysan le plus éton- nant, et qui nous a fait les plus singuliers récits.
Près de Mélito, 28 mai. — H y a quelques mois qu'une femme mariée de ce pays, connue par sa piété ardente * autant que par sa rare beauté, eut la faiblesse de donner rendez-vous à son amant, dans une forêt de la montagne, à deux lieues du village. L'amant fut heureux. Après ce moment de délire, l'énormité de sa faute opprima l'âme de la coupable : elle restait plongée dans un morne silence. « Pourquoi tant de froideur ? dit l'amant. — Je songeais aux moyens de nous voir demain ; cette cabane abandonnée, dans ce bois sombre, est le lieu le plus convenable. » L'amant s'éloigne ; la malheureuse ne revint point au village, et passa la nuit dans la forêt, occupée, ainsi qu'elle l'a avoué, à jirier, et à creuser deux fosses. Le jour paraît, et bientôt l'amant, qui reçoit la mort des mains de cette femme, dont il se croyait adoré. Cette malheureuse victime du remords ensevelit son amant avec le plus grand soin, vient au village, où elle se confesse au curé, et embrasse ses enfants. Elle retourne ensuite dans la forêt, où on la trouve sans vie, étendue dans la fosse creusée à côté de celle de son amant.
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Reggio de Calabre, 29 mai. — Une jolie petite fille aimait beaucoup une certaine poupée de cire dont on lui avait fait cadeau. La poupée ayant froid, elle la mit au soleil, qui la fondit, et l'enfant pleura à chaudes larmes l'anéantissement de ce qu'elle aimait : voilà le fond du caractère national de cette extrémité de l'Italie, un enfantillage pas- sionné. Ces gens-ci mènent une vie fort douce ; jamais l'idée du dei^oir ne leur apparaît ; leur reli- gion est bien loin de contrarier leurs penchants : elle consiste dans une suite de dévotions qui leur sont particulières. Ils font ce qui leur plaît, et, deux ou trois fois par an, vont bavarder sur leur passion^ dominante, et croient ainsi gagner le ciel.
Une femme disait dans la rue hier : « C'est à la Saint- Jean que mon fils a eu un malheur (c'est-à- dire, c'est le 24 ce juin que mon fils a assassiné son ennemi). Mais si la famille ne veut pas être raison- nable et recevoir de don Vincenzo ce que nous pou- vons faire, malheur à eux ! Je veux revoir mon fils. » La famille offrait vingt ducats au père de l'assassiné. On n'a de force de volonté qu'autant que, dès la plus tendre enfance, on a été forcé à faire des choses pénibles. Or, excepté dans la terre de Labour, où l'on cultive fort bien, et où l'on remue la terre à la pelle carrée, rarement un jeune Napolitain de quatorze ans est forcé à faire quelque chose de pénible. Toute sa vie, il préfère la douleur de man~ auer à la douleur de tra<^ailler. Les sots venus du
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Nord traitent de barbare le bourgeois de ce pays-ci, parce qu'il n'est pas malheureux de porter un habit râpé. — Rien ne paraîtrait plus plaisant à un habi- tant de Crotone que de lui proposer de se battre pour obtenir un ruban rouge à sa boutonnière, ou que son souverain s'appelle Ferdinand ou Guil- laume *. Le sentiment de loyauté ou de dévouement à une dynastie, qui brille dans les romans de sir Walter Scott, et qui aurait dû le faire pair, est aussi inconnu ici que de la neige au mois de mai. En vé- rité, je n'en trouve pas ces gens-ci plus sots. (J'avoue que cette idée est de bien mauvais goût.) Tôt ou tard le Calabrais se battra fort bien pour les inté- rêts d'une société secrète, qui lui monte la tête depuis dix ans *. Il y a déjà dix-neuf ans que le cardinal RufTo eut cette idée : peut-être même ces sociétés existaient-elles avant lui.
J'ai vu, sur le rivage de l'Océan, près de Dieppe, <les bois de haute futaie assez étendus. Les paysans me disaient : « Monsieur, si nous avions le malheur de les couper, les arbres ne reviendraient plus. Les vents terribles de l'Océan brûlent les nouveaux plants. » C'est par la même raison que le courage militaire ne peut pas se développer parmi les Napo- litains. Au moindre signe de vie, on verse sur ce malheureux pays trente mille Gaulois ou trente mille Hongrois, de temps immémorial fort bien formés aux batailles. Comment veut-on que deux mille paysans des Calabres osent affronter de telles
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troupes ? Pour que de nouvelles levées puissent s'aguerrir, il faut beaucoup de petites rencontres ; et, en les conduisant à la première, il faut qu'il y ait quelque espoir de succès. Faute de descendre à la considération de ce mécanisme, la diplomatie de l'Europe dit de grandes pauvretés sur ce pays. Ce peuple a deux croyances : les rites de la reli- gion chrétienne *, et la jettatura (l'action de jeter un sort sur le voisin, en le regardant de travers). Une certaine chose, nommée justice * et gouverne- ment, est considérée comme une vexation que l'on renverse tous les huit ou dix ans, et que l'on peut toujours éluder. L'essentiel pour le paysan est d'avoir pour confesseur * ou pour compère un iratone (ou moine puissant), ou bien une jolie femme dans la famille. Dans la bourgeoisie, l'aîné se fait prêtre, marie à son frère cadet la jolie fille qu'il aime ; et il règne beaucoup d'union dans ces familles. A Tarente, à Otrante, à Squillace, nous avons trouvé parmi ces prêtres, frères amés de famille, une connaissance profonde de la langue latine et des anti- quités. Ces gens-ci sont fiers d'habiter la Grande- Grèce. Un homme de bon sens de ce pays fait de Tacite sa lecture habituelle. Dès qu'on se méfie de quelque étranger, on se met à parler latin. Un exem- plaire de Voltaire ou du Compère Mathieu est un trésor en ce pays. Il y en avait un dans la barque qui nous a amenés d'Otrante à Crotone. On se le prêtait ainsi à quarante lieues de distance. Ces gens-
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ci n'ont pas la moindre idée de la conversation. Souvent ils sont éloquents : mais malheur à vous si vous les mettez sur un sujet qui leur tient au cœur : ils parlent une heure, et ne vous font pas grâce du moindre détail. J'ai cru reconnaître l'élo- quence des harangues de Tite-Live. Un prêtre de Brancaleone mit deux bonnes heures à nous dé- velopper cette idée : « Je suis fâché, comme chré- tien et comme philosophe, de tout ce qui va arriver de cruel en Espagne et en Italie ; mais la terreur, et la terreur inspirée par les évêques *, est néces- saire à ces peuples, que Napoléon n'a pas assez profondément réveillés. L'assassinat et les tortures frapperont à leur porte : alors ils comprendront que la justice mérite qu'on fasse quelque c]?ose pour l'acheter. A moi qui vous parle, dans ce malheu- reux pays, que me fait la justice ? Si je n'avais pas des amis et du crédit personnel, je serais écrasé. Quel service la justice m'a-t-elle jamais rendu ? Ne vois-je pas tous les jours violer les serments les plus sacrés ? (L'archevêque, fils d'un ministre du pacha d'Egypte, a été jeté ici par la tempête ; on lui a promis protection, et on ne l'en a pas moins livré à la cour de Rome. On le dit au fort Saint-Ange ; Dieu sait ce qu'on en fait.) La crainte de la mort, ajoute don Francesco, étant la passion la plus cons- tamment puissante sur l'homme, même le plus abruti, c'est en travaillant sur cette passion * que l'on peut espérer de donner des lumières aux peuples:
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de là, vous voyez dans les desseins de Dieu l'utilité des assassinats et des vexations d'Espagne. Et quel malheur si le bon parti (celui de la liberté) eût été obligé d'avoir recours à ces moyens ! etc., etc., etc. * » On s'occupe sans cesse de l'Espagne en ce pays.
Les tournures de la langue qu'on emploie en Calabre passeraient en France pour de la folie. Un jeune homme qui cherche à plaire à toutes les femmes s'appelle un cascamorto (un homme qui feint de tomber mort, par l'excès de passion, en lorgnant une jolie femme).
Ce qui est l'antipode de ce pays, c'est le ton dé- goûté de la vie, dont, parmi nous, le René de M. de Chateaubriand a été à la fois la copie et le modèle. Ces gens-ci tiennent pour certain qu'à moins de circonstances proclamées extraordinaires par le cri public de tout un pays, le degré de bonheur est à peu près le même dans toutes les situations de la vie. Il y a au fond de cette modération une grande dé- fiance du destin, provenant peut-être de la méchan- ceté des gouvernements. Ils ont les tours de phrase qui indiquent ce que l'on ne trouve jamais en Ca- labre, le désespoir. Si l'on redoute un accident, l'on dira : Mancherebbe anche questa ! (Il nous manquait encore ce malheur !) L'on dit d'un grand bonheur : Ah che consolazione !
Don Francesco me raconte que, du temps de la révolution de 1799, le jeune prince Montemiletto fut envoyé à Londres pour négocier en faveur de
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la liberté. M. Pitt le paya de vaines paroles, et enfin se mo(iiia ouvertement de lui, en traitant avec une autre personne comme envoyé de Naples. Le jeune prince se plaignit. « On n'est pas diplomate, lui dit Pitt, sans barbe au menton. » Là-dessus Montemi- letto rentre chez lui et se brûle la cervelle. Un vrai Calabrais se fût moqué du propos de Pitt, ou l'eût tué. D'un bout de l'Europe à l'autre, à Naples comme à Pétersbourg, les classes privilégiées ont cette extrême politesse qui ôte l'énergie dans les cas imprévus.
Je sens désagréablement que je n'appartiens pas à ces classes privilégiées * : le défaut de passe-port m'empêche de passer à Messine, dont je compte les maisons de ma fenêtre. J'aurais désiré passionné- ment voir les ruines de Sélinonte et de la sculpture d'une antiquité bien plus reculée que tout ce que je connais.
J'ajoute de mémoire quelques faits que je n'osai pas écrire à Naples. Pendant la course en Calabre dont il s'agit, j'entendis parler, chez les fermiers d'un de mes compagnons de voyage, de vols sans nombre exécutés par la troupe de V Indépendance. Il y avait du talent, et une bravoure turque dans l'exécution. Je ne fis nulle attention à tout cela : c'est l'usage. J'étais tout yeux pour les mœurs de ce peuple. Je fis l'aumône à une pauvre femme enceinte, veuve d'un militaire. L'on me dit : « Oh ! monsieur, elle n'est pas à plaindre, elle a la ration
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des brigands. » L'on me fit un récit que je trans- cris, en supprimant les détails de bravoure et d'audace.
« Il y a dans ces environs une compagnie composée de trente hommes et quatre femmes, tous supérieu- rement montés sur des chevaux de course. Le chef est un maréchal des logis di Jachino (du roi Joa- chim), qui s'intitule chef de V Indépendance. Il ordonne aux propriétaires et aux massari de mettre tel jour telle somme au pied de tel arbre : sinon mort affreuse et incendie de la maison. Lorsque la compagnie marche, l'avant-veille tous les fermiers de la route ont avis de tenir prêts, à telle heure, des repas pour tant de personnes, suivant leurs moyens. Ce service est plus régulier que celui des étapes royales. »
Un mois avant l'époque où l'on me donnait ces détails, un fermier, piqué de la forme impérative de l'ordre pour le repas, a envoyé avertir le général napolitain : une troupe nombreuse de cavalerie et d'infanterie a cerné les Indépendants. Avertis par les coups de fusils que les soldats napolitains ti- raient au hasard *, ils se sont fait jour en couvrant le terrain de cadavres ennemis, et pas un d'eux n'est tombé. A peine échappés, ils ont fait dire au fer- mier d'arranger ses affaires. Trois jours après, ils ont occupé la ferme, ont institué un tribunal ; le fermier, mis à la torture, suivant l'usage du pays avant les Français, a tout avoué. Le tribunal,
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après avoir délibéré à huis clos, s'est avancé vers le fermier, et l'a lancé dans une grande chaudière qui était sur le feu, et où l'on faisait bouillir du lait pour les fromages. Après que le fermier a été cuit, ils ont forcé tous les domestiques de la ferme à man- ger de ce mets infernal.
Le chef pourrait facilement porter sa troupe à mille hommes ; mais il dit que son talent pour com- mander ne s'élève pas à plus de trente personnes. Il se contente de tenir sa bande au complet. Il reçoit tous les jours des demandes d'emploi ; mais il exige des titres, c'est-à-dire des blessures sur le champ de bataille, et non des certificats de complaisance : telles sont ses propres paroles. (2 mai 1817.)
Ce printemps, la disette faisait souffrir les pay- sans de la Fouille. Le chef des brigands distribuait aux malheureux des bons sur les riches. La ration était d'une livre et demie de pain pour un homme, une livre pour une femme, deux livres pour une femme enceinte. Celle qui m'inspira de la curiosité recevait six bons de deux livres de pain par semaine, depuis un mois.
Du reste, l'on ne sait jamais où se trouvent les Indépendants. Tous les espions sont pour eux. Du temps des Romains, ce brigand eût été Marcel- lus *.
Naples, 16 juin. — Au retour de mon voyage de Calabre, j'ai eu quelques inquiétudes : on a, dit-on,
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eu peur de moi, et moi, j'ai eu peur d'être chassé de Naples. C'est un danger que ne courent pas les Suédois, les Saxons, les Anglais, etc. ; mais ils ne sont pas reçus comme un ami par tout ce qu'il y a de distingué, sur la seule indication de Français non protégé par son ambassadeur. Un excellent homme, dont jamais je n'oublierai ni ne prononcerai le nom, m'a ofîert de me cacher dans sa maison. Je le voyais pour la cinquième ou sixième fois, et lui-même est fort mal noté, ^'oilà de ces traits qui attachent à un pays. A Bologne, j'aurais demandé ce service à cinq ou six personnes : mais Bologne n'a pas eu deux ans de supplices, de 1799 à 1801, C'est bien à la légère que les polices me pourchasse- raient : je les méprise un peu, sans doute ; mais, en supposant que j'eusse trouvé légitimes les projets formés contre elles *, j'aurais considéré que les menées politiques sont un peu sujettes à être décou- vertes dans ce siècle-ci, et qu'en cas d'irréussite, la vanité nationale, blessée, n'eût pas manqué d'attri- buer tout le mal à un étranger.
Du reste, j'ai la plus haute vénération pour les patriotes napolitains. On trouvera ici l'éloquence de Mirabeau et la bravoure de Desaix. Il est hors de doute à mes yeux qu'avant 1840 ce pays aura une charte. Seulement, comme la distance est im- mense entre un homme du mérite de M. Tocco et le bas peuple, la haute classe fera plusieurs fois nau- frage avant de donner la liberté à son pays. Voir les
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mœurs antiques clans Gli sposi prornessi, roman de M. Manzoni *.
19 juin. — J'ai acheté un bou([uin sur le Largo di Castello, près de ce singulier théâtre construit dans une cave, et auquel on entre par les troisièmes loges. Mon livre est intitulé Délia Superiorità in ogni cosa del sesso amahilissimo, etc., 1504. Pour peu que l'on ait étudié l'histoire des femmes, on. sait que François I^'" les appela à la cour en 1515. Avant cette époque, le château de chaque noble ressemblait au quartier général d'un despote, qui veut des esclaves obéissants et non des amis ; sa femme n'était qu'une esclave sur laquelle il exer- çait le droit de vie et de mort. Etait-elle poignardée, cet accident passait pour la punition de la foi violée. Ce coup de poignard était l'effet d'un mouve- ment de colère chez un sauvage jaloux de la supé- riorité morale ; ou bien il fallait la mort de la dame châtelaine pour obtenir une autre femme, qu'on ne pouvait avoir qu'en l'épousant. Dans les cours galantes de François I^^ et de Henri II, les femmes furent utiles à leurs maris pour l'intrigue ^ ; leur
1. Voir dans la bibliothèque de monseigneur le duc d'Or- léans le Recueil des chansons étonnantes chantées par les filles d'honneur de la reine Catherine de Médicis. Chaque volume, magnifiquement relié, avec des ferm^oirs d'argent, porte le nom imprimé de la jeune personne de qualité chargée de chanter de telles chansons. Leur incroyable indécence démontre toute la fausseté des mœurs peintes dans la Prin- cesse de Clèves. Les Mémoires de madame la duchesse d'Or-
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condition fit des pas rapides vers l'égalité, et cela à mesure que l'on voyait diminuer la place que la crainte de Dieu occupait dans le cœur. Les femmes n'étaient que des servantes en France durant le XVI® siècle, et en Italie l'un des thèmes traités le plus souvent par les littérateurs à la mode alors, c'est la supériorité du sexe aimable sur les hommes. Les Italiens, plus portés à l'amour-passion, moins grossiers, moins adorateurs de la force physique, et moins guerroyants et féodaux, admettaient volon- tiers ce principe.
Les idées des femmes n'étant pas fondées sur les livres, car heureusement elles lisaient peu, mais prises dans la nature des choses, cette égalité des deux sexes a introduit une masse étonnante de bon sens dans les têtes italiennes. Je connais cent prin- cipes de conduite que l'on est encore obligé de prou- ver ailleurs, et qui, à Rome, sont invoqués comme des axiomes. L'admission des femmes à l'égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisa- tion ; elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain et ses chances de bonheur *. Les femmes sont beaucoup plus voisines de l'égalité aux Etats-Unis d'Amérique qu'en Angleterre. Elles possèdent légalement en Amérique ce que leur pro- curent en France la douceur des mœurs et la crainte
téans, mère du régent, prouvent que l'on était moins poli à la cour de Louis XIV que chez le plus petit fabricant de calicot de l'an 1826 ; mais on y avait plus d'esprit. (1826.)
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du ridicule. Dans une petite ville d'Angleterre, le marchand qui gagne deux cents louis par son com- merce est maître de sa femme comme de son cheval. Parmi les marchands d'Italie *, la considération, la liberté et le bonheur d'une femme, sont propor- tionnels à son degré de beauté. A Rome, ville où le pouvoir est exercé par des célibataires, vous entrez dans une boutique et demandez l'estampe du pro- phète Daniel, de Michel-Ange. « Monsieur, nous l'avons ; mais il faudrait la chercher dans les porte- feuilles : repassez quand mon mari y sera. » Voilà l'excès contraire à celui de l'Angleterre. Pour at- teindre à l'égalité, source de bonheur pour les deux sexes, il faudrait que le duel fût permis aux femmes : le pistolet n'exige que de l'adresse. Toute femme, se constituant prisonnière pendant deux ans, pourrait, à l'expiration de ce terme, obtenir le divorce. Vers l'an 2000, ces idées ne seront plus ridicules *.
25 juin. — Je ne puis rapporter un bon mot qui fait l'admiration de Naples : peut-être n'aurait-il pas autant de succès à Paris. Tout le monde connaît ce mot d'une mère dont une des fdles était à l'ago- nie. Dans l'égarement de sa douleur, la malheu- reuse mère s'écrie : « Grand Dieu ! laissez-moi celle-ci, et prenez toutes les autres. » Un des gendres, qui était dans la chambre, s'approche et lui dit : « Madame, les gendres en sont-ils ? » Propos qui fit rire tout le monde, et même la mourante.
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Voilà un mot bien français : la plaisanterie est excellente. Mais, malgré la gravité des circonstances, il y a intention de plaire, on cède au besoin de plai- santer. Ce bon mot du gendre eût indigné en Italie. Ce n'est pas légers ou piquants que sont les mots italiens, mais plutôt d'un grand sens, comme ceux des anciens. Un homme d'Etat florentin soutenait seul par son génie la république, qui, dans le mo- ment, courait les plus grands dangers. Il fallut envoyer quelqu'un à une ambassade de la plus haute importance. Le Florentin s'écrie : S'io vo, chi sta ? 5' 10 sto, chi va ? (Si je vais à cette ambas- sade, qui restera ici, à la défense de la patrie ? Si je reste, qui va ?) Les Italiens sont le peuple moderne qui ressemble le plus aux anciens. Beau- coup d'usages ont survécu même à la conquête par les Romains. Ces gens-ci ont moins subi que nous l'inoculation de la féodalité et du grand sen- timent des modernes (leur véritable et seule reli- gion), le faux honneur des monarchies, bizarre mélange de vanité et de vertu * (utilité du plus grand nombre).
Le plus respectable des savants * de Paris se trou- vait ici il y a quelques années : on parlait beaucoup dans la société d'un vase étrusque magnifique et d'une dimension colossale, que le prince Pignatelli venait d'acheter. Notre savant va voir le vase avec un Napolitain ; le prince était absent ; un ancien valet introduit les curieux dans une salle basse, où,
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sur un piédestal en bois, ils trouvent le vase an- tique. L'antiquaire français l'examine avec soin, admire surtout la finesse du dessin, le coulant des formes ; il tire son carnet, et essaye de copier deux ou trois groupes. Au bout de trois quarts d'heure de l'admiration la plus profonde, il se retire en donnant au valet un excellent pourboire. « Si leurs Excel- lences veulent repasser demain, avant midi, dit le valet en remerciant, le prince y sera, et Elles pour- ront voir l'original. )> Ce que le savant avait tant admiré n'était qu'une copie faite par un artisan de la ville. Le Français conjura le Napolitain son compagnon de ne rien dire de son accident, qui, le lendemain, fit la nouvelle du jour. Je pourrais nommer le savant illustre ; plusieurs contemporains de cette anecdote sont à Paris en ce moment. Si j'étais méchant, je citerais la découverte de la base de la fameuse colonne de Phocas, à Rome, attribuée à un fort haut personnage, et qui remonte à 1811 et aux travaux ordonnés par l'intendant de la couronne à Rome *. Mais laissons en paix les vanités.
A propos de vases étrusques ou ainsi nommés, j'ai vu à Naples, aux Studj, la collection de madame Murât. Dès qu'un vase est bien dessiné, c'est une contrefaçon moderne. — Mensonges ordinaires des journaux ! Il y a deux ans qu'on a assigné mille ducats pour les armoires destinées à recevoir ces vases. Le conservateur n'a encore pu en accrocher
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que six cents ; mais Tadei met des zéros à tout cela. Et pourquoi un Tadei ne mentirait-il pas ? J'ai bien eu tort de ne pas parler de la statue drapée d'Aristide aux Studj : mais la curiosité fait qu'on s'épuise en sensations ; quand on rentre, on est mort.
Cet Aristide, vraiment admirable, est dans le style non idéal, comme le buste de Yitellius à Gênes. Il a un peu de ventre *, il est drapé. D'ailleurs ce pauvre honnête homme a été tellement calciné par la lave d'Herculanum, qu'il est presque en chaux ; un rien peut l'anéantir. Il est sur une plinthe. Les Anglais, après dîner, prennent leur élan et sautent sur la plinthe : un faux mouvement peut faire qu'ils se retiennent à la statue, et elle est en poudre. J'ai su que cette difficulté a beaucoup embarrassé les directeurs : comment articuler un tel sujet d'in- quiétude ? Enfin on a eu l'heureuse idée de s'in- former de l'heure du dîner de ces messieurs ; on a su qu'ils ne buvaient jamais avant deux heures, et les Studj sont fermés à deux heures au lieu de quatre. J'ai parfaitement vérifié ce fait ; plusieurs gardiens m'ont fait voir le bord de la plinthe, à trois pieds de haut, dégradé par les bottes *.
2 juillet. — Le hasard m'a conduit ce matin chez don Nardo *, le plus fameux avocat de Naples ; j'ai trouvé dans son antichambre une corne de bœuf immense qui peut avoir dix pieds de haut ;
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cela sort du plancher comme un clou. Je suppose qu'elle est faite avec trois ou quatre cornes de bœuf. C'est un paratonnerre contre la jeltatura (contre le sort qu'un malin peut jeter sur vous par un regard). « Je sens le ridicule de cet usage, m'a dit don Nardo en me reconduisant : mais que voulez-vous ? Un avocat est sujet à faire des mécontents, et cette corne me rassure. »
Ce qui vaut mieux encore, c'est qu'il y a des gens qui croient avoir le pouvoir de jeter un sort. Le grand poète, M. le duc de Bisagno *, passe dans la rue ; un paysan qui portait sur sa tête un grand panier de fraises le laisse tomber, elles courent sur le pavé ; le duc court au paysan : « Mon cher ami, lui dit-il, je puis t'assurer que je ne t'ai pas regardé. »
Je me moquais ce soir de la jettatura avec un homme du premier mérite : « Vous n'avez pas lu le livre sur la jettatura, par Nicolas Volitta, me dit -il. César, Cicéron, Virgile y croyaient ; ces hommes-là nous valaient bien... « Enfin, à mon inexprimable étonnement, je vois que mon ami croit à la jettatura. Il me donne une petite corne de corail que je porte à ma montre. Quand je craindrai un mauvais regard, je l'agiterai, en ayant soin de tourner la pointe contre le méchant.
Un négociant fort maigre, et qui a de beaux yeux un peu juifs, arrive à Naples ; le prince de ... l'in- vite à dîner. Un de ses fils place à côté du négociant un certain marquis *, et, au sortir de table, lui dit :
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« Eh bien, que dites-vous de votre voisin ? — Moi ? Rien, dit le marquis étonné. — C'est qu'on le dit un peu jettatore. — Ah ! quelle mauvaise plaisan- terie ! dit le marquis pâlissant. Mais il fallait au moins m'avertir un moment plus tôt : je lui aurais jeté ma tasse de café à la figure. »
Il faut rompre la colonne d'air entre l'œil du nécromant et ce qu'il regarde. Un liquide jeté est très propre à cet effet : un coup de fusil vaut encore mieux. C'est en qualité de jettatore qu'un serpent ou un crapaud regarde fixement un oiseau qui chante au haut d'un arbre, et de chute en chute le force à tomber dans sa gueule. Prenez un gros crapaud, jetez-le dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, il y meurt, mais les yeux ouverts. Si vous regardez ces yeux dans les vingt-quatre heures de son décès, vous avez la jettatura, et vous tombez en syncope. J'ai offert de me mettre en expérience, on m'a ré- pondu que j'étais un incrédule.
Voici un fait de 1824 : Don Jo, directeur du musée de P..., et homme de mérite*, a le malheur de passer pour jettatore. Il sollicitait du feu roi de Naples, Ferdinand, une audience que ce prince n'avait garde de lui accorder. Enfin, cédant, après huit ans, aux sollicitations des amis de don Jo, le prince reçoit le directeur de son musée. Pendant les vingt mi- nutes que dure l'audience, il est fort mal à son aise, et agite entre ses doigts * une petite corne de corail. La nuit suivante, il est frappé d'apoplexie.
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L'on me dit une fois, auprès des falaises de Dou- vres, qu'une personne nerveuse (jui se trouve sur l'ex- trême bord d'un précipice, éprouve la tentation de s'y jeter *.
On croit à la jettatura en Norwége tout comme à Naples. Grands éloges du roi Francesco *.
15 juillet. — Soirée de madame Tarchi-Sandrint à Portici. Salon délicieux à dix pas de la mer, dont nous ne sommes séparés que par un bosquet d'orangers *. La mer brise avec mollesse ; vue d'Ischia ; les glaces sont excellentes. Je suis venu de trop bonne heure ; je vois arriver dix ou douze femmes qui semblent choisies parmi ce que Naples a de plus distingué. Madame Melfi vient de partager pendant trois ans l'exil de son mari ; elle a passé tous les hivers à Paris ; elle est arrivée escortée de * vingt ou trente caisses de modes. On l'entoure, on l'écoute. « Un joli jeune homme, dit-elle, et fort bien né *, me fit cette confidence à Paris : « Je ne m'en- « nuie plus tant dans la société depuis que j'ai cessé « de danser. L'embarras de faire danser la maîtresse « de la maison, de retenir une place, de s'assurer un (c vis-à-vis, m'inquiétait toute la soirée. » Image frap- pante et véritable de la civilisation parisienne : le plaisir étouffé par les formes qu'on lui impose.
« Quand un de mes amis entre chez moi, dit ma- dame Melfi, je vois tout de suite s'il vient me voir par projet ou par brio, parce que l'idée lui en est
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venue à l'instant même en passant près de mon pa- lais. Il paraît que cette immense difïérence reste invisible à vos dames françaises : elles n'ont jamais que des visites par projet ; bel effet de la sévérité sur le costume.
« En Angleterre, l'éducation rend égal ; il ne reste plus à un fils de pair, pour se distinguer du fils de M, Coutts, que Vaffectation. Ce vilain défaut va vous arriver en France ; vos libéraux nigauds croient que tout est avantage dans le gouverne- ment de l'opinion. Je disais un jour à une de mes bonnes amies de Paris : « Quelle jolie chose que vos boulevards ; quelles drôles de mines on y rencontre I — Oui, répondit-elle avec une imperceptible nuance de pédanterie ; mais il ne faut pas s'y promener. » Je ne pus me contenir. « Il ne le faut pas, dis-je, quand on imite. Mais vous, ma chère, fille d'un pair, née au sein d'une grande fortune, je voudrais vous voir l'orgueil de n'imiter personne. Qui sera mo- dèle, si vous ne l'êtes pas ? Quelque impertinente sans droits. »
« Autrefois le brillant duc de Bassompierre ne songeait pas à conserver son rang en allant se pro- mener. Il y a du parvenu au fond du sentiment actuel. Bassompierre eût répondu à la règle qu'il ne faut pas promener au boulevard : « Je vais où « il me plaît, et j'ennoblis tous les lieux où je vais. » La peur du ridicule (la peur, ce vilain sentiment) vole leur jeunesse à la moitié des jeunes gens de Paris.
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« J'ai VU un jeune homme refuser d'aller à un joli concert donné par toutes les voix à la mode, et où, par hasard, il n'y avait rien d'ennuyeux ; sa raison fut : « On y verra des femmes de la rue « Saint-Denis. » Je lui dis le lendemain : « Ne me « faites plus la cour ; vous me semblez ridicule. » La reine Marie-Antoinette prenait un fiacre quand cela l'amusait : vous riiez en 1786, et vous ne vous ven- diez pas, a dit madame Melfi en m'adressant la parole. Quand je voyais, il y a six mois, quarante hommes de la haute société réunis dans un salon, je me disais : « Trente-six sont vendus ou à vendre, « et ces messieurs nous appellent bas, nous autres « Italiens ! » Admirable douceur des mœurs pari- siennes ! Les chats, si méchants à Londres, sont doux et civilisés dans les boutiques de Paris : cela fait l'éloge de vos ouvrières. La douceur des chiens pari- siens fait l'éloge des hommes.
« Mais que de peines vous vous donnez pour apprendre la vanité à vos petits garçons de quatre ans ! Quels habits affectés ! Dans vingt ans, le paraître sera tout pour un Français. Vous com- mencez à avoir des rites sévères ; je crains que vous ne deveniez tristes comme des Anglais ; vous ne pourrez plus vous moucher sans craindre de man- quer à un devoir.
« Ce qui me plaît dans vos vieux jacobins, c'est qu'ils étaient au-dessus de ces petitesses : pour les déraciner du cœur de la jeunesse, ils inventèrent
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^e costume négligé de Marat. Vos jeunes gens de vingt ans me font l'efTet d'en avoir quarante. On dirait que les femmes leur sont odieuses : ils semblent rêver à établir une religion nouvelle. Vos très jeunes femmes me semblent éprouver de même un mouvement d'éloignement pour les hommes : tout cela annonce une dizaine d'années bien gaies. »
Madame B... disait un jour* • « La musique ne saurait rendre la sécheresse, qui est la source prin- cipale de l'ennui que l'on éprouve à la cour. Le baume, pour cette douleur, c'est Vopera séria traité à la Métastase. Ce poète, ainsi que la musique, donne de la sensibilité et quelque générosité, même à ses plus cruels tyrans. Le courtisan aime Vopera séria, parce qu'il est bien aise que le public voie son état en beau. »
« En arrivant à Paris, dit madame Melfi, une chose me frappa extrêmement : au bal, toujours la peur donnait des mouvements convulsifs aux doigts des danseurs. La joie si naturelle à la jeunesse, ou même la gaieté, était à mille lieues. »
— « Voilà qui est plaisant, a dit le colonel T... : ■dans la société française, chacun consent à être victime, dans l'espoir d'être bourreau à son tour ; car, enfin, pourquoi faire la cour à la peur du ridi- cule ? Est-ce quelque potentat qui distribue des pensions ou des cordons * ? »
— « Ce que la bonne compagnie de Paris abhorre
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par-dessus tout, dit don Francesco, c'est Vénergie. Cette haine est masquée de cent façons : mais soyez convaincu qu'elle règle tous les sentiments.
« L'énergie crée de l'imprévu, et devant l'imjjrévu l'homme vain peut rester court : voyez quel mal- heur ! »
— « Je fus un jour d'un pique-nique aux bains ■d'Enghien, dit madame Melfi ; un des convives, homme d'esprit, s'amusa, par envie, à glacer l'esprit et la folie de ses voisins. Voilà ce que nous n'au- rions jamais souffert en Italie. J'étais outrée de ■colère ; mais vos femmes ont si peu de pouvoir en France ! Elles laissèrent faire ce sot, que, chez moi, d'un mot, j'aurais mis à sa place en le plaisantant ferme sur un de ses ridicules : et notre pique-nique fut gai comme un catafalque. »
Don Francesco coupe court aux critiques de sa femme en s'écriant : « La i'ie morale n'existe qu'à Paris ; ce n'est que là que, chaque jour, on a trois ■ou quatre idées nouvelles ; tout m'a paru insipide au sortir de Paris. Vous devez cette vie morale, me dit-il, à votre situation plus centrale que celle <le Londres, et ensuite à ce que rien n'est établi cliez vous. Serez-vous Dieu, table ou cuvette ? Tels que vous êtes, un mélange aussi séduisant de bonté, d'esprit et de raison n'exista jamais. Mais vous êtes si flexibles, si dévoués à la mode, que tout cela tient à un fil. Qu'un de vos princes légitimes s'avise d'avoir le génie de Napoléon ou la grâce de Fran-
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çois I^r *, et VOUS devenez des esclaves contents de l'être, comme en 1680 *. Que vos jeunes gens fassent un pas de plus dans le mysticisme allemand, et l'on peut revoir chez vous des colloques de Poissy et des Saint-Barthélémy.
« Vos femmes me semblent négligées, et malheu- reuses par ennui. Mais quoi ! c'est la mode ; il serait de mauvais ton de songer à détrôner l'écarté, et il faut qu'elles restent solitaires et délaissées dans un coin des salons.
« J'étais bien jeune, en 1785, quand j'allai à Paris comme ablégat du pape Pie VI. Alors la vie de vos femmes était admirable de gaieté, de mouve- ment, d'entrain, de piquant ; elles me semblèrent toujours occupées de quelque partie de plaisir folle : les étrangers accouraient en foule d'Allemagne, d'Angleterre, etc. Notez qu'en 1785 on savait encore moins s'amuser qu'aujourd'hui en Allemagne et en Angleterre ^.
« Mais l'étranger qui, depuis le grand roi, copie et connaît toujours la France à cinquante ans de dis-
1. Non : la séparation du continent, de 1792 à 1814, a augmenté à Londres l'énergie du principe triste ; l'aristocra- tie a eu une profonde peur ; elle a éprouvé, elle a excité de la haine. (Vie de Bagge, par sir Walter Scott.) La croyance que Napoléon était un ogre mangeant les petits enfants, et ne sachant pas lire, a diminué le bon sens, et par là le bon- heur. Burke disa.t à la crédulité aristocratique qu'en France l'étroit espace laissé entre la guillotine et le peuple était loué à un bateleur, qui y faisait danser des chiens savants les jours d'exécution. (1826)
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tance, va répétant les louanges accordées à votre société par le marquis Caraccioli, le prince de Ligne, l'abbé Galiani. Le bégueulisme mine votre gaieté ; la peur du ridicule, en 1785, n'empêchait pas d'oser ; vous êtes pétrifiés maintenant. »
Madame Melfi, qui a laissé trois ou quatre bonnes amies à Paiis, cherchait à excuser le méthodisme des jeunes femmes, qui nous prive de tous les jolis contes qu'on faisait en 1790. « Vous vous figurez, madame, qu'une femme redoute un mot trop libre qui pourrait choquer ses principes. Ah ! que vous n'y êtes pas : elle redoute d'être obligée de rester silencieuse et morne, après que vous avez parlé, et ainsi d'avoir l'air, pour un moment, de manquer d'esprit. »
— « On ne vit qu'à Paris, et l'on végète ailleurs », s'est écrié don Francesco.
— « Oui, pour vous, hommes, dit la princesse, qui ne vivez que de politique et d'idées nouvelles. »
— « Mais, au lieu de vos idées politiques, dit monsignor Cerbelli, vous trouvez parmi nous les jouissances des beaux- arts. »
— « C'est comme si vous me proposiez, reprend don Francesco, de dîner avec du café et des sorbets. Le nécessaire de la vie, c'est la sûreté individuelle, c'est la liberté : les arts, au xix® siècle, ne sont qu'un pis-aller. Le livre le plus rétrograde, publié à Paris, se fait lire parce qu'il est obligé d'ad- mettre certaines vérités que l'écrivain le plus libé-
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rai n'ose aborder parmi nous. Il faut, pour n'être pas pendu, qu'il les entoure de formes dubitatives, qui s'opposent à ce qu'il en peigne les nuances ; et il m'ennuie. Le siècle des beaux-arts et de la poésie est passé, parce que l'habitude de la discus- sion avec les gens du parti contraire ôte à nos têtes le pouvoir de se laisser aller à une douce illusion. Voyez en preuve la physionomie un peu plate,
mais rassurante, du héros du xix^ siècle, W
Nous ne sommes plus assez heureux pour demander le beau ; nous ne désirons, pour le moment, que Vutile. La société va passer je ne sais combien de siècles à la chasse de l'utile.
« Paris a de plus que tous les autres pays la bonté et la politesse de ses habitants : c'est la capitale de la pensée ; car ses philosophes sont bien en avant des Anglais : comparez le Constitutionnel au Morning- Chronicle des Anglais. Que lui manque-t-il ? Des peintres, des poètes, des sculpteurs ? Et nous- mêmes, en avons-nous ? »
— « Mais, dit le colonel T..., la tristesse prude des salons de Paris, et l'éternel écarté ! »
— ({ Eh bien ! mon cher ami, soyons assez d'Ita- liens et d'Espagnols, à Paris, pour passer les soirées entre nous. »
— « Cette tristesse, dit madame Bel..., ne serait-elle point une compensation qui suit la li- berté ? Voyez les salons anglais et américains. »
— « Mais tout cela est au Nord, dit don Fran-
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cesco ; peut-être que l'on sera gai dans les salons de Mexico et de Lima. »
Le misanthrope D... reprend avec sa sévérité ordinaire :
(c L'éducation couleur de rose et si remplie de douceur, que les Français donnent à leurs enfants, ôte à ceux-ci l'occasion d'oser et de souffrir. Cette éducation parisienne anéantit la force de vouloir, qui n'est que le courage de s'exposer au danger. Les vexations auxquelles est en butte la jeunesse de Milan et de Modène me sont précieuses, si je les compare à la douceur du gouvernement français, qui, à Paris, glisse inaperçu : elles nous conserve- ront la supériorité dans la force de vouloir. Les dan- gers du xiii^ siècle nous valurent les grands hommes du xiv^ *. »
20 juillet. — Ce soir, après un serment fort sé- rieux d'être à jamais discret, j'ai vu des marion- nettes satiriques. J'ai retrouvé ici une famille de gens d'esprit, mes anciens amis, extrêmement pru- dents en apparence, mais, au fond, se moquant de tout ce qui est risible, et fort gais. Le résultat de la confiance qu'on a dans ma discrétion a été de me faire admettre à une comédie satirique, dans le goût de la Mandragore de Machiavel, jouée par des marionnettes. Dès les premières scènes, la pièce m'a rappelé le délicieux proverbe de Collé, intitulé la Vérité dans le vin. Mais ici il y a un feu,
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une vie dramatique, une énergie burlesque, un mépris pour le style, un respect pour les situations caractéristiques, qui laisse bien loin les proverbes spirituels et fins, mais un peu froids, de Collé et de Carmontelle.
La farce d'hier soir est intitulée : Si farà si o no un segretario di stato ? (Aurons-nous un premier ministre ?)
Le premier rôle est rempli par un non moindre personnage qu'Innocente Re, lequel n'aime point son premier ministre, don Cecbino *, vieillard de quatre-vingt-deux ans, autrefois libertin fort adroit et grand séducteur de femmes. Maintenant il a presque tout à fait perdu la mémoire : ce qui ne laisse pas de faire un singulier effet dans la place de premier ministre. La scène dans laquelle don Cecliino donne audience à trois personnes, un curé, un marchand de bœufs, et le frère d'un carbonaro, qui lui ont présenté trois pétitions différentes, qu'il confond sans cesse en leur répondant, est déli- cieuse de vérité et de comique. L'embarras du mi- nistre, qui, sentant bien qu'il a oublié les pétitions^ feint sans cesse de se les rappeler parfaitement, est amusant. Son Excellence parle au marchand de bœufs de son frère, qui a conspiré contre l'Etat, et qui subit une juste punition dans un château fort, et au malheureux frère, de l'inconvénient qu'il y aurait à admettre dans le royaume deux cents têtes de bœufs provenant de l'Etat du pape : cette
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scène est digne de Molière *, et avait ce soir pour nous un genre de mérite que n'a pas Molière. Tandis que nous assistons à cette scène, jouée avec des marionnettes, il n'est aucun de nous qui n'ait la conscience qu'une scène aussi plaisante dans les détails se passe actuellement à deux cents pas du salon où nous rions aux larmes. Mes amis ont même le soin de ne représenter sur leur théâtre de marion- nettes que des scènes qui ont eu lieu réellement, au vu et au su de toute la haute société. En voyant l'embarras comique de ce petit personnage de douze pouces de haut, revêtu du costume de premier minis- tre, et auquel nous tous nous avions fait la cour le matin, le rire prenait une telle énergie chez la plu- part d'entre nous, que trois fois il a fallu suspendre la représentation. Je crois que le danger de ce petit plaisir innocent en augmentait encore l'intérêt. Nous n'étions que dix-huit : c'étaient aussi des gens de la société qui faisaient parler les marionnettes.
Le cadre de cette comédie {Vossatura) a été fait par un abbé fort malin, qui me semble l'amant d'une des maîtresses de la maison. Or un abbé n'ou- blie jamais, en Italie, qu'il peut avoir un moment de fortune et parvenir au chapeau.
Je vois que le cadre de la petite comédie est tou- jours convenu d'avance entre les acteurs, ou, pour mieux dire, entre les personnes qui doivent parler pour les marionnettes. Le papier où est le plan est fixé dans la coulisse sur un pupitre éclairé par deux
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bougies. Il y a autant d'acteurs dans la coulisse, parlant pour les marionnettes, qu'il y a de person- nages dans la pièce. L'actrice qui parle pour l'amou- reuse de la comédie est toujours une jeune personne. Le dialogue improvisé des marionnettes est plein de naturel et riche d'inflexions. Les acteurs n'ayant à s'occuper, ni de leurs gestes, ni de l'expression de leur physionomie, parlent bien mieux que s'ils étaient en scène.
Cet avantage est surtout précieux dans la comédie satirique, telle que celle où je viens de voir figurer * le premier ministre, le fameux banquier Torlonia, duc de Bracciano *, l'ambassadeur d'une haute puissance, et plusieurs autres grands personnages. Les jeunes gens qui les faisaient parler, et qui les avaient vus le matin ou la veille, imitaient, à s'y méprendre et à mourir de rire, leur accent et la tournure de leurs idées. J'ai même vérifié que trois ou quatre des spectateurs avaient passé le commen- cement de la soirée avec les grands personnages qu'ils avaient le délicieux plaisir de retrouver sur la scène avant de la finir. Ne pourrait-on pas impor- ter à Paris ce genre de plaisir ? Quand l'on ne tombe pas dans le plat défaut d'être méchant et trop sati- rique, et qu'on sait rester gai, naturel, comique, de bon ton, c'est, suivant moi, l'un des plaisirs les plus vifs que l'on puisse goûter dans les pays despo- tiques *.
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MoLA Di Gaeta, 25 juillet. — Plusieurs jeunes femmes de ma connaissance vont à Rome pour assister à une cérémonie magnifique qui doit avoir lieu dans quelques jours. J'ai vu Naples à peu près : je n'étais pas sans inquiétude du côté de la police. On dit qu'un homme qui porte un nom assez sem- blable au mien a été au service de Murât. Hier soir, à neuf heures, je me suis esquivé. Je voulais passer par Aquino et Frosinone, route très pittoresque ; je m'y hasarderai quand j'aurai un bon passe-port.
Rome, l^'' août. — Je sors de la fameuse Chapelle ^Sixtine * ; j'ai assisté à la messe du pape, à la meil- leure place, à droite, derrière le cardinal Consalvi ; j'ai entendu ces fameux castrats de la Sixtine, Non, jamais charivari ne fut plus exécrable * : •c'est le bruit le plus offensant que j'aie rencontré depuis dix ans. Des deux heures qu'a duré la messe, j'en ai passé une et demie à m'étonner, à me tâter, à sentir si je n'étais point malade, à interroger mes voisins. Malheureusement c'étaient des Anglais, gens pour qui la mode est un tyran. J'interrogeais leur sensation : ils me répondaient par des pas- sages de Burney *.
Mon parti bien pris sur la musique, j'ai joui des mâles beautés du plafond et du Jugement dernier de Michel-Ange * ; j'ai étudié la physionomie des cardinaux : ce sont de bons curés de campagne ; le premier ministre Consalvi s'est bien gardé d'appeler
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des gens capables de le remplacer. Beaucoup ont l'air malade ; quelques figures expriment la hau- teur. Il est impossible, à cinquante ans, d'être plus bel homme que le cardinal Consalvi. J'ai vu, par sa place à la Chapelle Sixtine, qu'il n'est pas prêtre ; il n'est que diacre. Voir le joli tableau de M. Ingres *.
8 août. — J'ai accroché deux artistes bolonais * ; je me suis fait mener à la Sixtine. Je leur ai persuadé qu'ils m'en faisaient les honneurs. Ma sensation sur ce concert de chapons enroués est la même. Ils en sont convenus a(^ec beaucoup de peine, et m'ont renvoyé aux cérémonies de la semaine sainte. Ma foi *, j'ai bien l'air de manquer à l'ajournement. Des gens qui pourraient chanter, qui sauraient chanter juste, une fois de leur vie, ne pourraient se souffrir criant à tue-tête et déchirant l'oreille. Mais Rome est un drôle de pays : n'ayant rien au monde à quoi s'intéresser, ils portent l'esprit * de parti dans les arts. Des gens d'esprit * me sou- tiennent que tel barbouilleur au-dessous des nôtres est excellent, uniquement parce qu'il est de Rome. — On ne saurait siffler trop fort : point de grâce pour la médiocrité ; elle diminue notre sensibilité pour les beaux-arts.
14 août. — Enfin j'ai trouvé des gens de bon sens, mais c'est parmi les ambassadeurs. Ils pensent exactement comme moi. Tout ce qui est sot, me disait
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€n allemand. M. ..., ne peut pas se dépêtrer des toiles d'araigJiée des voyageurs, et admire sur parole. Il me mène cliez l'avocat N... : à Rome, c'est la classe instruite ; rien de bête comme leurs princes. J'en- tends de fort bonne musique ; je trouve des gens extrêmement savants, raisonnant fort bien, tou- tefois, jusqu'à ce que le patriotisme les prenne à la gorge. Ici, tout ce qui a rapport à la musique est familier, comme à Paris les jugements * sur Racine et Voltaire. Retiré dans un coin, je raisonnais, avec plaisir, avec un gros homme, qui m'a appris beau- coup de choses: c'est un tailleur enrichi. Ici on trouve beaucoup de jeunes gens fort gros *.
15 août. — J'assiste * à la superbe cérémonie de Saint-Pierre : tout en est auguste, excepté la musique. Ce vénérable j^ontife, vêtu de soie blanche, porté sur le fauteuil que lui ont donné les Génois, et dis- tribuant des bénédictions dans ce temple sublime, forme un des beaux spectacles que j'aie vus. J'étais sous un amphithéâtre construit en planches, à la droite du spectateur, et où se trouvaient deux cents dames. Il y avait deux Romaines, cinq Allemandes, et cent quatre-vingt-dix Anglaises. Dans le reste de l'église, personne, excepté une centaine de pay- sans d'un aspect horrible. Je fais, en Italie, un voyage en Angleterre. La plupart de ces dames étaient si émues de la beauté de la cérémonie, que leur cœur avait quelque peine à sentir le ridicule
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des chapons sacrés qui chantaient cachés dans une cage. 11 en est de même à la Sixtine. Je pense qu'ils- sont censés ne faire que soutenir le chant des offi- ciants.
18 août. — Je viens de jouir d'un des spectacles- les plus beaux et les plus touchants que j'aie ren- contrés en ma vie. Le pape sort de Saint-Pierre, porté par ses estafiers sur un immense brancard ; on le voit à genoux devant le Saint-Sacrement, Heureusement il ne fait pas trop chaud : nous avons ce qu'on appelle une journée ventillata. Dès le grand matin les avenues de la place de Saint-Pierre sont sablées, nettoyées, les maisons tendues de tapisse- ries : cela se voit partout ; mais cî qu'on ne voit qu'à Rome, ce sont des figures persuadées que le pontife qui va paraître est le souverain maître de leur bonheur ou de leur malheur éternel *. Il y a des^ chaises et des échafauds le long des deux immenses colonnades qui entourent la place. Dès le matin les toilettes les plus recherchées, comme les costumes- les plus sauvages, marchandent les meilleures places ; le paysan des Abruzzes, pour peu qu'il ait deux carlins dans la poche, s'y trouve assis à côté du haut et puissant prince romain ; et l'argent est, dans ce séjour de l'égalité, la seule aristocratie reconnue et privilégiée. J'ai vu en Angleterre le peuple, qui se rendait à un meeting où Cobbet devait parler, ne pas oser se placer sur les charrettes qui
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avaient amené les denrées au marché. Le cordonnier anglais disait avec un profond respect : « Ces places sont réservées pour les gentlemen. » Commodément assis au premier rang, voici ce que j'ai vu : sur un pavé sablé et jonché de feuilles de laurier, ont défdé d'abord cinq ou six ordres de moines gris, blancs, noirs, bruns, pies, de toutes couleurs enfin, qui, la main armée d'un large flambeau, et l'œil oblique- ment fixé vers la terre, chantaient à tue-tête des hymnes inintelligibles. Ils cherchaient évidemment à captiver l'attention de la multitude par une humble démarche, que trahissait sans cesse l'or- gueil de leurs regards. Venait ensuite le clergé régu- lier des sept grandes basiliques, séparé en sept corps différents par de grands pavillons rouge et jaune à demi tendus, que portaient des hommes vêtus de blanc ; et chacun de ces pavillons, d'un aspect tout à fait oriental, était précédé par un instru- ment bizarre, surmonté d'une cloche d'où l'on tirait un tintement unique de minute en minute. Enfin sont arrivés les hauts fonctionnaires de l'Eglise et les cardinaux, la tête couverte de leur bonnet pointu. Tout à coup tout le monde fléchit le genou, et, sur une estrade entourée des plus riches étoffes, je vois paraître une figure pâle, inanimée, superbe, enveloppée elle-même de draperies jusqu'au-dessus des épaules, et qui ne me semblait former qu'un tout avec l'autel, l'estrade et le soleil d'or devant lequel elle était comme en adoration. « Tu ne m'avais
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pas dit que le pape était mort, » disait à mes côtés un enfant à sa mère. Et rien ne peut mieux rendre l'absence totale de mouvement de cette étrange apparition. A ce moment il n'y avait que des croyants autour de moi, et moi-même j'étais d'une religion si belle ! L'attitude du pape est de tradition : mais, comme elle serait fort gênante pour un vieil- lard, souvent infirme, on dispose les draperies de manière à ce que Sa Sainteté ait l'air d'être à genoux, tandis qu'en réalité Elle se trouve assise dans un fauteuil *.
25 août. — Bal charmant chez une dame anglaise. L'un des libéraux les plus marquants de Rome me prend à part pour me dire : « Monsieur, il y a un livre sublime, un livre qui, selon moi, contient le bonheur des peuples et des rois : c'est le Dictionnaire de Chalmers *. » Et ainsi de tout ce que j'ai rencon- tré passé Bologne ; mais les génies percent : Alfieri, Canova. Ce n'est pas qu'ils ne gardent une forte teinte de préjugés. En Angleterre, un demi-sot fait souvent vm bon livre. Ici, un homme de talent * comme Foscolo s'amuse à faire un pamphlet latin contre ses ennemis ^. Beaux yeux * de miss Ju- lia G...
1. Didymi clerici EpistoJœ, Lugano, 1816. Foscolo, le premier poète d'Italie après Monti et Manzoni *, est auteur des Tombeaux et d'Ajace. Comme Monti, il ne pense pas beaucoup, mais il versifie supérieurement *. (1817)
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26 août. — L'on nie mène à l'église des Jésuites, à côté du palais de Venise. Je sens un peu de ce respect qu'inspire le pouvoir, même le plus scélérat *, lorsqu'il a fait de grandes choses. — L'église est remplie de la plus infâme canaille ; nous renvoyons nos montres à l'hôtel. Mauvais goût du président de Brosses, qui s'extasie à propos de l'autel de saint Ignace. L'ignoble et le ridicule de cette sculpture sont incroyables : c'est au j^oint que je n'ose dire en quoi «lie est ignoble ; mais l'on était si barbare en France vers 1740, qu'il faut tout pardonner en faveur de tant d'esprit. Enfin la musique commence : ce sont des orgues, placées en divers endroits de l'église, et qui se répondent. Cela est fort agréable ; mais, comme partout, le musicien abuse de la richesse de cet instrument. J'ai entendu mille fois mieux en Allemagne : cependant je passe deux heures fort bien. Chose étonnante ! je vois deux ou trois Anglais vraiment touchés. Nous avons vu arriver huit ou dix cardinaux amis des Jésuites. C'est à Rome que cet ordre célèbre a les ennemis les plus puissants : les Dominicains et les Capucins sont furieux *. Honneurs militaires rendus aux cardinaux. Belle tenue des troupes romaines. On sent tellement à quelle canaille on a affaire, que chaque chapelle €st gardée par une sentinelle, la baïonnette au bout du fusil : outre cela, d'autres sentinelles se promènent au milieu de la foule agenouillée. Bon trait, dans le centre de la religion qui prétend retenir les hommes
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par le moral, que l'on sente cependant la nécessité de la baïonnette, plus qu'à Paris, où l'on nous dit que nous sommes impies ! Ces soldats revenant de France, et couverts encore de ce noble uniforme français, chantent à demi-voix le psaume avec le peuple. Rome serait encore la capitale des arts, pour peu qu'elle eût un moral passable. Ce chant du peuple est excellent. Ici la musique et l'amour font la conversation d'une duchesse comme de la femme de son coifîeur : et, quand celle-ci a de l'es- prit, la différence n'est pas fort grande : c'est qu'il y a des fortunes différentes, mais il n'y a pas de mœurs différentes. Tous les Italiens parlent des mêmes choses, chacun suivant son esprit : c'est un des traits frappants de l'état moral de ce pays ; la conversation du plus grand seigneur et celle de son valet de chambre sont la même *.
29 août. — Je jouis de ma loge au théâtre d'Ar- gentine. Ce n'était pas la peine de tant s'intriguer. L'on nous donne le Tancredi de Rossini. La pièce n'aurait pas été achevée à Brescia ou à Bologne. L'orchestre est pire que les chanteurs : mais il faut voir le ballet. La troupe de danseurs qui charme Rome avait grand'peine à se faire souffrir, il y a six mois, à Varèse, petite ville de Lombardie.
Ici, chacun orne sa loge à son gré : il y a des ri- deaux en baldaquin, comme pour une fenêtre à Paris, et un devant de loge en étoffe de soie, velours.
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mousseline : il y en a de bien ridicules, mais la variété est agréable. Je remarque trois ou quatre draperies qui rappellent de loin une couronne : on m'ex- plique que la vanité des pauvres têtes couronnées qui habitent Rome y trouve une consolation. Tout est décadence ici, tout est souvenir, tout est mort. La vie active est à Londres et à Paris. Les jours où je suis tout à la sympathie, je préférerais Rome : mais ce séjour tend à affaiblir l'âme, à la plonger dans la stupeur ; jamais d'effort, jamais d'énergie, rien ne va vite. La plus grande nouvelle de Rome, c'est que Camuccini vient de finir un tableau. Je vais voir cette Mort de César : c'est du mauvais David. Ma foi, j'aime mieux la vie active du Nord et le mauvais goût de nos baraques.
Il est vrai que rien ne serait supérieur à la vie active entremêlée, dans les repos, des jouissances de sympathie produites par ce beau climat de Rome.
Ce qui achève de me mettre en colère, c'est que, dans toutes les loges où je vais, on trouve très beau cet indigne spectacle. Les Romains ont une vanité bien comique ; ils disaient ce soir : Quel cantar è degno di una Ronia ! C'est leur tournure empha- tique pour nommer Rome ; ils n'en emploient jamais d'autre. Je me retire navré de cet avilisse- ment complet. Je cherche un volume de Montes- quieu ; je me rappelle enfin qu'hier on me l'a con- fisqué à la douane comme un auteur des plus dé- fendus. Je découvre dans un recoin de mon écritoire
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une Grandeur des Romains, in-32. Je lis quelques chapitres ; j'ai du plaisir à augmenter l'humeur sombre qui me possède ; vers les deux heures, je suis à la hauteur d'Alfieri. Je lis tout Don Garcia avec un vif plaisir : il ne m'arrive pas de sentir cet auteur quatre fois par an.
M. Nystrom, homme d'esprit et architecte de la plus haute espérance, a bien voulu visiter avec moi la place de la colonne Trajane. Trajan fit élever cette colonne dans une sorte de cour fort étroite, auprès d'une basilique. Les travaux admirables exécutés de 1810 à 1814, par H..., intendant de la couronne à Rome *, marqueront plus dans la pos- térité que les travaux de dix pontificats des plus actifs. Napoléon a consacré dix millions aux embel- lissements de Rome. Il avait le projet de faire enlever les douze pieds de terre qui gâtent le Fo- rum *.
30 août. — J'arrive de trop bonne heure au théâtre Valle : mais toutes les places du parterre sont numérotées ; quand l'on n'est pas des premiers, l'on n'entend pas. Je m'amuse à lire le règlement de police. Le gouvernement connaît son jjcuple : ce sont des lois atroces. Cent coups de bâton, admi- nistrés à l'instant sur l'échafaud qui est en perma- nence à la place Navone, avec une torche et une sentinelle, pour le spectateur qui prendrait la place d'un autre ; cinq ans de galères pour celui qui élève
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la voix contre le portier du théâtre (la maschera), qui distribue les places. Le jugement a lieu ex inqui- sitione, suivant les douces formes de l'inquisition *. Tout ce que je vois des spectateurs, l'absence totale de politesse, d'honneur, d'égards, l'extrême inso- lence à côté de l'extrême bassesse dès qu'on ré- siste *, tout me confirme ce que madame R... me disait hier *, que Tibère Pacca, gouverneur de Rome, est homme de talent et qui sait son affaire. Je fais copier * son ordonnance de police : ce sera une des pièces justificatives de mon voyage, pour qui m'accusera de trop mépriser le despotisme ecclésiastique.
La musique commence enfin ; elle est d'un nommé Romani, qui s'intitule sur l'affiche Figlio di questa gran Ronia. Il est digne de sa patrie : sa musique n'est qu'un centon de Cimarosa ; par ce moyen, quoique sans le moindre génie, elle m'amuse.
La prima donna de Valle est cette même madame Giorgi que j'ai vue à Florence : la musique de Rossini lui allait mieux ; elle n'est plus ici qu'une faible copie de la Malanotti. Il y a un bouffon de la bonne école, point musqué, et qui fait rire ; mais il est bien vieux.
La pièce est une traduction des Jeux de V amour et du hasard. Le traducteur y a ajouté des coups de bâton, et un bailli de village qui compose une ha- rangue à son seigneur à l'aide du Dictionnaire des rimes. Il y a longtemps que nous sommes convenus
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que la musique ne peut peindre l'esprit : elle est obligée de prononcer lentement, et le degré de rapidité de la repartie donne presque toujours une nuance à l'idée *. La musique ne peint que les pas- sions, et que les passions tendres.
Depuis Mozart et Haydn, tandis que le chant peint une passion, des traits d'orchestre peignent d'autres nuances de sentiment, qui, je ne sais com- ment, viennent se confondre dans notre âme avec la peinture de la passion principale. Mayer, Winter, Weigl, Cherubini *, abusent de l'accessoire, ne pouvant atteindre au principal. Mais jusqu'ici, malgré cette découverte, la musique ne peut encore atteindre * Vesprit.
1®^ septembre. — Je retourne à Valle.
Des gens parfaitement heureux, ou des gens par- faitement insensibles, ne pourraient souffrir la musique : c'est pour ces deux raisons que les salons de Paris, en 1779, lui étaient si rebelles. Mozart fit bien de quitter la France ; et, sans la Noui'eUe Héloïse, le Devin de Jean- Jacques eût été sifflé *.
Pourquoi a-t-on du plaisir à entendre chanter dans le malheur ? C'est que, d'une manière obscure et qui n'effarouche pas V amour- propre, cet art nous fait croire à la pitié chez les hommes : il change la douleur sèche du malheureux en douleur regret- tante * ; il fait couler les larmes : sa consolation ne va pas plus loin. Aux âmes tendres, qui regrettent
ROME, NAPLES ET FLORENCE //
la mort d'un objet chéri, il ne fait (jue nuire et que hâter les progrès de la j)htisie *.
21 septembre. — Je viens de passer cinquante jours à admirer et à m'indigner. Quel séjour que la Rome antique, si, j)our dernier outrage, sa mauvaise étoile n'avait j)as voulu qu'on bâtît sur son sol la Rome des prêtres * ! Que ne seraient pas le Co- Jysée, le Panthéon, la basili([ue d'Antonin, et tant de monuments démolis pour faire des éghses, res- tant fièrement debout au milieu de ces collines désertes, le mont Aventin, le Quirinal, le Palatin ! Heureuse Palmyre !
Saint-Pierre excepté, rien de plus plat que l'ar- chitecture moderne, si ce n'est la sculpture. Ce mot rappelle Canova, seule exception. Il fait mettre les bustes des grands artistes au Panthéon, lieu si cher aux âmes tendres, par la tombe de Raphaël. Tôt ou tard on lui ôtera le nom d'église, qui jadis- le protégea contre le génie du christianisme : ce sera un musée sublime. La plupart des bustes commandés^ par Canova * sont bien médiocres : un seul est de lui, on lit sur la base :
A DOMENICO CIMAROSA ERCOLE CARDINALE CONSALVI, 1816.
Accident arrivé vers 1823. Un certain parti deve- nant le plus fort, tous ces bustes ont été exilés dans certaines petites salles obscures au Capitole.
JO STENDHAL
Le tombeau de Raphaël, élevé à ce grand homme aussitôt après sa mort (1520), et sur lequel le car- dinal Bembo fit mettre ces deux jolis vers :
llle hic est Raphaël, timuit qiio sospite vinci Rerum magna parens et moriente mori,
était orné de son buste. Le tombeau a été mutilé, et le buste relégué au Capitole *.
En France, comme les convenances gémiraient de l'inscription du buste de Cimarosa ! Je ne m'étonne plus de l'inclination secrète qui me faisait aimer le cardinal Consalvi *. C'est le plus grand des ministres existant en Europe, parce que c'est le seul honnête homme. L'on sent bien que je fais une exception formelle pour les ministres du pays où ce voyage paraîtra.
Cet homme rare est abhorré par ses trente-trois collègues. On mutile tous ses plans, on le force à laisser tous les détails en pâture à la sottise : c'est pour cela que l'on m'a confisqué Montesquieu. Il ne peut attaquer l'étable d'Augias de la seule manière sensée, en fondant une Ecole polytechnique.
Je compte dans mon journal plus de vingt anec- dotes sur ce grand ministre, et toutes à sa louange. Il est simple, raisonnable, obligeant, et, pour finir par un grand trait presque incroyable en France, il nest pas hypocrite *.
24 septembre. — C'est d'une huître malade que
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l'on tire la perle. Je désespère des arts depuis que nous marchons vers le gouvernement de Vopinion, parce que, dans toutes les circonstances possibles, ce sera toujours une absurdité que de bâtir Saint- Pierre. N'y avait-il donc pas vingt manières cent fois plus utiles de dépenser cinq cents millions ? N'y avait -il pas deux cent mille malheureux à secourir, la moitié de la campagne de Rome à mettre en culture, les majorats à acheter à huit ou dix grandes familles de Rome et à distribuer à deux cent mille paysans, qui ne demandaient qu'un champ à cultiver pour n'être plus brigands ?
Vers 1730, le gouvernement papal, je ne sais par quel hasard, avait un million à dépenser. Valait-il mieux faire la façade de Saint- Jean-de-Latran, ou un quai qui remontât le Tibre de la porte du Peuple au pont Saint-Ange ?
La façade est ridicule: mais peu importe à la ques- tion. Le pape se décida pour la façade ; et Rome attend encore un quai qui peut-être diminuerait la fièvre qui dévore ces quartiers depuis les pre- mières chaleurs de mai jusqu'aux premières pluies d'octobre. Croirez-vous qu'on m'a montré dans le Corso, près de Saint-Charles-Borromée, la maison au delà de laquelle la fièvre ne passe jamais? Cette année le kinine fait des merveilles. Un chimiste célèbre, M. Manni *, le fabrique aussi bien qu'à Paris.
On me disait hier : « Quel dommage que Fran- çois I^^ n'ait pas fait la France protestante ! »
"SO STENDHAL
J'ai fort scandalisé l'apprenti philosophe en répondant : « C'eût été un grand malheur pour le monde ; nous fussions devenus tristes et raison- nables comme des Genevois. Plus de Lettres per- sanes, plus de Voltaire, surtout plus de Beaumar- chais. Avez-vous pensé au degré de bonheur d'une nation chez laquelle les Mémoires de Beaumarchais occupent toutes les attentions ? Cela vaut peut-être mieux que le révérend M. Irving mettant sa montre «n gage. H y a tant de maladies et de choses tristes dans la vie, que rire n'est pas raisonnable. Les jésuites à la manche large, les indulgences, la reli- gion telle qu'elle était en Italie vers 1650, valent beaucoup inieux, pour les arts et le bonheur, que le protestantisme le plus raisonnable. Plus il est rai- sonnable, plus il tue les arts et la gaieté. »
(L'état de la liberté de la presse *, en 1826, s'op- pose à ce que j'envoie à l'imprimeur :
1° La Vie de Pie VII, très favorable cependant •à ce vénérable pontife ;
2° La Vie du Cardinal Consalvi ;
3'' La Description du mécanisme du gouverne- ment romain. Les choses vont à peu près comme en 1500 : c'est un morceau curieux d'antiquité ;
4° L'Histoire du conclave de 1823, pendant le- quel je me trouvais à Rome. Chaque soir nous avions chez madame N... le détail du vote émis dans le •conclave par chaque cardinal ;
5° L'Histoire du secrétaire employé par Pie VI
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pour son travail sur les évêchés d'Allemagne ; le tour joué à ce secrétaire par le cardinal Consalvi ; les amours de madame la générale Pfiffer *).
Castel-Gandolfo, 1^^ octobre. — Je suis établi depuis un mois à Castel-Gandolfo ; je passe ma vie sur les bords du lac Albano et à Frascati. Ce serait être injuste envers ces sites délicieux que de les décrire en moins de vingt pages. — Anecdote du jeune paysan de Frascati, contée hier à la villa Aldobrandini. Ce climat inspire je ne sais comment V adoration pour la beauté. Mais je n'ai déjà que trop parlé de ce qui tient à la beauté : j'ennuierais les gens du Nord. Voici de la philosophie morale. A Rome, je vais presque chaque jour chez M. Tam- broni, au palais de Venise ; là je trouve son aimable femme, née à Chambéry, Canova, ami de la maison, et deux ou trois philosophes, tels, pour l'im- partialité et la profondeur de leurs jugements, que jamais je n'ai rencontré rien qui en approche.
Voici l'extrait de mes notes du mois dernier. Je vais à Rome ; mais la peur de la fièvre me ramène coucher à Castel-Gandolfo.
Les gens du Nord envisagent l'existence d'une manière grave, sérieuse, profonde si l'on veut. On a peut-être autant d'esprit à Rome qu'à Edim- bourg, et l'on y envisage la vie d'une manière vive, passionnée, remplie de sensations fortes, et un peu désordonnées si vous voulez. Dans la première
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hypothèse, le mariage et les liens de famille sont couverts de l'inviolabilité la plus emphatique. A Rome, le prince Colonna ou tout autre ne considère le mariage que comme une institution destinée à régler l'état des enfants et le partage des propriétés. Un Romain à qui vous proposeriez d'aimer toujours la même femme, fût-elle un ange, s'écrierait que vous lui enlevez les trois quarts de ce qui fait qu'il vaut la peine de vivre. Ainsi, à Edimbourg la famille est le principal, et à Rome V accessoire seulement. Si le système des gens du Nord engendre parfois la monotonie et l'ennui que nous lisons sur leurs figures, souvent aussi il procure un bonheur calme et de tous les jours. Ce qui est plus capital à mes yeux, peut-être le système triste a-t-il quelque secrète analogie avec la liberté et tous les trésors de bonheur qu'elle promet aux hommes*. Le système romain n'admet pas cette quantité de petits états qu'on appelle familles ; mais aussi chacun peut cher- cher le bonheur comme il l'entend.
Si je ne craignais de me faire lapider, j'ajouterais qu'il est un pays dont les habitants ont im- porté pour leur usage presque tout ce qu'il y a de mauvais dans le système triste des protestants et dans la manière voluptueuse de l'Italie.
Excepté parmi les personnes qui ont plus de quatre cent mille francs de rentes ou une très haute naissance, le lien conjugal est à peu près inviolable en Angleterre. A Rome, quand on célèbre un ma-
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riage dans une église, cette idée d'inviolabilité et de fidélité éternelle n'entre dans la tête de personne. Comme le mari sait cela d'avance, comme c'est une chose reçue et convenue, à moins qu'il ne soit épris lui-même, ce qui le placerait dans la situation d'un amant à l'égard de sa maîtresse, il ne s'inquié- tera guère de la conduite de sa femme après les premières années.
Il est un pays, où le mariage n'est qu'une affaire de bourse ; les futurs ne se voient que quand les deux notaires sont bien d'accord sur les articles du contrat. Mais les maris n'en prétendent pas moins à toute l'inviolable fidélité qui se rencontre dans les mariages anglais, et à tous les plaisirs qu'offre la société italienne. On voit, dans les a-parte des bals anglais, que les jeunes filles se choisissent un époux*.
Je vais dire des choses qui nuiront à mon livre ; j'ai besoin de courage ; je vais parler des mœurs romaines. Rome est italienne par excellence, bien supérieure à Naples, déjà un peu francisée, et à Bologne, qui quelquefois est petite ville. A Rome, tous les dix ans, on élit un roi : ce roi n'a peut-être pas été sans passions durant sa jeunesse. Quelle source d'intérêt * !
A Rome, point de gêne, de contrainte, point de ces façons convenues, dont la science s'appelle ailleurs usage du monde. Quand on plaît à une femme, rarement elle cherche à le cacher. Dite a... che mi piace est une phrase qu'une Romaine ne se
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fait pas scrupule d'employer. Si l'homme qui a le bonheur de plaire partage le sentiment qu'il inspire, il dit : Mi voleté bene ? — Si. — Quando ci wedremo ? Et c'est d'une manière aussi simple que commencent des attachements qui durent fort longtemps, huit ou dix ans par exemple. Une relation qui se rompt après un an ou deux fait peu d'honneur à la dame : on parle d'elle comme d'une âme faible qui n'est pas sûre de sa propre volonté *. La parfaite réci- procité de devoirs qui existe entre l'amant et sa maîtresse ne contribue pas peu à affermir la cons- tance. Au reste, dans ce pays où la politique est si fine, toute dissimulation est mise de côté. J'ai vu dernièrement, au bal magnifique donné par le ban- quier Torlonia, duc de Bracciano, qu'une femme ne danse qu'avec les personnes agréées par son amant. Osez-vous demander la cause des refus d'une jolie femme, elle répond avec simplicité : « // mio amico non lo ^'uole. — Domandate al mio amico. »
Et il se trouve chaque année * un ou deux Alle- mands qui ont la bonté d'aller demander à Vamico la permission de danser avec sa maîtresse.
Les jolies Romaines ont un tort grave : c'est celui de se moquer des Françaises, qui, à leur dire, ont plus de coquetterie que d'amour, et, après mille façons, finissent par arriver au même point. Je ne donne ceci que comme un exemple des jugements ridicules que les nations portent les unes sur les autres.
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On demandait à une Romaine ce qu'elle ferait si son amant lui était infidèle ; cet amant était pré- sent. Sans répondre, elle se lève, ouvre la porte, sort un instant, puis reparaît en tâtonnant, comme si elle s'avançait dans un lieu obscur. Chacun la regardait avec étonnement, quand on la vit, tou- jours avec la même pantomime, s'approcher de son ami, qui n'y concevait rien lui-même, et lui briser sur la poitrine son éventail qu'elle tenait à la main.
Ce fut là toute sa réponse. Que de jolies phrases une de nos femmes à la mode n'eût-elle pas débitées en pareille occasion !
4 octobre. — M. le marquis Ga..., amant de madame Bo..., l'une des plus belles femmes de Rome, se trouvait avec elle chez M. de Blacas *. La comtesse de Florès pria Ga... de chanter, en ajoutant d'un ton qui fit apparemment ressortir le calembour : « Cantate tanto bene, Galli * ! » A ces mots, la Bo... se lève furieuse : « E che sapete voi se canta bene ? — Si, lo so benissimo, » reprend madame de Florès d'un grand sang-froid : là-dessus, silence complet dans le salon ; et la plus terrible querelle s'engage entre ces dames. L'amant, fort bel homme, présent à la bataille, n'osait rien dire. Des amis firent avancer les voitures de ces deux dames, leur représentèrent combien il était inconvenant de se livrer à de pareils débats dans la maison d'un étran- ger, et ils eurent beaucoup de peine à leur faire
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quitter les salons de l'ambassadeur, chacune de son côté.
Une Romaine est capable de faire de ces sortes de scènes à son amant : elle lui donnera un coup de poignard ; mais jamais, quelque tort que celui-ci puisse avoir avec elle, ne redira ce qu'il lui aura con- fié dans des moments d'épanchement. Elle le tuera peut-être, et en mourra de chagrin ; mais ses secrets mourront avec elle. Le coup de poignard est fort rare dans la haute société, mais fort commun parmi le peuple, où il est assez rare qu'une femme se console de la perte de son amant. Je serais trop immoral si je racontais sept à huit autres anecdotes également de notoriété publique.
Chaque soir, à Rome, il y a réception, pour la haute société, dans les salons de M. l'ambassadeur d'Autriche, de M. l'ambassadeur de France, ou chez quelque prince romain. Le seconda ceto ne pénètre point dans ces salons, où règne un ton un peu francisé. C'est * dans les soirées données chez de riches marchands, qui sont à la tête du seconda ceto, que l'étranger trouvera les mœurs romaines dans toute leur énergie. On rencontre toujours * huit ou dix cardinaux chez les ambassadeurs... Mais ici je me souviens, à propos, de la jolie retraite où l'on a envoyé l'aimable et spirituel Santo- Domingo *.
Malgré tout ce que le vulgaire dit sur l'Italie, un homme qui joue la comédie est aussi rare dans la
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société à Rome ou à Milan, qu'un homme naturel et simple à Paris. Mais, à Rome, on ne dit pas de mal de la religion ; c'est comme à Paris un homme bien né ne prononce pas des mots grossiers dans un salon. Vous croyez que l'Italien est un hypocrite consommé, toujours mentant et dissimulant *, et c'est l'être le plus naturel de l'Europe, et qui songe le moins à son voisin. Vous le croyez un conspirateur profond, l'être prudent par excellence, un Machiavel incarné : voyez l'innocence vertueuse et girondine des conspirateurs du Piémont et de Naples *. Le Romain me semble supérieur, sous tous les rapports, aux autres peuples de l'Italie : il a plus de force de caractère, plus de simplicité, et incomparablement plus d'esprit. Donnez-lui un Napoléon pendant vingt ans, et les Romains seront évidemment le premier peuple de l'Europe. C'est ce que je prou- verais facilement s'il me restait assez de place. Si cette brochure a une autre édition, je donnerai dix anecdotes prouvant l'assertion qui précède.
10 octobre. — Hier soir, j'ai couché à Rome. Vers les neuf heures, je sortais de ces salles magnifiques voisines d'un jardin rempli d'orangers, qu'on ap- pelle le café Ruspoli : vis-à-vis le café se trouve le palais Fiano. Un homme, à la porte d'une espèce de cave, disait : Entrate, o signori 1... (Entrez, entrez, messieurs ; voilà que ça va commencer). J'entre, en effet, dans ce petit théâtre, pour la
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somme de vingt-huit centimes. Ce prix me fit re- douter la mauvaise compagnie et les puces. Je fus bientôt rassuré. Je m'aperçus, au ton de la conver- sation, que j'avais pour voisins de bons bourgeois de Rome : vingt-huit centimes sont, en ce pays, une somme assez importante pour écarter la canaille du dernier ordre. Le peuple romain est peut-être celui de toute l'Europe qui aime le mieux la satire fine et mordante. Son esprit extrêmement fin saisit avec avidité et bonheur les allusions les plus éloi- gnées. Ce qui le rend beaucoup plus heureux que le peuple de Londres, par exemple, c'est le désespoir. Accoutumé depuis trois siècles à regarder ses maux comme inévitables et éternels, le bourgeois de Rome ne se met point en colère contre le ministre, et ne désire point sa mort : ce ministre serait remplacé par un être aussi méchant. Ce que le peuple veut avant tout, c'est se moquer des puissants et rire à leurs dépens : de là les dialogues entre Pasquin et Marjorio. La censure est plus méticuleuse que celle de Paris, et rien de plus plat que les comédies. Le rire s'est réfugié aux marionnettes qui jouent des pièces à peu près improvisées.
J'ai passé une soirée fort agréable aux marion- nettes du palais Fiano, quoique les acteurs cependant eussent à peine un pied de haut : le théâtre sur lequel ils promènent leur petite personne enluminée peut avoir dix pieds de large et quatre de hauteur. Ce qui prépare le plaisir, et j'oserai dire l'illusion, c'est que
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les décorations de ce petit théâtre sont excellentes. Les portes et les fenêtres des maisons qu'elles repré- sentent sont soigneusement calculées pour des acteurs qui, au lieu de cinq pieds, ont douze pouces de haut.
Le personnage à la mode parmi le peuple romain, celui dont il aime surtout à suivre les aventures, c'est Cassandrino *. Cassandrino est un vieillard coquet de quelque cinquante-cinq à soixante ans, leste, ingambe, à cheveux blancs, bien poudré, bien soigné, à peu près comme un cardinal. Du reste, Cassandrino est rompu aux affaires, il ne se fâche point : à quoi bon dans un pays sans insolence mili- taire ? Il brille par l'usage du monde le plus parfait ; il connaît les hommes et les choses ; il sait surtout ménager les passions du jour. Sans toutes ces qua- lités, le peuple romain l'apjjellerait inllano (paysan) et ne daignerait pas rire de lui *. En un mot, Cassan- drino serait un homme à peu près parfait, un Gran- disson sexagénaire, s'il n'avait pas le malheur de tomber régulièrement amoureux de toutes les jolies femmes que le hasard lui fait rencontrer ; et, comme c'est un homme du Midi qui ne s'amuse pas à rêver l'amour, il veut les séduire. Vous conviendrez que ce personnage n'est pas mal inventé pour un pays gouverné par une cour oligarchique, composée de célibataires, où, comme partout, le pouvoir est aux mains de la vieillesse. Qui songerait à prendre ombrage de Cassandrino * ? Il y a cent ans que ce
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personnage est à la mode. Il va sans dire qu'il est séculier ; mais je parierais que, dans toute la salle, il n'y a pas un spectateur qui ne lui voie la calotte rouge d'un cardinal *. ou au moins les bas violets d'un monsignore. Les monsignori sont les jeunes gens de la cour du pape, les auditeurs de ce pays : c'est la place qui mène à toutes les autres. Le car- dinal Consalvi, par exemple, a été monsignore, et a porté des bas violets trente ans de sa vie. Rome est rempli de monsignori de l'âge de Cassandrino, qui n'ont pas fait fortune aussi jeunes que le cardinal Consalvi et qui recherchent des consolations en attendant le chapeau.
La pièce de ce soir s'appelle Cassandrino allievo di un pittore (Cassandrino élève en peinture). Un peintre célèbre a beaucoup d'élèves et une sœur fort jolie. Cassandrino, beau petit vieillard de soixante ans, avec la mise la plus soignée, arrive chez elle, et ne manque pas de se donner en entrant toutes les grâces modestes d'un jeune cardinal *.
L'arrivée de Cassandrino sur le théâtre des ma- rionnettes, et les trois ou quatre tours de salon qu'il fait en attendant sa belle, que la cameriera di casa est allée avertir, après avoir reçu un paoletto d'étrenne, suffisent pour mettre les spectateurs en belle humeur, tant les mouvements de cette poupée imitent avec fidélité le genre d'affectation d'un jeune monsignore. La jeune sœur du peintre arrive enfin, et Cassandrino, qui n'a pas encore osé, à cause
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de son âge, hasarder une déclaration trop claire, la prie de lui permettre de chanter une cavatine qu'il vient d'entendre dans un concert, et dont il est encore charmé. Tout le piquant du personnage consiste dans cette timidité prudente fondée sur son âge, et dans la foule de petits moyens adroits qu'il met en usage pour faire oublier ses cheveux blancs. Cette cavatine a été chantée à ravir : c'est un des plus jolis morceaux de Paisiello. Elle a été applaudie avec transports ; l'illusion était un peu écartée : car les spectateurs s'écriaient à tout mo- ment : hraça la ciahattina ! (Cette cavatine était chantée dans la coulisse par la fdle d'un savetier, qui a une voix superbe.)
Cet air fort passionné fait déclaration pour le tendre Cassandrino. La sœur du peintre lui réioond par des compliments infinis sur la fraîcheur de sa toilette et sur sa bonne mine ; compliments que le vieux garçon reçoit avec délices. Il lui raconte à cette occasion l'histoire de son habit. Le drap en est venu de France ; Cassandrino parle ensuite de son pan- talon qui arrive d'Angleterre, de sa superbe montre à répétition (il la tire et la fait sonner), qui lui a coûté cent guinées chez le meilleur horloger de Londres. Cassandrino, en un mot, étale tous les ridicules d'un vieux garçon ; il nomme par des so- briquets d'intimité tous les marchands à la mode de Rome, indique par ses gestes les fats célèbres étrangers, et il y en a toujours un ou deux que
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l'excès de leurs ridicules fait connaître du peuple de Rome. A chaque mot, il approche sa chaise de celle de la jeune fille. Tout à coup un si agréable tête à tête * est interrompu par le jeune peintre, frère de la demoiselle, qui paraît avec des favoris énormes et des cheveux bouclés fort longs. C'est le costume obligé des gens de génie.
Le jeune peintre prie brusquement Cassandrino de ne plus honorer sa sœur de ses visites, et il lui rend une miniature qu'il en avait reçue pour la restaurer.
Au lieu de se mettre en colère, Cassandrino accable de compliments et de choses flatteuses le jeune homme qui le chasse. Celui-ci, resté seul * avec sa sœur, lui dit : « Comment avez-vous l'im- prudence de recevoir en tête à tête * un homme qui ne peut pas vous épouser ? » Ce trait fort clair a été applaudi à tout rompre. Nous avons eu ensuite un monologue fort plaisant de Cassandrino dans la rue. Rien ne peut le consoler de l'impossibilité de voir sa belle. Il se plaint tour à tour de quelque petite incommodité de son âge, et des tourments que lui cause * l'excès de sa passion. Des éclats de rire interrompaient à chaque phrase le silence de la plus profonde attention. Les raisonnements qu'il se fait pour se déguiser ses soixante ans, sont d'autant plus comiques, que Cassandrino n'est point un sot : c'est au contraire un homme de beaucoup d'expérience et même d'esprit, qui ne fait des folies
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que parce qu'il est amoureux. Il se résout enfin à s'habiller en jeune homme, et à se présenter chez le peintre comme un jeune élève de dix-huit ans.
Au second acte, on le voit arriver chez le jeune peintre. Il s'est mis d'énormes favoris noirs ; mais, dans son empressement, il a oublié d'ôter ses boucles poudrées à blanc sur l'oreille. Il parvient à voir sa belle, et la scène d'amour avec la jeune fdle est excellente de ridicule : il l'adore, et c'est bien l'amour d'un vieux garçon. Il parle toujours de sa fortune, et finit par la proposition de la partager avec elle : « Nous vivrons heureux, lui dit-il, et personne ne connaîtra notre bonheur. » A ce trait, les rires et l'enthousiasme du public ont interrompu la pièce pendant deux minutes. Comme il est aux genoux de sa belle, il est surpris par une vieille tante de la jeune fille, qui l'a connu quarante ans auparavant à Ferrare, où il était employé ; elle lui rappelle qu'il lui parla d'amour, et le persécute tellement, que Cassandrino, de désespoir, se sauve dans l'atelier du peintre. Il reparaît bientôt, comme un autre Pourceaugnac, suivi par tous les jeunes gens qui se moquent de ce nouveau camarade à favoris noirs ■et à cheveux blancs. Arrive le jeune peintre qui renvoie ses élèves, et a un long dialogue fort sérieux avec Cassandrino, Celui-ci sent le voisinage du poignard. Cassandrino meurt de peur, non d'être battu, mais de faire un éclat ; autre trait dont la sagacité romaine jouit avec délices.
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Enfin, le jeune peintre, après s'être assez amusé de Cassandrino, qu'il persiste à prendre pour un voleur, le reconnaît enfin : « Vous êtes venu, lui dit-il, pour prendre une leçon de peinture. Je vais vous la donner : je commencerai par le coloris. Mes élèves vont vous dépouiller de vos habits, après quoi ils vous peindront le corps de la tête aux pieds d'une belle couleur rouge (allusion à un grand costume) : et, parvenu ainsi au comble de vos vœux, ils vous promèneront dans le Corso. » Effroi de Cassandrino : il consent à épouser la tante, à la- quelle il a jadis fait la cour à Ferrare. Cette tante lui saute au cou. Il s'approche de la rampe, et dit en confidence aux spectateurs : « Je renonce au rouge : mais je vais devenir l'oncle de l'objet que j'adore, et... » Il feint, à ce moment, que quelqu'un l'appelle, tourne la tête, et les spectateurs le cou- vrent d'applaudissements.
Après la fin de la pièce, un enfant s'est avancé sur le théâtre pour arranger les lampes ; deux ou trois étrangers se sont récriés. Il nous a fait l'effet d'un géant, tant l'illusion avait été complète, et si peu nous songions à la petite taille ou aux têtes de bois des personnages qui nous faisaient rire de- puis trois quarts d'heure.
Nous avons eu ensuite un ballet, le Puits enchanté, tiré des Mille et une Nuits ; plus étonnant, s'il se peut, que la comédie pour le naturel et la grâce des mouvements des danseurs. Je me suis enquis
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auprès de mes voisins du mécanUme de ces char- mantes figures de Lois. Les pieds sont garnis de plomb. Les fils qui les font mouvoir passent dans l'intérieur du corps et sortent sur le haut de la tête ; ils sont tous renfermés dans un tuyau noir qui con- tient aussi les fils particuliers qui font mouvoir la tête ; les fils qui donnent le mouvement aux bras sont seuls un peu \asibles. C'est pourquoi la meil- leure place est à cinq ou six pas du théâtre. Les yeux se meuvent aussi, mais au hasard, suivant que la tête penche plus à droite ou à gauche.
Ce que je ne puis vous peindre, c'est l'extrême adresse avec laquelle on imite la nature par des moyens qui, à les voir décrits dans ma lettre *, me semblent à moi-même si grossiers.
18 octobre. — Ce soir, au milieu de la conversa- tion chez madame Crescenzi, un fort bel homme de trente-six ans, avec des yeux plus sombres en- core que ceux qu'on rencontre d'ordinaire à Rome, a tout à coup pris la parole. Il a parlé tout seul pendant cinq minutes *, et assez bien ; après quoi il est retombé dans un morne silence. Personne n'a répliqué à ce qu'il avait dit, et la conversation a repris comme si elle avait été interrompue par un accident.
Voici l'histoire de la princesse Santa Valle, qui, du reste, est imprimée partout, et que le lecteur est engagé à passer, s'il la connaît. Une belle com-
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tesse, née en Allemagne, une de ces femmes cosmopo- lites fort protégées par la diplomatie du xix^ siècle, vivait à Naples avec le plus grand luxe, et recevait toute la société. On voyait sur les genoux de la jeune comtesse une jolie petite fdle de huit à dix ans ; la comtesse passait sa vie à l'embrasser dans des transports de tendresse, ou à lui donner des coups de pied et à la mordre. La petite fdle, au désespoir, obtint de sa protectrice, par le moyen d'un jeune prêtre, ami de la maison, d'être mise au couvent de Sorrento, la patrie du Tasse, et le plus beau lieu de la terre. Ses charmes se développèrent avec son esprit. A peine âgée de seize ans, on la citait comme la jeune fdle la plus distinguée de Naples. Un homme vain, le prince Santa Valle, avait alors les plus beaux chevaux, les voitures les plus nou- vellement importées de Londres : il pensa que la plus belle femme de Naples compléterait son luxe. La pauvre Emma, qui redoutait un peu les folies de la comtesse sa protectrice, qui lui disait l'avoir adoptée en la trouvant orpheline dans une auberge, la pauvre Emma se trouva trop heureuse d'épouser l'être d'Italie qui savait le mieux de combien de lignes la manchette de la chemise doit dépasser l'habit. Elle devint princesse. La négociation fut conduite avec beaucoup d'adresse par le comtesse cosmopolite. Quand le prince fut tout à fait engagé, elle lui avoua qu'Emma était sa fdle, et qu'elle avait pour père le jeune prêtre romain qu'on voyait
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jchez elle. Ainsi se trouva expliquée la ravissante beauté de cette enfant, fruit de l'union contractée entre une fort jolie femme du Nord et l'un des plus beaux hommes du Midi. Peu de mois après le mariage d'Emma, les événements politiques for- cèrent le prince de Santa Valle à quitter Xaples. La jeune princesse vint à Rome, où elle fut reçue magnifiquement par le fameux princî Antoine Borghèse, homme de mérite. Elle habitait depuis longtemps le palais Borghèse, lorsque le bruit de la mort de son mari se répandit à Rome. La jeune veuve se hâta de prendre le deuil : et il y eut au monde deux cœurs heureux de plus. Emma aimait avec passion un jeune noble romain, mais jusque-là ne l'avait vu qu'en présence d'une vieille duègne de la maison Borghèse. qu'elle avait prise à son service, aussitôt qu'elle se fut laissée aller à la faiblesse de recevoir son amant chez elle. A peine €ut-elle pris le deuil, que le futur mariage du jeune Romain ne fut plus un secret dans la société. Après une année, la plus heureuse de la vie de la pauvre Emma, elle allait enfin épouser son amant, et le voir hors de la présence de la duègne, quand arriva la nouvelle qu'elle n'était pas veuve. Bientôt le prince Santa Valle parut à Rome. Peu de jours après on trouva la jeune femme morte sous un berceau de fleurs dans le beau jardin Farnèse, qui domine le Forum. Le mari, fort bon homme, et point jaloux, ne fut nullement soupçonné. On supposa
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que la jeune princesse avait cédé à une idée inspirée par son origine allemande, « Son amant est devenu presque fou, ajouta la personne qui me parlait ; et vous avez pu en juger : c'est ce pauvre homme que vous venez de voir. Quand il est seul, on l'en- tend faire la conversation avec la princesse Santa Valle ; il croit qu'elle lui répond, et il lui parle des préparatifs de leur prochain mariage *. »
FIN DE ROME, NAPLES ET FLORENCE
TABLE
TOME PREMIER
|
Berlin.. |
7 |
||
|
Ulm . . . |
7 |
||
|
Munich |
8 |
||
|
JVIlLAN. . |
— Le théâtre de la Scala SolHva |
8 |
|
|
— |
12 |
||
|
La tyrannie |
14 |
||
|
Le Dante, Raphaël, Cimarosa. . . L'amour |
15 15 |
||
|
Le balcon |
17 |
||
|
L'échelle de corde Rassi Leinate |
18 20 92 |
||
|
Desio |
23 |
||
|
Madame Catalan! La beauté anglaise |
27 32 |
||
|
Le taroc La colère au jeu |
36 37 |
||
|
Le Français |
28 |
||
|
Le Casin de San Paolo Une belle maison |
39 40 |
||
|
Architecture |
41 |
||
|
Un fat milanais |
44 |
||
|
Rai à San Paolo Les mœurs |
45 52 |
||
|
Danger John Scott |
52 53 |
100 STENDHAL
Milan — Le Dôme de Milan 54
— Prina 60
— Les ciceroni 62.
— Les nains 64
— Les vice-rois 6S
— Rossini 66
— • Saint-Charles Borromée 68
— Les curés du Milanais 68
— Musée de Brcra €9'
— Mme de Staël 70
— Silvio Pellico 72
— M. Gioja 72.
— - Nelson 73
— Soirées à la Scala 74
— Société de Venise 75
— Mœurs de Brcscia 77
— Le comte Vitelleschi 77
— Musique des régiments allemands. 80
— Canova 81
— Appiani 83
— Histoire de Milan 85
— Le carnavalon 87
— ■ Les bals masqués 88
— Le duel 88
— Incrédulité du vulgaire 91
— La probité politique 91
— L'opinion en Italie 92.
— Absence de toilette 93
— Visites 9i
— Le vestibule de la Scala 9*
— L'éducation 95
— - Viganô 97
— De Brosses et Mistress Radcliffe. . 98
— Beccaria et Verri 9^
— De la plaisanterie 100
— Parini 101
— Pian d'Erba 102
ROME, NAPLES ET FLORENCE 101
Milan — Jansénisme do l'Autriche 102
— Le maréchal do Bcllegarde 103
— La croix de la Couronne de fer. .. . lO't
— Insolence dos Français 105
— Airs boufîes 10'>
— Gaîté 107
— Monuments de Milan 107
— Peinture 108
— Institut 109
— Vanité des artistes 110
— Madame Vieillard 110
— Le Corso 111
— Plan de conduite 114
— Beauté lombarde 115
— César Beccaria 119
— Portraits de cent Italiens illustres. 120 Théâtre patriotique 121
— Les sopranos 122
— Le rire en Italie 1 23
— Le tempérament bilieux 124
— Mœurs de Milan 1 25
— Jean de Mûller 1 27
— La Mandragore 128
— L'abbé itahen 129
— La Zecca 1^0
— Rues de Milan 130
— Les cours d'Italie 133
— Gouvernements d'Italie 134
— Le lazzarone et le devoir 135
— Le peuple à Naples 135
— La peine de mort 136
— Les femmes en Italie 137
— Modène 141
— Le départ d'un Italien 142
— Présentation à un Français.... 142
— Un sous-lieutenant du Midi.... 143
— Un pauvre amoureux 144
Rome, Naples et Florence, II 7.
102
STENDHAL
Milan.
Plaisance ,
Reggio. . .
Samoggia. Bologne..
Métaphysique des arts 148
La pierre de touche 149
Les âmes arides 150
Poésie milanaise 151
Le départ 152
Grossi 154
PeUico 154
Les employés 158
L'apparition du devoir 15^
La force de caractère 161
Les voleurs 162
Vérités démontrées 163
Pavie 164
Les étudiants de Pavie 165
Pétrarque 166
Le jeune Parisien 167
Les Visconti 169
Le paysan italien 171
Héroïsme de voleur 173
Fresques du Corrège 173
M. Bodoni 174
Le collège de Modène 175
Galeries de Bologne 177
Malheur d'artiste 177
La Garisenda 179
Les Carrache 180
L'affectation 181
Ecole de Bologne 183
Pie VI 184
Liberté des propos 185
Affaire Lepri 186
Gouvernement papal 1S7
Personnel des gouvernants 188
Pas d'opéra 190
Aventure napolitaine 192
Patriotisme véritable -03
Patriotisme d'antichambre -04
ROME, NAPLES ET FLORENCE 103
Bologne — Blâme imprime avec la censure. , . 205
— Manque de politesse 20G
— Susceptibilité 207
— Nouvelle langue 208
— Imitation de Louis XIV 203
— Pudeur anglaise 209
— Exagération italienne 210
— Les issimo 211
— La société à Bologne 212
— La première visite 213
— Les regards 21 4
— Etre aimable 21 5
— Le dolce far nienle 216
— Les façons 217
— La méfiance 217
— Danger sous Louis XVI 218
— Précautions 21 9
— Anecdotes 220
— Le valet de cœur 221
— Anecdote française 222
— Misanthropie 223
— L'homme d'esprit de la famille.. 224
— Les sots 225
— Le Rocolo 226
— Vers de Properce 227
— Etat précaire 227
— L'honneur sous le gouvernement
vénitien 228
— Le gouverneur vénitien 229
— Bergame 230
— La tasse de café 231
— Histoire d'Italie 233
— Vengeance de l'orgueil 234
— Bains de la Poretta 235
— Un emprunt 239
— Les brou-brou 240
— On achète au 12 pour 100 241
104
STENDHAL
Bologne — Ennuis d'un propriétaire 241
— Pas de fats 2^2
— Prix des moindres préférences. . . 242
— Rareté du fat 243
— Rareté de l'humeur revêche 244
— Rareté des devoirs 245
— Agrément du jeu sans affectation. 246
— La tribune française 248
— La Logique à Ravenne 218
— Amour italien 249
— Itinéraires 250
— L'anecdote italienne 251
— Rareté des suicides 252
— Faire fortune à Bologne 254
— Mécanisme social 256
— Rosenfeld et Frédéric II 258
— Les miracles 259
— Les Anglais en Italie 260
— Impossibilité de l'esprit 262
— Prudence italienne 262
— Curiosités morales 263
— Prudence 264
— Esprit italien 265
— Mépris pour les menaces 266
— Parisina 267
— Société de Bologne 268
— Salons de Bologne 269
— Les émotions 271
— Manque de sécurité 272
— Expérience sur une armée 273
— Absence de logique 273
— Le comte Albareze 274
— Inquiétudes 276
— Etat précaire 277
— Le vulgaire de la littérature 278
^ Charlatanisme 278
— M. Maio, bibliothécaire du Vatican 279
ROME,
NAPLES ET FLORENCE 105
Bologne — Intrigues à l'Institut 280
- — Prétentions des Florentins 281
— Traductions impossibles 283
— Supériorité de Florence en 1400. . 283
— Soirée littéraire 28G
— L'Arioste et Catulle 287
— Supériorité morale des gens de
lettres italiens 288
— Le comte Perticari 288
— M. Pietro Giordani 290
— Moralité des artistes 291
— Mort des Visconti 292
— Les bourgeois de France 293
— Tombeau de Machiavel 293
— Le piquant inintelligible 294
— Les quatre amours 295
— La comtesse Valamara 296
— Paris vu par un étranger 298
- — - Le marquis Pepoli 104
— Les Bentivoglio 304
— Essais de constitution 305
— Santi Bentivoglio.; 307
— • Séductions monarchiques 308
— Agitation des xiii^, xiv^ et xv®
siècles 309
— Bulles d'Innocent VI 311
— L'Auguto 312
— L'ambassadeur de Bologne à
Rome 313
— Economies de la noblesse 314
— Les jeunes nobles 315
— Désappointement 316
— La Montagnola 317
— M. le cardinal Spina 318
Pietra-Mala. — Route de Florence 319
— Aspect des Apennins 319
— Bonheurs de l'ignorance 320
106
STENDHAL
— Voleurs de l'Apeimin 321
Florence. . . — Sania Croce 324
— Arcades semi-gothiques 327
— Présence du danger 328
— Palazzo Vecchio 329
— Dureté du Florentin 331
— Rossini 332
— Caractère toscan 333
— Caractère florentin 334
— Paysans de la Toscane 338
— Sagesse des Toscans 338
— Gens inexaltables 339
— Les Cascine 340
— Fra Bartolomeo 341
— Epigrammes 342
— M. Benvenuti 342
— Un philosophe juif 343
— Un théâtre de marionnettes 344
— Cosimo, domestique 347
— Bourgeoisie de Toscane 348
— Ferdinand III 348
— Election des mciires 349
— Sonnet de Monti 350
— Volterre 352
— Murs cyclopéens 352
— Castel Fiorentino 354
— Paysans de Castel Fiorentino.... 354
— Italien de Como 357
— Monomanie de l'auteur 357
— Départ de Florence 358
— Procès de Napoléon 359
ToRiNiERi ... — Un curé toscan 360
— Administration française en Italie. 361
— Impiété des paratonnerres 362
— Villes de l'antique Etrurie 363
— Beautés célèbres 364
— Jamais de Louis XIV 365
ROME, NAPLES ET FLORENCE 107
— Le marquis Filorusso 365
— Vengeances italiennes 3G6
Rome — Archevêque ministre de la guerre. 368
— Murât 369
— Les inscriptions 360
— Les Romains 370
— Saint François d'Assise 372
Terracine 372
Capoue 375
Naples — Théâtre des Florenllns 376
— Ouverture de San Carlo 379
— Le prince Corvi 387
— Histoire de Ghita 388
— Caractères singuliers 388
— Ballet de CendriUon 389
— Perfection de la danse 390
— Deux écoles de danse 391
— Les jésuites excellents pour les arts. 392
— Susceptibilité 392
— Le Chêne de Bénévent 393
— Yiganô restera obscur 3.4
— Chute des arts au xix^ siècle. . . . 396
— L'ermite du Vésuve 397
— Joconde de Vestris III 397
— M. Blanchi de Lugano 400
— S. François-de-Paule 400
— Rossini 401
— Paër et M. de Chateaubriand.... 403
— Ischia 409
— Les Anglais 411
— San Carlo 412
TOME SECOND
Salerne — La Calabre 2
— Pompeï 3
— Alfieri 4
108
STENDHAL
Otrante.
Catanzaro. . . —
Naples
Rome ,
Agadaneca, M. de Galcnberg. . . . 5
De' Marini 7
jMiie Marchioni 8
Pertica 9
La Jeunesse de Henri V 10
Goldoni 11
Portici 12
L'abbé Taddei 14
Les arts et la liberté 15
Révolution de 1799 18
Restauration de 1799 20
Atroce calomnie 31
Le brigand 32
Désintéressement de 1810 33
Les Calabrais 34
Un suicide 35
Les Indépendants 41
Inquiétudes 43
Les femmes sous François I^'. . . . 45
Supériorité du beau sexe 46
Beauté des femmes du peuple. . . 47
Bons mots italiens 48
Anecdote 48
Aristide 50
Une corne de dix pieds 50
La jeilatura 51
Soirée à Portici 53
Paris vu de Portici 53
Paris 55
Marionnettes satiriques 61
Aurons-nous un premier ministre? 62
* Messe à la Sixtine 65
* Les chapons sacrés 68
* Saint-Pierre 68
* Le Dictionnaire de Chalmers.. 70
* La canaille romaine 71
Baïonnettes à l'église 71
(
ROME, NAPLES ET FLORENCE lO'J
Rome — * Le théâtre d'Argentine 72
— * La colonne Trajane 74
— Le théâtre Valle et les sévérités
de la police 7'i
— * Les consolations de la musique. . 76
— * Les bustes exilés 77
— * Un ministre pas hypocrite 78
— * Le protestantisme et les arts.. 80
— Fragments refusés par l'impri-
merie ^0
— Le mariage au Nord et au Midi. . 81
— Les Romaines et l'amour 83
— Les Marionnettes 87
— Cassandrino 89
— La princesse Santa- Yalle *... . 95-
APPENDICE
NOTE DE L'EDITEUR
L'édition de 1854 donne, à la suite de Rome, Naples et Florence, sous le titre d' « Appendice, fragments de la pre- mière édition de 1817 » (pages 325 à 432), la plupart des pas- sages non réimprimés par Stendhal dans l'édition de 182G, avec la note suivante que nous reproduisons intégralement :
« La première édition de Rome, Xaples el Florence a été « publiée par Stendhal en 1817. A cette époque il n'avait « fait qu'un seul voyage en Italie, et avait écrit son livre « d'après les premières impressions reçues d'un séjour assez « peu prolongé dans les principales villes de la Péninsule. « Quand depuis, en 1826, l'auteur entreprit de publier une « seconde édition de son ouvrage, il avait résidé longtemps « au delà des Alpes, et eut l'occasion de revenir sur sa « première opinion : aussi cette seconde édition fut-elle pour « ainsi dire une nouveau livre, dans lequel idées, juge- « monts, observations, dates même, tout fut changé et « remanié. On comprendra que nous ayons choisi pour modèle « de notre texte cette seconde édition, beaucoup plus déve- « loppéc que la première et qui contient les idées définitives « de Stendhal sur l'Italie. Toutefois, comme nous avons « remarqué dans l'édition de 1817 des passages importants « qui ne se trouvent en aucune façon reproduits dans celle « de 1826, nous avons cru ne pouvoir nous dispenser de faire « figurer dans ce recueil des Œuvres complètes de Stendhal « ces passages importants qui donneront au lecteur une idée « des premières sensations éprouvées par l'auteur dans sa « jeunesse. Ce sont ces fragments qui forment l'appendice « du volume de Rome, Aaples et Florence.
« On ne sera pas surpris, après ce que nous venons de dire, « de trouver dans cet appendice des opinions peu conformes
Rome, Naples et Florence, II 8
114 STENDHAL
« à celles exprimées dans le volume et une singulière discor-
« dance dans les dates. L'auteur avait sans doute voulu
« éviter qu'on pût fondre ensemble les deux éditions : c'est
« pour cela que, respectant sa pensée, nous avons, tout en
« reproduisant tous ses textes, fait de ces deux versions
« deux parties bien distinctes du même livre. »
Les scrupules manifestés par Colomb sur la « documenta- tion » de la première édition de Rome, Naples et Florence, sont assez plaisants. Sans compter les voyages antérieurs de 1800 à 1813 (voir le Journal), Stendhal venait de vivre en Italie, d'une façon à peu près continue ', du mois d'août 1814 au mois d'avril 1817, soit pendant deux ans et demi '- c'est ce que Colomb appelle « un séjour assez peu prolongé ». On peut trouver tout de même que c'est un séjour suffisant pour écrire une brochure sur l'Italie : de nos jours, on écrit des livres sur les pays étrangers, après des séjours beaucoup moins prolongés, et parfois sans y être presque allé. Il faut surtout se rappeler que Stendhal vivait en Italie, non pas avec des bandes de touristes, parcourant au galop, en caravanes plus ou moins économiques, les cités et les cam- pagnes, mais isolé de tout compatriote et se mêlant avec délices aux hommes et aux choses d'Italie ; le plaisir naïf et, en quelque sorte, animal qu'il éprouva à rencontrer une société et des mœurs si différentes de celles qu'il connaissait a été, de nos jours, retrouvé par quelques Européens dans les pays exotiques.
Lorsqu'il rédigeait sa note de 1854, Colomb oubliait sans doute que lui-même, après un voyage de trois mois et douze jours seulement en Italie et en Suisse, s'était cru suffisam- ment « documenté » pour écrire et publier un in-octavo com- pact de 484 pages 2, dédié d'ailleurs au célèbre ^I. Jay de Grenoble, un des compatriotes de Stendhal. Il est vrai que c'est le journal sans prétention d'un rond-de-cuir souffre- teux qui cherche uniquement dans un voyage en Italie le soulagement à « des maux de tête accompagnés de tous les petits malaises qui forment leur cortège habituel ».
Combien voyait plus juste Duvergier de Hauranne qui, dès 1829, écrivait les hgnes sviivantes : « ... Si quelques
1. Sauf une courte absence en 1816.
2. Dont, à la vérité, plus de cent sont de Stendhal.
ROME, NAPLES ET FLORENCE 115
t théories de M. de Stendhal ont passé de mode, si plusieurs « de ses idées ont vieilli, il lui reste encore une mine abon- « dante et riche, une mine qui lui convient, et qui de long- « temps ne sera épuisée. Cette mine, c'est l'Italie, que per- « sonne ne connaît et n'aime plus que lui. Et quand noua « disons l'Italie, nous ne parlons pas seulement du pays et a des monuments, mais des hommes, c'est-à-dire de ce que t la plupart des voyageurs passent assez sottement sous c silence. Un beau paysage est sans doute une admirable « chose, mais le faites-vous voir en le décrivant ? Comment « aussi reproduire par la parole l'Apollon du Beh'éd^re, et t la Vierge à la chaîne, Saint-Pierre de Rome et le Colisée ? « Tout au plus pourrez-vous éveiller vaguement quelques- « unes des émotions que vous avez ressenties, ou, par une « dissection philosophique, donner l'idée de chaque partie, « mais sans exprimer l'ensemble. Peignez au contraire un « homme ; et tout homme vous comprendra, tout homme t du moins qui voudra sortir de son cercle habituel et se « replier su» lui-même. Or, pour M. de Stendhal, l'homme « en Italie est inséparable du climat et des arts. Ses senti- « ments simples et vrais, ses passions énergiques et naïves, « ses mouvements spontanés et francs, sa vie même, molle « et mal réglée, mais douce, mais libre d'entraves, mais « sans cesse parée par l'imagination, animée par l'enthou- « siasme, échauffée par la passion, tout séduit M. de Sten- « dhal, tout l'entraîne, tout lui fait, pour ainsi dire, prendre « au delà des Alpes des lettres de naturalisation. Et ce «t n'est point, comme tant d'autres, de fantaisie qu'il peint. « Dix ans de sa vie se sont passés chez les Italiens. Là, il « y a pu observer leurs mœurs, et, ce qui vaut mieux, s'y e associer. Assurément nous n'approuvons pas toujours ce « qu'il approuve, nous n'excusons pas ce qu'il excuse ; mais, « du moins, pouvons-nous avee lui nous former un jugement « impartial. Pour bien apprécier les gens, il faut commencer « par les comprendre, et c'est à quoi trop souvent on songe a peu. Que seraient les plus beaux siècles du moyen-âge, 0 que serait l'antiquité elle-même, si on la jugeait comme « la plupart des voyageurs jugent aujourd'hui l'ItaUe ^ ?... a
1. Le Globe, du 24 octobre 1829, n° 85, article sur les Promenades dan» Rome, signé 0 (Duvergier de Hauranne). L'article sur Rom», Naples et Florence, annoncé par le Globe du 7 avril 1827 (voir l'Avant-
116
STENDHAL
Quoi qu'il en soit, l'idée de Colomb de respecter la phy- sionomie propre des deux éditions de 1817 et de 1826 nous paraît excellente ; c'est pourquoi nous l'avons reprise. Nous réimprimons donc l'appendice de 1854 dans la présente édition. Nous avons dû corriger les nombreuses et grossières fautes qui fourmillent dans cet appendice, et dont on se fera une idée en consultant nos notes critiques. Nous avons d'autre part complété l'appendice en y rétablissant les frag- ments, assez nombreux, que Colomb a laissés de côté, sans qu'on en voie la raison. Nous mettons entre crochets [ ] les passages qui ne figurent pas dans l'édition de 1854.
Nous avons dressé la table de concordance ci-dessous des deux itinéraires supposés de l'édition de 1817 et de celle de 1826 :
Édition de 1817.
Berlin : 4 octobre 1816. Munich : 25-26 octobre. Milan : 4-30 novembre. Parme : 1^' décembre. Bologne : 2 décembre. Florence : 5-8 décembre. Viterbe : 9 décembre. Rome : 10 décembrc-8 jan- vier 1817.
Édition de 1826.
Berlin : 2 septembre 1816.
Munich : 15 septembre.
Milan : 24 septembre-13 dé- cembre.
Parme : 19 décembre.
Bologne : 20 décembrc-19 janvier 1817.
Florence : 20 janvier-l^' fé- vrier.
Propos) ne parut pas; ce n'est qu'en 1829 que Duvergier de Hau- ranne profita des Promenades dans Rome pour formuler, dans la première partie de son article, un jug^ement d'ensemble sur l'œuvre de Stendhal. Rien ne manque à cet article, pas même le fameux Milanese. 11 se poursuit, pendant quatre grandes colonnes du Globe, sur le même ton de critique élevée. On se persuade, en le lisant, que, contrairement à ce que l'on a dit et écrit maintes fois, Stendhal, de son vivant, a été apprécié à sa juste valeur, même en France, par des critiques qui ne parlaient pas encore de « chefs-d'œuvre », qui voyaient et blâmaient les défauts de ses livres, mais qui en louaient, par contre, les qualités singulières et rares. Dès VHisioire de la Peinture en Italie, et Rome, I\'aples et Florence en 1817, Stendhal fut regardé par les connaisseurs comme un des esprits les plus curieux de son temps. Que les connais- seurs aient été, sous la Restauration, comme ils le sont encore main- tenant, en petit nombre, c'est ce qui est évident.
ROME, NAPLES ET FLORENCE
117
Tcrracino : 9 janvier.
Capouc : 10 janvior.
jXaples : 11 janvicr-B mars.
Capoiie : D mars.
Velletri : 12 mars.
Rome (2e séjour) : 13-26 mars.
Pcrovisc : 29 mars.
Florence (2^ séjour): 30 mars- 11 avril.
Bologne : 12 avril- l't mai.
Lorette : 30 mai.
Padoue : 7-20 juin.
Venise : 21-26 juin.
Milan (2^ séjour) : 10-17 juil- let.
Lac de Comc : 18 juillet.
Iles Borromées : 28 juillet.
Genève : 2-10 août.
Lausanne : 10 août.
Francfort : 28 août 1817.
Bolsena : 5 février.
Rome (traversée seulement) i 6 février.
Terracine : 6 février.
Capoue : 8 février.
Naples : 9 février.
Salerne : l^"" avril.
Pœstum : 30 avril.
Otrante : 15 mai.
Crotone : 20 mai.
Catanzaro : 23 mai.
Brancaleone : 25 mai.
]\Iélilo : 28 mai.
Reggio de Calabre : 29 mai.
Retour à Naples : en juin.
Départ de Naples : 24 juil- let.
Mola di Gaeta : 25 juillet.
Rome : l^r août-18 octobre 1817.
(Le voyage s'arrête brusque- ment).
Cette table, jointe aux notes où nous avons indiqué le plus clairement possible les emprunts faits à l'édition de 1817 pour celle de 1826, permettra aux lecteurs de reconstituer exactement l'édition de 1817.
Nous imprimons, dans tout cet appendice, Buonaparte, avec un u, conformément à l'édition de 1817 ; c'est à propos de cette orthographe que Stendhal, sur un exemplaire qui faisait partie de la collection Stryienski, a écrit au crayon la note suivante : « L'imprimeur imprime Buonaparte au « lieu de Bonaparte. Alors, en 1817, ce u caractérisait l'homme « qui pense bien. Je voyais souvent des prêtres autour du « comptoir de M™^ Egron » [Vie Littéraire de Stendhal, de M. Paupe, page 84).
D. M.
Rome, Naples et Florence, II
[PRÉFACE
DE L'ÉDITION DE 1817
Cette esquisse est un ouvrage naturel. Chaque soir j'écrivais ce qui m'avait le plus frappé. J'étais souvent si fatigué que j'avais à peine le courage de prendre mon papier. Je n'ai presque rien changé à ces phrases incorrectes, mais inspirées par les choses qu'elles décrivent : sans doute beaucoup d'expressions manquent de mesure.
La musique est le seul art qui vive encore en Italie. Excepté un homme unique, il y a là des peintres et des sculpteurs, comme on en trouve à Paris et à Londres *. La musique, au contraire, a encore un peu de ce feu créateur qui anima successi- vement, en ce pays, la poésie, la peinture, et enfin les Pergolèse et les Cimarosa. Ce feu divin fut allumé jadis par la liberté et les mœurs grandioses des républiques du moyen âge.
On verra la progression naturelle des sentiments de l'auteur. D'abord il veut s'occuper de musique : la musique est la peinture des passions. Il voit les
120
STENDHAL
mœurs des Italiens ; de là il passe aux gouverne- ments qui font naître les mœurs ; de là à l'influence d'un homme sur l'Italie. Telle est la malheureuse étoile de notre siècle, l'auteur ne voulait que s'amuser, et son tableau finit par se noircir * des tristes teintes de la politique.
Parme, 1^^ décembre 1816. — Je m'arrache à Milan. Je ne m'arrête qu'une heure à Parme, pour les fresques sublimes du Corrège. La Madone bénie par Jésus, à la Bibliothèque, me touche jus- qu'aux larmes.
Bologne, 2 décembre. — J'ai passé trente-six heures ici, vu dix galeries superbes, et entendu deux concerts. Peu de science et beaucoup de sentiment. Une jeune fdle de dix-huit ans chante mieux ici que les plus grands professeurs en France ; le moindre pianiste français en sait plus que les Ita- liens les plus renommés. Il n'y a pas de spectacle. Je suis présenté aux savants ; quels sots ! En Italie, ou des génies bruts qui étonnent par leur profon- deur ou leur inculture, ou des pédants sans la plus petite idée
Florence, 7 décembre. — La comtesse P*** me <lit, en me montrant le jeune duc Mel*** : « Il ne
ROME, NAPLES ET FLORENCE 121
vit que pour aimer le beau idéal dans tous les genres ; mais, séduit par les formes, il suppose la perfection morale inséparable de la beauté ! » J'ai soutenu la conversation, pendant trois heures, avec ce jeune duc qui a deux cent mille livres de rente et vingt-deux ans, et il ne m'a pas fait com- prendre qu'il était duc. On dira en France que j'exagère
ViTERBE, 9 décembre. — S'il est une route abomi- nable au monde, c'est celle de Florence à Rome, par Sienne. Les voyageurs se moquent bien de nous, lorsqu'ils nous parlent de la belle Italie. La route de Florence à Rome m'a fortement rappelé la Champagne ; seulement, la plaine aride se change en collines désolées
Rome, 12 décembre. — J'ai intrigué toute la journée pour avoir une loge au théâtre àWrgentina : pas moyen ; les Anglais qui sont en force ici les ont toutes accaparées.
13 décembre. — J'obtiens, par grâce, un quart de loge. Comment vous donner une idée juste de mon bonheur ? Il y a longtemps que Paris n'a plus de taudis comparables à ces fameux théâtres àWr- gentina et de Voile, consacrés par les Pergolèse et les Cimarosa. Qu'on se figure de misérables théâtres de sapin. A Valle, le bois n'est pas même recouvert
122
STENDHAL
par un papier peint. Nos sous-préfectures de pro- vince ont mieux que cela. La toile, le plafond, tout ce qui est peinture, est d'un degré de mauvais et de mal dessiné dont je n'ai pas vu d'exemple, même en Allemagne.
15 décembre. — Grâces au Ciel, je ne me suis jamais mieux porté ; je n'ai jamais eu moins de sujets de chagrin. Il faut que je vous jure tout cela ; autre- ment, à voir mes jugements noirs sur Rome, vous me croiriez malade comme Sharp et Smollett *...
3 janvier 1817. — Avec quelle avidité j'ai fixé les yeux sur les traits du Molière de l'Italie ! C'était un gros garçon ; les muscles du visage, tous sail- lants et marqués, cachent le grand homme à qui n'a pas une longue habitude de la science de Lava- ter. C'est une figure ouverte et gaie. Le sentiment est dans ce qui entoure l'œil *
5 jam'ier. — Je cours les petits théâtres de Rome : c'est là souvent où se réfugie la bonne musique. Les amateurs d'Italie sont engagés dans un fâcheux détroit ; ils ne peuvent souffrir toute musique qui a plus de deux ans de date : tous les auteurs morts sont pour eux comme s'ils n'existaient pas ; d'un autre côté, ils sifflent la musique insignifiante et faible, et les théâtres d'Italie comptent autant de
ROME, NAPLES ET FLORENCE 123
chutes que de nouveautés. Les entrepreneurs sont punis de la disette des génies ; le marquis C*** me montre des lettres où je vois qu'excepté à Venise, l'opéra du carnaval a fait fiasco partout *. A Turin, l'on a sifflé ; à Milan, l'on bâille encore de V Achille de Paër ; en général, Paër et Mayer commencent à ennuyer ; Rossini et Mozart sont les gens à la mode.
Je trouve à Capranica madame la marquise B***. Je passe une heure dans sa loge, sans le moindre instant de langueur. Dans la haute société, les femmes sont charmantes et bien supérieures aux hommes. Je n'ai rien trouvé dans aucun pays de plus poli et de plus aimable que ma dame de ce soir ; elle m'invite à un concert (accademia) pour demain.
Quels yeux j'ai vus à ce concert ! Dans ce genre, le reste de l'Europe est un tableau effacé. Je veux pouvoir oublier, en regardant de beaux yeux, et leur forme et leur couleur, pour ne sentir que l'âme dont ils sont les interprètes. Les gens timides qui ont connu l'amour savent que l'on peut suivre une conversation tout entière sans d'autre secours que celui des yeux. Il y a même des nuances de senti- ment et non de pensée, qu'eux seuls peuvent rendre * : peut-être cela n'est-il vrai qu'en Italie.
On chante ce soir des morceaux qu'on applaudit à outrance ; je demande le nom du compositeur : personne ne le sait. La vanité française attacherait plus d'importance au nom de l'auteur : j'aurais eu
124 STENDHAL
vingt jugements sur son compte. Le bel air de Crescentini :
Ombra adorata, aspettami.
remplit de larmes tous ces beaux yeux. Aussi est-il chanté d'une manière un peu différente de celle de madame Catalani. On me parle beaucoup de ce miracle de la nature, et de M. Sgricci, autre miracle qui improvise des tragédies : c'est un centon des auteurs grecs qui ravit les pédants et m'a scié à fond. M. Sgricci évite adroitement les sujets modernes où l'on ne peut pas mettre des chœurs grecs : très inférieur à Gianini *.
J'apprends les grands succès de madame Eiser, cette excellente chanteuse, au congrès de Vienne. Je trouve au concert trois ou quatre dames pour lesquelles j'avais des lettres de recommandation ; encouragé par l'amabilité de la maîtresse du logis, je me présente. Là, comme ailleurs, 1° la politique envahit toute la conversation, 2° rien de plus opposé que la conversation et les journaux. — Gherardo de Rossi * a bien peint les mœurs de Rome, mais il avait peur. Les comiques italiens ne devraient pu- blier qu'après leur mort ^.
Il y a quatre petits théâtres à Rome, outre les deux principaux, Valle et Argentina. Les jeux de paume les plus enfumés, qui, dans quelques petites
1. Voir la Prima sera delV Opéra, comédie.
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villes de France, gardent encore le nom de salles de spectacle, n'ont rien à envier à Rome. Sous les Français, les Romains ont entrevu la civilisation : ces barbares leur ont donné une promenade pu- blique et une salle assez jolie (Teatro d'Apollo).
J'ai trouvé dans un de ces taudis (Teatro del Mondo) une chose bien étrange, une comédie qui peint juste l'état actuel des mœurs de l'Italie. Le souverain des marais d'Orbitello, en Toscane, visite, déguisé, la seconde ville de ses Etats, qui a trois mille habitants. Le peuple est occupé à célé- brer les vertus de son premier magistrat. Ce sous- préfet, d'accord avec l'homme le plus riche de l'en- droit, condamne et envoie aux galères tout ce qui ne l'aide pas dans ses friponneries. Le rôle d'un cabaretier, bonhomme, qui, quand il a bu, ose dire la vérité au prince déguisé, et qui, au retour de son bon sens, meurt de peur de son imprudence, est excellent, parfaitement dans la nature : c'est une idée profonde, digne de Molière. Au moment où l'on arriverait à Vodieux, un dialogue plaisant dis- trait. Le prince, qui est un très jeune homme, s'amuse du cabaretier et ne s'indigne point trop. Trait frappant en Italie ! Le prince est un bon- homme, sous le règne duquel on commet, sans qu'il s'en doute, les horreurs les plus infâmes ; telle est la comédie intitulée : Un Giorno del Principe nelle Maremme di Siena.
Le prix d'entrée, à ce théâtre, était de huit ba-
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joques (neuf sous) ; il fallait voir l'attention étonnée du peuple. C'est en vain que j'y suis retourné ; je me suis toujours trouvé dans les plus sentimen- tales traductions du français et de l'allemand.
6 janvier. — J'ai rencontré un vrai talent à Rome : c'est le directeur des marionnettes de bois, les seuls acteurs que, pour l'intérêt des mœurs, le parti ultra laisse paraître ici pendant dix mois de l'année. C'est en vain que le premier ministre et le gouverneur demandent au souverain le changement de cette résolution toute chrétienne ^.
7 janvier. — Nouvelle pièce à VArgentina : Quinto Fahio. C'est ici que la vanité romaine a éclaté dans tout son ridicule. Ces sauvages avilis s'appliquent sans façon tout ce qu'on dit des anciens Romains, comme nous pourrions applaudir à ce qu'on dit des armées de Turenne ou du maréchal de Saxe.
Naturellement, je ne suis pas haineux ; depuis mon premier brevet d'ofhcier, à dix-sept ans, je me suis fait à la vue des despotes imbéciles et des peuples rendus scélérats par la bêtise de leurs chefs ; malgré tout cela et toutes mes résolutions, je pars de Rome en colère : je mérite moins de confiance.
Le poème et la musique de Quinto Fahio, et une
1. Ils viennent de l'emporter (avril 1817).
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Allemande qui chante habillée en homme, ont un succès d'enthousiasme : cela serait sifflé à Como ou à Crema ^.
L'ambassadeur de... me faisait remarquer hier avec quelle fureur ce peuple applaudit au mot de patrie. Ce sentiment jacobin vient sans doute d'Al- fieri et des Français. Nous sommes adorés d'un bout de l'Italie à l'autre : les peuples n'aiment que par haine.
Que dirai-je de deux matinées passées tout en- tières dans l'atelier du marquis Canova, jusqu'à avoir un mal à la tête fou ? Pour le sentiment du beau, dans les arts et dans la nature, en France, l'on tire le meilleur parti possible d'un petit filet d'eau : ici, c'est un fleuve immense ; il est vrai que les arbres plantés sur ses bords ne sont pas alignés. Les Adieux d'Adonis et de Vénus : voilà enfin de la sculpture expressive sans cesser d'être sublime de beauté *.
Le soir, l'on me mène à une académie de beaux- arts : l'ennui m'assomme ; quand ces nigauds ver- ront-ils que les beaux-arts sont le produit charmant d'une fermentation générale et profonde dans un peuple * ? Imiter, par des moyens artificiels, les signes extérieurs qui couvrent cette fermentation, et en attendre les mêmes effets, c'est faire des aca- démies...
1. Villes de 6.000 âmes, en Lombardie.
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Naples, 13 janvier. — Dès qu'on parle de Ferdi- nand : « Il a rebâti Saint-Charles », vous dit-on : tant il est aisé de se faire aimer du peuple ! Il y a une fibre adorative dans le cœur humain. Moi-même, quand je songe à la mesquinerie et à la pau<^reté prude des républiques que j'ai vues, je me trouve tout royaliste
20 jam'ier. — Le plafond peint sur toile, absolu- ment dans le goût de l'école française, est l'un des plus grands tableaux qui existent. Il en est de même de la toile *. Rien de plus froid que ces pein- tures. C'est notre coloris plâtreux, notre sécheresse de contours, nos figures dures, copiées de l'antique, notre disposition en bas-relief, l'absence de tout clair-obscur, nos couleurs crues ; en un mot, un art charmant privé de tous ses charmes.
En revanche, la sécheresse fait que l'œil comprend facilement ces grandes machines. Je songe, malgré moi, au plafond du Palais Barberini, à Rome : quel parti n'eût pas su tirer un Pierre de Cortone de tableaux si grands, si bien éclairés, et si souvent regardés ! Ah ! il n'y a plus de peinture ! Peut-être M. Gros, de Paris, eût-il su profiter d'une si belle occasion ! Immense avantage pour les arts d'illusion, de ne pas avoir la lumière naturelle du soleil !
Au cintre, entre les colonnes de l'avant-scène, bas-relief d'argent de grandeur colossale. Au centre, le Temps montre du doigt l'heure sur un cadran
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mobile. Chose singulière avec l'acharnement du Gouvernement pour tout ce qui est français ! Cette horloge est la seule de la ville qui donne les heures à la française. Que dira le patriotisme italien ?...
23 janvier. — Au lieu de jouir, mes Anglais di- saient : « Qu'est-ce que ce grand monument ? Du malheur fixé ?» — Non, c'est du travail fixé ; et de plus le peuple n'est guère malheureux que parce qu'il ne trouve pas de travail...]
8 mars. ■ — ■ .Je pars *. Je n'oublierai pas plus la rue de Tolède que la vue que l'on a de tous les quartiers de Naples : c'est, sans comparaison, à mes yeux, la plus belle ville de l'univers. Il faut ne pas avoir le moindre sentiment des beautés de la nature pour oser lui comparer Gênes. Naples, malgré ses trois cent quarante mille âmes, est comme une maison de campagne placée au milieu d'un beau paysage. A Paris l'on ne se doute pas qu'il y ait au monde des bois ou des montagnes ; à Naples, à •chaque détour de rue, vous êtes surpris par un aspect singulier du mont Saint-Elme. de Pausilippe ou du Vésuve. Aux extrémités de toutes les rues de l'an- cienne ville, on aperçoit, au midi, le mont Vésuve, et, au nord, le mont Saint-Elme.
Cette baie, si belle, qui semble faite exprès pour le plaisir des yeux, les collines derrière Naples,
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toutes garnies d'arbres, cette promenade au village de Pausilippe par le chemin en corniche de Joa- chim, tout cela ne peut pas plus s'exprimer que s'ou- blier. [Joachim, malgré sa bêtise, est très regretté (conversation avec mon cocher) ; mais on rend jus- tice à l'esprit du ministre qui a fait le dénouement de cette comédie.]
A Naples, la grossièreté de ce peuple demi-nu, qui vous poursuit jusque dans les cafés, me cho- quait un peu ; on sent à mille détails qu'on vit au milieu de barbares. Ces barbares * sont friponneaux, parce qu'ils sont pauvres, mais ne sont pas mé- chants ; les vrais méchants-bilieux de l'Italie sont les Piémontais ; c'est une des empreintes les plus profondes que j'aie jamais rencontrées. Le Piémon- tais n'est pas plus Italien que Français ; c'est un peuple à part. J'ai reconnu un trait observé sous la tente noire de l'Arabe bédouin. Une fois que le Piémontais vous a dit : Sem amiz *, vous pouvez tout attendre de lui. Le Piémont et la Corse peuvent encore donner des grands hommes ; Alfieri est le type. Son valet lui tire un cheveu en le frisant, il lui donne un coup de couteau ; le soir même il s'endort à côté de ce valet de chambre.
Capoue, 9 mars. — J'ai vendu ma voiture pour être sûr de ne plus succomber à la tentation de voyager tête à tête avec mon valet de chambre. Je suis en voiturin, soumis, avec trois Anglais, mes
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■compagnons, à toutes les friponneries du génie napolitain.
Velletri, 12 mars. — Conversation avec un prétendu homme d'esprit. C'est ce ridicule de la noblesse que nous rencontrons quelquefois en France ; on demande aux gens ce qu'ils sont, ils répondent par ce qu'ils furent ; ils m'assomment de ce que Velletri fut sous les Romains.
Rome, 13 mars au soir. — En arrivant, j'ai eu la certitude qu'un homme tout puissant dans un des principaux Etats de l'Europe s'est abstenu d'un crime qui l'aurait comblé d'aise, par cette considé- ration : tout est plein de sots qui écrivent leurs mémoires.
J'ai eu l'idée d'imprimer ce journal. J'ai vu les petits ministres despotiques de Modène chercher à se justifier aux yeux des Anglais qui passent. Qui eût dit à Napoléon et à ses courtisans de se voir * imprimés tout vifs dans l'excellent recueil Buonaparte, sa Cour et sa Famille ? Il est plus que probable que tous les ministres de 1817 seront imprimés en 1827 *.
14 mars. — Un littérateur des plus savants de Rome ignorait qu'Alfieri eût écrit sa vie. C'est précisément le seul livre moderne italien que j'aie jamais vu traduit chez les libraires de Londres ou
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de Paris. Un homme considérable engageait Ca- muccini, le peintre, à faire un tableau. « On m'ac- corde à Paris, sur mon budget, deux cent mille francs pour les artistes romains. Le tableau que je vous demande sera payé trente mille francs. — Et que dira l'Europe lorsqu'elle saura que Camuccini fait un tableau pour trente mille francs ? »
15 mars. — Madame C... me fait appeler en toute hâte à une heure après minuit. Je pense que la police m'honore d'un moment d'attention. Rome étant au milieu d'une couronne de quatre lieues de désert dans tous les sens, échapper ne me paraît pas difficile. Je suis agréablement surpris lorsque madame C... me dit qu'elle va me faire lire Maci- rone *. C'est un roman qui se vend deux cents francs, ou plutôt qu'on ne peut avoir, quelque argent qu'on en offre. Ce sont de inauvaises copies manuscrites pleines de non-scnse qui se vendent deux cents francs. Nous avons passé la nuit à lire l'original ; c'est un volume français de cent trente-six pages, imprimé. à Londres. M. Macirone, né en Angleterre, et aide de camp de Murât, raconte les six derniers mois de la vie de son maître ^. Je ne sais si cela est vrai : mais ce récit est plus intéressant qu'aucun roman. La reconnaissance dans une bastide près
1 Plût au Ciel que tous les usurpateurs eussent trouvé le même châtiment !
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Marseille servira de thème aux Shakspeares futurs, et nous la verrons sur la scène quand nous aurons des cheveux blancs.
Comment veut-on que nous ressemblions à nos pères ? Il y a trente ans (ju'un homme appelé par une jolie femme au milieu de la nuit aurait eu assu- rément toute autre idée que de prendre un passe- port faux, de l'or, des pistolets et un poignard ; et il y a trente ans qu'une belle Romaine n'auiait pas réuni trois jeunes gens, à l'insu de toute sa maison, pour lire un pamphlet politique. Entre nous quatre, nous n'avions pas cent ans.
16 mars. — Rien pour la musique à Rome pen- dant le carême. Je ne trouve dans mon journal que des observations sur la comédie et sur les mœurs qui tiennent de trop près à la politique. Mon respect et mon admiration pour le cardinal Consalvi * redoublent à mesure que je vois mieux par quelle abjecte canaille il est entouré. Dieux ! pourquoi l'Angleterre n'a-t-elle pas un tel ministre ?
Le pape veut faire son salut ; et, croyant en cons- cience que le cardinal Consalvi a plus de Calent que lui pour gouverner, il lui a remis le despotisme civil. Le despotisme religieux est entre les mains du parti ultra, qui a pour chef le vertueux cardinal Pacca. Deux ou trois fois par mois, ce parti, en travaillant avec le pape pour les affaires de la religion, lui expose que les mesures du cardinal Consalvi
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tendent à augmenter le nombre des damnés parmi les sujets de l'Eglise. Alors le pape, les larmes aux yeux, a une explication avec son ministre.
Celui-ci répond par cette maxime : « Je juge des crimes secrets par les crimes qui arrivent à la con- naissance des tribunaux, et non par les rapports des confesseurs. Un souverain est responsable, aux yeux de Dieu, de tous les crimes que ses lois laissent commettre. Les crimes et l'esprit général de fri- ponnerie étaient diminués des deux tiers sous le gouvernement français. La pem^ersité a reparu sous le gouvernement ultra qui m'a précédé. Je reviens aux mesures françaises. J'ai déjà trois cents assassinats de moins par an ; ce qui fait probable- ment six cents damnés de moins. »
Comme rien n'est au-dessus de la modestie et du désintéressement de ce grand ministre, le véné- rable pontife finit ordinairement par l'embrasser en pleurant et en lui recommandant les âmes de ses sujets.
Les trois quarts des cardinaux sont très pieux ; mais, comme nos grands hommes d'Etat, ils nont que V expérience de la solitude. Ce qu'ils savent des hommes, ils l'ont appris dans l'histoire du xvi^ siècle. Ils ne se doutent pas du leur : tout ce qui est jeune à Rome sent fort bien qu'il faut donner une autre forme au principe religieux. Si la forme continue à choquer le fond, la source tarira, et, se faisant jour par des conduits secrets, ira former les supersti-
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tiens les plus extravagantes. Les jeunes prélats qui ont voyagé sont convenus avec moi que le seul pays du monde où il y ait encore de la religion, c'est l'Angleterre *.
Je ne sais si le cardinal Consalvi voit ce sujet d'aussi haut. Ce qui est certain, c'est que, s'il est pape, nous verrons la religion reprendre une nou- velle vigueur : si c'est le père Fontana ou le car- dinal Pacca, les âmes pieuses auront à gémir des plus fausses mesures. Le cardinal Consalvi est abhorré de tous ses collègues pour avoir introduit les laïques dans l'administration, et, encore plus, pour le fameux préambule de son ordonnance. Au reste, c'est un portique magnifique qui conduit à une chaumière.
Un prélat, que je prenais d'abord pour un vil ambitieux, me persuade à la fin qu'une constitu- tion libérale serait ici le signal de la plus sanguinaire anarchie. Il convient avec moi que si cet homme ver- tueux est blâmable, c'est de ne pas essayer d'une constitution en trois articles.
« Les dix-sept provinces nomment chacune dix députés, parmi lesquels le gouvernement en choisit cinq pour former la Chambre des communes.
« La Chambre des pairs est nommée, chaque an- née, par le gouvernement, et composée des deux tiers des cardinaux et de dix riches propriétaires.
« Ces deux Chambres votent l'impôt. »
Mais l'ignorance est si crasse dans la classe éclai-
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rée, et la scélératesse si profondément enracinée chez le peuple, que même cette constitution est peut-être une imprudence *. Il leur faudrait un Titus qui eût lu Delolme.
Les sots qui ne savent que ce qui est imprimé dans les livres vulgaires, croient que c'est le même chris- tianisme qui règne en France et en Italie.
En Europe, autant de religions que d'Etats. A Rome et à Naples, la seule loi en vigueur, c'est la religion. Gens impartiaux ! jugez du génie du chris- tianisme * par Rome et Naples.
Les dix-neuf vingtièmes de la civilisation de la France, de l'Angleterre et de la Prusse sont dus à la liberté de la presse, et ici elle ne dit que des men- songes. J'ai trouvé toute la société de Rome occupée d'un nouveau miracle. Un serviteur de Dieu se présente un vendredi dans une auberge. On lui sert un chapon rôti : il se met en oraison, fait un signe de croix, et le chapon se change en carpe. (Voyez le Diario di Roina, n° ...)*. Sa Sainteté, touchée de cette marque de l'attention de la Divinité, a élevé à la béatitude le saint personnage qui avait mangé la carpe et qui depuis est mort. Landi, peintre célèbre, a été chargé de peindre le miracle pour le pape, et j'ai vu le tableau au Vatican.
Je m'attends que, dans la société, on va me nier le fait du chapon, et je compte gagner de gros paris.
Penser est une peine ; il faut que la société ré- compense par des louanges. Ici, penser est un dan-
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ger ; et comme dans nos villes de province, une fois qu'on passe pour homme d'esprit, à quoi bon de nouveaux eiïorts ? On peut faire l'amour comme on veut ; mais il ne faut pas qu'on puisse citer une plaisanterie incrédule. Sans la religion, que serait Rome ?
Par la même raison, on obtiendra tout d'un ou- vrier romain, excepté le travail. Il est accoutumé à vivre d'aumônes, et il voit l'intrigue faire les grandes fortunes. L'essentiel pour lui n'est pas d'établir une fabrique utile et de la faire prospérer, mais d'être le cousin d'un des laquais du pape ou du cardinal-ministre. Ces espérances seraient peu fondées en 1817, je le sais ; mais c'est le gouverne- ment des deux derniers siècles qui a donné à un peuple très fin ces funestes maximes de conduite. Tous les artisans qui font fortune à Rome sont étrangers.
Je ne puis obtenir au café du palais Ruspoli, en payant bien à chaque fois, de me faire essuyer la table sur laquelle on me sert : les garçons servent comme par grâce ; ils se regardent comme les plus malheureux des hommes d'être obligés de remuer. Tout cela n'empêche pas les Romains de citer cet antre comme le premier café de l'Europe, parce qu'il y a dix-sept salles enfumées qui occupent tout le rez-de-chaussée d'un grand palais. Jamais un Parisien ne pourra se faire d'idée de la saleté ro- maine. Il y a là des bustes, des marbres, des fenêtres
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grillées sur un jardin rempli d'orangers chargés d'oranges (février 1817). Tout ce grandiose, couvert de toiles d'araignée et de poussière, jette l'âme dans le tragique.
Tous les palais de Rome ont la même physiono- mie, et font par conséquent le plus parfait contraste avec Monte Caçallo *, meublé et restauré par les Français. « Voilà, disais-je aux Romains, à quoi nous ont servi vos tableaux. Voyez nos monnaies, voyez notre papier marqué * ; jamais vos âmes ne tireront rien de nouveau de ces chefs-d'œuvre. La bonté de l'archet n'y fait rien, c'est le corps de l'instrument qu'il faut renouveler. « Tous les ta- bleaux pris à Paris sont réunis au jialais du Vati- can * dans la salle Borgia.
17 jnars. — Je suis tout étonné de n'être pas ré- veillé tous les matins, à trois heures, par un détes- table concert, composé d'une cornemuse et d'une petite flûte droite ; on m'apprend que ce sont des paysans qui viennent des Abruzzes, quinze jours avant Noël. Comme de pareils musiciens se trou- vaient dans l'étable où naquit Jésus-Christ, les dévots les payent pour réveiller tout le quartier. Au fond, leur musique peu variée est très originale et très juste ; mais il est ennuyeux d'être réveillé *. A peine on se rendort que les vendeurs d'eau-de- vie, avec leur petit cri singulier et bref, vous ré- veillent de plus belle. Un cardinal me disait qu'il
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était très pi'obable que ce sont identiquement les mêmes airs et les mêmes instruments qui char- maient les Romains clans les fables atellanes ; il en est de même des caractères d'Arlequin et de Pantalon. Il n'y a pas jusqu'à nos cuissards et nos brassards du moyen âge qui ne se retrouvent dans les tombeaux grecs des Calabres à côté des vases étrusques *.
Ici, à Rome, j'ai vu le Sénèque du Prince de la Paix *, à la villa Mattei. Voilà ce philosophe cé- lèbre, que je méprise assez, débarrassé de l'horrible figure que nous lui connaissons ; il a la face d'un très galant homme, et même belle. C'est l'air grand seigneur de nos vieux courtisans.
J'ai vu Thorwaldsen ; c'est un Danois qu'on a voulu ériger en rival à Canova ; c'est un homme de la force de feu Chaudet * : il a une frise qui n'est pas mal au palais Quirinal, et chez lui quelques bas- reliefs, entre autres le Sommeil. Le marquis Canova a cent trente statues et l'invention d'un nouveau genre de beauté. Il sacrifie la lèvre supérieure, qu'il fait très courte, à la beauté du nez ; ce qu'il perd de physionomie par là, il cherche à le regagner par la beauté des fronts et la grosseur des têtes d'enfant.
Mais Canova est trop grand pour qu'il n'y ait pas un parti contraire. Il a, par exemple, le malheur de déplaire fort à tous les jeunes artistes français. Il a eu la bonté de me montrer la gravure d'un
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tableau qu'il a peint pour l'église du village où il est né (Possagno, 1757). Non seulement il a inventé un nouveau beau idéal pour la figure de l'Etre suprême qui n'est plus un vieillard, mais il a trouvé un moyen singulier et juste d'exprimer son immensité. Ce moyen est trop long à décrire ; je vais me coucher : achetez l'estampe.
Encore une idée que je me reproche depuis long- temps de ne pas écrire. Notre fatuité ne connaît nullement les anciens. Indécence unique d'un tom- beau dans la cour des Studj : un sacrifice à Priape sur un tombeau ! Autres exemples : le Faune et le jeune Joueur de flûte, le Faune et la Chèvre qui re- vient de Palerme, où il gît emballé avec les tableaux du Corrège depuis seize ans. Il n'y a rien de plai- sant comme tous nos raisonnements sur les anciens et leurs arts. Comme nous ne lisons que de plates traductions, rognées par la censure, nous ne voyons pas que chez eux le nu obtenait un culte : parmi nous il repousse. Le vulgaire, en France, ne donne le titre de beau qu'à ce qui est féminin. Chez les Grecs, jamais de galanterie ; à chaque instant un amour odieux aux modernes. Quelle idée se forme- rait de nos arts un habitant d'Otaïti, pour qui tout ce qui tient chez nous à la galanterie serait invisible * ?
Pour connaître l'antique, il faut voir et étudier des foules de statues médiocres. Partout ailleurs qu'à Rome et à Naples, cette étude est absolument
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illusoire. Il faut lire en même temps Platon et PIu- tarque en entier.
Le plaisant, c'est que nous prétendons avoir le goût grec dans les arts, manquant de la passion principale qui rendait les Grecs sensibles aux arts.
18 mars. — Je ne comprends rien à tout ce que je lis des agréments de la société de Rome dans de Brosses ^ et dans Duclos. Il n'y a pas trace de so- ciété. Ce soir, j'ai été réduit à faire un whist avec des Anglais.
Il faut que les droits que chacun porte dans le monde soient tellement assurés par le laps de temps, qu'il y ait de la grâce à jouer avec eux ; l'ennui y force. Aujourd'hui, à la suite du boulevari généi'al, il est occupant de soigner le maintien de ses droits.
Le cardinal, avec ses deux haridelles et son vieux carrosse à train rouge, veut trouver dans la société les respects qu'on accordait aux Bernis et aux Acqua- viva. Le prince, qui a six cent mille livres de rente, se moque de lui. Mais il trouve le colonel d'un des régiments du pape ; autrefois c'était une espèce de laquais, aujourd'hui c'est le colonel de la Mojaïsk et de Montmirail. On se regarde ; personne n'est sûr de garder le rang qu'il occupe. D'un bout de l'Europe à l'autre, le mécontentement est général "^.
1. 3 vol. in-8°, Ponthieii, rue des Mathurins, n° 330^ ail VII (manuscrit volé *j.
2. Mercure du 15 juin 1817 *.
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J'ai trouvé les mêmes propos dans la bouche du Batave et du Romain ; partout les discussions fi- nissent par ces mots : Qui peut prévoir ce qui se passera d'ici à vingt ans ? La société, telle qu'elle était à Rome sous Benoît XIV, est un amusement de gens oisifs ; or les peuples ne seront oisifs que vingt ans après avoir obtenu les libertés qu'ils demandent.
La France perd beaucoup, et l'Italie presque rien. On y fait toujours l'amour, et avec plus de passion qu'il y a trente ans.
Dimanche 20 mars. — Les femmes ne peuvent pas être présentées au pape ; mais, tous les dimanches, à une heure, Sa Sainteté se promène dans le jardin du Vatican, et trouve sur Son passage les dames étrangères. Aujourd'hui, il y avait soixante An- glaises, dont trois ou quatre de la première beauté ; elles avaient l'air emprunté 1 Tout s'est fort bien passé. Pour moi, je suis amoureux du pape, et indépendamment de mon respect pour le gouver- nement du cardinal Consalvi, je voudrais qu'il vécût un siècle.
Hier, je me promenais dans ce même jardin du Vatican avec un prélat de mes amis. Nous avons rencontré Sa Sainteté : j'ai mis le genou en terre sans aucune répugnance. A vingt pas de nous, nous avons vu une figure d'hypocrite se précipiter aux genoux du pape ; j'ai cru qu'on demandait la grâce
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de quelque condamné. Pas du tout : la figure noire demandait une bénédiction ; ces choses-là ne font plus d'effet. Mon prélat m'a dit aussitôt : « C'est un usage ancien, et que Sa Sainteté voit avec beaucoup de peine, que, lorsque quelqu'un Lui a été présenté, Sa livrée va le lendemain se réjouir avec la personne qui a eu cet honneur. Cette cérémonie déplaisait beaucoup à une certaine nation ; il y a eu abonne- ment. Chaque personne présentée donne une somme fixe pour la livrée ; mais cette rétribution est remise dans les mains de la personne qui pré- sente... » J'ai vu que rien ne peut être secret à Rome.
Je connais à Paris un homme très fin, qui, lors- qu'on lui demande quelque renseignement, fait une lieue pour venir le donner de vive voix. Lors- qu'on s'en étonne, il répond froidement : « Il ne faut jamais écrire. » Cela est volé aux Romains. Mon prélat me disait que, lorsqu'une affaire se pré- sente, la première question, et c'est la plus longue à décider, est : « E un affar da scrwere si o no ? n
Je me console de ne pouvoir imprimer ce qu'il y a de politique dans mon journal. J'ai rencontré aujourd'hui un membre du parlement d'Angleterre, M. H..., bien autrement en état que moi de traiter cette partie. Ce n'est qu'en Angleterre qu'on peut trouver un jeune homme aimable, avec soixante mille livres de rente, sacrifiant son temps et sa for- tune à la passion de connaître la vérité, quelle quelle
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soit. La reconnaissance s'est faite chez un bouqui- niste : nous recherchions tous deux les actes impri- més du gouvernement du général Miollis. Il paraît que la même idée est venue à beaucoup de per- sonnes : on nous a vendu cela fort cher. La question est celle-ci : Quelle a été l'influence de Buonaparte en Italie? Nous sommes d'accord, M. H... et moi, sur les sommes qu'il a consacrées aux embellis- sements de Rome : douze millions. En même temps, les agents subalternes de ses finances volaient trois ou quatre millions aux particuliers, que cela mettait au désespoir. Buonaparte, ne faisant la conversa- tion avec personne, ne pouvait connaître les gens qu'il employait : Florence avait eu par hasard des magistrats aimables ; ceux de Hambourg et de Rome auraient fait abhorrer Titus.
Je viens de rencontrer une longue file de soixante- deux petits prémontrés en robe blanche et chapeau à trois cornes ; le plus âgé n'avait pas quinze ans ; la plupart à peine dix, plusieurs sept ou huit. Sans cette manière de prendre la jeunesse, les ordres mo- nastiques s'éteindraient.
Aujourd'hui dimanche, j'ai été sur le point de mourir de faim. Je m'étais laissé emporter, dans